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48e FNC du 9 au 20 octobre 2019 ./* À propos de Douleur et gloire de Pedro Almodóvar (Espagne, 2019)

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Pedro Almodóvar, prolixe s’il en est, si obnubilé par la beauté féminine comme par sa fragilité caractérielle, à l’image aussi emprunte de sensualité et de suavité que les cœurs sont sanguins et nerveux, est de retour. La coqueluche espagnole signe ici un film qu’on dit intimiste plus qu’autobiographique, même s’il met en scène un réalisateur reconnu et vieillissant tournant le regard vers son enfance, ses liens avec sa mère (Jacinta jouée par l’éternelle Pénelope Cruz), ses premiers éblouissements charnels et ses addictions.

Ce n’est pas par hasard si l’œuvre est dite testamentaire. Au fil de retrouvailles, en personne ou en mémoire, le protagoniste (méconnaissable et stupéfiant Antonio Banderas dans le rôle de Salvador Mallo) retourne à chaque moment de sa vie, à la fois fondateur et sensible, pour en démêler la douleur fantôme, mais aussi l’origine du désir de l’art et du cinéma.

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Si l’on ne perçoit pas tant la gloire du titre, autre que par une certaine lassitude (englobant le rôle public à jouer) du personnage principal habitant un intérieur muséal au cœur de Madrid ainsi qu’un historique avéré de consommation (cocaïne, alcool, héroïne, anti-dépresseurs), la douleur qui la précède littéralement est présente sous de multiples et indéniables formes. Elle est tout d’abord concrétisée en couleurs d’alarme sur des corps 3D ramifiés et complexes, qui font immédiatement le lien en un court préambule médical entre les maux des membres et ceux de l’esprit (on reconnaît le mal de dos chronique traité symboliquement à la façon de David Foenkinos dans son roman Je vais mieux). Puis elle rappelle sournoisement à elle des origines enfouies, mots blessants, expériences humiliantes et autres traumatismes qui résonnent dans nos chairs et au travers de nos angoisses des décennies plus tard. Douleur et gloire sont persistantes, mais la seconde, plutôt que de rattraper la première, vient l’alimenter d’encore plus d’insatisfaction.

Il y a toutefois une douceur, assez unique et inaccoutumée chez Almodóvar – si habile en crise de pleurs, de nerfs, de ressentiment et autres explosions mal contrôlées – à traiter cet héritage du passé qui accompagne une vie, jusque dans les choix les plus déterminants de la personnalité. Et cela tient vraisemblablement de l’amour authentique et hautement reconnaissant (car salvateur certainement) qu’il entretient avec le septième art. Avec lequel il a grandi, rêvé, déconné et accompli toutes les folies, auquel il s’est donné sans retour possible.

Bien loin de se limiter aux portraits de la mère, de l’amant, de l’extase, de la popularité, de l’autorité, de la trahison ou de la chute, Dolor y gloria aborde par fines touches l’émerveillement -et bien sûr le difficile abandon à la vieillesse qui en sonne le glas en le reléguant au statut de souvenir.

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Quelques plans très brefs subjuguent comme le feraient des apparitions décalées, à la frontière du réel et de l’incongru, et qui restent gravées. Par exemple, cette danse devant écran de l’acteur Alberto (Asier Etxeandia, extrait choisi pour la bande-annonce du FNC et qui fait tout en à peine 3 secondes), les premières notes de piano, la scène d’ouverture dans la piscine, ce baiser sans âge… Heureusement tout n’est pas explicité comme liens de causes à conséquences, entre les faits, les séquences flash-back, les symptômes et les maladies. Il y a cependant une corrélation, un écho amusé dans cette construction alternée, en regard, entre la petite enfance et la vieillesse progressant. Pas tant une prémonition moraliste qu’une ironie de la vie soulignée. Et toujours la conscience de ce et ceux qui nous ont faits tels que nous sommes ou nous ont conduits à bifurquer.

Certains seront sans doute agacés par ce va-et-vient facile au gré des doses, une mise en scène exagérée (et sa palette de couleurs criardes et artsy), des raccourcis à 50 ans de distance, une exploitation artistique de la dépendance en milieu privilégié et une vision enjolivée du dénuement provincial et du dévouement féminin pour y faire front. D’autres verront dans ces approches une mise en reflet de l’égocentrisme de l’artiste et de celui de l’enfant, de leur innocence, de leur liberté innée, et trouveront même à réfléchir sur le moment où tout bascule, de l’insouciance heureuse du jeune Salvador à son anxiété psychosomatique.

Il en demeure un long-métrage, touchant, mélancolique, et (comme à l’habitude de l’amoureux madrilène) romancé. Mais puisque l’on baigne aussi sensoriellement dans nos premières impressions du monde, puisque les corps emmagasinent des fantômes de sensation, et puisque seul l’amour peut se targuer à tout âge de marquer autant l’existence, acceptons ce drame de vérité qui pour une fois n’a pas besoin de cris et de larmes pour nous percer à jour.

