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Theaterfestival Favoriten 18 ./* À propos de #1 Ingolf lebt allein de Daniel Kötter et Hannes Seidl

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Bienvenue dans le monde d’Ingolf, un plus-que-passionné de musique : il vit dans les disques, les enregistrements, les archives, et aussi Ulysse de James Joyce. Depuis toujours, il fantasme l’opéra parfait, celui qui s’apparenterait au chant irrésistible des sirènes. Aussi rythme-t-il ses journées comme une partition, sa collection de métronomes et pendules au mur, à traquer la note exacte sur des circuits électriques qui envahissent son appartement, entre un sandwich, un mégot, le bulletin de nouvelles radio.

Ingolf est un solitaire, un reclus, il vieillit. Il est aussi un illuminé qui éblouit et nous attire comme des moustiques, malgré lui. Alors on l’épie. On entre dans sa vie par toutes les effractions possibles : en géant surplombant une maquette de son logement, en spectateur d’un reportage sur ses obsessions, en cambrioleur déplaçant ses livres et ses meubles, en voyeur invisible depuis le balcon.

Cette dernière création du duo allemand Daniel Kötter et Hannes Seidl crée la surprise sur les scènes européennes depuis deux ans. Entre film documentaire, concert introspectif et performance théâtrale immersive, Ingolf questionne le spectacle de l’existence ordinaire. Qu’est-ce que l’intimité, l’ambition, la fascination ? Qui est-on pour observer et disséquer l’œuvre d’un autre sous prétexte qu’il s’expose par son originalité ? Et quel est ce drôle de coucou omnibulé par des voix étranges ?

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Le style cinématographique de Daniel Kötter fonctionne par travelling avant lent. Il adopte une sorte de scénario d’habitudes, dans laquelle il insert quelques couacs ou dérapages discrets vers le fantastique ou le suspense stimulant la curiosité du spectateur, une intrigue trouvant peu à peu son plein développement et dénouement à mesure que l’entièreté du personnage et son étrangeté se complètent par touches impressionnistes. Le son y tient évidemment une grande place, d’abord à travers la musicalité du quotidien, la proximité de la voix, puis bientôt dans les digressions, les décalages, les immersions fantomatiques. Alors que demeure une esthétique recherchée, et profondément humaine, parfois même grotesque, proche des tableaux du Suédois Roy Andersson.

L’orfèvrerie sonore du compositeur Hannes Seidl rejoint parfaitement le jeu de changement d’échelles et de distances qu’impliquent les différentes parties de l’expérience : écoute au casque, vie de l’intérieur, vue de l’extérieur. Le public devient rapidement pris au piège de l’obsession du protagoniste, comme habité par les résonances de son opéra personnel, alerte aux détails et presque agacé, distrait ou concentré sur des interférences. Une construction acoustique et spatialisée qui participe très physiquement à l’ensemble, en plus d’être intelligemment thématique.

La rencontre avec Ingolf est un voyage hors du commun dans la tête d’un mélomane atypique et distant. Une expérience sonore, visuelle et spatiale déroutante dans laquelle chacun trouvera une place confortable d’où mieux saisir le portrait global de toute une vie.

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FNC 2018 ./* À propos du film d’animation Miraï, ma petite sœur de Mamoru Hosoda (Japon, 2018, 98 minutes) et de l’expérimentation radiophonique Le Brasier Shelley de Céline Ters et Ludovic Chavarot (France, 2018, 71 minutes)

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À la cadence du festival, et avec des sélections comme Temps Ø et Les nouveaux alchimistes, facile de passer d’une ambiance extrême à une autre, et d’embarquer dans des voyages insolites.

Ping-pong entre les générations

Les p’tits loups du FNC sont chanceux puisqu’ils découvrent avant tout le monde le dernier film d’animation de Mamoru Hosoda, présenté en avant-première à la Quinzaine des réalisateurs de Cannes et sorti au Japon en juillet, qui ne sera à l’affiche des cinémas montréalais qu’en février 2019. Voici donc Miraï, ma petite sœur en primeur, un peu comme le très jeune Kun qui, perturbé par le débarquement d’un bébé dans la famille, fera des bonds vers le futur où il rencontrera sa sœur plus grande alors qu’elle vient à peine de naître.

