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./* À propos du spectacle L’Homme de Hus de Camille Boitel (France) présenté à La Chapelle Scènes Contemporaines en collaboration avec la TOHU (13 au 16 février 2019)

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Camille Boitel est un artiste circassien dont l’univers au complet, peu importe le registre disciplinaire qu’il emprunte selon le projet, est tissé de poésie et de vulnérabilité. Avec L’immédiat, un spectacle collectif accueilli à la TOHU en 2015, il déployait déjà un langage chorégraphique d’un grande humanité et d’une époustouflante qualité tandis qu’il abordait le vertige de corps cherchant à s’arrimer dans un monde matériel encombré et chavirant sans cesse.

L’Homme de Hus, qui a voyagé depuis sur les plus prestigieuses scènes de performance contemporaine, a révélé son créateur dès 2003. Seize ans, ce ne sont pas toutes les œuvres d’arts vivants qui peuvent prétendre à une telle longévité. Ni tous les solistes qui peuvent revendiquer de continuer à les porter à bout de bras. Or la prestation n’a visiblement pas pris de rides ni trop de rhumatismes (bien que les deux dernières représentations aient été annulées pour cause de blessure).

Au contraire, le récit se bonifie possiblement avec l’âge, les questionnements sur le déséquilibre de l’être trouvant un nouvel écho avec les thèmes du vieillissement, de la sagesse, du sens éternellement insaisissable de l’existence.

L'homme de Hus © Olivier Chambrial (3)

(c) Olivier Chambrial

Dans une scénographie de tréteaux – sans doute l’élément le plus commun d’un modeste atelier d’artiste – cet homme étrange à la stature de géant échevelé joue la maladresse. Un client parfait pour s’enfarger dans les fleurs du tapis, comme on dit, tant il crée dans le vide des obstacles sur lesquels véritablement trébucher. C’est que son imaginaire foisonne d’idées, de doutes, de diversions qui le bousculent métaphysiquement, symboliquement, et concrètement.

Le fardeau de Sisyphe n’est pas tant la montagne à gravir ni l’effort de rouler sa roche, sinon le perpétuel recommencement de la tâche, sans issue ni but. Il en va de même pour ce personnage de charpentier clownesque. L’ambition d’une construction rangée qui tienne debout ? Non. Pas même le projet d’un établis auquel s’installer pour méditer sur le silence. Il y a, dans un cerveau humain, bien trop de points d’interrogation, de suspension, de guillemets sur des mots impossibles à formuler audiblement. Ce ne sont pas les micros qui manquent, ni les occasions d’ouvrir la bouche, la vraie difficulté étant davantage le chemin à parcourir avant, dans sa tête, pour choisir ce que l’on a à dire.

L'homme de Hus © Olivier Chambrial (4)

(c) Olivier Chambrial

Il en résulte quelques fulgurances magnétiques et révélatrices. Lorsqu’un orateur corpulent fait des pieds et des mains devant son auditoire au point d’en inverser ses extrémités et de se métamorphoser en créature sans tête et les poignets aux chevilles. Également, ce moment d’apesanteur sur terre, alors que les accessoiristes s’y prennent à trois pour tenter de maintenir notre homme bien ferré au sol.

L’esprit est volatile, il virevolte dans toutes les directions en dépit de la raison, ne se fixe jamais, et malgré ses légèretés il peut paradoxalement rendre la vie bien lourde et encombrante. Le fou, comme le poète et le passionné, vivent ainsi à cheval, un pied dans l’étrier de la pensée et l’autre en pleine démence. Funambules déliés de leurs attaches. Et entre les deux ils n’ont de cesse de pencher, tergiverser, basculer d’un extrême à l’autre. Ils se brûlent à leur propre feu, se perdent dans leur quête de distraction, joueurs compulsifs à la roulette des idées impromptues.

L’Homme de Hus, c’est touchant, se pliera toujours en quatre malgré son dos, malgré ses apprentissages, pour ne rien faire que de travers, de différent, d’instable. Car de ce déséquilibre, de son inadaptation, du risque pris naît la possibilité de créer, rêver, voir autrement. Et parce qu’une contorsion agile lui permet de glisser un œil sous sa jambe, derrière sa nuque ou du haut d’un amoncellement de barreaux, il nous offre à regarder la réalité sous un angle nouveau. Comme si tout était matière à être réinventé dès lors qu’on se libère du mode d’emploi normalisé, du bien-penser droit, de l’utilisation habituée et déterminée.

L'homme de Hus © Olivier Chambrial (1)

(c) Olivier Chambrial

Et si vous ne discernez pas clairement son poème, ses paroles, ce à quoi il aspire, c’est sans doute parce que le plus important, avant le sens, est déjà de mieux écouter.

 

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AKOUSMA XV ./* Soirée DÔME + SINUS + FICTION à la SAT avec L’Ensemble d’oscillateurs (QC), Monique Jean (QC) et Franck Vigroux (FR)

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Pour sa deuxième soirée de cinq et sa 15e édition, AKOUSMA s’invitait dans la Satosphère, un espace que le festival international de musiques numériques immersives investit de plus en plus habilement.

Spirale et famille Penrose

Depuis trois ans, L’Ensemble d’oscillateurs a développé un espace de recherche et création mettant en vedette l’oscillateur des vieux cours de techno, ce variateur d’ondes sinusoïdales. Parmi les artistes invités à travailler en résidence et à composer, L’Ensemble propose deux pièces dans le cadre d’AKOUSMA XV, une création de Maxime Corbeil-Perron et Shaping Things (A Simple Spectrum) du Lausannois Francisco Meirino, et profite de l’occasion pour lancer un premier disque 4 Compositions sous l’étiquette de L.A. Line.