 

 

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48e FNC du 9 au 20 octobre 2019 ./* À propos de Children of the Sea de Ayumu Watanabe (Japon, 2019) dans la catégorie Temps Ø, présenté en collaboration avec Le Jour de la Terre

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S’il est un long-métrage de cette programmation 2019 à faire honneur à la mise en place de la nouvelle série “Films pour la planète”, c’est indéniablement ce récent chef d’œuvre de l’animation japonaise de Ayumu Watanabe Children of the Sea, adapté du manga de Daisuke Igarashi. Hypnotique, initiatique, somptueusement fascinante, cette plongée sensorielle dans une vie sous-marine en connexion avec les astres et les esprits recèle mille petites merveilles du monde naturel et de l’art cinématographique.

Le style s’impose d’entrée de jeu, d’abord par touches discrètes. Des éclats de lumière irisée, la transparence d’une flaque d’eau, la sensation d’une prise de son en extérieur dans le vent. Le rouge soutenu des amaryllis est chargé de parfum, de chaleur, de la mélancolie qu’inspire la fleur. Le vivant frémit dans les éléments avant même qu’on soit dans l’action, l’histoire, les personnages.

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Les cadrages à leur tour se décentrent, arrimés au torse d’humains pris à défaut, sans visage comme s’ils souhaitaient disparaître de honte. D’autres demeurent hors-champ, remplacés par les preuves matérielles de leur addiction, de leur profession, de leur obsession. Nous ne sommes pas dans les images composées, construites et complètes qui illustrent, mais bien dans le récit plus psychologique qui comprend ses non-dits, ses silences et ses zones grises. Le regard se déplace, appelé ailleurs par une intuition, une rumeur, une autre forme de présence et de porosité au monde.

Ainsi la petite Ruka, dont les vacances d’été hébergent l’intrigue, est introduite par le biais d’un mélange de sentiments confus, piégée dans des situations floues, que ce soit dans sa famille, dans son équipe sportive, ou dans son âge de changements. Le père est absent de la maison, la mère boit, la gamine n’accepte pas qu’on minimise ses propres bobos et sa colère bien qu’elle les taise aux autres, et dans ces moments de grand vertige et d’insupportable isolement, l’été vient sournoisement rallonger ses journées vides et désœuvrées.

C’est alors au tour de la réalité, perçue sous un angle différent, de glisser vers le fantastique. Lors d’une visite à l’aquarium où l’attirent ses souvenirs d’enfance, Ruka va faire la rencontre inattendue de mystérieux enfants de la mer, Umi et son frère Sora. Sorte de dauphins humains élevés parmi les lamantins, nageurs aguerris au souffle infini et à la peau fragile, alertes aux fascinants signaux sonores qui relient les créatures sous-marines à des milles à la ronde. Une grande fête s’annonce, la célébration unique d’une naissance, la consécration d’un être élu, invité, révélé, reconnu de cette lignée magique issue de la mer… Et de ce climax crucial on pressent simultanément le danger du sacrifice imminent.

À ce point de la fiction, la narration coule entre les lignes et décroche des lettres moulées noir sur blanc pour se fondre dans des profondeurs aussi opaques que translucides et scintillantes. Tout ce que l’on peut en décrire, c’est la fusion aquatique d’une jeune fille et d’une météorite. La lecture de cet imaginaire, poétique et cosmique, doit se libérer du carcan rationnel et factuel pour se laisser emporter, captiver, éblouir, immerger dans un univers sans commencement ni fin, un grand tout créatif. On n’aura jamais vu pareilles explosions d’images en cinéma d’animation : œuvres chorégraphiques, visuelles, sonores et chromatiques en pleine osmose et perpétuelle mutation. Une déferlante violente, un long tourbillon multicolore, des vagues d’aventure et d’émotion qui avalent tout sens sur leur passage.

Tandis que ciel et mer se fondent, que des pluies diluviennes emportent les larmes, que les bancs de poissons créent des arc-en-ciel de lumière, la réalité humaine s’éparpille en gouttelettes, en éclats, en sentiments aux facettes miroitantes, surface sensible et insaisissable sur laquelle glisse la vie.

Children of the Sea déploie des paysages aussi sublimes que les eaux dans tous leurs états d’Aquarela (2018). La musique, l’harmonie, la puissance de la nature y font lois. L’instinct animal en adéquation avec l’habitat y reprend tous ses droits. Et le devenir de l’homme repose ultimement sur sa capacité d’écoute, d’inscription humble dans cet ordre supérieur, sur sa relation paisible avec ses origines, ses sentiments, son environnement, sa reconnaissance de ce qui l’habite et le dépasse. Au passage, un brillant portrait du tumulte de l’adolescence et de l’éveil de la personnalité – écoresponsable qui plus est.

