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./* À propos du livre Simone au travail de David Turgeon (Éditions Le Quartanier,  <Série QR>, 2017)

La couleur de couverture aux belles éditions Le Quartanier, le titre à la mode d’aujourd’hui, et parce qu’on m’avait déjà plusieurs fois vendu David Turgeon sans que je trouve encore l’occasion du détour : j’ai finalement lu Simone au travail récemment. Avec un certain plaisir mais quelques doutes qui m’ont fait à plusieurs reprises décrocher de facilité, accrochant sur une formulation trop originale ou vieillotte, une situation excessivement rocambolesque, des protagonistes dessinés à force détails.

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Les pages filent, l’intrigue s’épaissit d’une fiction plus artificielle que concrètement prenante. Le fusain repasse sur des traits et plis de personnages déjà bien marqués, tentant de faire émerger du double cerne une personnalité ou vie cachée, les patronymes se démultipliant en confirmation.

Arrive cet extrait pour lequel je flanche :

“Le savez-vous, il arrive que l’on rencontre quelqu’un, une personne humaine, et que ce specimen humain a priori semblable aux autres de son espèce bousille à ce point notre boussole interne, si vous m’accordez cette métaphore, c’est celle qui me vient en tête, que le nord de cette boussole donc avoue enfin qu’il était dans le faux depuis le début, et qu’il fallait plutôt regarder du côté sud, enfin ce qui tenait lieu de sud mais qui en réalité était le nord, qu’en tout cas le magnétisme des pôles bascule de façon irréversible, et quand bien même ce serait irréversible, nous n’avons rien contre l’irréversible, pour autant qu’il nous laisse une part d’improvisation, parce que c’est l’improvisation qui nous fait choisir de lâcher prise, de donner cours à l’irréversible, de s’y adonner dans l’euphorie, d’y baigner ivre hurlant y en a marre, d’accepter avant le reste du monde cette irréversible affectation magnétique, le sud plutôt que le nord, le nord terré au sud, le monde y renversé, non pas renversé mais retrouvant son axe, le sud et le nord soudain confondus, tous deux carapatés aux tropiques pour ce qu’on en sait, les anciens pôles gagnés par l’anonymat, pauvres pavés de glace ou de ce qu’il en reste, supposez que la rencontre d’une personne humaine vous fasse cet effet, cela arrive, je ne vais même pas essayer de déployer l’arsenal de vraisemblance nécessaire à l’entendement de cette éventualité, supposez seulement qu’un jour la rencontre d’une personne humaine vous convainque que le sud est au nord et inversement.” (pages 74-75)

Sans condition, à part peut-être qu’il semble écrit exactement, parfaitement, justement comme je voudrais le lire… Et ce calcul me dérange.

Puis les défauts s’accentuent, les mots d’antan qui apportaient leur charme l’épuisent dans la répétition : je parle des “icelles”, des “y” décalés, des figures phoniques (assonances et allitérations) et rimes internes, du vocabulaire romanesque au rétro-polar. Les métaphores descriptives passent du ludisme à l’agacement. Tout devient appuyé.

Jusqu’à ce passage qui contient le style, ses ambitions et ses manies tout en un :

“C’est de toi ? s’esclaffa Simone.

— Eh bien… rosit Charles Rose.

— Vous avez ma foi tous les talents.

— Ce n’est pas gentil de se moquer.

— Le rythme est un peu monotone, certes. Le lexique est parfaitement cocasse. Mais la rime est originale. Et chapeau pour avoir inventé la monorime alternée.

Charles Rose se sentit honteux.

— Et maintenant que le mot est dit, suggéra encore Simone, que dirais-tu de me faire la chose ?” (page 191)

Dès lors c’est une évidence, David Turgeon s’amuse, sa plume est proprement taillée et délie sa pensée avec élégance, humour et fantaisie, mais le tout de bonne convenance si l’on veut. Et son style bien tourné contamine toutes les langues, de la tatoueuse à la princesse, ce qui édulcore les appartenances sociales (pas que la roturière ne puisse emprunter les tournures d’une bourgeoise, mais si les deux parlent le même verbiage simultanément, on n’y croit plus).

Et comme l’histoire politique et policière de trafic de diamant n’arrive pas à convaincre au rang des faits divers… On abandonne tout à fait à quelques chapitres de la fin, alors qu’il faut un post-mortem des enquêteurs à leur supérieur pour finir d’élucider les événements. Et qu’on boucle le destin de chacun en pied de nez au récit passé. Les enchevêtrements familiaux et conjugaux (l’inceste frère-soeur dans un bunker au sommet) finissent définitivement par faire fondre le sundae.

Peut-être il y a trente ans, alors que Regis de Sa Moreira tenait mal son stylo, que Daniel Pennac n’avait pas inspiré la génération David Foenkinos, que Nicolas Rey et Muriel Barbéry jouaient encore dans la cour des anonymes… on émet l’hypothèse que peut-être, alors, le nom de David Turgeon aurait sonné avec plus de clinquant, de poésie et de marginalité. Mais voilà, il y a un réel écœurement à tout ce qui touche de près ou de loin au monde enjolivé de farfelu d’Amélie Poulain depuis déjà quelque temps.

 

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./* À propos de Passagers des 7 doigts de la main à la TOHU du 14 novembre 2018 au 5 janvier 2019

Grande compagnie à la reconnaissance internationale, habile à créer des univers thématiques auxquels les interprètes collaborent de leur histoire personnelle et multiculturelle, les 7 doigts de la main sont toujours accueillis avec beaucoup de chaleur et d’impatience à Montréal. Leur dernier bébé, Passagers, qui a pris l’affiche de la TOHU cette semaine et ce jusqu’en janvier l’année prochaine, ne dérogera pas à la règle de la convivialité. Et c’est avant même le chapiteau, dans l’entrée transformée en hall de gare, avec ses bancs et ses bagages, ses destinations fléchées et ses spectateurs en veille, que le public est invité au voyage.

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Nous sommes tous en mouvement, embarqués dans le long train de la vie, côte à côte et en route vers des destins imprécis. Cette image définit les grandes lignes du spectacle. Le décor est immersif (Ana Cappelluto), les projections vidéos (Jean Ranger) dessinent des paysages par les fenêtres des wagons, un éclairage cru à la perche (Éric Champoux) rappelle les lumières de lecture et les réverbères d’un transport de nuit. Les corps sont brinquebalés au rythme d’une rame de métro, partageant une proximité forcée, gérée avec agilité et maladresse feinte par la danse et l’acrobatie. Chacun porte son existence dans de lourdes valises, ses émotions dans des regards perdus à l’horizon, ses réflexions sur son passé et ses espoirs d’un avenir changé. Mais plongés dans une même lancée, celle d’avoir foncé vers un ailleurs, et piégés dans les incertitudes du présent, ces passagers se tiennent coude à coude, s’épaulent malgré eux, s’entourent les uns les autres pendant leurs numéros.

