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AKOUSMA XI ./* Du 5 au 8 novembre à l’Usine C

Avec JAMES O’CALLAGHAN (QC) + CHRISTIAN BOUCHARD (QC) + LAURIE RADFORD (CA) + JULLIAN HOFF (QC) + DAVID BEREZAN (GB) + MYRIAM BLEAU (QC)

Hier débutait, dans une ambiance rockeuse, la 11e édition d’AKOUSMA, hébergé pour 4 soirées chargées à l’Usine C. Et l’événement promet de faire quelques vagues. La salle était pleine, la communauté au rendez-vous, et après un mot introductif du fidèle Réjean Beaucage, le directeur du festival chapeauté par Réseaux, Louis Dufort, est venu faire tout un show de présentation de cette nouvelle édition. Car elle a des ambitions – 18 artistes présentés en lieu des 8 de l’an passé – et des surprises. À commencer par le lancement du nouvel opus Dômes de Robert Normandeau ce jeudi en formule 5@7, suivi de la présentation de deux de ses pièces inédites offertes gratuitement à 19h, avant sa réapparition en compagnie de quatre autres compositeurs d’ici et d’ailleurs : Gilles Gobeil et Adam Basanta, la suédoise Hanna Hartman et l’américaine Olivia Block.

Le programme d’ouverture, en deux parties, était davantage québécois. Et généreusement long dans son choix de programmer autant d’artistes, même à coup de prestations de 10-15 maximum 20 minutes par tête. La première pièce de James O’Callaghan intitulée Objects-Interiors a définitivement retenu l’attention, par des spécificités sonores précises. Dans ce travail logé dans l’antre d’un piano, il n’est pas question de voyage, de paysage, ni même de déplacement, mais bien d’un remue-ménage immobilier, d’un décor changeant relevant du design intérieur et de l’agencement d’éléments. Pas de matières, ni de textures ou de perspectives. Les sons apparaissent comme des meubles dans des coins, et l’oreille les localise comme on balaie du regard avant de se poser sur un autre relief au timbre propre.

S’il manque un peu de destination et de contraste dans les profondeurs, ce tétris donne une impression de jeu vidéo dont le héros peut scanner à 360°, sans pour autant distinguer précisément ce que capte sa vision limitée : peu de couleurs, pas d’analyse des surfaces et une perception très approximative des distances. De ce flou assumé du mouvement et de l’espace émerge cependant des qualités inverses, comme celle d’une réalité schématisée, dont les dimensions irrationnelles et constamment redéfinies peuvent facilement absorber le surnaturel. Ainsi les objets musicaux peuvent faire irruption ou s’évaporer sans incohérence de la partition, à l’image des hologrammes fantaisistes hantant les pièces à rideaux de velours de David Lynch.

La seconde proposition Bodies-Soundings (2014) accentue cette dématérialisation de sorte que les interventions de notes sont plus des irruptions, et qu’à défaut de visiter un espace dont la construction s’efface à mesure, la pièce impose sa nature jukebox, qui rebondit sur des obstacles sonores sans aucune volonté d’organisation ou d’enchaînement. Et puisque les sonorités humides du premier morceau ont disparu, il n’y a plus de liant sensoriel ni de repère thématique pour arrimer l’écriture et l’écoute. Une succession d’appeaux aux résonances singulières.

La création suivante, Conséquence (2014) de Christian Bouchard, s’est imposée par une longue ascension dont des tons supérieurs viennent bizarrement chercher des notes plus graves, sans pour autant casser la montée vers des aigus qui n’arrivent jamais. Ces entraves de plus en plus nombreuses font appel à un registre ironique de dysfonctionnement des haut-parleurs – grésillements, soubresauts et courts-circuits – et finissent par miner l’écoute et égarer la composition, malgré sa thématique de cause à effet évoquée en titre.

Quant aux deux productions qui ont clos cette première partie, elles relevaient de recherches et d’esthétiques moins captivantes, pas assez ou trop excentriques. Laurie Radford a performé une nouvelle pièce, Vagus II, qu’il décrit avec justesse comme une errance dans le vague. Travaillant la respiration du Tu-Yo inventé par Jean-François Laporte, il développe une ligne sonore aux modulations et à la musicalité limitées, dont l’effet majeur est un bourdonnement relativement lassant. En dépit de la folle capacité de déplacement, d’éloignement et d’amplification de l’acousmonium (qui a ensuite fait l’objet d’une passionnante identification et démonstration de ses 48 haut-parleurs sources par Frédéric Auger à la console et Louis Dufort en chef d’orchestre), la grosse mouche qui volait au-dessus du public semblait assez repue, ralentie et paresseuse dans son exploration de l’espace aux possibles sonores – autrement plus prometteurs. Sur fond de fiction informatique, Jullian Hoff a pour sa part concocté Denise, Agnus et Paula (2014), un mariage dissonant et criard de visuels tridimensionnels fluos et de hurlements de guitare sur trame électroacoustique au tempo métronome. Une expérience pas ordinaire et probablement douée si l’on en comprend les différentes références, qui m’est personnellement apparue extra-terrestre, hermétique et horriblement dépareillée.