48e FNC du 9 au 20 octobre 2019 ./* Programme 1 de courts-métrages en Compétition nationale

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Les cinq courts-métrages québécois et ontariens du programme 1/4 en Compétition nationale, précédés d’une carte blanche dans le ton, parlent de soirées qui dérapent, de personnalités borderline, de désirs inavouables et grands écarts dans un monde qui ne compte plus ses déviances et travers.

L’argent n’y fait pas nécessairement le bonheur, bien au contraire il tend à attiser les rancoeurs, l’insatisfaction et la perversion. C’est ce que démontre Que votre empire s’étende d’Albéric Aurtenèche (Québec), dont les amazones dansantes d’une société secrète opèrent de nuit chez de riches lubriques qu’elles ensorcellent jusqu’à ce qu’ils s’en dévissent la tête – littéralement. Le thème de la sororité encensant Lilith et le jeu de l’asservissement sexuel (l’éternel corps féminin démoniaque…) sont à la fois extrêmes et attendus, imposant une esthétique ésotérique, limite gothique, aux terminaisons de latin et gants de cuir un peu trop tendancieux. L’accent mis sur la recherche chorégraphique, avec la contribution de Dana Gingras au mouvement et la participation de l’interprète Caroline Gravel, ne paie pas. Une mention tout de même à l’encontre de l’exploitation d’une architecture locale, religieusement imposante et quelque peu menaçante sous certains angles.

C’est également le contraste de maisons luxueuses, presque des châteaux, dans les hauteurs d’Outremont, qui alimente les divagations de deux jeunes amis promenant leurs bières, leur philosophie et leurs peines de coeur autour du Mont-Royal dans Sur la montagne, par Pier-Luc Latulippe. On y lance quelques piques, par exemple qu’on ne peut, en tant qu’homme parvenu s’offrant demeure si ostentatoire, que vouloir pourrir cette réussite affichée de l’intérieur. La métaphore fait des boucles assez agiles (même simplistes), en passant par le spleen de Rilke, ce que cachent les façades trop parfaites comme les femmes idéales, ou bien la lâcheté de ne pas oser sous prétexte d’une défaite assurée. Car l’un de nos deux penseurs blasés à l’accent très français irritant, ramène à l’avant-plan un autre paradoxe, tout en auto-dérision, entre l’impression intellectualiste de refaire le monde et l’avancement englué de l’état d’ébriété.

En termes de piétinements quotidiens qui ne mènent nulle part, I am in the world as free and slender as a deer on a plain est un titre bien long et enchaîne plusieurs histoires pour mieux dénoncer le vide contemporain. L’Ontarienne Sofia Banzhaf choisit une héroïne collectionneuse de relations vaines via les réseaux dits “sociaux” pour démontrer à sa façon l’écoeurement et l’insignifiance. Drogues, alcool, baises, rencontres aléatoires, remarques humiliantes, jugements sexistes, et en filigrane de tout cela, assurément, de la détresse et de l’égarement dont on ne sait pas si même ça conserve une quelconque importance.

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Le titre It’s nothing fait écho à l’errance précédente avec une lucidité tranchante. La réalisatrice Anna Maguire met en scène une jeune femme qui s’enterre dans ses troubles alimentaires, identitaires, dépressifs. Le tableau d’une adolescence tourmentée qui se cherche et s’auto-détruit pour se trouver est traité en images explicites, à la fois décalées et directes. À travers un double tortionnaire, une tombe creusée dans un parc jour après jour, les mensonges ou excuses pour se couper du monde et de la bouffe, on perçoit l’enfoncement physique et psychologique dans l’impasse anorexique/boulimique, sans avoir à en montrer la réalité osseuse. Détachement habile par le biais du fantastique qui fait honneur au potentiel du court, du cinéma, et nous rapproche de la vérité d’une grave perte de contrôle jusqu’à ne plus se voir tel qu’on est dans le miroir, sinon tel qu’on se croit faussement.

Clin d’oeil à la carte blanche de Renaud Lessard (petit joint pour mettre la table en introduction d’un programme tout de même noir), laquelle joue sur les préjugés rabâchés entre les Montréalais et le grand Québec jusqu’à la frontière de l’Ontario (Aylmer en l’occurence). En gribouillis blanc sur fond noir, se doublant parfois de lignes bleu roi, Automnes Mouillés dessine une cour arrière, une tente de camping, un feu de bois, quelques bières… la fin d’un été. Si le procédé graphique capte l’attention, il est aussi efficace à cerner ces discussions incertaines de fin de soirée entre amis où l’on ne sait plus exactement ce qu’on dit, ce qu’on pense, où on veut en venir ou finalement ce que ça change. Il y est question de retrouvailles dix ans plus tard et des réticences comme des motivations à se rendre à un tel événement où les comparaisons et les bilans de vie sont de mise.