La pièce de Maxime Corbeil-Perron portait un soin particulier à fondre un univers dans un autre. Au début marqué par une déflagration, les enchaînements et sonorités étaient ensuite plus minutieux, appuyés sur une rythmique sourde, pas des percussions claires mais des descentes graves emportant des changements progressifs de paysages par vagues. Peu imagée mais fine dans ses nuances, cette création formait, dans une certaine lenteur, une sorte de spirale ADN, enchevêtrement d’un monde dans un autre qui bientôt l’efface en prenant toute la place, tandis qu’il est déjà en train de se transformer lui-même dans le tableau suivant. Mention spéciale sur l’ensemble du programme de la soirée.

De dos devant des tables surplombées d’un simple néon où sont disposés oscillateurs et partitions qui défilent sur écran, dix interprètes (Stéphanie Castonguay, Marc-Antoine DiasLucas FiorellaAriane GagnéGabrielle Harnois-BlouinFabien Lamarche-FilionCharles-Antoine Morin, Joseph Perrault, Charles Rainville et Simon Coovi Sirois) font face à Nicolas Bernier qui dirige le jeu. De ce dispositif sobre et éclatant à la fois, plongé dans le noir, le spectateur apprécie l’ambiance mais a peu à décoder dans le geste, assez limité, de tourner d’un sens ou de l’autre deux roulettes.

Plus progressive encore, affûtée dans les aigus et presque vrombissante tant elle part de bas, la proposition de Francisco Meirino, empruntait quant à elle aux objets impossibles popularisés par la famille Penrose, l’escalier du père et le triangle du fils par exemple. Ces casse-têtes graphiques circulent toujours beaucoup, et trompent l’œil en trichant les perspectives et les hauteurs, de sorte que des marches sur quatre côtés réussissent sur le papier à monter sans cesse sans jamais redescendre, et l’arrière-plan à repasser à l’avant en permanence. Selon le même principe, Shaping Things (A Simple Spectrum) camoufle derrière le son perçant qu’il aiguise de plus en plus une corde si basse qu’elle est imperceptible le temps de se former et se distinguer de la masse. Et tandis que celle-ci grossit, recouvre l’ultrason et devient la note principale qui accapare l’attention, le phénomène se reproduit par en-dessous, tapi en couches sous-jacentes. Si la construction est moins évolutive et changeante, plus systématique et agaçante pour le tympan, elle reste assez fascinante et arrive à renouveler la surprise de l’apparition de fois en fois.

Out of joint de Monique Jean

De facture et d’ingrédients plus classiques, la pièce Out of joint interprétée par Monique Jean est peut-être datée (de 2009). Elle n’en déploie pas moins un univers aérien qui se métamorphose, de la chauve-souris aux avions et aux drones, en passant par quelques insectes variés, sans manquer de se volatiser un temps en sortes de composantes de l’air (là on perd un peu le fil), de plus en plus vaporeuses et virtuelles, et de se clore sur quelques craillements de corneilles. On y lisait une atmosphère de cachette atomique, comme une grotte habitée de créatures de nuit, à l’abri des sifflets de stukas et autres bombardements qui résonnent dans la roche, qui évoluerait avec le temps vers une guerre de contamination, en imaginant le sang, la mort, les substances toxiques infiltrer la terre et ses strates jusqu’à polluer l’histoire ancienne préservée là. Principe de carbone 14 peut-être ? En réalité, il s’agit d’une adaptation très libre de Macbeth tissée de plusieurs relectures cinématographiques. Quand même assez loin du compte au final. À plusieurs reprises des ruptures brutales rendent la transition hâtive et sèche.

Croix de Franck Vigroux et Antoine Schmitt

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(c) Michael Kelleners

Cette composition du Français Franck Vigroux a quelques années déjà, et fait du rentre-dedans un peu gratuit par à-coups violents, poussées de volume et sons stridents sans que le tout ait une direction ajustée. Au plafond du dôme, une vidéo générative d’Antoine Schmitt accompagne la partition d’une animation plutôt limitée. Une croix dense en particules se dilate en fonction du beat, et les étoiles scintillantes qui la composent explosent jusqu’à former une pluie fine qui s’abat de toutes parts, à 360 degrés. Sous cette averse en noir et blanc, le corps avachi est déjà écrasé à terre par une musique lourde et mécanique. Peu d’espace reste pour faire respirer une poétique de l’intempérie plus sensible.

 

À ne pas manquer ./* Les trois prochains rendez-vous d’AKOUSMA XV se déroulent ces 18, 19 et 20 octobre à l’Usine C.

FNC 2018 ./* À propos des films Burning de Lee Chang-dong (Corée du Sud, 2018, 149 minutes) et Un couteau dans le cœur de Yann Gonzalez (France, Suisse, Mexique, 2018, 102 minutes)

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Le Festival du nouveau cinéma s’achève en ce moment après deux semaines bien chargées d’intensité, de bizarrerie, de beauté tragique et d’effusions de violence, parfois drôle, parfois non. (2/2)

Les granges brûlées

Burning du réalisateur coréen Lee Chang-dong, qui s’est mérité le prix FIPRESCI (de la critique internationale) en compétition officielle au Festival de Cannes, est une adaptation de la nouvelle Les grandes brûlées de l’écrivain japonais Haruki Murakami, paru dans son recueil L’éléphant s’évapore rassemblant des textes rédigés entre les années 1980 et 1990, et puise en parallèle au Burning barn de William Faulkner paru un demi-siècle plus tôt. L’intrigue relate un triangle amoureux, comme bien souvent débalancé dans les sentiments et les caractères de ses trois protagonistes, qui plus est miné par une lutte des classes affranchie.

