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Les Sommets du cinéma d’animation ./* À propos du Programme de courts en Compétition internationale 2

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Le second programme de courts en compétition internationale présenté dans le cadre de ces 15e Sommets, qui se poursuivent jusqu’à dimanche, est moins sombre, plus éclaté que le premier programme, mais tout aussi dirigé. Et si les univers ou techniques de départ laissent parfois un peu en retard sur l’enthousiasme, les propositions finissent par s’imposer, certaines plus que d’autres, par un niveau général de qualité respecté.

De fil en aiguille, voilà un patron possible pour tisser ces 11 petits films entre eux :

Mon premier amour de fille

En 2014, la Québécoise Diane Obomsawin, aux personnages informes et fabuleusement gentils, se penchait sur les témoignages d’amoureuses relatant la découverte (souvent latente et inopinée) de leurs inclinations pour la gente féminine. La publication J’aime les filles donne aujourd’hui lieu à quelques portraits anecdotiques portant les prénoms de certaines demoiselles en question. Elles racontent en grandes lignes l’affirmation de leur homosexualité et bien souvent leur initiation à la sexualité, tout simplement. Un trait délicat, des sentiments fleuris, une simplicité qui désarme tout jugement, Obomsawin continue de charmer de son bestiaire unique et sensible.

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Fille de Dieu

Le titre d’un Mercredi passé en compagnie de Goddard (Wednesday With Goddard) s’affiche, et vous vacillez de savoir si vous avez la culture pour relever le défi et en saisir les subtilités : l’astrophysicien américain Goddard partirait en fusée rencontrer un God-quelque chose, suivant des questionnements métaphysiques nouvelle vague de l’autre Godard français ? Cette bulle d’absurdité de Nicolas Ménard est à succomber de rire. Il prend un chevelu à l’image de Lennon, le fait s’interroger sur l’existence, monter sur son toit de maison, aligner les astres… Sous psychotropes ! Intervient une hippie qui lui indique la voie de Dieu par delà les montagnes, vers l’illumination unique. Éclair divin si spectaculaire qu’il fait bon se précipiter chez soi après le foudroiement, de retour dans ses chaussons, son bain, son ignorance réconfortante.

Une fille, un gars, deux seins

Ils se rejoignent autour d’un verre après cinq ans, elle lui dit “Parle moi sale” comme on invite à baiser sans conséquence. Il hésite, ne sait pas quoi dire, débande quand elle annonce aller aux toilettes, la lèche, l’excite, et à deux ils s’offrent des retrouvailles sexuelles franches, à la bonne franquette. Parle-moi de Christophe Gautry allège le rapport amoureux et ça soulage.

Tuer la fille

Du britannique Shaun Clark, le film Neck and Neck est une impossible adaptation de la tragédie shakespearienne, dont les réminiscences violentes et meurtrières polluent à mort la fusion de deux êtres amoureux. Quand le drame mythique contamine nos ordinaires. Deux longs cous de clans opposés, l’un rouge l’autre noire, s’entortillent lascivement quand… le téléphone sonne. Par le combiné un flot de paroles nerveuses, fielleuses, de menaces et d’insultes emplit l’esprit de l’homme et le pousse à l’extrême de l’ire à étrangler sa femme. Tristes mensonges, jalousies sombres et éclatement de couple. Le traitement bicolore, la haine attisée et le drame passionnel sont plantés droit dans le coeur. Sanguin à souhait et agressif à l’écran.

Le temps se défile

AM/FM du britannique Thomas Hicks utilise le plan d’une bande son mesurée en Hertz pour rejouer comme un tourne-disque qui saute une trame brouillée de drame personnel et de canevas historique. Qualité de papier journal, graphiques abstraits, masques de carnage en chirurgie, tout y est pour faire peur dans le risque de remonter le temps, de provoquer le destin, d’éterniser l’avenir. Des années 1900 à deux siècles plus tard, il semblerait que toujours ça fume, ça s’épie, ça envoie des ondes, ça cherche à s’accorder sans trop de succès, et le ton monte. L’amour au temps de la radio ?

