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./* À propos du film Le Redoutable de Michel Hazanavicius (France, 2017) présenté dans le cadre du 23e CINEMANIA du 2 au 12 novembre 2017

./* À propos de la pièce de théâtre Nina, c’est autre chose de Florent Siaud présentée du 1 au 5 novembre à La Chapelle Scènes contemporaines

Un grand écart de 68 à 76

On comprend sans difficulté que le festival CINEMANIA ait porté à l’honneur de sa 23e édition le réalisateur français Michel Hazanavicius (aussi producteur, scénariste, monteur, acteur, pour la télévision et pour le cinéma), mondialement reconnu suite au succès triomphal de The Artist en 2010, de retour à Cannes en 2014 avec The Search en compétition, et cette année avec une comédie biographique plus qu’attendue sur Jean-Luc Godard et le tournant historique 1967-1968 : Le Redoutable.

Rétrospective de plusieurs films, classe de maître et rencontres à l’appui, quand il monte sur les planches de l’Impérial pour introduire son long-métrage, c’est un homme plein d’aisance, d’humanité, d’aplomb et d’humour, mais aussi empreint d’un fin mélange d’humilité et d’assurance qui prend la parole. Il ne faut pas avoir peur de la comédie, du cuisant 68, du légendaire Godard. Il faut faire ce en quoi l’on croit, s’entourer des personnes pertinentes, oser le sourire et le clin d’oeil à l’histoire. Après visionnement on peut dire que ce grand du 7e art a découvert une plage sous les pavés jetés, sorte de fascination apaisée pour son sujet, faisant la part belle à la filmographie, aux faits ainsi qu’au récit autobiographique d’Anne Wiazemsky alors la conjointe de JLG, intitulé “Un an après”.

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Sans rapport si ce n’est le rapprochement de dates, le Français Florent Siaud, jeune dramaturge à la carrière remplie, partagé entre le monde du théâtre et celui de l’opéra, s’est frotté à de multiples oeuvres d’envergure (La Mort de Tintagiles de Maeterlinck, Didon et Enée de Purcell, avant cela Les Noces de Figaro de Mozart pour n’en citer que quelques unes) auprès de créateurs de haut calibre (d’ici, Robert Lepage, Denis Marleau, Brigitte Haentjens). Il cofonde en 2010 Les songes turbulents (avec Pauline Bouchet), compagnie à cheval entre Grenoble et Montréal à l’origine du 4.48 Psychose en 2016, solo de Sophie Cadieux sur un texte de Guillaume Corbeil directement inspiré de Sarah Kane pour lequel Florent Siaud signait la mise en scène. Tôt, les critiques québécois reconnaissent en lui une promesse de renouveler la scène, un pari que sa récente création Nina, c’est autre chose peine à relever.

Nina conserve des années 1970 une garde-robe. Elle ne conçoit pas ses rapports sentimentaux selon les règles du tango. Elle entend parler de racisme, de harcèlement au travail et de montée du chômage mais n’en pense rien de spécial. Au mot « politique » elle se met à poil. Elle ne fait pas la cuisine, pas le ménage, pas la révolution. Elle change dix fois de costumes sans endosser aucun rôle. Nina, au final, c’est pas grand chose. Adaptée de “Pièce de chambre” de Michel Vinaver (1976), ce journal de colocation suit l’emménagement soudain (et le départ tout aussi impulsif) de sa protagoniste chez deux frères habitant l’appartement de leur mère récemment disparue.

Bande-annonce du spectacle

Ni la classe

Nina, c’est autre chose a été développé en début d’année en France et démontre sur plusieurs plans une volonté de se distinguer dans la manière de faire. Par exemple le duo Doble Filo, d’abord caché puis apparaissant en notes et ombres chinoises avant de gagner l’avant-scène comme figurant, ponctue le bal d’irrésistibles tangos. Parti pris pour ce que la musique a à dire au-delà des mots, la pianiste Chloé Pfeiffer et l’accordéoniste Lysandre Donoso apportent une belle fougue à la construction.

Cette énergie, typiquement latine et pleine de caractère, devrait sans doute dialoguer et danser avec le personnage principal « Nina », figure d’une fraîcheur effrontée et libertine. En réalité, la sensualité et l’élégance de l’une ne fait qu’accentuer la superficialité voire la vulgarité de l’autre. Le trio d’acteurs composé de Eugénie AnselinÉric Bernier et Renaud Lacelle-Bourdon intègre bien dans son jeu quelques pirouettes et pas engagés pour suivre le tempo, sans brio. La présence du tango est riche et forte mais malhabilement utilisée, à contre-emploi de son essence. Une valse à 20 ans peut-être, mais un tango à 3 tout fout le camp. Et d’une danse tout en séduction et tensions, d’une rigueur angulaire, les rapports humains sur scène dégoulinent en frivolités.

Ni le vécu

C’est probablement l’écart le plus problématique de cette proposition théâtrale : le manque de consistance historique et sociopolitique. Le texte de Michel Vinaver, dépouillé de son contexte post-68 pour n’en garder que quelques dates de 1976 marquées à la craie sur un mur de cuisine, est assez pauvre. Car tout ce qu’il pourrait porter en lui de libertés acquises et d’espoirs déçus, de changements des moeurs et des cadres d’autorité, disparaît derrière une anecdote édulcorée de triangle amoureux.