La jeune Hae-mi travaille comme cheerleader devant des magasins, incitant les passants par ses trémoussements, ses slogans chantés et ses œillades à rentrer découvrir les spéciaux ou à participer à des concours. Elle croise par hasard une connaissance de sa ville natale, Jong-su, livreur d’occasion, qui habite la fermette de son père pendant le procès de celui-ci (accusé de voie de fait et récidive sur un agent) et à qui elle confie son chat à nourrir dans son appartement pendant un séjour en Afrique. Elle en revient au bras de Ben (bien sûr le prénom occidental n’est pas anodin), un fils de bonne société aux mœurs et occupations aussi mystérieuses que suspectes. La première est intrépide et intense, le second naïf et dévoué, le troisième suffisant et volage. Trois extrêmes qui aimantent l’histoire dans des directions opposées, entre romantisme retenu, libertinage, amitié à l’épreuve. Et tel un élastique trop tendu et tiré qu’il pourrait partir dans n’importe quel sens, on craint le drame passionnel, le passage à l’acte lugubre, à raison.

Hae-mi pousse pour des sorties à trois, Jong-su s’écrase pendant que Ben brille de sa culture et de son fric étalés : on ne peut vraisemblablement pas parler d’équilibre tripède, à peine de relations deux-à-deux stables et tolérées, que la jeune femme disparaît. Un secret enfle pendant ce temps entre Ben et Jong-su, l’un confie brûler des granges pour la simple exultation que cela lui crée, et l’autre brûler d’amour pour leur amie commune. Tout ce qui était contenu au préalable, pour des raisons de bienséance et d’obligation, éructe de frustrations et d’injustices accumulées. Et tandis que la brume s’épaissit de manipulation et peut-être de crime, l’urgence de la vérité se fait de plus en plus crûment sentir. Rien ne pourra se dénouer autrement que dans la violence, et moins Hae-mi est là, plus elle impose comme une évidence que seul l’un des deux prétendants pourra demeurer après elle, celui qui continue de l’encenser, ou l’autre qui l’a effacée si étrangement.

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Dans ses paysages de ville et de campagne tout en contraste, ses rayons de lumière sur un angle d’étagère, ses jeux secrets tapis dans l’ordinaire (mimer l’épluchage d’une clémentine ou câliner un chat invisible), la magie subtile de l’écriture de Murakami transparaît comme saupoudrée au long de Burning. La naissance des sentiments cède immédiatement place à leur dimension obsessionnelle et viscérale. Lee Chang-dong trouve alors un basculement juste vers des sous-entendus corrompus et des ambiances viciées (dont on se demande si l’inspiration viendrait de sa carrière initialement politique). Porteuse de ce glissement inéluctable, la musique du compositeur sud-coréen Mowg place quelques riffs minimaux qu’elle vient progressivement prolonger ou vriller de tonalités inquiétantes. Elle accompagne le changement de registre de la comédie sentimentale au thriller à l’image du jazz d’un bon vieux polar.

La critique sociale est quant à elle d’une contemporanéité qui surprend malgré la simplicité de sa logique : ceux qui ont plus ont le luxe de tout faire, tout réaliser, abuser de tout même de l’humain en face d’eux sous couvert de belle réputation, peu importe que ça les rapproche de la malversation tant que ça n’entache pas leur image ; tandis que ceux qui n’ont rien se donnent à peine le droit de désirer plus, ou s’ils le font c’est avec culpabilité ou en se sacrifiant un peu comme on s’offre au diable dans un contrat inéquitable. Tout ceci si bien ancré dans l’ordre normal des choses que qui viendrait le contester soit manque d’éducation soit frise la folie.

Une cabane en feu

Annoncé d’entrée de jeu, le mélange des genres et des fluides d’Un couteau dans le cœur n’est décidément pas pour plaire à tous. Par contre, il a de quoi rendre curieux, et attirer un public bien bigarré, d’où les surprises et réactions variées. Il s’agit du second long du Niçois Yann Gonzalez, dont Les rencontres d’après minuit portant à l’écran une orgie se méritait une Caméra d’Or d’encouragement au jeune talent à Cannes en 2013. Vanessa Paradis, vraie icône d’une époque irrévérencieuse et aigre-douce, y tient la tête d’affiche en tenancière d’une boîte de production pornographique gay, où la rejoignent également Nicolas Maury (Dix pour cent) et Kate Moran de la distribution du précédent, de même que Romane Bohringer pour un rôle à l’écart. Et l’histoire : un tueur en série dévaste le petit milieu du tournage XXX avec son godemichet-canif et autres lames affûtées, comme pour punir les starlettes homos d’un amour traumatique de jeunesse. Présenté à Cannes cet été, le film n’était pas vraiment à une place où il pouvait prétendre à être chaleureusement reçu, c’est entendu. Mais soyons prêts, ici c’est Temps Ø tout est permis.

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Le scénario est inspiré d’une véritable figure des années 1970 et 1980, Anne-Marie Tensi alias AMT pour les initiés, amante éperdue de sa monteuse, qui a produit et réalisé quelques soixante-dix films du rayon interdit aux moins de 18 ans et public averti, et effectivement joué dans certains sous le pseudo de Anthony Smalto. Avec une si imposante filmographie officielle à l’appui, on n’est plus tant dans l’amateurisme, cela dit Gonzalez fait main de maître comme son “La Bouche” succion parfaite alors qu’il transforme son sacerdoce en excitante reconstitution d’époque et de genre. Autrement dit, son intrigue elle-même épouse les décors, les ambiances, les défauts et la pauvreté de contenu systématique de certains récits érotico-orientés pour nous faire mariner, spectateurs, dans une attente faite de rose, d’ennui, de surprises et d’écœurement.