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Noyer le poisson

Dans d’autres territoires sauvages bordés de flots furibonds, la réalisatrice russe Anna Budanova invente une légende sur le rapt d’une créature marine, intitulée Among the Black Waves. Le dessin sied entre le crayonnage nerveux, le nuage qui envahit l’écran et les grands yeux et formes rondes d’une tradition nordique qui fait écho à nos souches Innuit. La jeune mère s’échappe pour redevenir poisson, sirène, baleine, plus confortable en plongée sous la glace qu’abusée dans un lit d’homme dominant.

La femme du chasseur

“Qui va à la chasse perd sa place, qui va à la pèche la repêche.” The Eyeless Hunter est un conte incongru du célèbre duo estonien Olga et Priit Pärn, présenté en première nord-américaine. On se souvient par exemple des visages fatigués, des peaux tannées et des putes plantureuses du Retour des aviateurs, aux Sommets 2014. Un homme niaise à la chasse et sieste au lieu de rapporter du gibier. Sa femme le prend en flagrant délit de paresse et s’écoeure. Ou plutôt lui arrache les yeux. Décalé, drôle, le trait de crayon est traditionnellement beau, et les soubresauts de scénario arrivent comme des cils sur la soupe : furtifs et absurdes. Une querelle domestique perpétuelle.

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Attention au fil

D’Hexagram, Centre de recherche de l’UQAM, Thomas Corriveau signe La bêtise, un court librement inspiré d’illustrations de guerre. La narration est tenue par Christine Pasquier, qui récite l’arrivée d’un homme, puis d’un deuxième. Ça en prend deux, de profils légèrement différents, pour faire la guerre. L’un en costume d’affaires, l’autre muni d’une matraque, et leurs chemins qui se croisent irrémédiablement : collision. Les contours de crayon se démultiplient en décors géométriques et les personnages se clonent en armées brouillonnes, jusqu’à tramer un paysage de motifs serrés. Une première mondiale.

Au fil des ans

Le réalisateur suisse Claude Luyet était dans la salle pour présenter Le fil d’Ariane en première canadienne à ces Sommets. Fil conducteur facile : il choisit le prénom Ariane, appelé de l’intérieur de la maison, pour signifier le temps qui passe sur un balcon ordinaire. Une enfant échappe son ballon dans la cour, puis se voit chargée d’étendre le linge familial. On la reconnaîtra ado, jeune adulte sifflée de la rue, épouse fidèle d’un mari à la guerre, mère de deux enfants, de grands adultes, puis vieillissante comme sa propre mère. Et ainsi de suite. Le film prend pour vocabulaire le fil à coudre et la corde à linge, deux liens pour tricoter ces vies serrées malgré l’écart des générations, et des événements.  Le recyclage du tissu, de la robe de fillette au mouchoir de grand-mère en passant par la robé d’été et le chemisier est une élégante illustration des générations. Un poème un chouia trop conduit, joli et réussi.

Un fil à la patte

Le dessin de Tres moscas a medida est superbe. Son originalité sonore et son propos aussi. Ne veindrait-il pas de Barcelone ?  D’Espagne et de Lituanie en tout cas puisqu’il nous est transmis par les réalisatrices María Álvarez et Elisa Morais. Une vieille dame rondouillarde file discrète de par les rues curieuses jusqu’à son logis. Dans le silence du décès de son mari, elle enferme des mouches dans des moules vides, accrochées par la patte au pédoncule. Un mystérieux orchestre s’ensuit, qui ranime en boucle le vieux croulant dans une reconstitution de ce qui pourrait être une intoxication alimentaire aux fruits de mer. Culpabilité, quand tu nous tiens. Deuil, quand tu bourdonnes dans nos têtes. La pluralité des styles s’agence si harmonieusement que c’en est étonnant.