Sous la direction de Shana Carroll, les interludes chorégraphiques et théâtraux empruntent à Buster Keaton et Monsieur Hulot, à cheval entre la lassitude de l’attente et l’excitation du dépaysement. Ils parlent de la multitude des trajectoires qui se croisent, pour des raisons différentes, dans les trains, dans les gares, engagés sur des chemins contraires. S’ajoutent aussi des moments chantés a capella ou accompagnés au ukulélé. Pendant ce temps, les lieux se transforment (voies à perte de vue, champs de pylônes, panneaux d’affichage de villes), et les installations appellent de nouvelles performances. Hulahoop et cerceau, jonglerie, trapèze, mât chinois, acrobaties au sol et aérienne, tissus, équilibrisme, échelles humaines. Dans chacune d’elle, un personnage se démarque et son art devient une métaphore de son propre lien au voyage. Les autres présents sont des témoins, des observateurs, ils participent comme un habillage vivant de la prestation, mais somme toute chaque apatride inspire un certain isolement.

Au regard de précédentes créations, Passagers reste assez superficiel dans son propos. Peut-être parce que l’exil et l’impossibilité de rester en place sont des réalités très proches de la tradition circale (pensons à l’importance de la musique, des contes et des figures de foire chez les “gens du voyage”). Des scènes l’emportent d’une jolie concrétude banale, comme ces départs où l’on fait ses valises en pleine crise conjugale, en vidant les tiroirs de ses vêtements ou en adoptant un chandail préféré laissé derrière. D’autres jouent la symbolique dramatique, comme ce jeune voltigeur qui multiplie sans cesse les sauts dans le vide, incidents trop fréquents entre deux stations et responsables de retards dont on tait les raisons. Plus coloré, culturellement parlant, il n’y a étonnamment que ce jongleur à l’accent latino dont les tours élastiques ont la débrouillardise urbaine du petit gars grandi dans la rue. Il y a les gens abandonnés en arrière, ceux rencontrés par hasard aussitôt quittés, les compagnons encombrants, ceux qui ne trouvent plus de port d’attache.

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(c) Shana Carroll

À plusieurs reprises, la pièce tente de stimuler quelques notions physiques sur la relativité, le rapport au temps et la vitesse de déplacement. Le didactisme est tourné en dérision par des circassiens qui simulent le manque d’éducation. Étrange façon de signifier que la richesse se cultive ailleurs, dans l’expérience, le frottement à la nouveauté. Ou que tout n’est qu’une question de perception, de point de vue. En réalité, les 7 doigts annoncent un parti pris du passage, de l’entre-deux avant l’arrivée. Nous sommes passagers d’un temps suspendu, détachés, en transit, désoeuvrés dans l’expectative ou l’illusion d’un avènement. Nous ne savons pas, au final, ce qui nous attend devant. La liberté qu’exprime plusieurs personnages est aussi un grand vide qui les habite intérieurement.

Marquée de plusieurs arrêts ou dérangements dans son déroulement, s’égarant dans quelques langueurs, la construction maintient tout de même une volonté dynamique et ludique, en particulier par ses musiques variées. Celles-ci portent à la fois les regrets du compositeur Raphael Cruz, proche de la compagnie disparu tragiquement en début de processus, et l’audace du directeur musical Colin Gagné qui a pris le train en marche. Elles flirtent avec la mélancolie de Tom Waits, Thom Yorke, ou le Saint Louis Blues de WC Handy revisités d’un swing festif.

À l’inverse de cette ligne droite vers une destination inconnue (ou la mort), du temps qui file sans retour en arrière, il y a le souffle de la locomotive, le son répété du rail, le cahotement qui fait entrer des silhouettes étrangères dans une communion physique. C’est cette respiration collective et sonore qui ouvre le bal et le referme sur une note presque réconfortante : que c’est un moment à traverser et que l’on n’est pas seul à avoir quitté le quai, qu’il y aura bien une arrivée, quelque part et ensemble. Et que l’on peut toujours se divertir du voyage, du vertige de ne plus appartenir à rien ni personne un instant.

./* Sur scène, une distribution jeune et talentueuse : Sereno Aguilar, Freya Wild, Louis Joyal, Conor Wild, Maude Parent, Samuel Renaud, Brin Schoellkopf et Sabine Van Rensburg

 

AKOUSMA XV ./* Soirée DÔME + SINUS + FICTION à la SAT avec L’Ensemble d’oscillateurs (QC), Monique Jean (QC) et Franck Vigroux (FR)

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Pour sa deuxième soirée de cinq et sa 15e édition, AKOUSMA s’invitait dans la Satosphère, un espace que le festival international de musiques numériques immersives investit de plus en plus habilement.

Spirale et famille Penrose

Depuis trois ans, L’Ensemble d’oscillateurs a développé un espace de recherche et création mettant en vedette l’oscillateur des vieux cours de techno, ce variateur d’ondes sinusoïdales. Parmi les artistes invités à travailler en résidence et à composer, L’Ensemble propose deux pièces dans le cadre d’AKOUSMA XV, une création de Maxime Corbeil-Perron et Shaping Things (A Simple Spectrum) du Lausannois Francisco Meirino, et profite de l’occasion pour lancer un premier disque 4 Compositions sous l’étiquette de L.A. Line.

La pièce de Maxime Corbeil-Perron portait un soin particulier à fondre un univers dans un autre. Au début marqué par une déflagration, les enchaînements et sonorités étaient ensuite plus minutieux, appuyés sur une rythmique sourde, pas des percussions claires mais des descentes graves emportant des changements progressifs de paysages par vagues. Peu imagée mais fine dans ses nuances, cette création formait, dans une certaine lenteur, une sorte de spirale ADN, enchevêtrement d’un monde dans un autre qui bientôt l’efface en prenant toute la place, tandis qu’il est déjà en train de se transformer lui-même dans le tableau suivant. Mention spéciale sur l’ensemble du programme de la soirée.

De dos devant des tables surplombées d’un simple néon où sont disposés oscillateurs et partitions qui défilent sur écran, dix interprètes (Stéphanie Castonguay, Marc-Antoine DiasLucas FiorellaAriane GagnéGabrielle Harnois-BlouinFabien Lamarche-FilionCharles-Antoine Morin, Joseph Perrault, Charles Rainville et Simon Coovi Sirois) font face à Nicolas Bernier qui dirige le jeu. De ce dispositif sobre et éclatant à la fois, plongé dans le noir, le spectateur apprécie l’ambiance mais a peu à décoder dans le geste, assez limité, de tourner d’un sens ou de l’autre deux roulettes.