Il y aura des boucles d’or, des corneilles de mauvais augure, des manteaux de cuir, des armes cachées sous la ceinture, des lèvres en sang et des attouchements abusifs, des grandes drama queens pour de petits sentiments. Et aucun interdit. Mais je le redis, à chacun son goût de s’y frotter.

 

FNC 2018 ./* À propos du film d’animation Miraï, ma petite sœur de Mamoru Hosoda (Japon, 2018, 98 minutes) et de l’expérimentation radiophonique Le Brasier Shelley de Céline Ters et Ludovic Chavarot (France, 2018, 71 minutes)

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À la cadence du festival, et avec des sélections comme Temps Ø et Les nouveaux alchimistes, facile de passer d’une ambiance extrême à une autre, et d’embarquer dans des voyages insolites.

Ping-pong entre les générations

Les p’tits loups du FNC sont chanceux puisqu’ils découvrent avant tout le monde le dernier film d’animation de Mamoru Hosoda, présenté en avant-première à la Quinzaine des réalisateurs de Cannes et sorti au Japon en juillet, qui ne sera à l’affiche des cinémas montréalais qu’en février 2019. Voici donc Miraï, ma petite sœur en primeur, un peu comme le très jeune Kun qui, perturbé par le débarquement d’un bébé dans la famille, fera des bonds vers le futur où il rencontrera sa sœur plus grande alors qu’elle vient à peine de naître.

Des sauts dans l’avenir (mirai en japonais) mais aussi dans le passé : des allers-retours temporels chers à Hosoda et qui rendent son écriture et ses thématiques joliment originales. Le petit garçon apprendra de cette façon à faire du vélo sans petites roues avec son grand-père fabricant de moteurs alors que celui-ci dans la fleur de l’âge s’apprête à séduire sa grand-mère ; face à lui-même adolescent rebelle, Kun se déconseillera avec le recul de fuguer et de fuir les vacances en famille ; il partagera le trouble du double humain de son chien qui perdit lui aussi l’affection débordante des parents à l’arrivée du premier enfant dans le foyer. Rôles inversés entre cadets et aînés, enfants et parents, parallèles entre les générations, tout ce que permettent les courts-circuits du temps vient renseigner et rassurer le garçon de quatre ans sur la force de la famille.

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Le réalisateur emprunte les perceptions particulières de l’imaginaire enfantin, la conception différente du défilement des heures, des espaces, la confusion entre jeu et réalité, et les applique non seulement au propos du film mais à son déroulement. Les images sont à la fois très simples, symboliques, et ingénues. Dans le patio de la maison qui s’agrandit, une arbre magique, témoin des histoires successives, devient une sorte de matrice généalogique de la famille qui permet entre autres ces voyages dans le temps. L’animation est elle aussi assez basique, et se sert de tours faciles tel que l’album de photos pour relier les êtres à des demi-siècles de distance. Les plans larges de la ville vue du ciel, qui se resserrent sur la demeure, s’adaptent subtilement en fonction des époques. Le vélo qui était le cheval puis la moto et la voiture, les trains qui s’accélèrent en divers modèles de Shinkansen reproduits en jouets et autres goodies, marquent le passage du temps, le progrès, et au travers de ces évolutions, la continuité des liens filiaux et la transmission des valeurs.

Pour des yeux d’adultes, le portrait est touchant, un peu comme une chanson de Vincent Delerm ou des Cowboys fringants. Et surtout le film pourra servir à l’arrivée d’un second enfant, comme ces livres explicatifs qu’on lit aux plus grands pour expliquer le bébé dans le bedon de maman. Dans ce sens, la parenté est abordée avec finesse et perspicacité, sans romancer la période folle du bas-âge, son stress et ses défis au niveau conjugal. La distribution des places et responsabilités entre les différents membres de la famille essaie de ne pas s’enfermer dans la cellule caractéristique, avec les interventions des grands-parents ou du chien et le retour au travail de la mère. Pour les enfants indéniablement, il y a beaucoup d’humour et l’expression d’émotions en crise qu’il est bon de relâcher. Possible qu’au passage, Kun et Miraï se fassent quelques crasses, un coup de locomotive sur le coin du nez ou une poussée de sourires d’ange pour gagner toute l’attention. Ils n’en deviendront pas moins grands, ni moins frère et sœur pour tout le temps à venir.

Dérive dans le son

Dans le cadre des émissions et expérimentations radiophoniques typiques de France Culture (l’Atelier de création radiophonique), Le Brasier Shelley transpose en dérive sonore le noir voyage en enfer du poète britannique des débuts du XIXe siècle, Percy Bysshe Shelley. Ses écrits maudits, emprunts de perversion et de mauvais augures, et ses mœurs outrageantes pour la bonne société de l’époque le bannissent du Royaume-Uni. Son histoire est lacérée de drames familiaux, de très jeunes épouses enlevées, de maîtresses dans chaque port, d’enfants abandonnés et de présumés suicides de détresse. Ponctué d’allumettes enflammées et de remous aquatiques, de voix fantomatiques et d’obsession de certains vers nostalgiques, l’épisode relate non seulement le dépit, le rejet et l’exil, mais particulièrement la fin tragique d’une embarquée de Percy et Mary Shelley (celle de qui Frankenstein le monstrueux a vu le jour) sur un voilier de misère qui fait naufrage au large de la côte toscane et recrache sur la rive les cadavres des jours plus tard.

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Lourd et sombre, l’univers des Shelley trouve ici une résonance poisseuse et presque paranormale qui imprègne et charge l’obscurité. Quelle brillante idée que de présenter un film sans images dans un festival de cinéma, et de partager cette expérience acoustique dans une vraie salle de projection ! Autre plan de génie : faire venir l’un des compositeurs, Augustin Viard (son complice sur le projet étant le musicien et compositeur australien Warren Ellis, violoniste de Nick Cave and The Bad Seeds) accompagner la première de trois séances aux ondes Martenot live. Un bémol sur la troisième représentation qui s’est déroulée avec plusieurs pistes en mineur par erreur, effaçant en sourdine une partie de la trame sonore et narrative ; mais le problème aura certainement obtenu réparation en vue de la quatrième et dernière chance de plonger dans cette pièce étrange et satanique.