Des sauts dans l’avenir (mirai en japonais) mais aussi dans le passé : des allers-retours temporels chers à Hosoda et qui rendent son écriture et ses thématiques joliment originales. Le petit garçon apprendra de cette façon à faire du vélo sans petites roues avec son grand-père fabricant de moteurs alors que celui-ci dans la fleur de l’âge s’apprête à séduire sa grand-mère ; face à lui-même adolescent rebelle, Kun se déconseillera avec le recul de fuguer et de fuir les vacances en famille ; il partagera le trouble du double humain de son chien qui perdit lui aussi l’affection débordante des parents à l’arrivée du premier enfant dans le foyer. Rôles inversés entre cadets et aînés, enfants et parents, parallèles entre les générations, tout ce que permettent les courts-circuits du temps vient renseigner et rassurer le garçon de quatre ans sur la force de la famille.

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Le réalisateur emprunte les perceptions particulières de l’imaginaire enfantin, la conception différente du défilement des heures, des espaces, la confusion entre jeu et réalité, et les applique non seulement au propos du film mais à son déroulement. Les images sont à la fois très simples, symboliques, et ingénues. Dans le patio de la maison qui s’agrandit, une arbre magique, témoin des histoires successives, devient une sorte de matrice généalogique de la famille qui permet entre autres ces voyages dans le temps. L’animation est elle aussi assez basique, et se sert de tours faciles tel que l’album de photos pour relier les êtres à des demi-siècles de distance. Les plans larges de la ville vue du ciel, qui se resserrent sur la demeure, s’adaptent subtilement en fonction des époques. Le vélo qui était le cheval puis la moto et la voiture, les trains qui s’accélèrent en divers modèles de Shinkansen reproduits en jouets et autres goodies, marquent le passage du temps, le progrès, et au travers de ces évolutions, la continuité des liens filiaux et la transmission des valeurs.

Pour des yeux d’adultes, le portrait est touchant, un peu comme une chanson de Vincent Delerm ou des Cowboys fringants. Et surtout le film pourra servir à l’arrivée d’un second enfant, comme ces livres explicatifs qu’on lit aux plus grands pour expliquer le bébé dans le bedon de maman. Dans ce sens, la parenté est abordée avec finesse et perspicacité, sans romancer la période folle du bas-âge, son stress et ses défis au niveau conjugal. La distribution des places et responsabilités entre les différents membres de la famille essaie de ne pas s’enfermer dans la cellule caractéristique, avec les interventions des grands-parents ou du chien et le retour au travail de la mère. Pour les enfants indéniablement, il y a beaucoup d’humour et l’expression d’émotions en crise qu’il est bon de relâcher. Possible qu’au passage, Kun et Miraï se fassent quelques crasses, un coup de locomotive sur le coin du nez ou une poussée de sourires d’ange pour gagner toute l’attention. Ils n’en deviendront pas moins grands, ni moins frère et sœur pour tout le temps à venir.

Dérive dans le son

Dans le cadre des émissions et expérimentations radiophoniques typiques de France Culture (l’Atelier de création radiophonique), Le Brasier Shelley transpose en dérive sonore le noir voyage en enfer du poète britannique des débuts du XIXe siècle, Percy Bysshe Shelley. Ses écrits maudits, emprunts de perversion et de mauvais augures, et ses mœurs outrageantes pour la bonne société de l’époque le bannissent du Royaume-Uni. Son histoire est lacérée de drames familiaux, de très jeunes épouses enlevées, de maîtresses dans chaque port, d’enfants abandonnés et de présumés suicides de détresse. Ponctué d’allumettes enflammées et de remous aquatiques, de voix fantomatiques et d’obsession de certains vers nostalgiques, l’épisode relate non seulement le dépit, le rejet et l’exil, mais particulièrement la fin tragique d’une embarquée de Percy et Mary Shelley (celle de qui Frankenstein le monstrueux a vu le jour) sur un voilier de misère qui fait naufrage au large de la côte toscane et recrache sur la rive les cadavres des jours plus tard.

