Archive

Terre

FNC 2018 ./* À propos du film Anthropocene: The Human Epoch de Jennifer Baichman, Nicholas de Pencier et Edward Burtynsky (Canada, 2018, 87 min)

FNC2018

Long-métrage documentaire d’une qualité visuelle, sonore, didactique et discursive renversante, Anthropocene: The Human Epoch de Jennifer Baichman, Nicholas de Pencier et Edward Burtynsky livre un cri d’alarme déchirant du plus profond des entrailles de la planète et des entailles souffertes en quelques centaines de siècles d’occupation et d’exploitation par l’espèce humaine.

Il y a de La Terre vue du ciel (Yann Arthus Bertrand, 1999), des images chocs du World Press Photo, autant que du cinéma drone et de la dénonciation de l’hyperconsommation post-industrielle dans ces plans vertigineux de paysages dévastés, vidés de leurs richesses et remplis d’ordures et de matières toxiques des quatre coins du monde. Bassin désertique de lithium au Chili, décharge monumentale à Nairobi, entreprise d’excavation d’une superficie d’au moins trois villes rasées en Allemagne, site d’hydroponie alternative dans d’anciens abris antiaériens de la seconde guerre mondiale à Londres, cheminées de l’industrie pétrolifère texane, déforestation massive en Colombie-Britannique, mines tunnels digues bulldozers ouvriers ruines commerces de Sibérie du Nigeria de Chine d’Australie d’Italie.

La course folle au développement ne s’arrête jamais, elle prolifère et produit toujours plus, brûle et détruit pour s’étendre dans toutes les directions, draine et épuise par couches, appauvrit les sols et pollue les airs comme les fonds marins. Aucune mesure, à peine la détresse des espèces fauniques et végétales qui disparaissent. Le progrès est bien plus synonyme de progression sauvage, à des vitesses et dans des proportions qu’il n’est plus possible de concevoir, ni même de comparer ou prévoir en termes d’impact et d’avenir. D’ici trente ans, la population mondiale culminera à 10 milliards. Devant tant d’attaques gravissimes on a du mal à croire que ça n’explose pas tout de suite.

L’humanité entière travaille (fièrement ou malgré elle) à cet état de crise. Une fourmilière géante inventant les outils mécaniques, informatiques, l’ingénierie et la soif de retourner la terre en montagnes russes et poussiéreuses, à sec. Un exemple : le lithium destiné aux batteries des voitures électriques comme aux téléphones, sa couleur verte à perte de vue d’Atacama tandis qu’il s’évapore tranquillement au soleil. Autre image : le dépotoir à ciel ouvert de Dandora s’étalant sur une cinquantaine d’hectares, où les poubelles se vident par milliers de tonnes quotidiennement, sur lesquelles vivent des millions d’individus et d’échassiers.

anth_sus_chile_sqm_02_17_alt3_repro-640x461

Edward Burtynsky, Lithium Mines #1, Salt Flats, Atacama Desert, Chile, 2017

Il y a dans ce chef d’œuvre photographique, commande originale de la Art Gallery of Ontario et du Musée des beaux-arts d’Ottawa, un choc d’autant plus terrifiant avec les alertes multiples et tonitruantes montrées en chaînes, images fascinantes et d’horreur décodées, expliquées, d’une humanité qui creuse la tombe d’écosystèmes complexes et ultrasophistiqués de 4,5 milliards d’années de légitimité.

Les grondements, les griffures dans la pierre et l’écorce, la nature et la vie qui s’écroulent sous les pelleteuses anonymes arrachent le cœur et tordent le ventre. Réellement, le message est si violent et les vues si incroyables que le spectacle est insoutenable à en perdre pied bien que cloué à son siège. Le film n’a pas besoin d’une flopée de statistiques ni de slogans militants, une accroche minimaliste suffit, mieux une revendication théorique de la communauté scientifique pour la reconnaissance de cette ère “Anthropocène”, celle qui fait donc suite à l’Holocène et trahit un débalancement dramatique : “l’époque où l’activité humaine est devenue la principale force de changement sur l’écosystème terrestre”.

Dominer quitte à tout tuer. Attila n’était pas un homme pour rien. Comment justifier autrement qu’un tigre à la mâchoire aiguisée ou qu’un mammouth aux immenses défenses se soient éteints de la surface terrestre ? Pas qu’ils aient manqué des armes pour se faire une niche de choix dans un règne sauvage ancestral. Plutôt qu’ils ont été les victimes de pratiques génocidaires issues de cerveaux égocentriques. On leur a drastiquement coupé l’herbe sous la patte.

Les bons et les méchants de la politique, de l’économie, des lois et de la société sont gardés bien loin heureusement. Pas question de se rendre si bas. On ne parle pas de système ici mais d’écosystème, pas de court ou long terme mais de survie en danger, de sixième extinction massive en cours, de disparition purement et simplement. Il n’y a pas à nier l’avancement des connaissances et des technologies, certaines manifestations de grandeur artistique permises (des miniatures en ivoire aux statues de marbre à l’architecture vénitienne unique), l’installation et la prolifération de familles génération après génération. L’homme est à l’origine de tout ça, en effet.

anth_nig_saw_01_16_src_repro-640x479

Edward Burtynsky : Saw Mills #1, Lagos, Nigeria, 2016

C’est là exactement que le gouffre se fait en nous-mêmes, inexorablement, nous avale du dedans. Et qu’un seul message d’espoir peut venir sauver, peut-être, tant d’impasses : si l’homo sapiens a réussi à construire tant de villes, de machines, à inventer des hiérarchies et des massacres, à conquérir et dominer des espaces et d’autres espèces au point de les menacer radicalement, est-ce que cette intelligence ne pourrait pas renverser décisivement la tendance en prenant compte d’un équilibre plus large et vieux de milliards d’années, faisant en sorte que le bipède n’est pas seul au monde et ne survivra pas seul sur terre, mais que cette Terre, avec ses métaux, ses climats, ses reliefs, ses océans, sa faune et sa flore, son rythme lunaire et son atmosphère était là bien avant ?

On voudra y retourner immédiatement avec papier et crayon, apprendre les lieux et réciter les couleurs et les phénomènes par cœur, s’abreuver du talent photographique de Burtynsky merveilleusement mis en scène par les réalisateurs Baichman et de Pencier, ne manquer aucune note criante de la partition des compositeurs Rose Bolton et Norah Lorway. Revoir et disséquer ce geste sacral du gouvernement kenyan contre la profanation et le braconnage des éléphants qui ouvre et clôt le voyage d’un brasier suffoquant. On voudrait que le film, sorti en primeur il n’y a pas un mois au TIFF, fasse le tour des musées, des festivals, des écoles, des parcs public, des chaînes télés et qu’il y reste à l’affiche jusqu’à ce qu’on trouve les moyens d’inverser ces pendules catastrophiques qui décomptent le peu de temps avant l’implosion.

 

À ne surtout pas manquer ./* Anthropocene: The Human Epoch sera présenté les samedi 6 octobre au Quartier Latin (17h05, salle 10, sous-titres en français) et samedi 13 octobre au Parc (15h, salle 1, sous-titres en anglais) dans le cadre du FNC. Une discussion aura également lieu après la projection du 6 octobre en présence de Bénédicte Ramade de l’Université de Montréal et de Geneviève Puskas de l’organisme Équiterre, modérée par Krystel Papineau de la Maison du développement durable.

 

Advertisements