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CINEMANIA 2016 22e édition ./* À propos du film Réparer les vivants de Katell Quillévéré (France, 2016)

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Le festival Cinemania souhaitait décidément créer l’événement les semaines passées, avec une édition solide, fortement promue par un catalogue conséquent, aux nombreux éclairages sur des invités séduisants, une belle affluence à l’origine de files et retards réguliers devant l’Impérial. Et diverses occasions d’attirer le cinéphile, dont cette primeur de Réparer les vivants, de retour sur les écrans publics en 2017 seulement.

Avec la royale Anne Dorval en tête d’affiche, et son thème d’une greffe de cardiaque, il est certain que la réalisatrice française Katell Quillévéré jouerait sur une palette de sentiments dramatiques, au seuil fragile entre vie et mort. Ce long-métrage suit donc deux familles aux destins liés par un coeur, celui d’un jeune surfeur victime d’un accident de voiture, et d’une femme mûre atteinte d’une dégénérescence cardiaque qui l’essouffle et l’affaiblit de plus en plus. Il s’organise en réalité comme s’il filmait l’organe protagoniste, captant toute l’agitation médicale pour assurer la réussite de la transplantation. De cette façon, le choc de la mort ou l’espoir de survie sont traités à distance, dans les marques qu’ils laissent sur des visages fatigués, stressés ou éblouis. Un peu de romance est habilement esquivé.

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L’accent porte davantage sur le déploiement et le dévouement des efforts médicaux. Qu’il s’agisse des médecins traitants, urgentistes, spécialistes, psychologues, du personnel infirmier, de l’équipe volante de transplantation, du centre de dons et des diverses cellules d’intervention, chacun a un rôle précis et capital. Chaque geste peut avoir des conséquences désastreuses s’il est erroné, miraculeuses s’il est parfaitement opéré. Rien ne peut être laissé au hasard, et s’il subsiste un certain degré de “chance”, c’est plutôt un risque de complication qu’un joker.

La distribution a donc des charmes pluriels : tombé dans l’oeil d’une Monia Chokri infirmière têtue, Tahar Rahim (César du meilleur acteur 2010 pour le film Un prophète) dans le rôle du Dr. Rémige, qui convainc les parents du jeune adolescent dont sa mère, Emmanuelle Seigner ravagée par le deuil. À l’inverse, d’autres acteurs et personnages sont moins à leur place ou trop dans leur image : par exemple les amis surfeurs, ou la copine du défunt incarnée par la modèle Alice Taglioni en minette de 16 ans du haut de ses 40, de même que le père colérique joué par Kool Shen (rappeur, graffeur, breaker et joueur de poker, à ses heures acteurs). L’idée d’un tel casting était probablement de signifier que la santé, l’accident, la maladie atteignent tout le monde, au même titre que les magiciens qui tiennent le scalpel ou les secouristes sur place sont également des êtres ordinaires. On imagine aisément que le roman de Maylis de Kérangal à la source du film réussissait à introduire un nouvel intervenant à chaque chapitre, une ombre éphémère au coup de main aussi furtif qu’indispensable (un conducteur d’hélicoptère quand il faut aller cueillir des organes dans un autre hôpital d’une autre ville en pleine nuit). Au cinéma, il est un peu plus surprenant de faire entrer de nouveaux visages à tout instant, qui ont un rôle sans avoir d’histoire, et quasi impossible d’inventer une histoire à des figurants de quelques minutes.

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Bref, des éléments réalistes, une émotion effleurée – peut-être pour le meilleur afin d’éviter le glissement dans le mélodrame -, une caméra sérieuse en salle d’opérations ou dans les couloirs malgré des incohérences grossières (une chirurgienne à culs-de-bouteille ?). Il en résulte un vibrant hommage à toute la profession médicale, un corps à soigner socialement. Et un engagement déterminé pour le vivant, incluant sa dignité dans l’effacement et l’entretien de sa mémoire.

À 36 ans, Katell Quillévéré a déjà scénarisé et réalisé plusieurs films dont des courts-métrages, et son précédent long Suzanne s’est distingué pour plusieurs récompenses que Réparer les vivants pourraient certainement décrocher lors de sa sortie officielle. Elle signe un périple dynamique et touchant, assez juste et original, à suivre.