Trois compositions de David Berezan ont fait office de second programme avant les attendus Soft Revolvers de la jeune et déjà remarquée Myriam Bleau (en photo). Ces derniers s’inscrivent définitivement dans une mouvance électro et numérique plus branchée et performative que l’écoute somme toute plus puriste, même si expérimentale, à laquelle fait habituellement appel l’acousmatique. Ou si ça ne plaît pas dit ainsi : on penche ici davantage vers l’installation d’arts vidéonumériques dans laquelle la compositrice inscrit ses mouvements d’interprétation comme partie prenante d’une chorégraphie musicale. Le dispositif de toupies lumineuses et bruyantes sur table rend curieux, bien qu’en parallèle leur potentiel sonore ne semble que partiellement exploité, pour laisser place à un rendu au beat hip-hop plus léché et accrocheur. Et face à ce pouvoir de séduction de la performance dynamique, c’est très appréciable que l’œuvre soit courte et se saborde d’elle-même par interruptions lentes. Moins spectaculaire qu’attendue, mais plus intéressante de caractère et d’anti-jeu.

Deux travaux de David Berezan illustraient sa série sur l’univers sonore maritime, Buoy (2011) et Lightvessels (2014), et leur mise en regard a permis de souligner des choix, des impressions et des points de vue particuliers à chacun. Le premier faisait référence aux bouées, dont le flottement invitait autant des sons aquatiques que des bruits plus clairs et oxygénés, à l’air libre. Un large vocabulaire caillouteux évoquait les berges et l’ancrage dans les fonds marins, toujours dans cette perspective étonnante mais réelle qu’une vaste étendue d’eau est une surface aussi impressionnante de ciel qui la surplombe. En comparaison, Lightvessels rencontrait des masses dans son océan, des bâtiments faisant obstruction aux vagues et interférant dans le paysage, diffusant peut-être des signaux de repérage. Outre les craquements de coque et les manœuvres de gouvernail, cette partition s’agrémentait ici et là de ricanements de dauphins par exemple, qui accentuaient l’idée d’orientation, de géolocalisation, et d’appartenance à un tout plus grand. À travers ces deux déclinaisons, la poésie de cet univers a transparu par touches, laissant presque entendre le miroitement de la lumière sur l’eau. Avec un léger manque de sensibilité, de subtilité, pour contrer la fatigue de la soirée. Le minimalisme instrumental de la pièce Thumbs (2011, élaborée à partir d’une seule note de kalimba), insérée entre les deux autres, a cependant aidé à éviter la monotonie de la navigation et le mal de mer, sans non plus réveiller en sursaut.

Six artistes en une soirée. Expédition 1 bien menée.

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./* Double performance de Martin Messier présentant un work in progress et Projectors au Conservatoire de musique de Montréal dans le cadre de la série Électrochoc d’Akousma

En vue d’Akousma XI qui se tiendra du 5 au 8 novembre à l’Usine C (passeports à tarif réduit en vente sur place jusqu’au mardi 15 octobre, hâtez-vous), la série Électrochoc accueillait la semaine passée son premier invité de la scène locale, Martin Messier. Les occasions manquent dorénavant à ce compositeur de se produire à Montréal, tandis que sa série autour des machines (Sewing Machine Orchestra Installation, La Chambre des Machines) et autres travaux plus récents, notamment sa collaboration Machine_Variation avec Nicolas Bernier, continuent de tourner en Europe et ailleurs (actuellement au Festival Maintenant de l’Electroni-k à Rennes). Ce premier rendez-vous de la saison lui faisait donc la part belle en offrant un double-programme, dont une oeuvre en cours, déjà bien aboutie, suivie après entracte de l’installation-performance Projectors.

De ces deux propositions ressortent plusieurs constats, caractéristiques des recherches de Martin Messier et des orientations qu’il poursuit depuis plusieurs années. Tout d’abord, son univers est définitivement empreint de la production cinématographique. Le terme production a son importance, car il ne s’agit pas de sa musique qui inspire des décors et actions de fiction. Ni de construction scénaristique de ses partitions avec une alternance de phrases sentimentales, climax et dénouement. Le rapprochement se situe davantage dans l’investigation visuelle, les effets de flashs et d’ombres, ainsi que les profondeurs texturées et les perspectives que le son vient presque illustrer et accentuer dans l’image plutôt que l’inverse.