Plus progressive encore, affûtée dans les aigus et presque vrombissante tant elle part de bas, la proposition de Francisco Meirino, empruntait quant à elle aux objets impossibles popularisés par la famille Penrose, l’escalier du père et le triangle du fils par exemple. Ces casse-têtes graphiques circulent toujours beaucoup, et trompent l’œil en trichant les perspectives et les hauteurs, de sorte que des marches sur quatre côtés réussissent sur le papier à monter sans cesse sans jamais redescendre, et l’arrière-plan à repasser à l’avant en permanence. Selon le même principe, Shaping Things (A Simple Spectrum) camoufle derrière le son perçant qu’il aiguise de plus en plus une corde si basse qu’elle est imperceptible le temps de se former et se distinguer de la masse. Et tandis que celle-ci grossit, recouvre l’ultrason et devient la note principale qui accapare l’attention, le phénomène se reproduit par en-dessous, tapi en couches sous-jacentes. Si la construction est moins évolutive et changeante, plus systématique et agaçante pour le tympan, elle reste assez fascinante et arrive à renouveler la surprise de l’apparition de fois en fois.

Out of joint de Monique Jean

De facture et d’ingrédients plus classiques, la pièce Out of joint interprétée par Monique Jean est peut-être datée (de 2009). Elle n’en déploie pas moins un univers aérien qui se métamorphose, de la chauve-souris aux avions et aux drones, en passant par quelques insectes variés, sans manquer de se volatiser un temps en sortes de composantes de l’air (là on perd un peu le fil), de plus en plus vaporeuses et virtuelles, et de se clore sur quelques craillements de corneilles. On y lisait une atmosphère de cachette atomique, comme une grotte habitée de créatures de nuit, à l’abri des sifflets de stukas et autres bombardements qui résonnent dans la roche, qui évoluerait avec le temps vers une guerre de contamination, en imaginant le sang, la mort, les substances toxiques infiltrer la terre et ses strates jusqu’à polluer l’histoire ancienne préservée là. Principe de carbone 14 peut-être ? En réalité, il s’agit d’une adaptation très libre de Macbeth tissée de plusieurs relectures cinématographiques. Quand même assez loin du compte au final. À plusieurs reprises des ruptures brutales rendent la transition hâtive et sèche.

Croix de Franck Vigroux et Antoine Schmitt

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(c) Michael Kelleners

Cette composition du Français Franck Vigroux a quelques années déjà, et fait du rentre-dedans un peu gratuit par à-coups violents, poussées de volume et sons stridents sans que le tout ait une direction ajustée. Au plafond du dôme, une vidéo générative d’Antoine Schmitt accompagne la partition d’une animation plutôt limitée. Une croix dense en particules se dilate en fonction du beat, et les étoiles scintillantes qui la composent explosent jusqu’à former une pluie fine qui s’abat de toutes parts, à 360 degrés. Sous cette averse en noir et blanc, le corps avachi est déjà écrasé à terre par une musique lourde et mécanique. Peu d’espace reste pour faire respirer une poétique de l’intempérie plus sensible.

 

À ne pas manquer ./* Les trois prochains rendez-vous d’AKOUSMA XV se déroulent ces 18, 19 et 20 octobre à l’Usine C.

Se sont tenus le mois dernier (16 février) des États généraux des soins infirmiers dénonçant l’état d’urgence du système de santé et les conditions de travail plus que critiques du personnel soignant. Ils sont quelques unes, quelques uns de la profession et du milieu universitaire à avoir pris position plus fortement et publiquement ces dernières semaines (dont Marilou Gagnon, Amélie Perron, Patrick Martin et Louise Bouchard dans différents journaux) (1, 2, 3, 4). Sachant les difficultés et représailles rencontrées par le milieu à la moindre prise de parole, et la détresse avérée, il y avait là un moment crucial à saisir.

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Crise politique et généralisée

Malaise de circonstance : entre le préavis de l’événement le samedi précédent et le rassemblement de près de 150 manifestants Place Émilie-Gamelin, l’actuel Ministre québécois de la Santé M. Gaétan Barrette (dont beaucoup incriminent les politiques et réclament la tête) précisait le montant de l’augmentation accordée aux médecins spécialistes sur les prochaines années – amenant à terme le revenu moyen de cette tranche aisée du personnel soignant à 450 000$ par an, au 3e rang des provinces canadiennes (5). Largement contestées dans leur application, ces hausses sont également récriées dans le milieu, voire par les médecins eux-mêmes (6), non seulement par principe mais également quant à leurs conséquences néfastes sur le fonctionnement du système. En témoigne l’importante étude menée sur 10 ans de rémunération des médecins au Québec par le chercheur Damien Contandriopoulos et son équipe de l’Institut de recherche en Santé Publique de l’Université de Montréal (7), suscitant dès sa publication la controverse au sein du gouvernement (8).

La vie réelle trouve donc provisoirement refuge au théâtre pour un soir, à l’Usine C dans le quartier Centre-Sud – tout près du CLSC des Faubourgs, en bas de l’Hôpital Notre-Dame et pas très loin du grand complexe en chantier de Saint-Luc et de l’Hôtel-Dieu. Dans les gradins et sur scène, les micros sont ouverts et les langues se délient, à l’abri ou à bout. Tous témoignent d’une crise réelle qui ne fait qu’empirer, mettant en danger et le personnel et les bénéficiaires et le système au complet. Infirmières en sous-effectifs, quarts de travail de 12 à 16 heures en ligne, épuisement et arrêt maladie. Certains ne se remettent pas de la dépression, d’autres se résignent à abandonner le métier. Ceux qui restent encaissent les heures et les horreurs en désespérant que ça change avant qu’ils ne flanchent à leur tour.

Ils relatent les blessures, les erreurs médicales, la fatigue extrême qui met directement à mal la sécurité des patients, de services entiers, et leur propre santé. Personne ne s’en étonne ni ne blâme les « responsables » compte tenu de la pression qu’ils subissent. Sur cette notion de responsabilité d’ailleurs, une réflexion extrêmement pertinente et alarmante est parue depuis, signée par le professeur-chercheur de l’École de travail social de l’UQAM Michel Parazelli, disséquant avec la lorgnette du penseur Gérard Mendel les forces sournoises d’autorité à l’œuvre, particulièrement dans le domaine de la santé et sa régulation politique au Québec, sous le règne de Gaétan Barrette (9). L’analyse décrit « une figure perverse de l’autorité qui ne dit pas son nom et qui crée des ravages psychologiques chez les professionnels. Sous peine d’être dépréciés ou de voir leur poste supprimé, ceux-ci tentent d’être à la hauteur d’attentes impossibles à satisfaire » ; un résumé si proche de l’actualité qu’il fait froid dans le dos. Le cas de l’infirmière Émilie Ricard aura beau accrocher un temps le regard médiatique et s’attirer de nombreux soutiens (10), la situation reste figée. Par dessus tout, si le statu quo prendra sans doute de longues années à bouger, les conséquences graves des réformes passées et en cours n’ont pas fini de se faire sentir et mettront sans doute des décennies à résorber les cicatrices infligées.