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Mère et fils

Il fait chaud, il fait luxueux dans cette résidence bourgeoise, ces jardins aux rosiers sauvagement entretenus. Cela manque de piscine alors que la moiteur appelle au rafraîchissement. Chabrol et Ozon guettent de belles créatures allumeuses derrière les buissons. Le Français Josselin Facon signe un six minutes dérangeant sur une provocation à charge sexuelle, entre deux individus d’âges distants mais d’arborescence étroite : une femme mûre qui pourrait être la mère du jeune ephèbe blond jardinier qu’elle prénomme Chéri. La température agite les sens, autant qu’elle semble endormir la morale. C’est le Plein été.

 

./* Le Programme 2 de Compétition internationale sera en reprise dimanche 27 novembre à 13h à la Cinémathèque québécoise

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CINEMANIA 2016 22e édition ./* À propos du film Réparer les vivants de Katell Quillévéré (France, 2016)

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Le festival Cinemania souhaitait décidément créer l’événement les semaines passées, avec une édition solide, fortement promue par un catalogue conséquent, aux nombreux éclairages sur des invités séduisants, une belle affluence à l’origine de files et retards réguliers devant l’Impérial. Et diverses occasions d’attirer le cinéphile, dont cette primeur de Réparer les vivants, de retour sur les écrans publics en 2017 seulement.

Avec la royale Anne Dorval en tête d’affiche, et son thème d’une greffe de cardiaque, il est certain que la réalisatrice française Katell Quillévéré jouerait sur une palette de sentiments dramatiques, au seuil fragile entre vie et mort. Ce long-métrage suit donc deux familles aux destins liés par un coeur, celui d’un jeune surfeur victime d’un accident de voiture, et d’une femme mûre atteinte d’une dégénérescence cardiaque qui l’essouffle et l’affaiblit de plus en plus. Il s’organise en réalité comme s’il filmait l’organe protagoniste, captant toute l’agitation médicale pour assurer la réussite de la transplantation. De cette façon, le choc de la mort ou l’espoir de survie sont traités à distance, dans les marques qu’ils laissent sur des visages fatigués, stressés ou éblouis. Un peu de romance est habilement esquivé.

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L’accent porte davantage sur le déploiement et le dévouement des efforts médicaux. Qu’il s’agisse des médecins traitants, urgentistes, spécialistes, psychologues, du personnel infirmier, de l’équipe volante de transplantation, du centre de dons et des diverses cellules d’intervention, chacun a un rôle précis et capital. Chaque geste peut avoir des conséquences désastreuses s’il est erroné, miraculeuses s’il est parfaitement opéré. Rien ne peut être laissé au hasard, et s’il subsiste un certain degré de “chance”, c’est plutôt un risque de complication qu’un joker.

La distribution a donc des charmes pluriels : tombé dans l’oeil d’une Monia Chokri infirmière têtue, Tahar Rahim (César du meilleur acteur 2010 pour le film Un prophète) dans le rôle du Dr. Rémige, qui convainc les parents du jeune adolescent dont sa mère, Emmanuelle Seigner ravagée par le deuil. À l’inverse, d’autres acteurs et personnages sont moins à leur place ou trop dans leur image : par exemple les amis surfeurs, ou la copine du défunt incarnée par la modèle Alice Taglioni en minette de 16 ans du haut de ses 40, de même que le père colérique joué par Kool Shen (rappeur, graffeur, breaker et joueur de poker, à ses heures acteurs). L’idée d’un tel casting était probablement de signifier que la santé, l’accident, la maladie atteignent tout le monde, au même titre que les magiciens qui tiennent le scalpel ou les secouristes sur place sont également des êtres ordinaires. On imagine aisément que le roman de Maylis de Kérangal à la source du film réussissait à introduire un nouvel intervenant à chaque chapitre, une ombre éphémère au coup de main aussi furtif qu’indispensable (un conducteur d’hélicoptère quand il faut aller cueillir des organes dans un autre hôpital d’une autre ville en pleine nuit). Au cinéma, il est un peu plus surprenant de faire entrer de nouveaux visages à tout instant, qui ont un rôle sans avoir d’histoire, et quasi impossible d’inventer une histoire à des figurants de quelques minutes.