Quelle joie enfin de visiter pour une première fois à cette occasion l’installation impeccable du nouveau Cinéma Moderne du Mile-End (dont les sièges confortables, la programmation fournie et le resto-bar bien accueillants n’attendent que les spectateurs en passant) ! Tous les crédits de ce périple poétique en musique ici. En anglais, en français, en son et en images mentales.

 

Prochaines projections ./* Miraï, ma petite sœur sera présenté encore le dimanche 14 octobre à 15h45 au Quartier Latin (salle 10) et Le Brasier Shelley le samedi 13 octobre à 15h, toujours au Cinéma Moderne.

./* À propos de Calme et tranquille de Valérie Manteau, paru aux éditions Le Tripode 2016

Il y a le mystère contenu de cette femme, belle et fragile, le regard vif et la posture blessée d’avant (remise d’aplomb, déterminée), qui participe au cercle passionnant organisé à la Grande Librairie sur le thème de la folie, à l’occasion de son nouvel écrit Sillon. Il y a cette même couverture en traits fin tournesol sur fond anthracite des éditions Le Tripode qui m’attire de son titre précédent et prometteur pour qui cherche une trêve dans la bataille : Calme et tranquille.

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Quelques mots des Écorchés de Noir Désir en ouverture, puis d’autres de Mano Solo suivront, en errant de l’hécatombe de Charlie à celle du Bataclan et en Turquie. En plus des disparitions de grandes voix et plumes de la chanson qui nous font vaciller l’espoir, il y a ces événements qui ont souillé de violence et de tristesse l’actualité française des dernières années, liant musique et mort d’une douloureuse façon.

Et puis l’enchaînement. Assez près pour m’y reconnaître, et distant pour en sourire légèrement. Ma grand-mère s’en est allée, mon gros chat gentil aussi. Charlie ne m’a jamais quittée, d’autres oui. Ils ne furent pas si nombreux, mais il y a eu la fuite, l’effacement, l’alcool, pas les psys ni les médicaments, la trithérapie prophylactique. On déroule les mêmes fils qui attachent une génération, ceux qui la suturent au présent, tirent sur les vieilles cicatrices et lacèrent l’avenir de coupures vives pour lesquelles on se réinvente radicaux.

p. 26 Dans l’émission Koh-Lanta, deux participants font l’heureuse découverte d’un gros panier de fruits et s’enfilent 14 bananes avant de rapporter le reste du butin – deux noix de coco – au campement de starlettes affamées pour le bien de la série télé : “Les traîtres bafouillent, s’embrouillent dans leurs explications, les bananes étaient trop mûres, elles n’auraient pas supporté le voyage ; au début il est question de douze bananes seulement, mais le présentateur ne laisse rien passer, il rectifie, c’étaient bien quatorze bananes et le groupe atterré répète comme l’orange du marchand, quatorze bananes, quatorze bananes, c’est pas possible, quatorze bananes c’est énorme, tout ce qu’on aurait pu faire avec quatorze bananes tu te rends compte, non mais quatorze bananes.” Gilbert Bécaud, un détail.

p. 33 “7 J’ai fait un rêve. Je fais beaucoup de rêves, mon inconscient travaille fort à me trouver des sujets de conversation matinale avec le psy.”

p. 110 “41 J’ai encore dans ma bibliothèque un livre que je ne lui ai jamais rendu. Il me l’avait amené en disant : Tiens, ça va te plaire c’est une fable très peace and love, faites du théâtre pas la guerre, tout ça tout ça. Un groupe multiconfessionnel qui monte Antigone sur la ligne verte à Beyrouth. En plus l’héroïne se suicide, tu vas adorer.” Le Quatrième Mur de Sorj Chalandon, une claque, noir et difficile, si beau et transportant par moments qu’on se ramasse à mordre la poussière sans l’avoir vu venir. Le sol n’est jamais très loin, miné, criblé de trous de bombes et de fractures.

p. 129 “La danse absorbe tout, la violence brute et la suffisance pompière, dégoupille, transforme et jubile dans un grand feu d’artifice narquois.”

C’est écrit, en plein désarroi, armes baissées, avec fatalité. En plein coeur de la tourmente et pourtant d’une lucidité renversante. Abordant la vie personnelle, sexuelle, politique et publique d’un même élan de sincérité et d’affliction. Il faut l’avoir vécu dans la chair et l’extrême pour pouvoir ensuite soutenir chaque mot de ce bouquin-là. Choisis précisément, ces mots, pour ce qu’ils contiennent d’explosif enfermé dans le modeste écrin. Il n’y a pas à gratter bien loin quand on est dans le vrai de la plaie.

p. 76 “Je ne dors pas. Quand j’étais à Paris, pour ne pas zoner chez mes amis je sortais la nuit et j’allais marcher ivre le long du canal Saint-Martin, dans le froid de l’hiver parisien, je me regardais tituber vers le bord de l’eau. J’ai tellement marché, depuis le 11 janvier, que j’ai les pieds détruits et ça ne veut pas guérir. J’enlève mes chaussures et je découvre les dégâts. La psy avec sa plume met la main devant sa bouche. Mes bottines prennent l’eau, les gerçures se mêlent aux plaies, aux bleus. Je n’ai pas vraiment mal. J’ai fait de la danse classique vous savez, longtemps. J’ai appris à me tenir droite même avec les pieds douloureux. La psy rassemble ses esprits. J’aimerais que vous retrouviez le sentiment de la douleur. On va travailler là-dessus. Ça a duré quelques séances. Comme une rééducation. Sentir le sol. Essayer de se mettre sur la pointe des pieds, attendre longtemps, plus longtemps que le déséquilibre, plus longtemps que les crampes de la voûte plantaire, des petits orteils, sentir la cheville qui flanche, et les larmes qui montent. S’allonger pour pleurer.”

