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FNC 2015 44e édition ./* Violencia de Jorge Forero (Colombie, Mexique, 2015)

FNC44

Au hasard de la géographie et des styles sans frontières, la série Panorama élargit l’horizon en offrant un regard sur ce qui se fait actuellement en long-métrage de par le monde. L’occasion d’un mini FFM de qualité FNC. Cinéma d’art et essai au rendez-vous, Violencia de Jorge Forero n’est ni une excursion linguistique, ni un album de vacances ou un circuit de sport extrême. En cette Colombie à l’état sauvage, l’usage d’un guide de survie qui préconise de ne pas se mêler des sales affaires ne suffit plus du tout. Qui est né ici n’en réchappera pas indemne.

Le réalisateur colombien Jorge Forero se démarque, dans ce premier long-métrage, par un cinéma minimaliste, brut, splendide. Il ne s’agit pas tout à fait des talents d’esthète qui consacraient tout récemment La Tierra y la Sombra de César Augusto Acevedo, Caméra d’Or du dernier Cannes, dont Violencia n’a pas non plus l’exotisme du sujet ni son ingéniosité symbolique. Le film démontre toutefois des particularités qui, à terme et discrètement, font leur effet.

Les narcotrafiquants d’Amérique latine n’en sont pas à leur première percée du grand écran, au point qu’on en réinvente les façons de traiter le sujet, avec le succès actuel de Sicario de Denis Villeneuve en salle, et de la série Narcos sur Netflix. Jorge Forero propose quant à lui un aperçu de l’intérieur, en parcourant le chemin que la violence a elle-même suivi pour s’infiltrer dans le quotidien, devenir un métier, un cadre de vie, remplacer celle-ci ou l’ôter à autrui sans plus de protocole. Il s’agit, en trois chapitres enchaînés sans rupture, d’une plongée d’une journée entière dans trois existences de cette violence. Le premier protagoniste est un prisonnier aux mains de rebelles armés dans la forêt, tenu en laisse comme un animal au bout d’une vulgaire chaîne. Derrière ses petites lunettes et ses gestes d’hygiène, l’homme laisse supposer qu’il n’a que peu à voir dans le combat, otage au hasard d’une guerre qui n’est pas la sienne mais dont dépend désormais sa vie. On l’observe trébucher, se cacher d’hélicoptères, faire sa lessive, installer son campement sous moustiquaire, rêver de s’échapper ou se noyer tandis qu’il se lave dans une rivière, et recevoir dans la nuit une injection contre ce qui s’avère une douloureuse infection urinaire à laquelle il ne survivra peut-être pas. Ça ou autre chose, maintenant ou plus tard, il mourra et personne n’en fera grand cas.

Ce doute sur le trépas est également ce qui marque et conclut et la deuxième histoire. C’est cette fois un jeune homme qu’on sort du lit de sa belle brune au petit matin, fuyant par la fenêtre jusque chez lui pour une scène de déjeuner avec sa mère et sa cadette. L’après-midi il tentera une énième démarche bien habillé pour transmettre des papiers auprès d’autorités dont il se voit refuser l’accès, peut-être pour prouver l’innocence d’un frère ou d’un père, ou simplement trouver un travail légal. À la sortie des classes puis aux abords d’un terrain de skate, il n’est qu’un ado pas méchant qui traîne avec ses amis, quand il accepte une job pour payer les dettes familiales d’épicerie, un rendez-vous en bonne-et-due forme pour un travail en campagne. Escorté en soirée avec un ami en forêt par un chauffeur pas plus loquace qu’il ne faut, les deux jeunes se retrouvent encerclés de paramilitaires et leurs mitraillettes, qui tirent avant même qu’ils saisissent dans quoi ils ont mis les pieds. Recrues d’office ou sacrifiés sur le champ pour l’exemple, sans qu’ils l’aient choisi leur vie vient de s’arrêter net.

Troisième éclairage : un commandant de ces soldats armés jusqu’aux dents, dans une résidence luxueusement surveillée qui sert de camp d’entraînement. S’y égorgent des prisonniers comme des brebis galeuses, parce qu’il faut bien manger, parce qu’il faut bien apprendre. Les fusils ne sont pas des jouets pour faire joli. Le paysage bucolique et ensoleillé, les parties de cartes et repas conviviaux servis au mess font contraste avec la violence qu’ils servent et ce pour quoi ces miliciens sont là et formés. Tuer. Efficacement. Trancher d’un coup de couteau pas deux. Sans poser de question. Sa mission accomplie, de jeunes sanguinaires prêts à prendre la relève fièrement, le chef retourne galamment servir les désirs de sa douce qui l’attend en ville.