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CINEMANIA 2016 22e édition ./* À propos du film La fille inconnue de Jean-Pierre et Luc Dardenne (Belgique, 2016)

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L’intrigue se passe en périphérie de Liège, où Dre. Davin, une jeune médecin généraliste décide, après un remplacement temporaire, de reprendre le cabinet et la clientèle d’un mentor retraité. Cette femme obstinée et de caractère taciturne, la moue froide, ne craint ni les heures supplémentaires, ni les visites en foyer défavorisé ou les patients récalcitrants. Silencieuse, elle suit son curieux instinct et une déontologie propre, qui la mènent à s’ingérer dans une intrigue policière, plus détective et perspicace que les policiers eux-mêmes. C’est qu’un soir fatigué, pressée par son assistant stagiaire d’ouvrir la porte à un coup de sonnette une heure après la fermeture de la salle d’attente, elle décide d’ignorer l’appel. Elle apprendra par la suite que la prostituée filmée sur son perron par la caméra de vidéosurveillance, en état visible d’urgence, s’est fracassé la tête sur la berge bétonnée du fleuve, un peu plus bas dans la ruelle, de tenter d’échapper à un agresseur, et qu’elle n’est pas identifiée. Parce que la demoiselle fuit la précarité de sa vie sentimentale par le travail, et qu’elle conserve de ce fait divers un fort sentiment de culpabilité, elle s’investit dans une enquête de pointes de cheveux coupées en quatre et tirées les unes les autres bout-à-bout pour former un scénario criminel, à la reconstitution humainement improbable. Tout cela pour retrouver le nom de la victime à graver sur sa tombe.

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Ce rôle de praticienne rigoureuse et bornée est tenu solidement par l’actrice Adèle Haenel, qui crevait l’écran dans Les Combattants l’an passé. On ne saurait pas lui donner d’âge, tellement elle oscille entre la naïveté, l’impétuosité, l’expérience ; une forme d’adolescence aussi butée que mature et perpétuellement en rébellion contre elle-même. Elle est déroutante par son sens unique, frondeur, et son élagage de la vérité à l’essentiel. Elle met un certain temps à gagner du crédit dans son rôle de soignante, tant elle semble au départ peu empathique. Mais à la voir aller avec les gens, on comprend progressivement : le temps précieux, l’écoute alerte, l’attention au bon moment, sans jamais insister sur aucun geste. Vraie.

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D’un coup cette “fille inconnue”, écho du soldat anonyme de guerres injustes, vient faire trembler la muraille de pierre. L’ébranlement pourrait être une qualité du corps médical sans faille, s’il advenait à lui faire réaffirmer son engagement, voire l’endossement de la vocation. L’histoire du stagiaire Julien, qui menace de renoncer à la fin d’études éprouvantes et d’une expérience fragilisante, est de cette trempe. Qui croire ? Pourquoi persévérer ? Contre quoi se battre ? Le récit donne raison aux incessants insatisfaits : il faut toujours continuer de chercher, peu importe les obstacles.

Le film va donc plus loin : chaque personnage impliqué finit par entrer en contact avec la docteure pour lui confier, dans un élan d’allègement de la conscience, ce qu’il a sur le coeur et sait de vérité. Qu’il s’agisse de l’enfant acteur, du parent menteur, de la soeur jalouse, tous réagissent en camouflant leurs fautes avant de provoquer des aveux. Au final demeure ce docteur, prometteur de mieux accueilli au sein de quelques familles, dans l’intimité de leur désordre et de leurs dysfonctionnements, de leurs solitudes. La paysage complet est triste malgré les témoignages généreux envers la profession et l’espoir de soins. Les temps sont bêtement difficiles et il n’y a pas nécessairement de responsable pour chaque mal, juste un système oubliant les noms de chacun.