Rien de comparable bien sûr. Si ce n’est une profonde empathie pour les dommages collatéraux, et ce sentiment d’abandon vertigineux de l’écriture au moment crucial. Qui disparaît dans le noir froid du gouffre mais visiblement, toujours, accompagne. Histoire de grand-mère.

 

 

./* À propos du film Le Redoutable de Michel Hazanavicius (France, 2017) présenté dans le cadre du 23e CINEMANIA du 2 au 12 novembre 2017

./* À propos de la pièce de théâtre Nina, c’est autre chose de Florent Siaud présentée du 1 au 5 novembre à La Chapelle Scènes contemporaines

Un grand écart de 68 à 76

On comprend sans difficulté que le festival CINEMANIA ait porté à l’honneur de sa 23e édition le réalisateur français Michel Hazanavicius (aussi producteur, scénariste, monteur, acteur, pour la télévision et pour le cinéma), mondialement reconnu suite au succès triomphal de The Artist en 2010, de retour à Cannes en 2014 avec The Search en compétition, et cette année avec une comédie biographique plus qu’attendue sur Jean-Luc Godard et le tournant historique 1967-1968 : Le Redoutable.

Rétrospective de plusieurs films, classe de maître et rencontres à l’appui, quand il monte sur les planches de l’Impérial pour introduire son long-métrage, c’est un homme plein d’aisance, d’humanité, d’aplomb et d’humour, mais aussi empreint d’un fin mélange d’humilité et d’assurance qui prend la parole. Il ne faut pas avoir peur de la comédie, du cuisant 68, du légendaire Godard. Il faut faire ce en quoi l’on croit, s’entourer des personnes pertinentes, oser le sourire et le clin d’oeil à l’histoire. Après visionnement on peut dire que ce grand du 7e art a découvert une plage sous les pavés jetés, sorte de fascination apaisée pour son sujet, faisant la part belle à la filmographie, aux faits ainsi qu’au récit autobiographique d’Anne Wiazemsky alors la conjointe de JLG, intitulé “Un an après”.

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Sans rapport si ce n’est le rapprochement de dates, le Français Florent Siaud, jeune dramaturge à la carrière remplie, partagé entre le monde du théâtre et celui de l’opéra, s’est frotté à de multiples oeuvres d’envergure (La Mort de Tintagiles de Maeterlinck, Didon et Enée de Purcell, avant cela Les Noces de Figaro de Mozart pour n’en citer que quelques unes) auprès de créateurs de haut calibre (d’ici, Robert Lepage, Denis Marleau, Brigitte Haentjens). Il cofonde en 2010 Les songes turbulents (avec Pauline Bouchet), compagnie à cheval entre Grenoble et Montréal à l’origine du 4.48 Psychose en 2016, solo de Sophie Cadieux sur un texte de Guillaume Corbeil directement inspiré de Sarah Kane pour lequel Florent Siaud signait la mise en scène. Tôt, les critiques québécois reconnaissent en lui une promesse de renouveler la scène, un pari que sa récente création Nina, c’est autre chose peine à relever.

Nina conserve des années 1970 une garde-robe. Elle ne conçoit pas ses rapports sentimentaux selon les règles du tango. Elle entend parler de racisme, de harcèlement au travail et de montée du chômage mais n’en pense rien de spécial. Au mot « politique » elle se met à poil. Elle ne fait pas la cuisine, pas le ménage, pas la révolution. Elle change dix fois de costumes sans endosser aucun rôle. Nina, au final, c’est pas grand chose. Adaptée de “Pièce de chambre” de Michel Vinaver (1976), ce journal de colocation suit l’emménagement soudain (et le départ tout aussi impulsif) de sa protagoniste chez deux frères habitant l’appartement de leur mère récemment disparue.

Bande-annonce du spectacle

Ni la classe

Nina, c’est autre chose a été développé en début d’année en France et démontre sur plusieurs plans une volonté de se distinguer dans la manière de faire. Par exemple le duo Doble Filo, d’abord caché puis apparaissant en notes et ombres chinoises avant de gagner l’avant-scène comme figurant, ponctue le bal d’irrésistibles tangos. Parti pris pour ce que la musique a à dire au-delà des mots, la pianiste Chloé Pfeiffer et l’accordéoniste Lysandre Donoso apportent une belle fougue à la construction.

Cette énergie, typiquement latine et pleine de caractère, devrait sans doute dialoguer et danser avec le personnage principal « Nina », figure d’une fraîcheur effrontée et libertine. En réalité, la sensualité et l’élégance de l’une ne fait qu’accentuer la superficialité voire la vulgarité de l’autre. Le trio d’acteurs composé de Eugénie AnselinÉric Bernier et Renaud Lacelle-Bourdon intègre bien dans son jeu quelques pirouettes et pas engagés pour suivre le tempo, sans brio. La présence du tango est riche et forte mais malhabilement utilisée, à contre-emploi de son essence. Une valse à 20 ans peut-être, mais un tango à 3 tout fout le camp. Et d’une danse tout en séduction et tensions, d’une rigueur angulaire, les rapports humains sur scène dégoulinent en frivolités.