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Nina, c’est autre chose (c) Julien Benhamou

En parallèle et en avant-première, Le Redoutable du réalisateur Michel Hazanavicius met en scène un incomparable Louis Garrel dans le rôle d’un Jean-Luc Godard féru de révolution et d’Anne Wiazemsky (l’actrice est décédée le mois dernier – interprétée par Stacey Martin), alors que les émeutes étudiantes et ouvrières battent leur plein dans les rues de Paris. Par l’ingénieux détour de la comédie et du drame amoureux, l’oeuvre ne manque en aucun cas d’aborder la radicalité des idéologies et comment celle-ci déteint sur l’organisation de la société et les logiques individuelles. Qui plus est l’artiste est indissociable de sa mission politique : son art – pas juste ses films, mais ses sujets, ses moyens, ses méthodes – est un manifeste. (C’est à cette même époque bousculée que Michel Vinaver choisit de mener de front une carrière de PDG au sein de la multinationale Gillette, s’assurant ainsi les moyens pécuniaires de poursuivre l’écriture.)

Ni la verve

Chaque plan filmé, chaque échange contient un double-sens cinématographique, les graffitis crient le grondement de l’histoire ou la réplique que les acteurs évitent, la vérité simultanée ou à venir que tous nient. Chaque situation dispute son mélange de caprices du quotidien et d’ironie des événements. Godard, perfectionniste et tyran de plateau, star malgré lui d’un genre à part et élitiste, qui créait des personnages anticonformistes au point de devenir des idéaux radicaux de son école à lui. Godard engagé envers une liberté sauvage et asociale. Politisé à devoir en cracher sur son talent, à bannir l’étiquette et la reconnaissance de son intransigeance esthétique. Passionné éperdu, solitaire fini, qui finit par s’égarer momentanément.

Pied de nez en abîme que de faire de cette période française, des chamboulements mondiaux en écho, des théories de l’art et des doctrines communistes, d’un réalisateur à l’oeil révolutionnaire, d’une histoire d’amour pas banale prise à son point tragique (la disparition du sentiment), une oeuvre légère, drôle et magnifique, subtile et presque évidente tout en demeurant impliquée véritablement et viscéralement au coeur des faits. Témoin d’un élan du coeur, des idées, de la créativité et des armées en mouvement, l’intrigue a beau être romancée, elle est bouleversante.

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Nina

Pour en revenir à Nina…, malgré des allusions (slogans, symboles, affaires de harcèlement et licenciement, racisme ambiant), le politique est faussement présent. Peut-être devait-on deviner dans les remous de ce triangle intime des dynamiques de pouvoir et de remaniement des hiérarchies ? Les liens de fratrie, la disparition maternelle et les sentiments entre les trois protagonistes sont trop peu crédibles pour qu’on leur confère une interprétation double. Il en résulte davantage un essai esthétique, une reconstitution des années 1970 d’après une enfilade de costumes bruns et jupes à fleurs, manteaux de poils et agencements criards (Jean-Daniel Vuillermoz).

Bien sûr, la révolte des années 1960 est assez loin, l’audace émergente de la Nouvelle Vague essoufflée, les guerres d’indépendance cèdent le pas à la mondialisation des marchés financiers. Mais qu’il ne demeure de cette décennie mouvementée qu’un zeste d’émancipation en la personne d’une jeune femme délurée et peu articulée fait mal à l’histoire d’une certaine façon, du moins nous enseigne peu sur les contextes et leurs développements.

Possiblement : 1976 n’est qu’un décor planté, parce que somme toute Nina, c’est autre chose. Dans ce cas, le personnage est plat malgré sa nature colibri et colorée. L’interprétation est une faible réplique d’une désinvolture authentique de par le passé, et réfléchie. Là où Le Redoutable de Michel Hazanavicius joue des codes du cinéma et des voix-off, de l’insoumission de l’acteur envers son rôle, et du développement de l’industrie du divertissement (soit un regard critique sur le médium, le milieu et ses évolutions), la création des Songes turbulents se limite au vaudeville. Il y a le voeu d’une certaine immersion dans un temps démodé, fait de motifs à grandeur de plateau, d’unités d’appartement modulables (scénographie de Philippe Miesch et lumières de Cédric Delorme-Bouchard) et d’un mélange de styles mettant le tango au service de la comédie musicale. Ce métissage hétérogène n’est un éclairage neuf ni pour la scène d’aujourd’hui ni sur la philosophie d’alors.

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Nina c’est autre chose (c) Julien Benhamou

Pour dernière comparaison, pensons à l’intelligent et sensible Nos serments de Julie Duclos présenté au FTA 2016, adapté librement de La Maman et la Putain de Jean Eustache. À un demi-siècle d’écart, la jeune troupe de L’In-quarto tissait des ponts signifiants entre les époques et les générations, confrontant le regard d’un Guy-Patrick Sainderichin, réalisateur sexagénaire, à celui de la metteure en scène et de ses comédiens à peine trentenaires, dans une construction entre tournage de film et plateau de théâtre. Là encore, les relations entre les personnages et leurs questionnements intérieurs étaient nourris de plus de psychologie et surtout d’un bagage politique et philosophique élaboré. Et le rapprochement entre les différents jeux – de l’écran et de la scène – amenait un apport critique de chaque médium. 