Retour au Québec en compagnie d’Ariane Louis-Seize qui signe un beau et froid Les profondeurs, alors qu’une jeune femme (la secrète Geneviève Boivin-Roussy) fait le tri dans les affaires de sa mère décédée, au chalet. Là encore, le film glisse de genres, empruntant quelques codes au cinéma d’horreur et au fantastique ou surnaturel, pour mettre en scène un face à face entre un amant noyé de chagrin et sa possible fille qui ne se sont peut-être jamais rencontrés de leur vivant. Un hommage à ces liens de sens et de sang, à ce langage de prémonitions, de mirages et de chiens errants qui par instants semblent nous avertir du danger ou du chemin à suivre.

 

FNC 2018 ./* À propos des films The house that Jack built de Lars Von Trier (Danemark, France, Suède, Allemagne, 2018, 155 minutes) et The Guilty de Gustav Möller (Danemark, 2018, 85 minutes)

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Le Festival du nouveau cinéma s’achèvera demain après deux semaines bien chargées d’intensité, de bizarrerie, de beauté tragique et d’effusions de violence, parfois drôle, parfois non. (1/2)

La maison de ses rêves

Le plus brutal et salissant qui soit, aux plans et crimes durs à soutenir, le dernier Lars Von Trier éclaboussera de sang et d’horreur encore plusieurs cauchemars suivant son visionnement. Au grand dam du tueur en série atteint (entre autres) de TOC qu’il suit, Jack (Matt Dillion) au nom prédestiné pour une grande carrière à faire couler l’hémoglobine, dont la hantise est de laisser des traces derrière lui. Cela vaut une scène magique chez la seconde victime Claire, à la hauteur du premier meurtre de l’autostoppeuse insupportable jouée par Uma Thurman.

En voix et bruitage off, ce qui semble être une descente du Styx vers les enfers durant laquelle Jack relate à son passeur “Verge” sa grande œuvre de psychopathe. Ainsi défilent – comme les chapitres d’un livre ou les étapes d’un manuel de construction – la collection des clichés qu’il prend après chaque strangulation, éviscération, lapidation, exécution. Le mode opératoire semble au départ improvisé, presque humoristique tant il est maladroit, le fait de l’opportunité, puis calculé et peu à peu une sorte de punition personnalisée, de plus en plus maladif et torturé.

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Le tableau final du Purgatoire tombe presque à plat après l’extrême violence traversée. La frustration des ambitions d’architecte de cet ingénieur en bâtiment et sa recherche du matériau ultime pour la réalisation de son chalet idéal au bord d’un lac paisible est tout d’abord une étrange ponctuation dans le récit, avant de prendre une tournure la plus glauque possible. Dans tous ses excès, son mauvais goût et sa vengeance non cachée de critiques réellement accumulées contre le réalisateur danois, The house that Jack built n’aurait pu se permettre d’aller si loin dans la cruauté sans l’aura d’un maître du cinéma, même si l’échafaudage global ne tient pas parfaitement debout. Mais évinçant l’enquête, la suspicion, la traque de forces de police ou d’inspecteurs perspicaces, le film aborde la série d’homicides et sa progression vers le pire en se déconnectant de la réalité. Plus fantaisiste tout en devenant plus horrible, moins appliqué et maniaque à mesure que le fantasme se concrétise et que la chambre froide se remplit de cadavres.

Urgence à domicile

Thriller trépidant, The Guilty a la particularité de se dérouler exclusivement en huis clos dans une antenne d’appels d’urgence de commissariat. Ça implique quelques limites ou redondances dans les zooms sur la lumière rouge d’un appel en cours, le protagoniste qui s’arrache son casque d’écoute, ou la trame sonore des diverses sonneries de cellulaires ou lignes fixes. En parallèle, le réalisateur Gustav Möller a su travailler une arborescence originale d’informations et de dialogues pour ramener de la tension et des variations dans les interventions de ses personnages.

Tout est centré sur le policier Asger Holm (Jakob Cedergren), retranché au centre d’appels d’urgence le temps qu’une affaire compliquée dont il est accusé et se confessera passe en cour. Juste avant la fin de son quart de travail, l’agent intercepte un appel d’une mère de famille en cavale avec son mari après une sérieuse dispute à domicile où ils ont laissé en plan leurs deux enfants dont une fillette Mathilde et son petit frère Oliver en bas-âge. La famille a moins l’air en sécurité qu’en profond état de crise, l’alerte est lancée pour retracer le mini-van en périphérie de Copenhague. Toute l’intrigue porte sur la difficulté de saisir où se situe la culpabilité, mais aussi la responsabilité de chacun vis-à-vis de drames, la gestion de la colère et de la détresse.