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Bref, des éléments réalistes, une émotion effleurée – peut-être pour le meilleur afin d’éviter le glissement dans le mélodrame -, une caméra sérieuse en salle d’opérations ou dans les couloirs malgré des incohérences grossières (une chirurgienne à culs-de-bouteille ?). Il en résulte un vibrant hommage à toute la profession médicale, un corps à soigner socialement. Et un engagement déterminé pour le vivant, incluant sa dignité dans l’effacement et l’entretien de sa mémoire.

À 36 ans, Katell Quillévéré a déjà scénarisé et réalisé plusieurs films dont des courts-métrages, et son précédent long Suzanne s’est distingué pour plusieurs récompenses que Réparer les vivants pourraient certainement décrocher lors de sa sortie officielle. Elle signe un périple dynamique et touchant, assez juste et original, à suivre.

CINEMANIA 2016 22e édition ./* À propos du film La fille inconnue de Jean-Pierre et Luc Dardenne (Belgique, 2016)

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L’intrigue se passe en périphérie de Liège, où Dre. Davin, une jeune médecin généraliste décide, après un remplacement temporaire, de reprendre le cabinet et la clientèle d’un mentor retraité. Cette femme obstinée et de caractère taciturne, la moue froide, ne craint ni les heures supplémentaires, ni les visites en foyer défavorisé ou les patients récalcitrants. Silencieuse, elle suit son curieux instinct et une déontologie propre, qui la mènent à s’ingérer dans une intrigue policière, plus détective et perspicace que les policiers eux-mêmes. C’est qu’un soir fatigué, pressée par son assistant stagiaire d’ouvrir la porte à un coup de sonnette une heure après la fermeture de la salle d’attente, elle décide d’ignorer l’appel. Elle apprendra par la suite que la prostituée filmée sur son perron par la caméra de vidéosurveillance, en état visible d’urgence, s’est fracassé la tête sur la berge bétonnée du fleuve, un peu plus bas dans la ruelle, de tenter d’échapper à un agresseur, et qu’elle n’est pas identifiée. Parce que la demoiselle fuit la précarité de sa vie sentimentale par le travail, et qu’elle conserve de ce fait divers un fort sentiment de culpabilité, elle s’investit dans une enquête de pointes de cheveux coupées en quatre et tirées les unes les autres bout-à-bout pour former un scénario criminel, à la reconstitution humainement improbable. Tout cela pour retrouver le nom de la victime à graver sur sa tombe.

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Ce rôle de praticienne rigoureuse et bornée est tenu solidement par l’actrice Adèle Haenel, qui crevait l’écran dans Les Combattants l’an passé. On ne saurait pas lui donner d’âge, tellement elle oscille entre la naïveté, l’impétuosité, l’expérience ; une forme d’adolescence aussi butée que mature et perpétuellement en rébellion contre elle-même. Elle est déroutante par son sens unique, frondeur, et son élagage de la vérité à l’essentiel. Elle met un certain temps à gagner du crédit dans son rôle de soignante, tant elle semble au départ peu empathique. Mais à la voir aller avec les gens, on comprend progressivement : le temps précieux, l’écoute alerte, l’attention au bon moment, sans jamais insister sur aucun geste. Vraie.

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D’un coup cette “fille inconnue”, écho du soldat anonyme de guerres injustes, vient faire trembler la muraille de pierre. L’ébranlement pourrait être une qualité du corps médical sans faille, s’il advenait à lui faire réaffirmer son engagement, voire l’endossement de la vocation. L’histoire du stagiaire Julien, qui menace de renoncer à la fin d’études éprouvantes et d’une expérience fragilisante, est de cette trempe. Qui croire ? Pourquoi persévérer ? Contre quoi se battre ? Le récit donne raison aux incessants insatisfaits : il faut toujours continuer de chercher, peu importe les obstacles.