Autant de matière dont Nina s’est visiblement délestée dans sa quête d’insouciance et de légèreté. Autant de complexité et de contradiction qu’Hazanavicius catalyse à travers Godard, réalisant une fois de plus une pirouette habile sur l’histoire du cinéma lui-même.

(Contenus révisés. Parution originale courte sur dfdanse.com)

 

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23e Cinemania du 2 au 12 novembre 2017 ./* À propos de Jalouse de David et Stéphane Foenkinos (France, 2017)

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Autant l’on replonge toujours avec un certain plaisir dans les écrits de David Foenkinos, acceptant quelques écarts de style du roman à l’essai biographique (avec le captivant Charlotte, 2014), reconnaissant les cocasseries et lubies et même les tournures poétiques de ses personnages, autant le passage à l’écran dessert mal son monde. Au point qu’il faudrait sans doute un nouvel illuminé de la caméra pour s’approprier la matière, y ajouter son zeste de fantastique ou de médiocre, bref, rendre la pirouette littéraire au-delà de sa simple transposition en image.

Car l’image parle trop, alors que les personnages de David Foenkinos parlent bien, si bien qu’ils abusent parfois d’un lapsus ou d’une virgule pour renverser le sens de leurs actions. À l’écran on les voit seulement être et faire, mettant à plat toutes leurs fantaisies cérébrales et émotionnelles. Dans Jalouse, que l’écrivain coréalise avec son frère Stéphane, tout reste propret, chaque rôle est campé, l’humour est écrit, les situations déliées avec peu de surprise.

Karin Viard incarne cette femme ravissante, brillante, de caractère, qui s’aigrit en vieillissant sans accepter les années ni les changements qui s’opèrent. Mère d’une jeune ballerine douée, séduisante (Dara Tombroff, trop sage), ex-femme d’un homme généreux (Thibault de Montalembert) qui s’est recasé depuis (avec Marie-Julie Baup excellente dans son rôle de gentille naïve), entourée de quelques amis sympas (rayonnante Anne Dorval peu importe le rôle), rares mais réels, ses relations avec ses proches s’enveniment du jour au lendemain. Elle est grinçante avec sa fille, mal attentionnée envers quiconque approche sa bulle (dont le charmant Bruno Todeschini), méprise ses étudiants et la nouvelle recrue du département de lettres (Anaïs Demoustier, aussi à l’aise dans un échange de piques acerbes que dans le marquant film de genre Bird People). La fraîcheur et le bonheur des autres l’étouffent, alors elle vise où ça blesse et s’isole dans ce cercle vicieux.

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Bande-annonce

La progression de cette tension, les situations anecdotiques traversées et leur dénouement n’ont rien de surprenant connaissant les dadas de Foenkinos. Entre des personnages aux penchants antipathiques et solitaires, il provoque des rencontres improbables et éphémères dans lesquelles chacun découvre une lueur intérieure dans sa noirceur qui lui permet de s’ouvrir à la vie sous un nouveau jour, salutaire. Pour résumer. Cela se passe à la piscine comme dans une bibliothèque, souvent par l’entremise d’une vieille personne seule, qu’elle soit bavarde ou mourante, il y a habituellement une promenade ou une discussion sur un banc de cimetière, et toujours la métaphore littéraire déguisée derrière un professeur, un libraire, une correspondance secrète. C’est juste assez mignon et habile, mais tout de même facile et caricatural que l’on considère les relations mère-fille, patient-psy, prof-collègue, amoureuses ou amicales. Et long (1h42) pour une psychologie somme toute décorative.

Lecture sur pause

Il s’agit en partie d’un fonctionnement différent entre l’écriture et la scénarisation. Les lignes savent où elles s’en vont, elles se sont déjà relues et révisées à grands traits, jouant à imaginer le livre dont elles seraient éventuellement les héroïnes. Avec elles on prend davantage le temps de se laisser voguer, et si l’on devine leur destination, on apprécie les détours qu’elles empruntent pour s’y rendre finalement. Chez le lecteur l’émotion infuse, et cette occasion rare de renouer avec un temps humain, plus lent et réflexif, est précieuse.

Le film, lui, s’il annonce où il va, se plante. Depuis des décennies, son rythme s’est accéléré, ce qui est dit n’a plus à être montré et vice versa d’où aussi un appauvrissement de dialogues. Ce qui est fantasmé n’a plus à être vécu ou contredit. La fiction et la réalité embrouillent la ligne du temps, de part avec les incongruités anachroniques dont on ne soucie plus. D’où pléthore de bande-annonces égarantes, d’histoires qui s’entortillent sur elles-mêmes, d’intrigues sans résolution qu’une impasse psychologique ou cartésienne, de démence qui prend le pas sur la cohérence. Il en ressort d’ailleurs de surprenants objets esthétiques, angoissants et bouleversants, tels que The Killing of a Sacred Deer de Yorgos Lanthimos sacré Meilleur scénario et Palme d’Or à Cannes.

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Mais en termes de comédie ou de genres plus ordinaires tels que le polar, la romance, le drame familial, le grand écran se fait doubler par les séries qui offrent à la pelle et en rafale des petites bisbilles du quotidien s’envenimer et se régler joyeusement dans un seul épisode. Et puis : la jalousie passe mal à l’écran. Le sujet est ici abordé dans son sens large, via une femme célibataire allant sur sa ménopause, s’en prenant à sa fille, son ex-mari, son futur amant, sa meilleure amie, le couple de voisins nouvellement emménagé, bref à toute le monde y compris son médecin généraliste, de sa propre perte de contrôle sur ses nerfs. Ses hormones plus exactement, leur dérèglement, et l’affaiblissement du pouvoir physique : postulat de tout film d’Almodovar.