Il est pourtant démontré qu’un nombre augmenté d’infirmières sur le plancher engendre une réelle amélioration des soins prodigués et une réduction des erreurs, de meilleurs résultats de santé incluant une réduction de la durée des séjours et des coûts liés, des dynamiques d’équipe enrichissantes. À l’inverse, les sous-effectifs sont non seulement un cercle vicieux, ils aggravent les problèmes. Un finissant relate son choix de retourner aux études tant sa première année de pratique l’a effrayé et découragé. Un infirmier aguerri décrit les mutations des uns pour combler les postes des autres, et comment des infirmières encore en formation se voient raccourcir leur probation et envoyées au feu pour pallier le déficit.

Chaque établissement est différent, tous vont mal, bien futile l’argent investi dans la façade. Certains se réclament de « bonnes conditions » et « pratiques saines » malgré des « -1 » « -2 » quotidiens, de gestionnaires prévenants voire reconnaissants, de temps supplémentaires et gardes visant à encadrer la charge de travail et préserver les intermèdes de récupération. Très vite toutefois, les intervenants reviennent à des constats similaires : le personnel est exploité, négligé, surveillé et mis en garde au moindre écart disciplinaire (à savoir la réticence à faire des heures supplémentaires au titre aussi préjudiciable qu’une demande d’un congé de formation).

La situation n’est pas nouvelle et le ton s’envenime. L’émotion est forte, la patience fragilisée, les enjeux sont trop sérieux pour être plus longtemps méprisés. Tous vont mal, les yeux sont cernés, les mains tremblent, la rumeur monte. On ne peut plus se targuer de cas isolés quand les statistiques catastrophiques croissent à chaque heure d’une même journée. Ne parle-t-on pas de plus de la moitié de la profession relatant un indice élevé ou très élevé de détresse psychologique au travail ?

D’où vient le mal ?

Ces états généraux s’accompagnaient bien sûr d’un peu de rhétorique, de théories, de principes, d’histoire des politiques et rapports de commissions, en plus des mots crus et signaux d’alarme lancés.

Acteurs du milieu, au plus près des patients et force majeure du secteur de la santé, ils évaluent les dégradations de réformes successives et analysent clairement les dysfonctionnements et leurs conséquences, mais plus encore les sources problématiques, auxquels ils sont même prêts à proposer des solutions. Malheureusement, ils sont à peine entendus, jamais écoutés, encore moins compris, d’où un besoin criant de tribune publique et de considération politique. Y’aurait-il de sérieux problèmes de surdité, de déni voire d’amnésie chez nos gouvernants ?

Parmi les bêtes noires qui ont dramatiquement fait leurs preuves :

  • le TSO : le temps supplémentaire obligatoire ne se refuse pas, en complément du temps supplémentaire volontaire. Si votre chef d’équipe l’estime indispensable (pour cause d’urgence ou de sous-effectif par exemple) vous resterez davantage d’heures debout et opérationnel. Le système a pour effet que le personnel infirmier s’auto-impose « volontairement » le maximum d’heures supplémentaires afin de ne pas se voir attribuer aléatoirement des heures supplémentaires « obligatoires ». Cette absurdité de fonctionnement est la seule façon de garder une maîtrise de son horaire, quitte à turbiner plusieurs fin de semaine d’affilée, l’unique moyen de pouvoir prévoir et préserver quelques moments de congé pour souffler.
  • le Lean / méthode Toyota : aucune surprise à ce que des méthodes d’optimisation de la rentabilité et de la productivité industrielles n’aient pas à cœur le bien-être de la main d’œuvre et fassent des ravages humains lorsqu’appliquées à des domaines tels que la santé et les services sociaux. Il s’agit de limiter les effectifs sur le terrain en maximisant leur rendement, l’économie salariale finançant directement la mise en place de cadres gestionnaires grassement payés pour superviser le tout. Concrètement, une entreprise extérieure vient mesurer le temps requis pour chaque geste à poser par type de soin et patient en fonction de statistiques de fréquentation, et en déduit des standards chronométrés au plus serré qui deviennent la norme à respecter. L’humanisation des traitements prend immédiatement la porte, le personnel est considéré mécaniquement et surveillé à la loupe en plus d’être taxé d’incompétence peu importe le résultat des soins promulgués dès lors que ceux-ci prennent trop de temps.
  • l’excuse de la « vocation » : ce que Gérard Mendel résumait ainsi dans son analyse de l’auto-autorité en vogue : « Il est exigé de l’individu qu’il se donne toujours davantage à l’entreprise et qu’il lui offre volontairement certaines de ses ressources de sa personnalité jusque-là réservées au domaine de la vie privée. Il faut qu’elle devienne pour lui rien moins que l’objet de son désir et qu’il mette à son service son moi profond et sa créativité. » (11) C’est pourquoi le monde infirmier se défend corps et âme d’être encore les « bonnes sœurs » d’une société d’il y a plus d’un siècle, vision conservatrice complètement érodée.

C’est comme si, osons-le, le pouvoir politique en charge visait le démembrement du système : trop atteint, complexe, pernicieux, on évite les palliatifs ou les amputations à risque, on ne cherche même plus à soulager la douleur, au contraire on le fait attendre plus longtemps, et surtout on l’injecte d’infections, on l’étouffe sous l’oreiller la nuit et on l’empoisonne le jour. Mieux : on fusille le personnel, les plus dévoués. Et on les rend, de par leur engagement déontologique, responsables des conséquences des conditions déplorables et malsaines dans lesquelles ils sont forcés de poser leurs gestes.

Perversion du système

Tous vont mal : du préposé aux bénéficiaires qui a dû abandonner après 31 ans de métier au finissant de l’école qui pense quitter dès sa première année. Tous vont mal : de celle qui s’est résignée au temps partiel pour durer plus longtemps à la gestionnaire d’une équipe parfaite qui voit les têtes perdent pied. Tous vont mal, de ceux qui désertent au Nord à ceux qui se taisent et semblent abandonner leurs collègues tant ils craignent les avalanches d’heures, les sales besognes, ou que la porte ouverte aux récriminations soit le début pour eux d’une chute sans fond.

Or la perversion autoritaire nommée plus haut par le professeur Parazelli est essentielle à la compréhension de la dérive actuelle du système et au mutisme de ses acteurs les plus touchés. En termes juridiques en effet, la situation dans laquelle se retrouve une majorité du personnel infirmier s’apparente dangereusement à la définition de conditions de harcèlement en milieu professionnel, attestant une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte aux droits et à la dignité, d’altérer la santé physique ou mentale ou de compromettre l’avenir professionnel, mais dans ce cas précis et avancé de façon généralisée.