Le film va donc plus loin : chaque personnage impliqué finit par entrer en contact avec la docteure pour lui confier, dans un élan d’allègement de la conscience, ce qu’il a sur le coeur et sait de vérité. Qu’il s’agisse de l’enfant acteur, du parent menteur, de la soeur jalouse, tous réagissent en camouflant leurs fautes avant de provoquer des aveux. Au final demeure ce docteur, prometteur de mieux accueilli au sein de quelques familles, dans l’intimité de leur désordre et de leurs dysfonctionnements, de leurs solitudes. La paysage complet est triste malgré les témoignages généreux envers la profession et l’espoir de soins. Les temps sont bêtement difficiles et il n’y a pas nécessairement de responsable pour chaque mal, juste un système oubliant les noms de chacun.

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Il se passe en sous-texte quelque chose de grave : la grisaille belge prend un goût désagréable, sans doute pas anodin, dès lors qu’on passe en revue les témoins et badins. Mère monoparentale, clients d’un centre de téléphonie, écoliers à scooter ou addict en manque. À plusieurs moments des remarques racistes fusent, des raccourcis de répliques marmonnées, des regards. Les frères Dardenne abordent la médiocrité socioéconomique dans ses impasses pratiques, presque sournoises. Si le petit est malade l’école le ramène, et sa mère ne pouvant s’absenter de jobbine en période de probation professionnelle, appelle un renfort pour le garder, qui ne répond pas : direction le médecin de famille. L’indistinction entre sphère professionnelle et espace privé dans ce film est une clé.

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“J’arrive pas à me faire à l’idée qu’on va l’enterrer sans connaître son nom.

– C’est vrai et en même temps, c’est pas vous qui l’avez tuée.”

“Et, le regard perdu au fond de son verre, il avait conclu : Il y a dans la relation amoureuse une forme de férocité infuse et inépuisable.” Les heures souterraines, Delphine de Vigan

 

./* À propos d’OCD Love de L-E-V Company (Israël)

Présenté le 6 août par le FASS 2016

./* D’après une histoire vraie de Delphine de Vigan

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Cette photo prise, l’acte de témoignage de l’écriture, le manichéisme de la diagonale face au dégradé de gris, la superposition des lignes de récit, le choix du cadrage. L’idée d’un message précis et décisif soumis à l’interprétation d’une lecture publique. “mon ami Olivier m’a appelée” atterrit sur une page Facebook dont le pseudo et la structure ont été inventés par un ami Olivier il y a plusieurs années, qui aime la publication immédiatement. Cette immédiateté (à des heures de décalage, via une plateforme virtuelle) renferme le germe d’une réflexion sur la fiction du geste artistique et la réalité, dont découle une pluie de questions infimes et fondamentales.

Mon ami Olivier m’a-t-il appelée ? Est-ce un appel à ce qu’il appelle ? L’écriture atteste-t-elle des faits, remet-elle en question leur véracité ou serait-elle en mesure de les provoquer ? Le passé composé relie au présent, suppose la conséquence ; peut-être l’énoncé se veut-il prémonitoire ? Olivier est-il mon ami ? L’est-il seulement ? Est-il toujours ? Se reconnaît-il comme l’unique protagoniste de cet extrait ? Était-il le destinataire de l’assertion ? Quand était-ce ?

En pleine lecture du dernier roman D’après une histoire vraie, de Delphine de Vigan, paru aux éditions JCLattès l’an passé et qui a fait grand bruit en lice de plusieurs concours littéraires renommés (gagnant du Goncourt Lycéen 2015), ce fleuve mouvant d’incertitudes dans lequel se noient mots et échos de la réalité submerge le suspense du livre pour faire remonter le sens à la surface, au rythme cyclique d’une marée. Ce cliché nocturne d’une page, d’une phrase inachevée, sonne telle une démonstration, une illustration, une question. Celle-ci incarne le doute, sa simplicité trahit tout ce que la thématique comporte de sous-couches et de profondeurs floues.