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En dépit des situations de panique entrecoupées de silences d’impuissance, ce long-métrage danois nous plonge dans l’univers des intervenants d’urgence au cœur du malheur alors que celui-ci dessine en temps réel sa forme et son ampleur. Un centre téléphonique de tri qui, en cas grave et avec un minimum de renseignements, transmet à d’autres centres d’assignation les signalements pour missionner des patrouilles sur place. Avant les premiers secours, avant en fait de pouvoir faire ou entendre quoi que ce soit. Avant même de savoir ce qui se passe. Et c’est l’un des dilemmes du personnage principal, de vouloir intervenir au-delà de ses responsabilités pour pouvoir changer quelque chose, alors qu’en réalité il n’a que le pouvoir d’attendre que ça arrive. De l’impossibilité d’éviter les imprévus et les dérapages, de revenir en arrière et maîtriser son impulsivité, de réparer ce qui a mal tourné.

 

À revoir ./* The house that Jack built sera présenté une dernière fois dans le cadre du FNC 2018 ce dimanche 14 octobre au Cinéma Impérial à 21h. La sortie de The Guilty sur les écrans québécois est prévue pour le vendredi 19 octobre prochain.

FNC 2018 ./* À propos du film d’animation Miraï, ma petite sœur de Mamoru Hosoda (Japon, 2018, 98 minutes) et de l’expérimentation radiophonique Le Brasier Shelley de Céline Ters et Ludovic Chavarot (France, 2018, 71 minutes)

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À la cadence du festival, et avec des sélections comme Temps Ø et Les nouveaux alchimistes, facile de passer d’une ambiance extrême à une autre, et d’embarquer dans des voyages insolites.

Ping-pong entre les générations

Les p’tits loups du FNC sont chanceux puisqu’ils découvrent avant tout le monde le dernier film d’animation de Mamoru Hosoda, présenté en avant-première à la Quinzaine des réalisateurs de Cannes et sorti au Japon en juillet, qui ne sera à l’affiche des cinémas montréalais qu’en février 2019. Voici donc Miraï, ma petite sœur en primeur, un peu comme le très jeune Kun qui, perturbé par le débarquement d’un bébé dans la famille, fera des bonds vers le futur où il rencontrera sa sœur plus grande alors qu’elle vient à peine de naître.

Des sauts dans l’avenir (mirai en japonais) mais aussi dans le passé : des allers-retours temporels chers à Hosoda et qui rendent son écriture et ses thématiques joliment originales. Le petit garçon apprendra de cette façon à faire du vélo sans petites roues avec son grand-père fabricant de moteurs alors que celui-ci dans la fleur de l’âge s’apprête à séduire sa grand-mère ; face à lui-même adolescent rebelle, Kun se déconseillera avec le recul de fuguer et de fuir les vacances en famille ; il partagera le trouble du double humain de son chien qui perdit lui aussi l’affection débordante des parents à l’arrivée du premier enfant dans le foyer. Rôles inversés entre cadets et aînés, enfants et parents, parallèles entre les générations, tout ce que permettent les courts-circuits du temps vient renseigner et rassurer le garçon de quatre ans sur la force de la famille.

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Le réalisateur emprunte les perceptions particulières de l’imaginaire enfantin, la conception différente du défilement des heures, des espaces, la confusion entre jeu et réalité, et les applique non seulement au propos du film mais à son déroulement. Les images sont à la fois très simples, symboliques, et ingénues. Dans le patio de la maison qui s’agrandit, une arbre magique, témoin des histoires successives, devient une sorte de matrice généalogique de la famille qui permet entre autres ces voyages dans le temps. L’animation est elle aussi assez basique, et se sert de tours faciles tel que l’album de photos pour relier les êtres à des demi-siècles de distance. Les plans larges de la ville vue du ciel, qui se resserrent sur la demeure, s’adaptent subtilement en fonction des époques. Le vélo qui était le cheval puis la moto et la voiture, les trains qui s’accélèrent en divers modèles de Shinkansen reproduits en jouets et autres goodies, marquent le passage du temps, le progrès, et au travers de ces évolutions, la continuité des liens filiaux et la transmission des valeurs.

Pour des yeux d’adultes, le portrait est touchant, un peu comme une chanson de Vincent Delerm ou des Cowboys fringants. Et surtout le film pourra servir à l’arrivée d’un second enfant, comme ces livres explicatifs qu’on lit aux plus grands pour expliquer le bébé dans le bedon de maman. Dans ce sens, la parenté est abordée avec finesse et perspicacité, sans romancer la période folle du bas-âge, son stress et ses défis au niveau conjugal. La distribution des places et responsabilités entre les différents membres de la famille essaie de ne pas s’enfermer dans la cellule caractéristique, avec les interventions des grands-parents ou du chien et le retour au travail de la mère. Pour les enfants indéniablement, il y a beaucoup d’humour et l’expression d’émotions en crise qu’il est bon de relâcher. Possible qu’au passage, Kun et Miraï se fassent quelques crasses, un coup de locomotive sur le coin du nez ou une poussée de sourires d’ange pour gagner toute l’attention. Ils n’en deviendront pas moins grands, ni moins frère et sœur pour tout le temps à venir.