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Il se passe en sous-texte quelque chose de grave : la grisaille belge prend un goût désagréable, sans doute pas anodin, dès lors qu’on passe en revue les témoins et badins. Mère monoparentale, clients d’un centre de téléphonie, écoliers à scooter ou addict en manque. À plusieurs moments des remarques racistes fusent, des raccourcis de répliques marmonnées, des regards. Les frères Dardenne abordent la médiocrité socioéconomique dans ses impasses pratiques, presque sournoises. Si le petit est malade l’école le ramène, et sa mère ne pouvant s’absenter de jobbine en période de probation professionnelle, appelle un renfort pour le garder, qui ne répond pas : direction le médecin de famille. L’indistinction entre sphère professionnelle et espace privé dans ce film est une clé.

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“J’arrive pas à me faire à l’idée qu’on va l’enterrer sans connaître son nom.

– C’est vrai et en même temps, c’est pas vous qui l’avez tuée.”

“Et, le regard perdu au fond de son verre, il avait conclu : Il y a dans la relation amoureuse une forme de férocité infuse et inépuisable.” Les heures souterraines, Delphine de Vigan

 

./* À propos d’OCD Love de L-E-V Company (Israël)

Présenté le 6 août par le FASS 2016

./* D’après une histoire vraie de Delphine de Vigan

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Cette photo prise, l’acte de témoignage de l’écriture, le manichéisme de la diagonale face au dégradé de gris, la superposition des lignes de récit, le choix du cadrage. L’idée d’un message précis et décisif soumis à l’interprétation d’une lecture publique. “mon ami Olivier m’a appelée” atterrit sur une page Facebook dont le pseudo et la structure ont été inventés par un ami Olivier il y a plusieurs années, qui aime la publication immédiatement. Cette immédiateté (à des heures de décalage, via une plateforme virtuelle) renferme le germe d’une réflexion sur la fiction du geste artistique et la réalité, dont découle une pluie de questions infimes et fondamentales.

Mon ami Olivier m’a-t-il appelée ? Est-ce un appel à ce qu’il appelle ? L’écriture atteste-t-elle des faits, remet-elle en question leur véracité ou serait-elle en mesure de les provoquer ? Le passé composé relie au présent, suppose la conséquence ; peut-être l’énoncé se veut-il prémonitoire ? Olivier est-il mon ami ? L’est-il seulement ? Est-il toujours ? Se reconnaît-il comme l’unique protagoniste de cet extrait ? Était-il le destinataire de l’assertion ? Quand était-ce ?

En pleine lecture du dernier roman D’après une histoire vraie, de Delphine de Vigan, paru aux éditions JCLattès l’an passé et qui a fait grand bruit en lice de plusieurs concours littéraires renommés (gagnant du Goncourt Lycéen 2015), ce fleuve mouvant d’incertitudes dans lequel se noient mots et échos de la réalité submerge le suspense du livre pour faire remonter le sens à la surface, au rythme cyclique d’une marée. Ce cliché nocturne d’une page, d’une phrase inachevée, sonne telle une démonstration, une illustration, une question. Celle-ci incarne le doute, sa simplicité trahit tout ce que la thématique comporte de sous-couches et de profondeurs floues.

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La fluidité et la précision du vocabulaire comme de la syntaxe de De Vigan sont élégantes et séduisantes. L’acuité de son regard posé sur autrui, les tendances du monde en cours, sa franchise sans concession pour les faiblesses du caractère et les aléas difficiles de la vie, qu’elle applique à elle-même avant tout, à sa propre histoire, blanchissent sa patte qui tient la plume et la dague avec détermination. Elle ira jusqu’au bout, elle y est déjà allée. La narration est comme la connaissance ou la psychanalyse, un puits sans fin vers le démêlement de l’âme et du vécu.