 

Avant-première au Festival d’Angoulème en août dernier, sortie sur les écrans en France demain (8 novembre) et au Québec l’an prochain.

 

CINEMANIA 2016 22e édition ./* À propos du film Réparer les vivants de Katell Quillévéré (France, 2016)

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Le festival Cinemania souhaitait décidément créer l’événement les semaines passées, avec une édition solide, fortement promue par un catalogue conséquent, aux nombreux éclairages sur des invités séduisants, une belle affluence à l’origine de files et retards réguliers devant l’Impérial. Et diverses occasions d’attirer le cinéphile, dont cette primeur de Réparer les vivants, de retour sur les écrans publics en 2017 seulement.

Avec la royale Anne Dorval en tête d’affiche, et son thème d’une greffe de cardiaque, il est certain que la réalisatrice française Katell Quillévéré jouerait sur une palette de sentiments dramatiques, au seuil fragile entre vie et mort. Ce long-métrage suit donc deux familles aux destins liés par un coeur, celui d’un jeune surfeur victime d’un accident de voiture, et d’une femme mûre atteinte d’une dégénérescence cardiaque qui l’essouffle et l’affaiblit de plus en plus. Il s’organise en réalité comme s’il filmait l’organe protagoniste, captant toute l’agitation médicale pour assurer la réussite de la transplantation. De cette façon, le choc de la mort ou l’espoir de survie sont traités à distance, dans les marques qu’ils laissent sur des visages fatigués, stressés ou éblouis. Un peu de romance est habilement esquivé.

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L’accent porte davantage sur le déploiement et le dévouement des efforts médicaux. Qu’il s’agisse des médecins traitants, urgentistes, spécialistes, psychologues, du personnel infirmier, de l’équipe volante de transplantation, du centre de dons et des diverses cellules d’intervention, chacun a un rôle précis et capital. Chaque geste peut avoir des conséquences désastreuses s’il est erroné, miraculeuses s’il est parfaitement opéré. Rien ne peut être laissé au hasard, et s’il subsiste un certain degré de “chance”, c’est plutôt un risque de complication qu’un joker.

La distribution a donc des charmes pluriels : tombé dans l’oeil d’une Monia Chokri infirmière têtue, Tahar Rahim (César du meilleur acteur 2010 pour le film Un prophète) dans le rôle du Dr. Rémige, qui convainc les parents du jeune adolescent dont sa mère, Emmanuelle Seigner ravagée par le deuil. À l’inverse, d’autres acteurs et personnages sont moins à leur place ou trop dans leur image : par exemple les amis surfeurs, ou la copine du défunt incarnée par la modèle Alice Taglioni en minette de 16 ans du haut de ses 40, de même que le père colérique joué par Kool Shen (rappeur, graffeur, breaker et joueur de poker, à ses heures acteurs). L’idée d’un tel casting était probablement de signifier que la santé, l’accident, la maladie atteignent tout le monde, au même titre que les magiciens qui tiennent le scalpel ou les secouristes sur place sont également des êtres ordinaires. On imagine aisément que le roman de Maylis de Kérangal à la source du film réussissait à introduire un nouvel intervenant à chaque chapitre, une ombre éphémère au coup de main aussi furtif qu’indispensable (un conducteur d’hélicoptère quand il faut aller cueillir des organes dans un autre hôpital d’une autre ville en pleine nuit). Au cinéma, il est un peu plus surprenant de faire entrer de nouveaux visages à tout instant, qui ont un rôle sans avoir d’histoire, et quasi impossible d’inventer une histoire à des figurants de quelques minutes.

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Bref, des éléments réalistes, une émotion effleurée – peut-être pour le meilleur afin d’éviter le glissement dans le mélodrame -, une caméra sérieuse en salle d’opérations ou dans les couloirs malgré des incohérences grossières (une chirurgienne à culs-de-bouteille ?). Il en résulte un vibrant hommage à toute la profession médicale, un corps à soigner socialement. Et un engagement déterminé pour le vivant, incluant sa dignité dans l’effacement et l’entretien de sa mémoire.

À 36 ans, Katell Quillévéré a déjà scénarisé et réalisé plusieurs films dont des courts-métrages, et son précédent long Suzanne s’est distingué pour plusieurs récompenses que Réparer les vivants pourraient certainement décrocher lors de sa sortie officielle. Elle signe un périple dynamique et touchant, assez juste et original, à suivre.