Ni le vécu

C’est probablement l’écart le plus problématique de cette proposition théâtrale : le manque de consistance historique et sociopolitique. Le texte de Michel Vinaver, dépouillé de son contexte post-68 pour n’en garder que quelques dates de 1976 marquées à la craie sur un mur de cuisine, est assez pauvre. Car tout ce qu’il pourrait porter en lui de libertés acquises et d’espoirs déçus, de changements des moeurs et des cadres d’autorité, disparaît derrière une anecdote édulcorée de triangle amoureux.

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Nina, c’est autre chose (c) Julien Benhamou

En parallèle et en avant-première, Le Redoutable du réalisateur Michel Hazanavicius met en scène un incomparable Louis Garrel dans le rôle d’un Jean-Luc Godard féru de révolution et d’Anne Wiazemsky (l’actrice est décédée le mois dernier – interprétée par Stacey Martin), alors que les émeutes étudiantes et ouvrières battent leur plein dans les rues de Paris. Par l’ingénieux détour de la comédie et du drame amoureux, l’oeuvre ne manque en aucun cas d’aborder la radicalité des idéologies et comment celle-ci déteint sur l’organisation de la société et les logiques individuelles. Qui plus est l’artiste est indissociable de sa mission politique : son art – pas juste ses films, mais ses sujets, ses moyens, ses méthodes – est un manifeste. (C’est à cette même époque bousculée que Michel Vinaver choisit de mener de front une carrière de PDG au sein de la multinationale Gillette, s’assurant ainsi les moyens pécuniaires de poursuivre l’écriture.)

Ni la verve

Chaque plan filmé, chaque échange contient un double-sens cinématographique, les graffitis crient le grondement de l’histoire ou la réplique que les acteurs évitent, la vérité simultanée ou à venir que tous nient. Chaque situation dispute son mélange de caprices du quotidien et d’ironie des événements. Godard, perfectionniste et tyran de plateau, star malgré lui d’un genre à part et élitiste, qui créait des personnages anticonformistes au point de devenir des idéaux radicaux de son école à lui. Godard engagé envers une liberté sauvage et asociale. Politisé à devoir en cracher sur son talent, à bannir l’étiquette et la reconnaissance de son intransigeance esthétique. Passionné éperdu, solitaire fini, qui finit par s’égarer momentanément.

Pied de nez en abîme que de faire de cette période française, des chamboulements mondiaux en écho, des théories de l’art et des doctrines communistes, d’un réalisateur à l’oeil révolutionnaire, d’une histoire d’amour pas banale prise à son point tragique (la disparition du sentiment), une oeuvre légère, drôle et magnifique, subtile et presque évidente tout en demeurant impliquée véritablement et viscéralement au coeur des faits. Témoin d’un élan du coeur, des idées, de la créativité et des armées en mouvement, l’intrigue a beau être romancée, elle est bouleversante.

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Nina

Pour en revenir à Nina…, malgré des allusions (slogans, symboles, affaires de harcèlement et licenciement, racisme ambiant), le politique est faussement présent. Peut-être devait-on deviner dans les remous de ce triangle intime des dynamiques de pouvoir et de remaniement des hiérarchies ? Les liens de fratrie, la disparition maternelle et les sentiments entre les trois protagonistes sont trop peu crédibles pour qu’on leur confère une interprétation double. Il en résulte davantage un essai esthétique, une reconstitution des années 1970 d’après une enfilade de costumes bruns et jupes à fleurs, manteaux de poils et agencements criards (Jean-Daniel Vuillermoz).

Bien sûr, la révolte des années 1960 est assez loin, l’audace émergente de la Nouvelle Vague essoufflée, les guerres d’indépendance cèdent le pas à la mondialisation des marchés financiers. Mais qu’il ne demeure de cette décennie mouvementée qu’un zeste d’émancipation en la personne d’une jeune femme délurée et peu articulée fait mal à l’histoire d’une certaine façon, du moins nous enseigne peu sur les contextes et leurs développements.

Possiblement : 1976 n’est qu’un décor planté, parce que somme toute Nina, c’est autre chose. Dans ce cas, le personnage est plat malgré sa nature colibri et colorée. L’interprétation est une faible réplique d’une désinvolture authentique de par le passé, et réfléchie. Là où Le Redoutable de Michel Hazanavicius joue des codes du cinéma et des voix-off, de l’insoumission de l’acteur envers son rôle, et du développement de l’industrie du divertissement (soit un regard critique sur le médium, le milieu et ses évolutions), la création des Songes turbulents se limite au vaudeville. Il y a le voeu d’une certaine immersion dans un temps démodé, fait de motifs à grandeur de plateau, d’unités d’appartement modulables (scénographie de Philippe Miesch et lumières de Cédric Delorme-Bouchard) et d’un mélange de styles mettant le tango au service de la comédie musicale. Ce métissage hétérogène n’est un éclairage neuf ni pour la scène d’aujourd’hui ni sur la philosophie d’alors.

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Nina c’est autre chose (c) Julien Benhamou

Pour dernière comparaison, pensons à l’intelligent et sensible Nos serments de Julie Duclos présenté au FTA 2016, adapté librement de La Maman et la Putain de Jean Eustache. À un demi-siècle d’écart, la jeune troupe de L’In-quarto tissait des ponts signifiants entre les époques et les générations, confrontant le regard d’un Guy-Patrick Sainderichin, réalisateur sexagénaire, à celui de la metteure en scène et de ses comédiens à peine trentenaires, dans une construction entre tournage de film et plateau de théâtre. Là encore, les relations entre les personnages et leurs questionnements intérieurs étaient nourris de plus de psychologie et surtout d’un bagage politique et philosophique élaboré. Et le rapprochement entre les différents jeux – de l’écran et de la scène – amenait un apport critique de chaque médium. 