Dans les bruissements de la nature comme dans la cacophonie de rues animées, le crime passe inaperçu. Il est une industrie qui possiblement fait vivre quelque temps, assurément condamne. En presqu’aucune parole, sans voie de contestation ni de sortie de ce désordre établi, Violencia démontre simplement que personne ni échappe. Comme on frappe en plein visage après une embrassade fraternelle, et que seul demeure le chant d’insectes et d’oiseaux après un coup de feu. C’est beau, lent, pas bavard, mais ça en dit long.

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FNC 2014 43e édition ./* Gente de bien de Franco Lolli (Colombie, 2014) + Vincent n’a pas d’écailles de Thomas Salvador (France, 2014)

Parmi les films présentés au FNC 2014, beaucoup attestaient de choix de programmation plus sauvages et hétéroclites qu’à l’habitude, et plusieurs ont su séduire ou surprendre agréablement, par des moyens plutôt détournés : la personnalité de leur réalisateur présent, un style outrancier au delà des préjugés, ou la carte de l’anti-genre. Retours sur quelques expériences.

Gens de bien(s)

Invité à prendre la parole à la suite de sa première canadienne, Franco Lolli n’a visiblement aucun secret pour le public, dont il attend le verdict et les différentes compréhensions avec une certaine curiosité mêlée d’appréhension. Réalisateur de plusieurs courts et moyens, il tente ici son premier long avec Gente de bien, dont le titre déjà revendique cette distinction de fond entre ceux qui possèdent un bien, et ceux qui le font autour d’eux. Le film aborde la situation d’une famille séparée dont le jeune fils rejoint son père qu’il connaît peu, tandis que ce dernier est hébergé à titre de manoeuvre dans la demeure secondaire d’une femme aisée pour des rénovations d’été. Outre les réactions de gêne, de manipulation et de méfiance qui se dissipent peu à peu entre le père et l’enfant qui apprennent à se connaître, un double jeu de classes s’insinue en parallèle avec les autres protagonistes, dont la dynamique est pour ainsi dire inverse: plus l’on se côtoie et l’on se veut familiers, moins les apparences tiennent le coup contre les différences viscérales.

Sans être révolutionnaire dans l’histoire, élagué au maximum de scènes rejetées par la tension dramaturgie elle-même (réintervention de la mère, répliques ouvertes), le scénario se déroule de façon totalement prévisible quant à l’enchaînement des émotions et des anecdotes, mais très pudique et  concis dans leur traitement. On sait c’est quoi: avoir une piscine ou pas, bouder un repas, se faire traiter de salope et pleurer de concert à l’euthanasie d’un chien. Les plans sont bien. Il subsiste cependant une impression d’entre-deux: entre le dénuement complet et l’Ozon latino-américain, équilibre difficile à marquer en critique sociale entre la précarité du milieu et l’exubérance de son opposé. Reste que comme leçon de cinéma réalité, c’était exemplaire et plus qu’instructif d’écouter la discussion d’après projection. (Chut l’éthique)

Super-bien

Vincent n’a pas d’écailles, c’est avant tout l’histoire d’un héros malgré lui qui préférerait sans doute qu’on n’en parle pas trop. Parce que ses super-pouvoirs, vu de l’ordinaire c’est génial, mais dans la pyramide des super-héros ça se place pas haut. Et puis la postérité, sauf exception des élus des Marvel Studios, ça a surtout du mauvais. C’est aussi l’histoire de Thomas Salvador, le réalisateur et interprète principal – soit Vincent -, qui n’a peut-être rien de spécial sauf un oeil qui divague et la séduction attachante des maladroits adorables de ce monde. Thomas est généreux: il invite, il parle, il y croit. Il est content d’être là et s’obstine pour trouver les fonds. Si la scène finale ressemble au bois québécois, c’est là que ça finira. Le FNC n°43 constitue donc pour lui et son équipe de tournage d’ici des retrouvailles et festivités chaleureuses.

Pour ce qui est de la production: il s’agit une idylle d’été un peu bohème donc l’actrice (Vimala Pons) resplendit de liberté, façon jolie môme, sous ses pulls pas de soutien-gorge. Y’a également du polar avec la police locale qui rappelle les meilleurs De Funès et La grande vadrouille, et le registre des films d’action et de dons secrets surnaturels est épinglé à souhait. Les effets spéciaux mode maison donnent le change sur les accélérations dans l’eau et les sauts, de sorte que le côté bricolage conserve son authenticité sans être ridicule, et défend un intérêt réel à la base de trouver les moyens bons marché que ça passe à l’écran.