Des infirmières ont courageusement élevé leurs voix et énuméré dans des termes clairs ces abus et leur gravité : « Diverses formes de harcèlement, de mises en garde verbales, d’avertissements, de violence émotionnelle, de confrontation — souvent publique —, d’intimidation, de menaces et d’ostracisme attendent les infirmières qui seraient tentées de se faire résistantes. Des infirmières rapportent également un surcroît de surveillance de la part des gestionnaires d’unité ou de leurs assistantes, la dégradation soudaine des relations avec leurs supérieurs, des tensions qui perdurent par la suite et qui sont souvent irréversibles, de l’acharnement, des sanctions plus fréquentes, des sommations de passer au bureau, des notes disciplinaires au dossier, le fait d’être étiquetées. Les suspensions et même le congédiement, bien que moins courants, sont bel et bien possibles […]. » (12)

La culpabilisation inhérente à de tels cas rend complexe la distinction entre harcèlement subi et responsabilité personnelle, en ce qu’elle sape directement la confiance de l’employé en lui-même et en la qualité de son travail. Et parce que la victime de harcèlement professionnel est tenue responsable de ses actes mais privée du contrôle des circonstances dans lesquelles elle pourrait exécuter ces actes optimalement, elle est irrémédiablement poussée en situation de crise car il en relève de son engagement sans mesure dans son travail ; celui-ci reflétant de nos jours une part considérable de nos vies, de notre temps, de notre utilité sociale et donc des bases de notre identité.

En revanche, les autorités littéralement responsables de la dégradation des conditions de travail en cause, de l’augmentation des risques et de la baisse des effectifs sur le terrain ne sont, elles, jamais remises en cause dans leurs décisions et les impacts négatifs observés. C’est l’exécutant qui est blâmé, pas celui qui commande ou gère n’importe comment. Au minimum, si tout repose sur le personnel infirmier – erreurs, surmenage, coûts, rendements et faiblesse psychologique compris -, qu’on leur accorde enfin la valorisation de leur expertise, leur capacité de diagnostic, leur autonomie d’action et toute la reconnaissance sociale due.

* * *

(13) Je ne suis pas un (bon) soldat

Il y a 10 ou 15 ans, j’ai tourné le dos aux sciences politiques qui se dévoilaient trop stratégiques, démagogiques et hypocrites, pour me soucier des système de santé délivrant les meilleurs soins, équitables, respectueux, accessibles. Étudiante chercheure au département d’administration de la santé à l’Université de Montréal, je me penchais avec mes professeurs, collègues et en classe sur l’organisation du système de santé québécois, l’intégration de pratiques gestionnaires dans la culture médicale, la coordination des différentes lignes d’intervention et des établissements de soins par spécialité, et les mesures de performance et d’accréditation pour des services optimaux à la population. Je suivais des cours de management, d’éthique internationale et de valeurs publiques, de comparaison des politiques et contextes culturels, des études de cas juridiques d’erreurs médicales et de plaintes de patients aussi.

Il y a 10 ou 15 ans à l’université, quelle que soit l’orientation des recherches et des discours, il était bien clair que tout devait se faire dans l’intérêt des individus – à comprendre plus largement lorsque nécessaire “dans l’intérêt de la collectivité” : ceux qui constituaient la force de travail active, ceux qui élèveraient les enfants de la société de demain, ceux qui faisaient face à la maladie ou à la vieillesse, ceux qui n’avaient pas les moyens de saines habitudes de vie, ceux jugés inaptes de consentement médical, ceux qui se dédiaient à sauver des vies… Cela fait des décennies que, des cerveaux émérites aux étudiants en formation, tous défendent l’importance de résister à la privatisation des biens publics, de privilégier l’investissement dans les domaines sociaux d’avenir tels que l’éducation et la santé, de protéger les ressources humaines et environnementales des logiques d’exploitation dominées par l’argent, d’avoir pour considération primordiale les inégalités. J’ai du mal à croire aujourd’hui, après autant d’évidence scientifique (14) et de témoignages humains, que l’on pollue à ce point ce qui fait l’avancement de l’espèce. Que l’on prête de moins en moins, au final, d’importance aux gens, à leurs différences, à leur histoire et leur savoir, à leur santé et leur équilibre en général, parce que l’on ne considère plus qu’ils valent autant qu’une belle auto, qu’une liasse de billets corrompus, qu’un échelon hiérarchique dans la grande pyramide de la domination.

Travailler avec passion est une chose, s’investir jusqu’à se brûler dans ce que l’on fait est totalement contradictoire, improductif, une aberration qui s’avère vaine à très court terme. On y perd de vue le sens de son engagement premier, on met en péril les objectifs que l’on vise. Et puis on effrite la passion, on se démobilise, on abdique. On s’oublie également soi-même dans cette désertion du système. Soit, les systèmes sont imparfaits, ils sont le fruit de gens et l’héritage de générations, et les erreurs commises servent en fait à ne pas être répétées de la même façon. Car l’erreur est humaine, comme le système. Ceux qui montrent le moins d’humanité par exemple, ne sont pas les machines, mais bien les fous qui les guident, du haut de leur “raison” franchement financière et de leurs ambitions démesurées, réalistement destructrices. Ce sont ces mêmes illuminés, aveuglés de chiffres qui n’ont rien compris à la teneur de l’acte infirmier, qui transforment les soignants en machines, en soldats, bientôt zombies dépressifs. Mais nous ne sommes pas des soldats, nous sommes des gens chargés de compassion et capables d’erreurs comme de magie, si nous disposons d’assez de liberté et d’espace pour la créativité.

Je ne suis plus ce soldat, même si des fois encore je m’enfarge à pointer aux aurores. Je ne suis pas un nombre d’heures supplémentaires qui explose des records, ce qui n’enlève par ailleurs rien à la qualité de mon engagement. Je serais susceptible d’être plus vive, alerte, sociable et confiante une fois reposée, me sachant respectée et appuyée, voire remerciée. Je n’ai jamais souhaité l’être, mais je me revois parfois, ce soldat-là, fonçant dans un mur cagoule sur la tête. Se répétant qu’il doit assurer, être à la hauteur des heures, surmonter la pression, atteindre les cibles, respecter l’échéancier, avec le sourire s’il vous plaît, se plaindre étant l’échec avoué. Parce qu’il est passionné de ce qu’il fait.

M’étant extraite d’une situation de harcèlement professionnel il y a juste un an et accusant encore les déformations de cette malheureuse expérience, traversée par certains sentiments, certaines pensées, des doutes quant à l’analyse précise de ce que j’ai subi et comment encore cela a pu prendre le pas sur ma clairvoyance et mon jugement, cet état d’urgence du personnel infirmier me touche au plus haut point. Par quelles justifications obscures laisser aller un système qui broie son monde au quotidien et dont tant dépend pourtant, socialement parlant ? Comment, individuellement, des responsables de ces dérives systémiques s’expliquent et assument les choix qu’ils prennent et dont ils savent, preuves à l’appui, qu’ils sont cruellement et à long terme nocifs ? Probablement, tout simplement, en effaçant le long et moyen termes, en retenant seulement la date de l’élection, en se racontant que les actes et politiques n’ont plus comme conséquences que des commentaires effaçables sur Facebook. Mais quand la vie d’autrui y passe… quand on est représentant des enjeux d’une société et des préoccupations d’une population… quand on insulte des années de recherche et de formation… ?