Son histoire vraie est contée a posteriori, malgré tous les doutes émis de s’en être entièrement sortie, de l’intrusion d’une meilleure amie mystérieuse et inquiétante à un moment de grande vulnérabilité personnelle et de vocation. Son précédent Rien ne s’oppose à la nuit, qui retraçait admirablement et avec une fragilité assumée les méandres psychotiques de sa mère aux prises de tentations suicidaires et d’un passé familial pesant, connaît un succès plutôt retentissant, se retournant comme un boomerang d’accusation contre son auteure. La rédaction, l’introspection, la justification fût délicate aux yeux de tous, des proches et de soi-même. Une fois la parution entre les mains, d’autres interrogations criblent la conscience : Pourquoi être allé là ? Comment en revenir tout à fait ? Écrire de nouvelles lignes comme on ouvre un livre empêche-t-il qu’elles s’inscrivent à la suite des précédentes ? Les écrits restent, les pensées hantent, qui a pu croire que l’encre couchée sur le papier, aussi cathartique soit-elle, était libératrice ? Elle est tout autant un piège à retardement, celui qui se renferme lorsque “tout ce que vous aurez écrit sera retenu contre vous”.

Il y a dans la description de L., son irruption, sa clairvoyance, sa noblesse et son charme manipulateur, une perspicace étude sur l’intimité, l’amitié et la complicité, le désir d’être l’autre, enrichissante pour toute relation de confiance. Le personnage est hautement romancé et idéalisé, comme il sera démontré concrètement dans les derniers miles, tandis que le déroulement de l’intrigue se veut inscrit dans un quotidien latent. Par son entreprise de témoignage à remonter le temps, avoué incomplet dès le départ et fautif de demi-consentement, Delphine de Vigan fait une nouvelle fois preuve d’une authentique imputabilité. Cette fois son tour de force revient à l’appliquer non seulement à sa propre histoire, à sa personne, mais aussi à son geste artistique, sa persona.

Ainsi s’oublient les redondances, les annonces renchéries à chaque fin de chapitre d’un malheur à venir, les suspicions et relents dépressifs, et à mesure que la lumière se fait sur les déséquilibres d’une relation aux intentions malsaines et abusives, la nuit s’épaissit autour du dessein de l’écriture et ses droits de réalisme. Plus l’ouvrage dénoue ses méandres et détours narratifs, plus l’étau piège la main de l’écrivain : il n’y aura pas d’échappatoire au choix d’écrire le vrai comme seul et valeureux devoir. Existentiel.

Aussi dérangeantes, stupides et stériles soient certaines généralités, surtout lorsqu’appliquées à des gens, et les savoirs que l’on dit détenir d’autrui, le détour par l’ami nous permet d’en saisir beaucoup en termes de reflets de soi. Tout ce que je ne veux pas entendre, voir ou m’avouer, je le projette afin de sonder la manière dont je le reçois en retour, peut-être. D’après une histoire vraie s’amuse sur cette frontière de l’identité et l’identification. Sur le jeu des alter ego, des âmes soeurs et siamoises, des fusions signifiantes et toxiques. Il y est question d’image, d’estime et de croyance en soi. Il y est plus fortement et dangereusement fait état de notre rapport à la réalité, à la créativité et à l’imagination. Jusqu’où se rendre pour (se) (persuader d’) exister.

14e Sommets du cinéma d’animation – Montréal 2015 ./* Avril et le Monde Truqué de Christian Desmares et Franck Ekinci selon les dessins de Tardi (Belgique, France, Québec, 2015)

En février 2016 sur les écrans d’ici. Présenté en avant-première par les Sommets. Suivi d’un atelier de discussion autour de la production de film.

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Hier 29 novembre dans le cadre des Sommets du cinéma d’animation à la Cinémathèque québécoise était présentée en collaboration avec le FIFEM Avril et le Monde Truqué, une coproduction France, Belgique et Québec animée à partir des dessins de Tardi.

La narration démarre sur les chapeaux de roues à la veille du conflit franco-prussien de 1870 qui n’aura pas lieu. Paris, siège de l’Empire de Napoléon III et ses descendants, et ville muse de Tardi, vibre toujours au rythme lent du charbon et de la vapeur un demi-siècle plus tard. Parce que ses scientifiques disparaissent mystérieusement, ou sont arrêtés et réquisitionnés au service d’avancées militaires uniquement, ce monde est bloqué dans le temps. Perte de vitesse et appauvrissement en découvertes entraînent des dérives telles que la disparition de tout bois (dont se chauffer réellement)et une démultiplication de curieuses machines imperfectionnées.