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Lourd et sombre, l’univers des Shelley trouve ici une résonance poisseuse et presque paranormale qui imprègne et charge l’obscurité. Quelle brillante idée que de présenter un film sans images dans un festival de cinéma, et de partager cette expérience acoustique dans une vraie salle de projection ! Autre plan de génie : faire venir l’un des compositeurs, Augustin Viard (son complice sur le projet étant le musicien et compositeur australien Warren Ellis, violoniste de Nick Cave and The Bad Seeds) accompagner la première de trois séances aux ondes Martenot live. Un bémol sur la troisième représentation qui s’est déroulée avec plusieurs pistes en mineur par erreur, effaçant en sourdine une partie de la trame sonore et narrative ; mais le problème aura certainement obtenu réparation en vue de la quatrième et dernière chance de plonger dans cette pièce étrange et satanique.

Quelle joie enfin de visiter pour une première fois à cette occasion l’installation impeccable du nouveau Cinéma Moderne du Mile-End (dont les sièges confortables, la programmation fournie et le resto-bar bien accueillants n’attendent que les spectateurs en passant) ! Tous les crédits de ce périple poétique en musique ici. En anglais, en français, en son et en images mentales.

 

Prochaines projections ./* Miraï, ma petite sœur sera présenté encore le dimanche 14 octobre à 15h45 au Quartier Latin (salle 10) et Le Brasier Shelley le samedi 13 octobre à 15h, toujours au Cinéma Moderne.

./* À propos de l’installation extérieure LOOP, oeuvre lauréate du 7e concours de Luminothérapie qui occupera la place des Festivals du Quartier des spectacles du 8 décembre 2016 au 29 janvier 2017

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Préfiguration de LOOP (équipe de création)

Inaugurée officiellement le 7 décembre sur la place des Festivals, une installation extérieure de treize zootropes fera rêver et bouger petits et grands cet hiver, à la fois lumineuse, sonore et récréative. D’imposantes roues, à la croisée du cinéma et de la machine rétro-futuriste, mettront en mouvement et en lumière des boucles de 24 images évoquant plusieurs histoires et personnages de contes.

Il était une fois, deux fois, mille et une fois… le petit chaperon rouge avalé par le loup, la maison soufflée des trois petits cochons, la spirale du rêve d’Alice au pays des merveilles ! Actionné par le public assis à bord ou debout autour, chaque zootrope créera sa bande animée et sa musique unique, prolongées à grande échelle par des projections monumentales sur les façades alentour.

Conçu par le compositeur Olivier Girouard, directeur artistique d’Ekumen, et l’artiste visuel Jonathan Villeneuve, en collaboration avec ottoblix pour la recherche visuelle et l’expertise de Générique Design, LOOP a remporté la septième édition du concours Luminothérapie du Quartier des spectacles. Une oeuvre ludique et féérique, pour tous, déployée jusqu’au 29 janvier.

De courtes capsules explicatives ont été créées en collaboration avec les artistes par Stefan Nitoslawski, portant sur différentes étapes et plusieurs défis du processus de création et du développement des machines :

CAPSULE #1

CAPSULE #2

CAPSULE #3

CAPSULE #4

CAPSULE #5 

CAPSULE #6

CAPSULE #7

CAPSULE #8

Plus d’infos

www.ekumen.com

www.quartierdesspectacles.com

./* Rendez-vous le mercredi 7 décembre pour l’inauguration officielle organisée par le Quartier des spectacles

AKOUSMA 2016 XIIIe édition ./* Soirée “Sons éclectiques” de 4 programmes majeurs à l’Usine C du 19 au 22 octobre

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La pièce Incantations métalliques du compositeur québécois David Cronkite, une création de cette année 2016, entamait la deuxième soirée d’AKOUSMA XIII sur un plan relativement classique et posé. Suscitant une écoute attentive, les juxtapositions de notes instrumentales (entre le kalimba, la boîte à musique et l’archet sur métal) et d’agitations de l’ordre de l’insecte amenait une poésie du moment plutôt minimaliste. Se déplaçant par glissement d’un haut-parleur à l’autre, ces vies amplifiées momentanées ne participaient pas réellement à construire un milieu plus grand ni trop exotique. Annoncée dans la continuité de précédents comme une exploration méticuleuse des résonances des métaux, l’étude se situe moins dans la grande science alchimiste que dans la variation délicate en fonction de l’inspiration du moment.