Dérive dans le son

Dans le cadre des émissions et expérimentations radiophoniques typiques de France Culture (l’Atelier de création radiophonique), Le Brasier Shelley transpose en dérive sonore le noir voyage en enfer du poète britannique des débuts du XIXe siècle, Percy Bysshe Shelley. Ses écrits maudits, emprunts de perversion et de mauvais augures, et ses mœurs outrageantes pour la bonne société de l’époque le bannissent du Royaume-Uni. Son histoire est lacérée de drames familiaux, de très jeunes épouses enlevées, de maîtresses dans chaque port, d’enfants abandonnés et de présumés suicides de détresse. Ponctué d’allumettes enflammées et de remous aquatiques, de voix fantomatiques et d’obsession de certains vers nostalgiques, l’épisode relate non seulement le dépit, le rejet et l’exil, mais particulièrement la fin tragique d’une embarquée de Percy et Mary Shelley (celle de qui Frankenstein le monstrueux a vu le jour) sur un voilier de misère qui fait naufrage au large de la côte toscane et recrache sur la rive les cadavres des jours plus tard.

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Lourd et sombre, l’univers des Shelley trouve ici une résonance poisseuse et presque paranormale qui imprègne et charge l’obscurité. Quelle brillante idée que de présenter un film sans images dans un festival de cinéma, et de partager cette expérience acoustique dans une vraie salle de projection ! Autre plan de génie : faire venir l’un des compositeurs, Augustin Viard (son complice sur le projet étant le musicien et compositeur australien Warren Ellis, violoniste de Nick Cave and The Bad Seeds) accompagner la première de trois séances aux ondes Martenot live. Un bémol sur la troisième représentation qui s’est déroulée avec plusieurs pistes en mineur par erreur, effaçant en sourdine une partie de la trame sonore et narrative ; mais le problème aura certainement obtenu réparation en vue de la quatrième et dernière chance de plonger dans cette pièce étrange et satanique.

Quelle joie enfin de visiter pour une première fois à cette occasion l’installation impeccable du nouveau Cinéma Moderne du Mile-End (dont les sièges confortables, la programmation fournie et le resto-bar bien accueillants n’attendent que les spectateurs en passant) ! Tous les crédits de ce périple poétique en musique ici. En anglais, en français, en son et en images mentales.

 

Prochaines projections ./* Miraï, ma petite sœur sera présenté encore le dimanche 14 octobre à 15h45 au Quartier Latin (salle 10) et Le Brasier Shelley le samedi 13 octobre à 15h, toujours au Cinéma Moderne.

FNC 2018 ./* À propos des films Touch me not de Adina Pintilie (Roumanie, Allemagne, République Tchèque, Bulgarie, 20128, 123 minutes) et All Good de Eva Trobisch (Allemagne, 2018, 83 minutes)

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Certains encourageront quiconque à se précipiter voir cet Ours d’or de la dernière Berlinale, révélation de la réalisatrice roumaine Adina Pintilie, qui crève les tabous sur nos actes, croyances et dérives amoureuses et sexuelles. D’autres se terreront d’ennui malgré une caméra étonnante dans des décors aseptisés où l’émoi, la répulsion et le désir sont aussi puissants qu’imprévisibles. Cette palette de réactions est peut-être le fruit d’un même profond malaise devant l’impudeur (par ailleurs bienveillante) de Touch me not.

Le long-métrage s’ouvre et se referme sur la mise en place, technique et habile, de la chambre photo qui filmera Laura dans ses différentes rencontres et expériences à domicile avec des profils bigarrés de la prostitution. Par exemple ce jeune homme tatoué qu’elle observe se dénuder, se laver, se masturber ; du moment qu’il n’y a pas de contact. Cette barrière à se laisser toucher, ce refus de permettre à l’autre de lire à l’intérieur, est à l’origine d’une quête auprès de transes s’épanchant à la musique de Brahms, de thérapeutes masochistes traquant le cri enfoui, et d’un service de physiothérapie travaillant la vulnérabilité physique des corps qui se regardent et se touchent.

Ces processus interactifs et introspectifs s’appliquent à faire tomber les murs qui nous construisent, mais aussi nous différencient, nous isolent et nous limitent. Pintilie parle de comprendre l’amour qui lui a été donné pour décortiquer sa propre façon d’aimer. Peu à peu, le mélange de retenue et perversion de la sexualité de Laura se teintera de colère et d’abus, avec l’intrusion d’un père dont le rôle débordera le résident sénile qu’elle va visiter sans parole à l’hospice. L’apprentissage corporel des patients en physio glissera vers des questions d’aide sexuelle, de couple, jusqu’à des pratiques sadomasochistes en clubs privés. La réalisatrice, son visage d’intervieweuse caché hors champ, sera finalement invitée sur le divan de Laura face objectif où elles partageront leurs émotions de liens et ruptures vécus.