CINEMANIA 2016 22e édition ./* À propos du film La fille inconnue de Jean-Pierre et Luc Dardenne (Belgique, 2016)

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L’intrigue se passe en périphérie de Liège, où Dre. Davin, une jeune médecin généraliste décide, après un remplacement temporaire, de reprendre le cabinet et la clientèle d’un mentor retraité. Cette femme obstinée et de caractère taciturne, la moue froide, ne craint ni les heures supplémentaires, ni les visites en foyer défavorisé ou les patients récalcitrants. Silencieuse, elle suit son curieux instinct et une déontologie propre, qui la mènent à s’ingérer dans une intrigue policière, plus détective et perspicace que les policiers eux-mêmes. C’est qu’un soir fatigué, pressée par son assistant stagiaire d’ouvrir la porte à un coup de sonnette une heure après la fermeture de la salle d’attente, elle décide d’ignorer l’appel. Elle apprendra par la suite que la prostituée filmée sur son perron par la caméra de vidéosurveillance, en état visible d’urgence, s’est fracassé la tête sur la berge bétonnée du fleuve, un peu plus bas dans la ruelle, de tenter d’échapper à un agresseur, et qu’elle n’est pas identifiée. Parce que la demoiselle fuit la précarité de sa vie sentimentale par le travail, et qu’elle conserve de ce fait divers un fort sentiment de culpabilité, elle s’investit dans une enquête de pointes de cheveux coupées en quatre et tirées les unes les autres bout-à-bout pour former un scénario criminel, à la reconstitution humainement improbable. Tout cela pour retrouver le nom de la victime à graver sur sa tombe.

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Ce rôle de praticienne rigoureuse et bornée est tenu solidement par l’actrice Adèle Haenel, qui crevait l’écran dans Les Combattants l’an passé. On ne saurait pas lui donner d’âge, tellement elle oscille entre la naïveté, l’impétuosité, l’expérience ; une forme d’adolescence aussi butée que mature et perpétuellement en rébellion contre elle-même. Elle est déroutante par son sens unique, frondeur, et son élagage de la vérité à l’essentiel. Elle met un certain temps à gagner du crédit dans son rôle de soignante, tant elle semble au départ peu empathique. Mais à la voir aller avec les gens, on comprend progressivement : le temps précieux, l’écoute alerte, l’attention au bon moment, sans jamais insister sur aucun geste. Vraie.

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D’un coup cette “fille inconnue”, écho du soldat anonyme de guerres injustes, vient faire trembler la muraille de pierre. L’ébranlement pourrait être une qualité du corps médical sans faille, s’il advenait à lui faire réaffirmer son engagement, voire l’endossement de la vocation. L’histoire du stagiaire Julien, qui menace de renoncer à la fin d’études éprouvantes et d’une expérience fragilisante, est de cette trempe. Qui croire ? Pourquoi persévérer ? Contre quoi se battre ? Le récit donne raison aux incessants insatisfaits : il faut toujours continuer de chercher, peu importe les obstacles.

Le film va donc plus loin : chaque personnage impliqué finit par entrer en contact avec la docteure pour lui confier, dans un élan d’allègement de la conscience, ce qu’il a sur le coeur et sait de vérité. Qu’il s’agisse de l’enfant acteur, du parent menteur, de la soeur jalouse, tous réagissent en camouflant leurs fautes avant de provoquer des aveux. Au final demeure ce docteur, prometteur de mieux accueilli au sein de quelques familles, dans l’intimité de leur désordre et de leurs dysfonctionnements, de leurs solitudes. La paysage complet est triste malgré les témoignages généreux envers la profession et l’espoir de soins. Les temps sont bêtement difficiles et il n’y a pas nécessairement de responsable pour chaque mal, juste un système oubliant les noms de chacun.

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Il se passe en sous-texte quelque chose de grave : la grisaille belge prend un goût désagréable, sans doute pas anodin, dès lors qu’on passe en revue les témoins et badins. Mère monoparentale, clients d’un centre de téléphonie, écoliers à scooter ou addict en manque. À plusieurs moments des remarques racistes fusent, des raccourcis de répliques marmonnées, des regards. Les frères Dardenne abordent la médiocrité socioéconomique dans ses impasses pratiques, presque sournoises. Si le petit est malade l’école le ramène, et sa mère ne pouvant s’absenter de jobbine en période de probation professionnelle, appelle un renfort pour le garder, qui ne répond pas : direction le médecin de famille. L’indistinction entre sphère professionnelle et espace privé dans ce film est une clé.

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“J’arrive pas à me faire à l’idée qu’on va l’enterrer sans connaître son nom.

– C’est vrai et en même temps, c’est pas vous qui l’avez tuée.”

CINEMANIA 2016 22e édition ./* À propos du film Mal de pierres de Nicole Garcia (2016)

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Plus ce film avance, plus il devient intéressant. Il retrouve progressivement sa tension de la scène introductive en voiture, filmée en angles indirects, son malaise bourgeois, ses mensonges engloutis. L’entre-deux est davantage narratif et latent, dans l’attente d’une issue. Une plongée dans le monde de la cure thermale qui n’aborde que de biais la maladie mentale et ses fragilités psychologiques. En réalité, ces dernières sont vues de l’intérieur, par les yeux paniqués de celle qui en subit les assauts. Une femme tempêtueuse, aux élans passionnels et aux sentiments imprévisibles.

Le personnage de Gabrielle, porté par Marion Cotillard, place la thématique des troubles nerveux sur le plan du dérèglement hormonal et des explosions caractérielles, à une époque où la femme inféconde est encore dite au risque de l’hystérie. Alors qu’elle est écartée dans un établissement de bains, pour soigner le mal de pierres qui lui inflige des crampes intolérables et des sautes d’humeur difficiles, son état, en apparence plus constant et sociable, s’aggrave. À l’écran on ne montre que les verres et les jets d’eau, mais au regard de son tempérament incontrôlable, on suspecte aussi des traitements complémentaires, peut-être médicamenteux, qui corroborent par la suite un dur retour à la lucidité. Une accalmie avant la crise.