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La jeune Avril voit ses parents Paul et Annette kidnappés alors qu’ils sont sur le point, après des essais acharnés, d’obtenir l’Ultime Sérum en mesure d’assurer l’immortalité. Les retrouver, ainsi que la formule menant au parfait précipité, seront désormais son sacerdoce de chercheuse obstinée. Dans sa course à la vérité, elle sera suivie de près par son fidèle et bavard mais vieillissant matou Darwin, drôle comme tout et perspicace. Ainsi que du coureur des rues et jupons de Paris, Julius, un indic de l’Inspecteur Pinozi sur les traces de la fillette et de son grand-père également professeur fou, le doux Pops.

Cela fait déjà pas mal de gens et d’âges présents, d’autant que ce que va découvrir Avril sur l’affaire des ingénieurs disparus est en quelque sorte un univers parallèle de laboratoires cachés dans lesquels deux lézards androïdes Rodrigue et Chimène, organismes intelligemment modifiés biochimiquement et libérés par erreur, planifient l’avènement d’une sorte de seconde humanité évoluée et écolo. Sans compter que tout cela se déroule à la fois dans un lieu et un temps familiers mais qui ont considérablement divergé des manuels d’histoire-géographie, et ont en quelque sorte modifié le défilement horaire et le calendrier du progrès. On peut s’égarer facilement sans pour autant être trop petit ni distrait, mais d’explosion en pétarade on retrouvera vite le chemin du récit.

Scientifiques d’aujourd’hui

Ce long-métrage donne une résonance particulière à l’annonce faite ce matin, à l’occasion de Paris Climat 2015 et des mobilisations citoyennes partout dans le monde, du refus de l’émission Les années-lumières de ICI Radio-Canada Première d’inviter désormais sur son plateau des climatosceptiques. Cette décision pourrait, venant d’une chaîne radiophonique nationale, paraître une atteinte à la liberté d’expression et à la représentativité de toutes les opinions, seulement elle est défendue par un programme qui dessert la vérité scientifique et la conscientisation, et respecte par ce choix l’intégrité de son mandat.

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À Dessine-moi un dimanche ce même matin, l’intervenant Normand Baillargeon, spécialiste en philosophie, a présenté une brève et claire analyse des différents détournements de discours auxquels ont recours ces pseudos experts, plus politisés et recrutés par l’industrie que réellement scientifiques, afin de manipuler et nier les chiffres et évidences en matière de réchauffement climatique. Sans raccourci osé mais à la lumière des récents événements terroristes survenus à Paris, il a été fait référence à la ville de Paris et ce qu’elle symbolise en termes de civilisation occidentale, par le biais de nombreux écrivains, artistes et révolutions marquantes qui l’ont illustrées, donc cet extrait de L’exil de Victor Hugo (1870-1876) est précisément parlant :

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En cela Avril et le monde truqué – dont le travail de conception, scénarisation et animation a eu lieu bien en amont – est un témoignage étonnamment historique et pertinent, à point nommé. Il reconnaît, au sein de la communauté internationale des grands noms qui ont fait de ce monde ce qu’il est, des Flemming, Einstein, Pasteur et autres nombreux scientifiques, dont l’avancée potentielle des découvertes s’est toujours accompagnée d’un danger de récupération par le pouvoir. Très occidentalo-centrée, cette fiction vient rappeler des fondements de l’époque des Lumières, particulièrement stimulants, déterminants et explicatifs, de nos jours encore, des conceptions, réalités et valeurs dont l’Europe s’est fait le foyer et la gardienne.

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Les trucs du monde d’Avril

L’internationalisme de la production du projet et la coopération d’artistes et concepteurs de partout qu’elle a impliquée sont en eux-mêmes des inspirations pour la diffusion et le rayonnement de la connaissance, dégagés d’intentions propagandistes, obscurantistes, et simplement politiques. Une dizaine d’acteurs (*), six studios (Je Suis Bien Content, Tchack, TTK, Waooh!, Digital Graphics, Purearts), deux coréalisateurs (Christian Desmaures, Franck Ekinci) dont l’un coscénariste (avec Benjamin Legrand), un dessinateur. Et des équipes d’animation et conception dont le total de mains à la patte est indénombrable.