Brouillant les pistes du documentaire et de la fiction, Touch me not transgresse sans cesse la distance de confort que le spectateur préfèrerait garder devant certains sujets. Mêlant la thérapie à la curiosité voire à la dépendance, le film emmêle les fantasmes, les figures paternelles et maternelles, la morbidité, le sexe et le mal-être. Mais son effet n’est pas nécessairement la danse libératrice les attributs à l’air que Laura célèbre une fois déliée sa haine du père.

À empoigner le diable au corps ou à ne pas toucher de trop près, selon les goûts de chacun et la propension à afficher ses pratiques et sa psychologie au grand écran.

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Autre premier long d’une jeune réalisatrice remarquée, All Good a été récompensé par le Prix du meilleur premier film à Locarno, et le Prix de la meilleure actrice au FilmFest München, deux mentions qui tombent totalement sous le sens.

Pourtant tout n’est pas irréprochable dans l’approche d’Eva Trobisch. Entre autres beaucoup de rebondissements dans le déchaînement de son intrigue ne sont dus qu’aux “mauvais choix” de sa protagoniste. Bien me lire ici, surtout, non pas qu’elle cherche les malheurs qui lui arrivent, plutôt qu’elle prend régulièrement les décisions opposées au dénouement dans ses prises de paroles et ses silences, ses confidences et ses refoulements. Et elle ne coupe pas au pire.

all_goodAu terme d’une soirée de retrouvailles d’école, Janne est forcée sexuellement par une rencontre hasardeuse, qui s’avèrera le gendre de son nouvel employeur et qu’elle sera donc amenée à recroiser les jours et semaines suivants. (La scène du viol est à elle seule une étude complexe des situations de non consentement, dont on se dit malheureusement qu’elle n’est sans doute pas reçue aussi catégoriquement par tous les spectateurs…) Au-delà du choc et de la difficulté de parler, on cerne chez cette jeune femme une détermination à endurer froidement, d’où elle se tait sur les faits, et les conséquences qui en découlent. En parallèle, elle et son partenaire Piet font face à la liquidation d’une petite affaire d’édition indépendante de laquelle leur troisième associé s’est désisté de façon peu élégante à ce qu’on comprend, et se lancent dans le projet de retaper une maison de campagne où ils s’installeraient ensemble.

Un questionnement central repose donc sur la mince probabilité de minimiser l’impact d’un traumatisme si l’on se contraint à ne pas lui accorder tant d’importance. L’actrice principale, derrière son visage muré et en pleine maîtrise, est une bombe à retardement. Plus largement, le film aborde toutes sortes de concessions, comportements, assentiments qu’on ne peut obtenir ni même exiger et encore moins arracher à l’autre, peu importe le degré d’intimité de la relation. Cela s’étend autant de la communication de base à l’aveu, de l’engagement dans des projets d’enfants, de maison, de carrière au refus de confiance et d’ouverture, et trouve évidemment un écho tacite et fragile dans les rapports sexuels.

Bémol au tableau, il y a un peu de didactisme dans l’énumération des différents types de violence, de l’agression sexuelle à la pression psychologique, de l’insulte verbale ou physique à l’omission et à la mise à distance, du non-respect des engagements qui met hors gonds. Le panorama global est complet et percutant, mais un poil guidé pour le public. Enfin, ce ne sont que de mineurs aspects d’une œuvre qui par ailleurs épate de sa subtilité à traiter de brutalité et d’abus, de sentiments mutuels et d’indépendance. Dans laquelle Aenne Schwarz excelle en Janne, appuyée par Andreas Döhler dans le rôle de son amoureux, aussi à la hauteur.

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Une réalisation sèche, presque pas de musique, pas d’enrobage, peut-être un manque de piquant dans certains plans mais pas dans l’écriture, quelques regards perdus, des dialogues et des éléments d’intrigue livrés au compte-goutte, zéro apitoiement, des tensions et des malaises trop palpables, beaucoup d’alcool. À l’allemande et prenant.

 

./* Touch me not de Adina Pintilie sera repris le 11 octobre à 17h15 au Cinéma du Parc (salle 2) et le 13 octobre à 18h30 au Quartier Latin (salle 17) et All Good de Eva Trobisch le 12 octobre à 19h30 au Quartier Latin (salle 17).

FNC 2018 ./* À propos de l’admirable et chamboulant film Thunder Road de Jim Cummings (États-Unis, 2018, 91 minutes)

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Les critiques s’emballent unanimement envers cette “révélation” explosive, première réalisation et prestation extraordinaire du nouveau talent américain, Jim Cummings, jeune trentaine. À très forte probabilité, Thunder Road devrait se mériter sous peu les récompenses les plus prestigieuses des grands rendez-vous internationaux du cinéma, dans la continuité du Grand prix du jury du South by Southwest et du Grand prix du Festival du film américain de Deauville raflés plus tôt cette année.