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Paysage complet de la France du sud provinciale, à un demi-siècle de là, ce long-métrage de Nicole Garcia effleure les bouleversements des années 1960, une guerre d’Indochine au lointain, les remous de l’Espagne franquiste, une main-d’œuvre immigrée qui s’installe après la reconstruction, les dernières résistances de la religion dans les foyers et des ambitions féministes qui cognent à la porte de l’émancipation. Pour quelques temps encore, le mariage endosse la responsabilité de construire un cocon familial protecteur. En ce sens, le personnage masculin José (le séduisant et silencieux Alex Brendemühl) est exemplaire : puissant et dévoué, il reste debout pour son épouse, discrètement bienveillant, travailleur, inquiet et patient.

L’actrice est royale et cassante, ses grands yeux éberlués de détresse et de mépris, posés sur la réalité. À plusieurs reprises, elle apparaît mauvaise, dévastée, irréparable. Poupée vêtue de robes fleuries, pourtant l’âme fanée, ballerine au mécanisme détraqué. Son destin est un drame. Quant à l’amant, l’ex-lieutenant Monsieur André Sauvage, incarné par la froideur et l’irascibilité de Louis Garrel, son teint cireux et son air brumeux fatiguent – effet de casting.

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Dans une scène finale de crise en bord de mer, sublime, une faille s’affirme, qui arrache la vérité à la folie. Le mari confie sa façon atypique et fidèle d’aimer, en préservant à sa femme cette bulle de liberté dans laquelle vivre ses rêves, quitte à entretenir le mirage et le mensonge. Il se rapproche en cela du témoignage du père dans En attendant Bojangles d’Olivier Bourdeaut, qui écrit dans ses mémoires :

“Son comportement extravagant avait rempli toute ma vie, il était venu se nicher dans chaque recoin, il occupait tout le cadran de l’horloge, y dévorant chaque instant. Cette folie, je l’avais accueillie les bras ouverts, puis je les avais refermés pour la serrer fort et m’en imprégner, mais je craignais qu’une telle folie douce ne soit pas éternelle. Pour elle, le réel n’existait pas. J’avais rencontré une Don Quichotte en jupe et en bottes, qui, chaque matin, les yeux à peine ouverts et encore gonflés, sautait sur son canton, frénétiquement lui tapait les flancs, pour partir au galop à l’assaut de ses lointains moulins quotidiens. Elle avait réussi à donner un sens à ma vie en la transformant en un bordel perpétuel. Sa trajectoire était claire, elle avait mille directions, des millions d’horizons, mon rôle consistait à faire suivre l’intendance en cadence, à lui donner les moyens de vivre ses démences et de ne se préoccuper de rien.”

C’est le tour de force de Mal de pierres, de dégager de vastes horizons dans cette existence d’orages. Les images sont magnifiques, la grisaille devient peinture, le parfum de l’intempérie imprègne l’écran. Là où le spectateur craint la lenteur, l’immobilité, l’ennui, la romance, ou la superficialité sur un sujet profond, Garcia délaisse un peu de son romantisme lisse pour relever ses manches et plonger dans la noirceur de la démence. Elle traduit, avec perspicacité, la brume et la vase de la dépression, ses éclaircies aussi miraculeuses qu’éphémères, ses épines et ses falaises, dans une métaphore paysagère de massifs alpins et de champs de lavande. L’effet est entêtant, et il n’y a que quand tout s’effondre qu’on comprend l’érosion sournoise de la raison, ces deux heures durant, le grignotement de la maladie comme une gangrène.

CINEMANIA 2015 ./* Mon roi de Maïwenn (France, 2015)

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La réalisatrice française Maïwenn a signé cette année un quatrième long-métrage (après Pardonnez-moi en 2006, Le Bal des actrices en 2009 et Polisse en 2011) plongeant plus que jamais dans les déformations amoureuses. Mon roi est porté par l’incroyable chimie passionnelle et destructive du duo Emmanuelle Bercot et Vincent Cassel, le couple explosif Tony & Georgio, dans lequel un Louis Garrel dans le rôle du frère chéri Solal a lui-même du mal à s’infiltrer pour rétablir un équilibre sain.

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La belle Tony, une trentenaire solide et surprenante, reconnaît un soir en boîte le fameux Georgio, séducteur comme nul autre, qu’elle suit jusque dans son monde de rêve dont elle partage rapidement le lit, les folies, les frasques et les escapades. Ensemble ils baisent, déconnent, se foutent du monde, démultiplient l’envie. S’engueulent et se réconcilient aussi. Parce qu’au milieu de tout cela, tout le temps, sans retenue, ils rient. Sur l’oreiller, il lui confie, bien qu’à ses côtés il ait l’air de changer, elle est bel et bien tombée pour le roi des connards.

Or dans sa classe de salopards, Gigi est en effet tout un client. Friqué, hautain, il ne fréquente que des mannequins racées et anorexiques, des amis cokés, des fêtards de très tard à très tôt le matin. Surtout, que ce soit l’argent, les gens ou les sentiments, chez lui tout flambe et part en fumée, sans pitié. Toto quant à elle se retrouve piégée dans sa tourmente constante de je-t’haïs-moi-non-plus, confondant les coups de foudre, les coups durs, les coups bas à répétition, et répétant à qui voudrait bien encore le croire qu’à notre époque il est trop facile d’abdiquer aux premières difficultés pour papillonner vers d’autres tentatives d’aimer. Alors obstinons d’amour, coûte que coûte.