Cette sensation d’entendu demeurait pour la performance suivante. D’une stature plus anguleuse, le britannique Adam Stanović imposait toutefois une certaine nervosité derrière sa console, tandis qu’il chauffait les deux trios de spots rouges baignant sa scène sonore, le temps de trois compositions enchaînées : Escapade (pièce de 2010), suivie de Metallurgic (2015) et Inam (2016). De la violence et de la noirceur soupçonnées, les œuvres choisies maintenaient finalement une retenue. Parfois tranchantes et brusques, les surprises advenaient de façon voilée, et à volume raisonnable. De la sorte, les ambiances d’arrière-plan, panoramiques, et les bruissements humides conservaient une proximité avec l’auditeur sans l’accabler ni l’emprisonner. Peu distincts les uns des autres, les trois morceaux partaient d’une vision plus vaste et circulaire vers un souci du détail et de l’organique microscopique, sans davantage de narration. Propre et plus sensible qu’attendu, abstrait.

Extrait de 4 min – Mellotrauma (2016)

Les artistes choisis pour la seconde partie de programme apportaient plus d’originalité et d’accessoirisation dans l’approche, sans mener pour autant des démarches spectaculaires. Visiblement jeune et dans un style plus psychédélique, le duo canadien Jon Vaughn et Colby Richardson proposait en première mondiale des animations embrouillées sur une musique glitchée : Mellotrauma (2016).  Cette dernière cumulant les couches mêlait à un fond sonore permanent des intrusions ponctuelles concrètes, allant du raclement de gorge au bourdonnement de moustique intempestif. Plusieurs sonorités aigües et brouillonnes accentuaient l’impression de nuisance, et un jeu volontairement à la limite de l’agacement. L’image enneigée, floue et vibratoire relevait majoritairement d’une esthétique fluo et rétro, comme un hommage à des réactions chimiques sur polaroïds périmés et couleurs en pointillés de vieux ordinateurs et autres minitels. Une illustration expérimentale du bruit et de sa nature irradiante, obsessive, envahissante.

En dernier invité, l’improvisateur Lucas Paris, formé entre la France et les États-Unis et maintenant Montréalais, a livré sa récente création Antivolume (2016). Lors d’une résidence de deux mois en début d’année à L’Eastern Bloc, cet artiste numérique en vue des réseaux de la BIAN et MUTEK (avec ses derniers projets Betafeed et Quadr) a peaufiné sa recherche d’un instrument de performance analogique alliant leds, traitement de voix et beat clair. Sa prestation était donc une déclinaison de diverses potentialités de ce dispositif, assez linéaire et prévisible, relativement accrocheur par ses couleurs et ses modulations progressives ou radicales. Dans ce dialogue son et lumière, les éléments trouvaient un équilibre entre eux, sans hiérarchie de déclenchement vraiment. Plutôt une sorte d’animation visuelle venant ponctuer la partition, et vice-versa. Nullement prétentieuse, curieuse et probablement ingénieuse, l’installation restait un essai et semble avoir un potentiel intrinsèque de développement limité. De l’ordre de la présentation en recherche et développement, du reste intrigante et distrayante.

La force d’AKOUSMA vient évidemment de la juxtaposition de toutes ces approches, démarches, et sensibilités, témoignant d’un éclectisme actuel de cultures musicales et électroniques. Aussi, plus un spectateur en attrape pendant ces brefs jours de festival, plus cela entre en résonance et gagne en nuance.Tout en se tenant alerte des références et pratiques internationales et locales : concentration éphémère et stimulante de tous genres.

 

./* À ne pas oublier : La série hommage de trois concerts composant le Cycle des profondeurs de Francis Dhomont, compositeur français à l’aube de ses 90 ans. Chaque mouvement est spatialisé par respectivement Christian Calon, Robert Normandeau et Gilles Gobeil. Au Conservatoire les 20, 21 et 22 octobre à 17h45.

L’ensemble de la programmation, des activités de discussion et de l’information sur les 25 ans de Réseaux et les événements de l’année courante sont disponibles ici.