Le titre est emprunté d’un classique de Bruce Springsteen pour lequel le chanteur accorde les droits alors que le film en version court-métrage décroche le Grand prix du Sundance en 2016. “So Mary, climb in / It’s a town full of losers, I’m pulling out of here to win”, Cummings se met en route pour le long-métrage couvert de succès. Bien qu’on ne l’entende pas, ce hit de road trip hante de ses paroles les actes et les pensées du personnage principal de la première à la dernière scènes.

Une première scène qui, comme la bande-annonce, et comme finalement chaque situation jusqu’à la finale bouleversante, vrille le ventre de flots d’émotions intenses, puissantes et contradictoires. À l’enterrement de sa mère, l’officier de police Jimmy Arnaud traverse l’épreuve de l’oraison funèbre en la mémoire de la parente disparue. S’entrelacent intimement des souvenirs d’enfance, de la culpabilité et de la tendresse, des anecdotes sans rapport par phrases entrecoupées. Le seul de la fratrie présent, Jim apparaît au bord de la crise émotionnelle, qui s’avèrera somme toute son état constant. Il entreprend une chorégraphie sans musique sur la chanson légendaire pour sa maman, le fameux Thunder Road, et l’ambiance se plombe de malaise.

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Tout est déjà contenu ici : l’amour du père pour sa fille dès l’introduction du poste de radio rose, l’ex-conjointe à peine entrevue alors qu’elle se cache de honte, l’uniforme de police et ses décorations venant avec le souci de la rectitude et de l’exemple, la délinquance d’une jeunesse qui se cherche et la lourdeur des responsabilités de l’âge adulte, la transmission et la présence filiales irremplaçables, le ridicule et le jugement social souvent bêtement répartis. C’est au spectateur qu’il reviendra ensuite d’assister à plusieurs dérapages de l’équilibre fragile de cet être ultra sensible pris dans une tourmente d’événements déstabilisants, de partager sa détresse pour comprendre patiemment les ressorts de sa personnalité visiblement limite, et les ressources décuplées en permanence pour gérer le sacerdoce de la vie.

La colère n’est que vulnérabilité et l’humour un échappatoire indispensable, les rires peuvent soudain fondre en larmes ou en cris, tout est toujours sur le point de basculer tout le temps jusqu’à ce que l’on se voie aussi désarmé devant le cours de l’existence que le protagoniste devant l’imprévisibilité de ses réactions. Loin d’être épuisants ou pathétiques, les dérèglements radicaux d’humeurs de Jimmy Arnaud relèvent d’un jeu d’acteur absolument magistral et fascinant, qui nous dévoile progressivement des leçons de survie d’une surprenante et atypique poésie.

En poussant à l’extrême un enchaînement de situations décalées aux dénouements disproportionnés, Jim Cummings trafique un scénario catastrophe par lequel il parle d’amour et d’amitié, de confiance, de tolérance, de reconnaissance et de résilience. Ces valeurs qui s’apprennent en se ressentant, dans les bras et les regards des autres. Les chemins empruntés sont volontairement tordus, des insultes fantaisistes sont hurlées, des couplets décousus font pleurnicher, les preuves d’affection restent très peu démonstratives et profondément maladroites. Et pourtant l’imperfection des mots et des gestes est la seule issue possible pour ce père dévoué de sauver sa fille des obstacles parmi lesquels elle doit et devra grandir. Et d’accepter, lui, de la laisser se frayer son propre chemin.

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Il en résulte un portrait extrêmement touchant et juste de l’enfance, de la paternité, mais aussi des notions d’ordre, de normalité, d’éducation. “Ça va, ça va aller” répète l’officier Jim, du moins nous ferons tout ce que nous pouvons, de notre mieux, pour nous débrouiller, pour que ça continue d’aller. Revient alors ce témoignage de l’écrivain Jean Barbe relatant les pensées venues au chevet de sa mère mourante : que l’homme doit toujours tout vivre pour la première fois. Le premier baiser, le premier chagrin, le premier contact avec la mort. Deux histoires ne seront jamais pareilles et chaque rupture sera différente, chaque sensation de manque, chaque absence à revivre à nouveau pour la première fois. Alors on fait, imparfaitement, du mieux qu’on peut.

Thunder Road ne passe par aucune voie droite, commune, sécuritaire ou raisonnable. Ce film fonce, enjambe, titube, sautille, shoote, sans les mains et à contresens comme une jeunesse irresponsable. Ce faisant, il nous recolle l’envie en même temps que le frisson d’oser la tangente, librement, quitte à ne pas être impeccable. Et donne sans doute l’un des plus grands et sages apprentissages que celui de s’assumer, tous bien ordinaires dans nos extravagances le fond, dans nos défauts nos excès nos faiblesses notre peur de la solitude et de l’erreur. Soyons donc des personnalités sans limites.

 

À ne pas manquer ./* Thunder Road est présenté à nouveau ce soir 6 octobre à 19h15 au Cinéma du Parc (salle 2) en présence de son réalisateur, et samedi prochain 13 octobre à 20h au Cinéma du Parc (salle 1)