Autant de matière dont Nina s’est visiblement délestée dans sa quête d’insouciance et de légèreté. Autant de complexité et de contradiction qu’Hazanavicius catalyse à travers Godard, réalisant une fois de plus une pirouette habile sur l’histoire du cinéma lui-même.

(Contenus révisés. Parution originale courte sur dfdanse.com)

 

23e Cinemania du 2 au 12 novembre 2017 ./* À propos de Jalouse de David et Stéphane Foenkinos (France, 2017)

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Autant l’on replonge toujours avec un certain plaisir dans les écrits de David Foenkinos, acceptant quelques écarts de style du roman à l’essai biographique (avec le captivant Charlotte, 2014), reconnaissant les cocasseries et lubies et même les tournures poétiques de ses personnages, autant le passage à l’écran dessert mal son monde. Au point qu’il faudrait sans doute un nouvel illuminé de la caméra pour s’approprier la matière, y ajouter son zeste de fantastique ou de médiocre, bref, rendre la pirouette littéraire au-delà de sa simple transposition en image.

Car l’image parle trop, alors que les personnages de David Foenkinos parlent bien, si bien qu’ils abusent parfois d’un lapsus ou d’une virgule pour renverser le sens de leurs actions. À l’écran on les voit seulement être et faire, mettant à plat toutes leurs fantaisies cérébrales et émotionnelles. Dans Jalouse, que l’écrivain coréalise avec son frère Stéphane, tout reste propret, chaque rôle est campé, l’humour est écrit, les situations déliées avec peu de surprise.

Karin Viard incarne cette femme ravissante, brillante, de caractère, qui s’aigrit en vieillissant sans accepter les années ni les changements qui s’opèrent. Mère d’une jeune ballerine douée, séduisante (Dara Tombroff, trop sage), ex-femme d’un homme généreux (Thibault de Montalembert) qui s’est recasé depuis (avec Marie-Julie Baup excellente dans son rôle de gentille naïve), entourée de quelques amis sympas (rayonnante Anne Dorval peu importe le rôle), rares mais réels, ses relations avec ses proches s’enveniment du jour au lendemain. Elle est grinçante avec sa fille, mal attentionnée envers quiconque approche sa bulle (dont le charmant Bruno Todeschini), méprise ses étudiants et la nouvelle recrue du département de lettres (Anaïs Demoustier, aussi à l’aise dans un échange de piques acerbes que dans le marquant film de genre Bird People). La fraîcheur et le bonheur des autres l’étouffent, alors elle vise où ça blesse et s’isole dans ce cercle vicieux.

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Bande-annonce

La progression de cette tension, les situations anecdotiques traversées et leur dénouement n’ont rien de surprenant connaissant les dadas de Foenkinos. Entre des personnages aux penchants antipathiques et solitaires, il provoque des rencontres improbables et éphémères dans lesquelles chacun découvre une lueur intérieure dans sa noirceur qui lui permet de s’ouvrir à la vie sous un nouveau jour, salutaire. Pour résumer. Cela se passe à la piscine comme dans une bibliothèque, souvent par l’entremise d’une vieille personne seule, qu’elle soit bavarde ou mourante, il y a habituellement une promenade ou une discussion sur un banc de cimetière, et toujours la métaphore littéraire déguisée derrière un professeur, un libraire, une correspondance secrète. C’est juste assez mignon et habile, mais tout de même facile et caricatural que l’on considère les relations mère-fille, patient-psy, prof-collègue, amoureuses ou amicales. Et long (1h42) pour une psychologie somme toute décorative.

Lecture sur pause

Il s’agit en partie d’un fonctionnement différent entre l’écriture et la scénarisation. Les lignes savent où elles s’en vont, elles se sont déjà relues et révisées à grands traits, jouant à imaginer le livre dont elles seraient éventuellement les héroïnes. Avec elles on prend davantage le temps de se laisser voguer, et si l’on devine leur destination, on apprécie les détours qu’elles empruntent pour s’y rendre finalement. Chez le lecteur l’émotion infuse, et cette occasion rare de renouer avec un temps humain, plus lent et réflexif, est précieuse.

Le film, lui, s’il annonce où il va, se plante. Depuis des décennies, son rythme s’est accéléré, ce qui est dit n’a plus à être montré et vice versa d’où aussi un appauvrissement de dialogues. Ce qui est fantasmé n’a plus à être vécu ou contredit. La fiction et la réalité embrouillent la ligne du temps, de part avec les incongruités anachroniques dont on ne soucie plus. D’où pléthore de bande-annonces égarantes, d’histoires qui s’entortillent sur elles-mêmes, d’intrigues sans résolution qu’une impasse psychologique ou cartésienne, de démence qui prend le pas sur la cohérence. Il en ressort d’ailleurs de surprenants objets esthétiques, angoissants et bouleversants, tels que The Killing of a Sacred Deer de Yorgos Lanthimos sacré Meilleur scénario et Palme d’Or à Cannes.

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Mais en termes de comédie ou de genres plus ordinaires tels que le polar, la romance, le drame familial, le grand écran se fait doubler par les séries qui offrent à la pelle et en rafale des petites bisbilles du quotidien s’envenimer et se régler joyeusement dans un seul épisode. Et puis : la jalousie passe mal à l’écran. Le sujet est ici abordé dans son sens large, via une femme célibataire allant sur sa ménopause, s’en prenant à sa fille, son ex-mari, son futur amant, sa meilleure amie, le couple de voisins nouvellement emménagé, bref à toute le monde y compris son médecin généraliste, de sa propre perte de contrôle sur ses nerfs. Ses hormones plus exactement, leur dérèglement, et l’affaiblissement du pouvoir physique : postulat de tout film d’Almodovar.

 

Avant-première au Festival d’Angoulème en août dernier, sortie sur les écrans en France demain (8 novembre) et au Québec l’an prochain.