AKOUSMA XII ./* Soirée “Cristaux bruités” avec Junya Oikawa (Japon) + Jesse Osborne-Lanthier (Québec) + John Chantler (Australie) + Dominic Thibault (Québec)

Une soirée pleine de dextérité et de découvertes que ce 29 octobre à L’Usine C pour AKOUSMA XII, en compagnie de Junya Oikawa du Japon, John Chantler, australien d’origine ayant migré vers l’Europe, Jesse Osborne-Lanthier et Dominic Thibault d’ici. Chacun dansait discrètement à sa façon en caressant la console, dont s’est extraite à plusieurs reprises une réelle magie sonore.

Junya Oikawa paraît avoir quinze ans, il est d’une fraîche trentaine, et son travail fort abouti a déjà été accueilli dans une quinzaine de pays. Il y a deux ans il était entre autres couronné du prix Qwartz Expérimentation/Recherche en France. Son approche est d’une rigueur et d’une subtilité renversantes. Une illustration parfaite du thème Cristaux bruités de cette soirée, il présentait la pièce 6 créée cette année d’une série entamée il y a dix ans, ses Plastic Recollections. Il s’agit d’une recherche épurée et presque obsessive puisque chaque composition du cycle est élaborée à partir des éléments sonores d’une unique surface ou matière, par exemple du styrofoam ou du ciment. Ce sixième mouvement place une caisse claire à l’honneur, dont l’artiste a sorti une ribambelle de rebonds accélérés, aussi nets que ceux d’une balle de ping-pong. Il joue de ces minuscules effets mitraillettes en chaîne, les fait se chevaucher sur différents tons et se déplacer extrêmement vite dans l’espace ceint des haut-parleurs.

Plastic Recollections 6 naît ainsi de très peu, comme elle peut furtivement devenir cacophonique et insupportable pour s’évanouir aussi vite. Voir les mains à plat du compositeur à peine effleurer les commandes, comme un prestidigitateur qui agirait par influence thermique, est tout à fait spectaculaire. D’autant que son corps entier livre une chorégraphie silencieuse, pour ainsi dire sinueuse. Sa musique de flashs et de fulgurances n’est ni coupante ni maléfique, elle emprunte une magie très lumineuse et ludique, curieuse du potentiel de tout objet et de l’infinité de possibilités du détail. Au milieu de la fascination qui s’impose, la partition d’une courte demi-heure connait toutefois un infléchissement étrange, tandis que cette enfilade de ponctuations rapprochées quitte le mystère de son code pour devenir uniquement excessive, obsédante, exaspérante presque. Les oreilles bourdonnent et la vue se trouble avant même que l’étourdissement survienne. Comme un enfant pousserait à bout de ses pourquoi sans fin ou agacerait en répétant une action déconseillée. Ce flirt soudain à la frontière de l’impatience n’a pas besoin de s’étendre, il ne fait que se payer une petite visite au seuil des tympans pour que le spectateur garde ensuite en tête que l’anodin du jeu et son inoffensivité apparente pourrait facilement basculer dans quelque chose de moins enfantin. Du titillement à la torture du chatouillis. La simplicité de la composition permet une attention particulière à la modulation spatiale, et AKOUSMA s’avère ici un excitant contexte expérimental pour prolonger l’exploration in situ.

S’ensuit une immersion tout à fait techno et berlinoise livrée par le Québécois expatrié Jesse Osborne-Lanthier, dans une configuration performative frontale. Le vingt minutes qu’il présente en création mondiale au festival, Embodying Strategic Self-reference in a World Futures Conference or Applying a Stereo Field to a 45 Speaker Setup, est un extrait qui rend son travail au complet  fascinant. Sa composition est un croisement d’une multitude de bruits qui viennent en permanence bousculer sa rythmique et défaire toute logique. Tandis que son beat accrocheur, même dansant et trip-hop par moments, rappelle des constructions plus pop du genre de Prefuse 73 ou Son Lux. Cette déstructuration industrielle fait intervenir des sonorités particulières, pas si graves ni sombres et moins lourdes que le style de chantier suppose. Il opère en quelque sorte à la façon d’un Édouard aux mains d’argent qui manierait mille couteaux à la fois et trancherait toutes sortes de gorges, de tissus et de flancs à la file. Sanguinaire certes, mais d’une agilité sublime, comme les meilleurs samouraïs du cinéma asiatique. Avec l’élégance et le talent d’un Kill Bill, d’un Tigre et Dragon, d’un Touch of Sin. L’art de porter le geste avec grâce, qui rend le meurtre appréciable à un niveau esthétique.