Il était donc justifié et intéressant de la part des Sommets d’organiser un atelier autour de l’aventure du film, abordant des thématiques et défis aussi divers que : convaincre Tardi, coordonner des équipes créatives dans plusieurs villes d’Europe, d’Asie et d’Amérique, marier des techniques de dessin et d’animation traditionnelles avec les opportunités technologiques de maintenant, rendre avec authenticité la fiction de XIXe et XXe siècles “arriérés” tout en adressant les faits et données rationnelles d’un univers scientifique en pleine recherche et découverte (de l’électricité entre autres).

Nicolas Brault (passionnant à écouter) s’est pour sa part penché sur une vulgarisation des techniques et surtout des étapes et supports successifs de travail pour passer de la planche à l’écran. Il a par exemple évoqué le mix de tradition 2D imposé par le dessin, et l’utilisation de tablettes graphiques avec possibilités de flip et filtres créant une rencontre “digitrad” entre le papier et la technologie, ainsi que de rares apports de synthèse pour l’activation des véhicules. Un écho plutôt marrant et inattendu avec les décors, les inventions et le propos du film.

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Pour clarifier la teneur des mois d’animation qui ont eu lieu à Montréal, il a expliqué comment chaque membre de l’équipe pouvait se targuer, les bonnes semaines, de près de six secondes de film, soit une seconde de bobine par jour, équivalent peut-être à sept à dix images. Ces approximations arrivaient en conclusion d’une courte présentation du nombre d’images par seconde utilisé généralement en animation, dépendant des effets de fluidité ou de saccade recherchés, du rythme de mouvement et de conventions stylistiques mais aussi culturelles et régionales.

Puis il a exposé rapidement différents scénarios de travail et d’échange créant une animatique intermédiaire, à partir d’esquisses et d’un storyboard parlé permettant dans un premier de placer les enchaînements, un timing et des répliques : bref une ébauche de la longueur des effets à peaufiner ensuite. Et tout au long de son intervention, le réalisateur et animateur montréalais a précisé l’énergie professionnelle et collaborative de même que la coordination de tous les intervenants, depuis des villes éloignées et concentrés sur des taches spécifiques mais interdépendantes, sans jamais omettre de souligner les talents impressionnants de chacun.

En clôture d’atelier, accompagnant un mini reportage sous forme de portraits illustrant les acteurs mandatés d’enregistrer les voix des personnages, et le visionnement de la bande-annonce, la participation de têtes d’affiche (aidant entre autres à la levée de fonds pour le financer le film), de comédiens de tous les pays coproducteurs, et même d’étonnantes ressemblances entre les porteurs de voix et leurs personnages ont été chaleureusement soulignés. Après tout, ces enregistrements s’étant pour la plupart déroulés avant la finalisation des images, soit une élaboration de rôles complets sous la direction du réalisateur Christian Desmares.

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Making-of des voix
Site officiel
Dossier de presse

(*) Parmi eux Marion Cotillard (Avril), Marc-André Grondin (Julius), Jean Rochefort (Pops), Bouli Lanners (Inspecteur Pizoni), et surtout Philippe Katerine, délicieux dans le poil du chat Darwin qui parle et pense comme le savant.

Au final de cette extraordinaire et laborieuse aventure de dessin, d’écriture, d’animation et d’interprétation, ce long-métrage d’1h45 va bon train. Peut-être pas une locomotive en vente de billets, cela reste en suspens jusqu’à sa sortie en février 2016 sur les écrans québécois (dès novembre en Europe). Reste que le récit mêlant l’historique à la fiction laisse une place majeure à l’inventif et saura ravir les esprits mécaniques et bricoleurs amateurs de Jules Verne. (Pour ma part il a dépoussiéré l’humour et l’ingéniosité de certains feuilletons de Sherlock Holmes contre Moriarty dans la Vieille Angleterre des mêmes années, production télévisée italo-japonaise de Kyousuke Mikuriya et Hayao Miyazaki.) Ceux qui apprécient divertir et cultiver par la même occasion sauteront sur l’occasion.