Et ça leur en coûtera. Son Dom Juan ne manque naturellement pas de défauts, faillites et maîtresses à peine camouflées, elle de son côté désire presque son rôle de victime, conjointe compréhensive et soumise, éternellement aimante et indulgente. Très vite c’est leur dynamique de couple qui s’envenime gravement. Les abus sont nombreux, évidents, elle est placée sous calmants, il fait appartement à part, et même avant de naître, cet enfant qu’ils partagent est une nouvelle pomme de discorde entre l’Ève abusée et l’Adam paternel – leur futur roi. La complicité qui les unit (absolument jouissive d’humour, de répondant, de plaisir piquant), pourtant excessivement résistante, ne fait bientôt plus le poids devant les rebondissements blessants de leur histoire. Sans cesse retournée, stoppée, virée de bord, brassée de gauche à droite, encastrée dans le mur et abandonnée à la casse : définitivement dans l’impasse. Les bleus se changent en traumatismes sérieux, que seul l’autre pourrait comprendre et cautériser, mais que surtout l’autre ne doit absolument plus approcher.

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Face à l’idylle et au fantasme de la symbiose sentimentale, le spectateur est rapidement frustré d’être emprisonné dans un jeu malsain dont il faut indéniablement et définitivement sortir. Les proches extérieurs s’essaient, pourtant convaincants et présents, mais n’ont aucune prise. Plus le mensonge devient flagrant, plus il est difficile de voir et d’entendre la vérité. Plus l’absurdité est sous nos yeux, plus le monde dans lequel on se replie ressemble à la folie, et offre l’unique trève possible.

Ce long-métrage resterait plat s’il ne mettait pas d’entrée de jeu l’histoire d’amour en perspective des analyses psychologiques de la blessure (sportive). Premières scènes : au ski, Tony aborde une piste avec résolument trop de vitesse et une perte des commandes presque volontaire. Jambe dans le plâtre, genou bousillé, des mois de rééducation en centre spécialisé. Et ce rendez-vous suspect avec une psychologue auquel on assiste avec autant de réticences et d’indifférence que la patiente: “Ge-nou, “je” “nous”, cette articulation symbolise votre rapport  à votre environnement, elle ne plie normalement que vers l’arrière. Y’a-t-il quelque chose qui vous retiendrait dans le passé, dont vous auriez souhaité – inconsciemment mais radicalement – vous libérer ? Et que votre corps crierait à votre tête d’une façon assez claire ?” Le genre de discours qui énerve et fascine. Pourtant ce long séjour clinique, l’humilité et l’introspection que supposent le réapprentissage de la mobilité, sont le squelette du scénario habilement coécrit par Maïwenn et Étienne Comar. Subterfuge d’emblée artificiel, trop parfait et capilotracté, qui s’avère, plus on déroule le fil chronologique de leurs dix années de concubinage, un traitement progressif forcé pour démêler les mécanismes retors de la manipulation et de l’aliénation intimes.

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Alors qu’on sature des idéaux de romantisme et de trahison – qui sont pourtant les formes amises qu’on a données à la passion à travers la littérature et toute forme d’art depuis des siècles, intactes chez le couple d’aujourd’hui -, le film s’approche d’une certaine liberté et authenticité des rapports humains seulement dans des situations amicales et transitoires. Prise à tous les stades de l’épanouissement à la déchéance de son estime, Tony est subjuguante tant elle exprime par alternance une conscience terrible, une totale perte de repères, le tumulte intérieur ou l’élan de colère incontrôlable. Au centre où l’on rééduque autant les personnalités (leur écoute et leur patience) que les muscles et les membres, les plus gros caractères et désaccords ou rivalités peuvent enfin s’exprimer sans souhait de dominer l’autre, parce que chacun sait désormais sa propre vulnérabilité, source d’un grand respect (de soi, de tous), de quiconque). Et quand on craindrait à tout moment de tomber dans l’excès cinéma, on se retrouve soi-même manipulé par une histoire que l’on préférerait, pour mieux en nier la familiarité, croire exagérée. Pas tant que ça.

À Cannes en compétition internationale, le rôle de Tony a été décoré du prix de meilleure interprétation féminine, distinguant à juste titre la prestation éblouissante d’Emmanuelle Bercot, femme fière, forte, effrontée, puis fragilisée et affaiblie, en rémission de sa propre soif de vivre et d’aimer. Inspirante de vérité.

CINEMANIA 2015 ./* La Tête haute d’Emmanuelle Bercot (France, 2015)

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Soixante-sept éditions du Festival de Cannes et pas une ouverte par le long métrage d’une réalisatrice ? C’est le constat maintes fois souligné dans les médias qu’est venu réparer le choix de La Tête haute pour lancer la programmation 2015. Et l’on lira par la suite que les seuls regrets que laissent derrière lui cet incroyable plaidoyer pour la persévérance en l’humanité est de n’avoir pu, par ce statut privilégié, être en compétition officielle parmi les autres œuvres qu’il aurait légitimement défiées.