 

Références :

  1. « Les infirmiers et les infirmières haussent le ton », Le Devoir, 5 février 2018
  2. « À bas les heures supplémentaires obligatoires pour les infirmières », Le Devoir, 6 février 2018

  3. « Nous avons des solutions », Huffington Post – Blogue, 9 février 2018

  4. « Des demandes irréalistes de la part des infirmières ? Au contraire… », Huffington Post, 9 mars 2918

  5. « Les médecins spécialistes pourraient obtenir plus que les 2 milliards annoncés », Le Devoir, 17 février 2018

  6. « Des médecins ont honte de leur hausse de salaire », Le Devoir, 20 février 2018

  7. « Mieux traiter les médecins ne profite pas aux patients », Le Devoir, 7 mars 2018

  8. « Rémunération des médecins: le rapport Contandriopoulos est sans utilité, selon Gaétan Barrette », Le Devoir, 7 mars 2018

  9. « Un réseau de la santé soumis à une forme perverse d’autorité », Le Devoir, 17 mars 2018

  10. « Je suis Émilie », Le Devoir, 3 février 2018

  11. Idem Référence 9

  12. Idem Référence 2

  13. Note biographique
  14. La réaction du ministre Barrette à l’étude de l’équipe de recherche de Contandriopoulos est désarmante en termes de statu quo : « Pas besoin d’une étude pour montrer ça ». Idem Référence 8.

./* À propos de l’installation extérieure LOOP, oeuvre lauréate du 7e concours de Luminothérapie qui occupera la place des Festivals du Quartier des spectacles du 8 décembre 2016 au 29 janvier 2017

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Préfiguration de LOOP (équipe de création)

Inaugurée officiellement le 7 décembre sur la place des Festivals, une installation extérieure de treize zootropes fera rêver et bouger petits et grands cet hiver, à la fois lumineuse, sonore et récréative. D’imposantes roues, à la croisée du cinéma et de la machine rétro-futuriste, mettront en mouvement et en lumière des boucles de 24 images évoquant plusieurs histoires et personnages de contes.

Il était une fois, deux fois, mille et une fois… le petit chaperon rouge avalé par le loup, la maison soufflée des trois petits cochons, la spirale du rêve d’Alice au pays des merveilles ! Actionné par le public assis à bord ou debout autour, chaque zootrope créera sa bande animée et sa musique unique, prolongées à grande échelle par des projections monumentales sur les façades alentour.

Conçu par le compositeur Olivier Girouard, directeur artistique d’Ekumen, et l’artiste visuel Jonathan Villeneuve, en collaboration avec ottoblix pour la recherche visuelle et l’expertise de Générique Design, LOOP a remporté la septième édition du concours Luminothérapie du Quartier des spectacles. Une oeuvre ludique et féérique, pour tous, déployée jusqu’au 29 janvier.

De courtes capsules explicatives ont été créées en collaboration avec les artistes par Stefan Nitoslawski, portant sur différentes étapes et plusieurs défis du processus de création et du développement des machines :

CAPSULE #1

CAPSULE #2

CAPSULE #3

CAPSULE #4

CAPSULE #5 

CAPSULE #6

CAPSULE #7

CAPSULE #8

Plus d’infos

www.ekumen.com

www.quartierdesspectacles.com

./* Rendez-vous le mercredi 7 décembre pour l’inauguration officielle organisée par le Quartier des spectacles

Les Sommets du cinéma d’animation ./* À propos du Programme de courts en Compétition internationale 2

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Le second programme de courts en compétition internationale présenté dans le cadre de ces 15e Sommets, qui se poursuivent jusqu’à dimanche, est moins sombre, plus éclaté que le premier programme, mais tout aussi dirigé. Et si les univers ou techniques de départ laissent parfois un peu en retard sur l’enthousiasme, les propositions finissent par s’imposer, certaines plus que d’autres, par un niveau général de qualité respecté.

De fil en aiguille, voilà un patron possible pour tisser ces 11 petits films entre eux :

Mon premier amour de fille

En 2014, la Québécoise Diane Obomsawin, aux personnages informes et fabuleusement gentils, se penchait sur les témoignages d’amoureuses relatant la découverte (souvent latente et inopinée) de leurs inclinations pour la gente féminine. La publication J’aime les filles donne aujourd’hui lieu à quelques portraits anecdotiques portant les prénoms de certaines demoiselles en question. Elles racontent en grandes lignes l’affirmation de leur homosexualité et bien souvent leur initiation à la sexualité, tout simplement. Un trait délicat, des sentiments fleuris, une simplicité qui désarme tout jugement, Obomsawin continue de charmer de son bestiaire unique et sensible.

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Fille de Dieu

Le titre d’un Mercredi passé en compagnie de Goddard (Wednesday With Goddard) s’affiche, et vous vacillez de savoir si vous avez la culture pour relever le défi et en saisir les subtilités : l’astrophysicien américain Goddard partirait en fusée rencontrer un God-quelque chose, suivant des questionnements métaphysiques nouvelle vague de l’autre Godard français ? Cette bulle d’absurdité de Nicolas Ménard est à succomber de rire. Il prend un chevelu à l’image de Lennon, le fait s’interroger sur l’existence, monter sur son toit de maison, aligner les astres… Sous psychotropes ! Intervient une hippie qui lui indique la voie de Dieu par delà les montagnes, vers l’illumination unique. Éclair divin si spectaculaire qu’il fait bon se précipiter chez soi après le foudroiement, de retour dans ses chaussons, son bain, son ignorance réconfortante.

Une fille, un gars, deux seins

Ils se rejoignent autour d’un verre après cinq ans, elle lui dit “Parle moi sale” comme on invite à baiser sans conséquence. Il hésite, ne sait pas quoi dire, débande quand elle annonce aller aux toilettes, la lèche, l’excite, et à deux ils s’offrent des retrouvailles sexuelles franches, à la bonne franquette. Parle-moi de Christophe Gautry allège le rapport amoureux et ça soulage.

Tuer la fille

Du britannique Shaun Clark, le film Neck and Neck est une impossible adaptation de la tragédie shakespearienne, dont les réminiscences violentes et meurtrières polluent à mort la fusion de deux êtres amoureux. Quand le drame mythique contamine nos ordinaires. Deux longs cous de clans opposés, l’un rouge l’autre noire, s’entortillent lascivement quand… le téléphone sonne. Par le combiné un flot de paroles nerveuses, fielleuses, de menaces et d’insultes emplit l’esprit de l’homme et le pousse à l’extrême de l’ire à étrangler sa femme. Tristes mensonges, jalousies sombres et éclatement de couple. Le traitement bicolore, la haine attisée et le drame passionnel sont plantés droit dans le coeur. Sanguin à souhait et agressif à l’écran.