Son talent s’apparente à un art du montage : repérer les potentiels distincts et complémentaires de séquences, les recadrer pour en isoler l’intensité et les juxtaposer en un enchaînement rythmé et accrocheur. Ainsi son « work in progress »exposé ici scanne l’opacité entre des panneaux de plexi formant une cage invisible, dont les parois répercutent un faisceau de lumière intrusif. La schématisation est d’abord unidimensionnelle, puis elle prend du volume, de l’espace, de la densité et de la vitesse, et gagne de cette manière des configurations plus complexes en explorant de nouvelles voies de variation. Pas de révolution ni de révélation incroyable, mais ce qu’il faut de surprises successives et de trouvailles à petite échelle pour démultiplier progressivement la richesse et accroître l’intérêt global de l’installation.

Le résultat s’impose alors comme une sorte de répertoire technique complet, élaboré à partir d’une idée électroacoustique lumineuse. Et se mérite des médailles, mais aussi leurs revers. Martin Messier a en effet d’excellentes idées de départ, fruit de son inventivité, de sa curiosité et de son activité internationale en musique et arts numériques qui lui donne accès aux œuvres les plus actuelles d’artistes précurseurs et renommés, autant qu’aux expérimentations de bidouilleurs marginaux et allumés. Suite à cela, il démontre également une intelligence de la déclinaison et de la synthèse, qui lui permet de développer ses idées dans plusieurs directions prolifiques, de les sélectionner et de les organiser en un tout à la fois instructif et divertissant, suffisamment concis pour ne pas être redondant. Tout cela couronné de goûts esthétiques assez tranchés et catchy, ses propositions d’installations et performances sont souvent séduisantes, excitantes et efficaces. D’autant qu’elles peuvent ensuite grandir en fonction des espaces dans lesquelles elles sont délocalisées (par exemple ses machines à coudre installées en plein Cryptoportique de Reims lors du Festival Elektricity le mois dernier).

Ce travail appliqué, bien fait, technologiquement poussé, met souvent en exergue un caractère artisanal qui contrebalance joliment sa nature purement électro. La manœuvre des dispositifs captive et déclenche souvent de l’émerveillement, à entendre et surtout à voir. Puisque l’exploration des techniques est entièrement et honnêtement menée, la démonstration s’opère d’elle-même quant à l’utilité de chaque projet. En contrepartie, le souci mécanique contrevient au développement d’un sens plus abstrait et conceptuel. Les pièces de Martin Messier se concentrent (sans doute volontairement) sur l’aspect manuel de la construction sonore et visuelle, et font peu appel à l’imaginaire et à l’émotif, résultantes de calculs moins carrés et d’engagements plus aléatoires en matière d’art.

Projectors en est un exemple parlant, encore plus parce que la pièce affirme une présence en scène du manipulateur, maître d’oeuvre du trio de projecteurs, sans trouver le juste degré de mise en scène… Martin Messier déambule entre son écran d’ordinateur et ses stations mécaniques, dont il joue à activer des pistons ou des bobines. Cependant son rôle, soit concret soit fabulateur, n’est pas convaincant, et étrangement cet appel à la féerie scénique manque de magie et de projection. Tant qu’à invoquer sur les murs et dans les silhouettes les fantômes du début du film ou la chute dramatique de Cinema Paradiso (de Giuseppe Tornatore avec Philippe Noiret, 1989), pourquoi ne pas les inviter sur les planches et les faire danser de façon plus ouverte et assumée ? Les références à la symbolique de la matière pellicule et de sa chanson sont simplement effleurées, et peuvent être totalement omises pour une réception terre-à-terre de l’oeuvre, dont le relief fait défaut. Il en allait en quelque sorte de même pour son exploitation de la machine à coudre, si riche d’histoires et de traditions si l’on ouvre les yeux, tend l’oreille et fouille les mémoires.

En somme, le défrichage de Martin Messier, proprement construit, gagnerait peut-être à la longue à s’éloigner de ses plans, en termes de renouvellement, de prise de risque et de spontanéité artistique. Ce qui opère lorsque le compositeur collabore en chorégraphie, en l’occurrence avec Caroline Laurin-Beaucage (Hit and Fall, Soak) ou Anne Thériault (Derrière le rideau, il fait peut-être nuit). Une aventure plus musicale viendrait aussi rajouter du piquant à l’expérience. L’investissement est déjà beau, remarqué, stimulant. Moins attendu et léché, il serait tout autant sinon plus réussi. À venir.

./* Akousma XI se tiendra du 5 au 8 novembre à l’Usine C. Programme ici 

./* La série Électrochoc se poursuit jusqu’en avril prochain à raison d’une présentation mensuelle. Prochain rendez-vous le 30 octobre pour Soundwich n°3 avec Alexeï Kawolski, Fernando Alexis Franco Murillo, Markus Floats et Philippe Vandal. Programme ici