Emmanuelle Bercot s’affirme ainsi en star française polyvalente qu’il fallait avoir à l’oeil pour ce Cinemania 2015, puisqu’en parallèle de la présentation de son uppercut cinématographique et social (une dizaine de longs et quelques courts à son actif depuis les années 1990, mais rien de démesurément remarqué), elle y brillait également en qualité d’actrice dans le déstabilisant Mon Roi de Maïwenn.

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Enfants rois, vraiment ?

La Tête haute démarre sur les chapeaux de roues, et ne ralentit pas vraiment – de sorte qu’on s’attend à foncer dans le mur, ce qui advient somme toute assez souvent. Bureau de la juge pour enfants (doit-on répéter à quel point Catherine Deneuve est absolument pertinente dans l’exercice expérimenté de sa profession, un mélange presque trop parfait de patience d’écoute de débordement d’intelligence d’empathie de professionnalisme d’agacement de rigueur d’ahurissement on en passe). Malony a quoi, trois ans ?! Et sa mère Séverine (Sara Forestier), une pauvre jeune fille visiblement dépassée par sa consommation et ses fréquentations pourries au milieu de son peu de jugement, abandonne le gamin en plein pourparlers pour des recours sociaux. Ayant sans doute plus ou moins prévu le coup de l’assistance publique puisqu’elle refourgue d’un même élan la vie du bambin dans un sac, quelques affaires pour subsister. La scène suivante rassemble évidemment les mêmes protagonistes à dix ans de distance, le petit rebelle ayant fait des tours de caisse en feu avec sa mère et son cadet dans le parking du HLM. Affaire à suivre, rebondissements et aggravations garantis.

Cette impulsivité, dévastatrice mais fière, chez la maman comme chez son fils, est ce qui contrebalance habilement les situations incroyablement répétitives dans les couloirs de la justice. (Dans le cas de mineurs, le jugement pour délits et crimes épargne le grand décorum de la salle d’audience pour donner de meilleures chances de défense au-delà des appréhensions et traumatismes procéduraux. Cela prend aussi effet de clémence dans les sanctions, pas tout le temps.) L’autre facteur d’évolution est le durcissement puis la majorité du jeune Malony. Sa maturité n’arrive que ponctuellement, partiellement et tard, de façon presque aléatoire et trop candide en bout de ligne. Mais cela arrive – on ne peut pas tout à fait se réjouir d’autant chez sa maman – et c’est un tel soulagement qu’on oserait à peine critiquer le happy-end au risque d’ouvrir la porte au recommencement de la spirale infernale au sein du nouveau noyau familial : précarité, fragilité, violence, dégringolade.

 

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Le film suit ce petit mal-aimé dans son chemin d’embûches pour arriver à apprécier la vie, au point de contenir toute sa violence et sa détresse accumulée. Une juge lui vient en aide, véritablement impliquée, également un éducateur imparfait, des gens dévoués qui ne peuvent rien tant que le garçon n’est pas décidé à se donner à lui-même une chance, minime. Tout est basé là-dessus: des mains tendues, une seule à saisir au bon moment, la moindre interférence faisant éclater la bulle d’une possible accalmie. Tous tiennent parfaitement leur rôle, mais chacun est remis à sa place d’intervenant, des présences, des leviers, des obstacles ou des déclencheurs indispensables mais secondaires vis-à-vis du jeune. Seul à pouvoir garder la tête haute. Ce menton relevé, c’est aussi le défi de regarder en avant, de prendre en compte l’aide alentour, d’envisager une projection dans l’avenir.

LA TÊTE HAUTE  de Emmanielle Bercot LES FILMS DU KIOSQUE

Rod Paradot, Malony ado, est une graine de mauvaise herbe attachante et manipulatrice, à secourir. De la trempe d’un Antoine-Olivier Pilon en Steeve dans Mommy, ou le Tommy (Robert Naylor) du 10 1/2 de Podz, dur, destructeur, piégé dans sa carapace. L’amour ou l’espoir, la confiance, il ne les laisse jamais entrer. Il est entouré (Benoît Magimel dans le rôle de l’éducateur est un excellent exemple, sa rencontre avec Diane Roussel en jeune Tess rasée). On reste accroché, même lorsque le trait est forcé, que les acteurs s’enfoncent, qu’ils tournent le dos à l’unique sortie. Parce qu’on veut foncièrement y croire, à un changement possible, à un retournement de vie. Qu’un amour adolescent et la responsabilité d’une nouvelle famille provoquent un tel déclic heureux et prometteur là où absolument tout a échoué est trop facile et improbable en vérité. Alors que la violence est devenue plus qu’un comportement, un langage et une identité, une nature, sa canalisation paraît impossible. Et c’est au final un passe-passe de montage en fin salutaire, qui pourrait tout aussi bien décider l’inverse, qui sauve le jeune homme.

On ne peut toutefois abandonner cette idée que des micro-gestes, des gens, des mots peuvent pareillement s’accumuler et résonner au final plus fort que l’amoncellement de méchancetés, de malchance et d’erreurs qui entraînement vers le fond. En ce sens, La Tête haute est un hommage sensé à ceux qui tentent au jour le jour, avec de rares réussites et gratifications, de maintenir un espoir et de faire confiance au potentiel de raison de ces jeunes, même terré au plus profond d’eux-mêmes, sans se décourager.