Le temps se défile

AM/FM du britannique Thomas Hicks utilise le plan d’une bande son mesurée en Hertz pour rejouer comme un tourne-disque qui saute une trame brouillée de drame personnel et de canevas historique. Qualité de papier journal, graphiques abstraits, masques de carnage en chirurgie, tout y est pour faire peur dans le risque de remonter le temps, de provoquer le destin, d’éterniser l’avenir. Des années 1900 à deux siècles plus tard, il semblerait que toujours ça fume, ça s’épie, ça envoie des ondes, ça cherche à s’accorder sans trop de succès, et le ton monte. L’amour au temps de la radio ?

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Noyer le poisson

Dans d’autres territoires sauvages bordés de flots furibonds, la réalisatrice russe Anna Budanova invente une légende sur le rapt d’une créature marine, intitulée Among the Black Waves. Le dessin sied entre le crayonnage nerveux, le nuage qui envahit l’écran et les grands yeux et formes rondes d’une tradition nordique qui fait écho à nos souches Innuit. La jeune mère s’échappe pour redevenir poisson, sirène, baleine, plus confortable en plongée sous la glace qu’abusée dans un lit d’homme dominant.

La femme du chasseur

“Qui va à la chasse perd sa place, qui va à la pèche la repêche.” The Eyeless Hunter est un conte incongru du célèbre duo estonien Olga et Priit Pärn, présenté en première nord-américaine. On se souvient par exemple des visages fatigués, des peaux tannées et des putes plantureuses du Retour des aviateurs, aux Sommets 2014. Un homme niaise à la chasse et sieste au lieu de rapporter du gibier. Sa femme le prend en flagrant délit de paresse et s’écoeure. Ou plutôt lui arrache les yeux. Décalé, drôle, le trait de crayon est traditionnellement beau, et les soubresauts de scénario arrivent comme des cils sur la soupe : furtifs et absurdes. Une querelle domestique perpétuelle.

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Attention au fil

D’Hexagram, Centre de recherche de l’UQAM, Thomas Corriveau signe La bêtise, un court librement inspiré d’illustrations de guerre. La narration est tenue par Christine Pasquier, qui récite l’arrivée d’un homme, puis d’un deuxième. Ça en prend deux, de profils légèrement différents, pour faire la guerre. L’un en costume d’affaires, l’autre muni d’une matraque, et leurs chemins qui se croisent irrémédiablement : collision. Les contours de crayon se démultiplient en décors géométriques et les personnages se clonent en armées brouillonnes, jusqu’à tramer un paysage de motifs serrés. Une première mondiale.

Au fil des ans

Le réalisateur suisse Claude Luyet était dans la salle pour présenter Le fil d’Ariane en première canadienne à ces Sommets. Fil conducteur facile : il choisit le prénom Ariane, appelé de l’intérieur de la maison, pour signifier le temps qui passe sur un balcon ordinaire. Une enfant échappe son ballon dans la cour, puis se voit chargée d’étendre le linge familial. On la reconnaîtra ado, jeune adulte sifflée de la rue, épouse fidèle d’un mari à la guerre, mère de deux enfants, de grands adultes, puis vieillissante comme sa propre mère. Et ainsi de suite. Le film prend pour vocabulaire le fil à coudre et la corde à linge, deux liens pour tricoter ces vies serrées malgré l’écart des générations, et des événements.  Le recyclage du tissu, de la robe de fillette au mouchoir de grand-mère en passant par la robé d’été et le chemisier est une élégante illustration des générations. Un poème un chouia trop conduit, joli et réussi.

Un fil à la patte

Le dessin de Tres moscas a medida est superbe. Son originalité sonore et son propos aussi. Ne veindrait-il pas de Barcelone ?  D’Espagne et de Lituanie en tout cas puisqu’il nous est transmis par les réalisatrices María Álvarez et Elisa Morais. Une vieille dame rondouillarde file discrète de par les rues curieuses jusqu’à son logis. Dans le silence du décès de son mari, elle enferme des mouches dans des moules vides, accrochées par la patte au pédoncule. Un mystérieux orchestre s’ensuit, qui ranime en boucle le vieux croulant dans une reconstitution de ce qui pourrait être une intoxication alimentaire aux fruits de mer. Culpabilité, quand tu nous tiens. Deuil, quand tu bourdonnes dans nos têtes. La pluralité des styles s’agence si harmonieusement que c’en est étonnant.

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Bande-annonce

Mère et fils

Il fait chaud, il fait luxueux dans cette résidence bourgeoise, ces jardins aux rosiers sauvagement entretenus. Cela manque de piscine alors que la moiteur appelle au rafraîchissement. Chabrol et Ozon guettent de belles créatures allumeuses derrière les buissons. Le Français Josselin Facon signe un six minutes dérangeant sur une provocation à charge sexuelle, entre deux individus d’âges distants mais d’arborescence étroite : une femme mûre qui pourrait être la mère du jeune ephèbe blond jardinier qu’elle prénomme Chéri. La température agite les sens, autant qu’elle semble endormir la morale. C’est le Plein été.

 

./* Le Programme 2 de Compétition internationale sera en reprise dimanche 27 novembre à 13h à la Cinémathèque québécoise

Les Sommets du cinéma d’animation 2016 – 15e édition ./* À propos du Programme Compétition internationale 1

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La fin des hommes ne sera pas uniquement l’extinction d’une espèce mais précédée de la fin de l’humanité, sa contradiction fatale : l’inhumanité. C’est l’avertissement que formulent ensemble les différents courts internationaux rassemblés dans ce premier programme de trois en compétition. Notre monde va mal en plein d’endroits sensibles qui, plus que de le fragiliser, le déshumanisent. Au point qu’on ne souffre plus tant de l’appauvrissement des ressources ou de la propagation de maladies, et autres cataclysmes découlant de nos dégénérescences consommatrices et inégalitaires. Mieux que de reconnaître ces dérèglements et d’y remédier, nous dépérissons de notre vanité à nier nos responsabilités, et de leurs conséquences aggravantes. Ce ne sont plus nos erreurs qui nous achèvent, mais l’aveuglement qui attise la méchanceté et le mensonge, plus épidémiques que toute autre menace. Se foutre de la planète, c’est se foutre d’autrui, de toute descendance, et nous poignarder nous-mêmes, sans aucun gagnant peu importe le système dominant.