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La fluidité et la précision du vocabulaire comme de la syntaxe de De Vigan sont élégantes et séduisantes. L’acuité de son regard posé sur autrui, les tendances du monde en cours, sa franchise sans concession pour les faiblesses du caractère et les aléas difficiles de la vie, qu’elle applique à elle-même avant tout, à sa propre histoire, blanchissent sa patte qui tient la plume et la dague avec détermination. Elle ira jusqu’au bout, elle y est déjà allée. La narration est comme la connaissance ou la psychanalyse, un puits sans fin vers le démêlement de l’âme et du vécu.

Son histoire vraie est contée a posteriori, malgré tous les doutes émis de s’en être entièrement sortie, de l’intrusion d’une meilleure amie mystérieuse et inquiétante à un moment de grande vulnérabilité personnelle et de vocation. Son précédent Rien ne s’oppose à la nuit, qui retraçait admirablement et avec une fragilité assumée les méandres psychotiques de sa mère aux prises de tentations suicidaires et d’un passé familial pesant, connaît un succès plutôt retentissant, se retournant comme un boomerang d’accusation contre son auteure. La rédaction, l’introspection, la justification fût délicate aux yeux de tous, des proches et de soi-même. Une fois la parution entre les mains, d’autres interrogations criblent la conscience : Pourquoi être allé là ? Comment en revenir tout à fait ? Écrire de nouvelles lignes comme on ouvre un livre empêche-t-il qu’elles s’inscrivent à la suite des précédentes ? Les écrits restent, les pensées hantent, qui a pu croire que l’encre couchée sur le papier, aussi cathartique soit-elle, était libératrice ? Elle est tout autant un piège à retardement, celui qui se renferme lorsque “tout ce que vous aurez écrit sera retenu contre vous”.

Il y a dans la description de L., son irruption, sa clairvoyance, sa noblesse et son charme manipulateur, une perspicace étude sur l’intimité, l’amitié et la complicité, le désir d’être l’autre, enrichissante pour toute relation de confiance. Le personnage est hautement romancé et idéalisé, comme il sera démontré concrètement dans les derniers miles, tandis que le déroulement de l’intrigue se veut inscrit dans un quotidien latent. Par son entreprise de témoignage à remonter le temps, avoué incomplet dès le départ et fautif de demi-consentement, Delphine de Vigan fait une nouvelle fois preuve d’une authentique imputabilité. Cette fois son tour de force revient à l’appliquer non seulement à sa propre histoire, à sa personne, mais aussi à son geste artistique, sa persona.

Ainsi s’oublient les redondances, les annonces renchéries à chaque fin de chapitre d’un malheur à venir, les suspicions et relents dépressifs, et à mesure que la lumière se fait sur les déséquilibres d’une relation aux intentions malsaines et abusives, la nuit s’épaissit autour du dessein de l’écriture et ses droits de réalisme. Plus l’ouvrage dénoue ses méandres et détours narratifs, plus l’étau piège la main de l’écrivain : il n’y aura pas d’échappatoire au choix d’écrire le vrai comme seul et valeureux devoir. Existentiel.

Aussi dérangeantes, stupides et stériles soient certaines généralités, surtout lorsqu’appliquées à des gens, et les savoirs que l’on dit détenir d’autrui, le détour par l’ami nous permet d’en saisir beaucoup en termes de reflets de soi. Tout ce que je ne veux pas entendre, voir ou m’avouer, je le projette afin de sonder la manière dont je le reçois en retour, peut-être. D’après une histoire vraie s’amuse sur cette frontière de l’identité et l’identification. Sur le jeu des alter ego, des âmes soeurs et siamoises, des fusions signifiantes et toxiques. Il y est question d’image, d’estime et de croyance en soi. Il y est plus fortement et dangereusement fait état de notre rapport à la réalité, à la créativité et à l’imagination. Jusqu’où se rendre pour (se) (persuader d’) exister.