Rien de larmoyant ni d’alarmiste toutefois, le fait est accompli, s’accomplit sous nos yeux en fait, et c’est sans trop de surprise que nous recevons cette version sombre de l’état des lieux – de partout dans le monde et d’artistes qui pourtant ne manquent habituellement pas de recours à la fantaisie et à l’humour du scénario-capsule. Prenons les États-Unis, durement accablés par la dernière campagne électorale : Vocabulary 1 emploie les images simplistes d’un glossaire d’enfant naïvement exposé sur un pupitre pour illustrer comment le papillon inoffensif et fragile ne fait qu’une bouchée cruelle du serpent poli. Le voisinage des deux animaux entraîne une dégringolade de proximité (bien soulignée par Norman McLaren), et de case en case apparaissent des moignons, un étranglement, et un papillon victorieusement couvert de butins de guerre. Une fable amorale de notre temps.

Ce qui ressort de ce programme, c’est une direction artistique, la preuve que les propositions ont été choisies au delà de leur pertinence absolue, pour leur pertinence relative au contexte. Habituellement, un programme de courts, c’est de tout et de rien. Ici il y a une construction, une pensée, une intrigue qui s’élabore par épisodes et facettes distinctes. Le silence et l’aveuglement de SAMT font écho à la connaissance et au vocabulaire imagé de Vocabulary 1 ; Le mythe de la poule aux oeufs d’or de Golden Egg critique une société capitaliste axée sur le profit qui exclut les protagonistes de I am Here et Beast!, doués d’une autre richesse qui ne se vole pas par Un plan d’enfer ni ne s’économise si We Drink Too Much.

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SAMT – Bande-annonce

Puisque nous sommes dans une société du mérite, la récompense va droit à SAMT, court politique du libanais Chadi Aoun, percutant et lyrique. Bien que le titre signifie “Silence”, la trame sonore y est pour beaucoup dans la force d’impact de ce film, à laquelle s’ajoute évidemment un dessin élégant et une vision paysagiste poétique dans ses angles et sa minutie. Un état répressif y est dépeint en 15 minutes, à travers l’intransigeance armée qu’y subissent des âmes artistes, libres, animées. Aux burqas et masques aliénants de ce monde, et à tous les arcs bandés de flèches meurtrières, de jeunes résistants répondent par l’entrain et la grâce libératrice de la danse. La musique et les bruitages entrecoupés font écho aux fondus brutaux de l’image, au milieu de plans contemplatifs et d’un sentiment de passion et d’espoir naissant, enivrant. Des sections de titres en langue arabe imposent aussi leur calligraphie et leur précision haïku. Une flèche en plein coeur.

On pourrait décerner un second prix à I Am Here du Vancouvérois Eoin Duffy sans trop se tromper. La forme simple d’un visage au nez géométrique centré sur fond rose pastel n’est là (du début à la fin) que pour leurrer le spectateur. Sur cette face défile des siècles de cinéma, de références religieuses, de personnages mythiques ou historiques, se questionnant sur une présence plus grande. Et lorsque la succession de figures importantes et colériques semble finalement n’accuser qu’un seul Dieu et son absence, changement de décor et d’époque : une file d’attente dans un café où un commis de comptoir raccompagne dehors l’illuminé du quartier en plein délire mystique, apparemment. Entre temps le rose s’empourpre ou bleuit selon qu’il s’énerve ou agonise, de son désespoir d’être piégé sur terre et vieillissant. À revoir pour en capter tous les symboles.

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I Am Here

Plusieurs mentions viennent ensuite, en guise de troisième marche. À commencer par Beast! du Belge Pieter Coudyzer, dont le dessin et l’utilisation des couleurs, en particulier pour les feux, laissent coi. L’histoire intelligente appelle au fantastique extra-terrestre pour tirer les ficelles d’un réalisme cru sur l’itinérance, du limon xénophobe de la peur et des dérives de la consommation marginalisant bestialement tout un pan de la société. Qui sont les vrais monstres, sinon les regards qui accusent ? S’ensuit l’efficace We Drink too Much des Québécois Chris Lavis et Maciek Szczerbowski qui pose la question miroir : Face aux gros poissons possédants, qui sont les pigeons ? Sous les traits de deux tourtereaux embourgeoisés qui dressent leur bilan financier devant leur bière, cette fable d’aujourd’hui choisit l’animal urbain le moins respecté pour représenter une société pas-de-tête, aveuglée par le gain comme une poule le serait d’un maigre ver.

Golden Egg arbore une esthétique asiatique naïve, de grands yeux tout de même bridés dans lesquels luit l’appât du profit, d’élever une progéniture prometteuse de fortune. Alors qu’il part heureux de rien, comblé à deux, un couple en arrivera à nourrir haine et dépit de trop de gourmandise et d’ambition mal investies. Ils perdront leur poussin, ses oeufs dorés, dignité et humilité. Le découpage en vignettes et dégradés de gris est particulièrement réussi, facture développée par Srinivas Bhakti de Singapour. À l’inverse, Un plan d’enfer des réalisateurs français Jean-Loup Felicioli et Alain Gagnol adopte un vocabulaire classique de dessin animé aux héros corpulents parlant l’argot avec accent franchouillard, pour raconter le plan foireux de deux compères cambrioleurs pas très doués ni perspicaces pour le métier. Les gags sont prévisibles mais rapidement amenés et la fin en soupe de requin passe le test.

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Simulacra du Britannique Theo Tagholm et Time Rodent du Tchèque Andrej Svasdlena sont d’une autre trempe, plus expérimentale et conceptuelle. Le premier est un travail de décalage des perspectives, recomposant de nouveaux horizons de paysages urbains et sauvages vus du ciel. Des cartes postales se détachent du plan en une mosaïque de détails redondants, soulignant la complexité de nos infrastructures industrielles en regard du systémisme de la Nature. Outre l’illusion du développement, ce court assemble plusieurs reflets d’un monde prêt à voler en éclats: cacophonique, saturé, hostile et irrespectueux envers l’environnement.

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Time Rodent – Bande-annonce

Le héros rongeur de Time Rodent s’aventure pour sa part dans des cités mystérieuses en perpétuelle déchéance et post-industrialisation à outrance. Les forteresses lumineuses et technologiques se détruisent, s’effondrent, s’engouffrent pour repousser plus haut de leurs ruines, et s’écrouler à nouveau. Ces cycles s’accélèrent dans un décor apocalyptique d’effets de jeu vidéo, au point que notre super-souris n’a plus le temps de saisir sa mission ni le fonctionnement de ces systèmes successifs. Les habitants exploités abandonnent peu à peu toute lumière, sucés, pompés, dépiautés. Jusqu’à s’exiler, disparaître, s’entredévorer pour renaître en formes insectes archaïques. Une régression cauchemardesque, bien plus terrifiante que toute autre éradication d’espèce : autocannibalisme programmé et irréversible.

./* Le Programme 1 de courts en Compétition internationale est en reprise ce samedi 26 novembre à 21h à la Cinémathèque québécoise (78 min)