Et puis, au-delà de ses matériaux effilés – ses flèches, ses cisailles, ses sabres qui font tomber les décors à peine posés, l’un après l’autre – on embarque totalement dans sa présence démentielle et son plaisir extatique qui contrebalancent positivement le système de lacérations en action. Sa tête cogne en amont à la manière d’un chef d’orchestre, et son corps tressaille d’une pulsation propre, un peu décalée, sans doute par préméditation. À l’image d’un cerveau qui aurait toujours une longueur d’avance au point que les idées n’aient pas le temps d’être formulées au complet qu’il est déjà ailleurs, emporté. Pour leur part, ses mains hyperactives rebondissent à une vitesse folle sur une console qui semble brûlante. À vérifier, car il ne serait pas si surprenant que pareil enflamement crée une chaleur infernale à plus long terme. En un extrait seulement, une flambée surnaturelle sur scène, pour le fun, en passant. Plus à écouter ici.

Ce qui se révèle de l’Australien John Chantler, dans son attitude et sa musique, est avant tout de l’humilité, une certaine réserve dans ses gestes, perceptible également à sa manière d’amener son entreprise sonore à éclosion. The Long Shadow of DeclinePt I, Pt II, Pt III est la pièce la plus étirée du programme (35 minutes) mais sa lenteur à se développer la rend plus courte à l’écoute, plus exigeante aussi. Les premiers points sont les plus intéressants, en particulier tout le thème introductif, très organique, qui mène inéluctablement, sans préavis, à l’orgue. L’univers de gazouillis électroniques et de textures liquides passe plusieurs portes et valves avant d’atteindre le nerf central, instrumental. Et là encore, l’instrument monumental n’est pas brusqué dans ses sonorités et expressions les plus agressives et connotées, le compositeur prend au contraire le temps et la minutie nécessaires pour introduire son langage par fines harmoniques fragiles, qui se remplissent et s’approfondissent ensuite. Avant de s’en retourner se tapir dans l’obscurité quasi tout de suite.Ce qui laisse, dans un second temps, place à des stridulations et des aigus plus pénibles et brouillés.

L’impression très touchante que procure cette démarche délicate et progressive est celle d’un accès, furtif mais inestimable, à une beauté cachée, qui se mérite. Ce quelque chose d’authentique, et d’intérieur, qui ne cherche aucunement à s’exposer ni briller, conserve d’autant plus de valeur que sa rareté et son secret sont protégés. L’intimité donne au moment d’entrevoir cette vérité un caractère précieux et décisif. La performance s’accompagne d’un jeu d’éclairages et de couleurs (comme la prestation suivante d’ailleurs) qui n’ont suscité que peu d’attention, toute la concentration étant aimantée par la musique et sa spatialisation.

Alors que Dominic Thibault s’installe à l’îlot central pour clore la soirée, rien n’annonce l’oppression qui émane pourtant de sa création *(se). Au programme on lit plutôt un développement en huit mouvements qu’on imagine relativement calmes, puisqu’y sont évoquées la contemplation, l’obéissance, l’attente :

*obéir
*contempler
*vouloir
*attendre
*croire
*isoler
*perdre
*nier

Erreur. L’oeuvre s’ouvre sur des sonorités suraiguës en continuité directe avec ce qui l’a précédée. Immédiatement, ce décollage se retrouve immergé dans un brouillard grésillant qui se transforme sitôt en vagues, des gros rouleaux. Ce paysage n’a pas l’air d’une plage paradisiaque, et le temps n’y semble pas reposant. Chaque phrase de trois quatre minutes se développe autour d’intenses montées et descentes poussées jusqu’à un seuil de tolérance.

Mon regret personnel était d’y entendre des sons et phénomènes trop figuratifs, des pétarades de fusils lointains, des démarrages d’engins motorisés de grande envergure, des fusées de détresse ou feux d’artifice dont la forme en bouquet final produisait peu de surprise et suscitait difficilement l’intérêt. À un certain moment toutefois, avant un retour cyclique aux vagues de l’avant-dernier mouvement, l’excès de ces montagnes russes atteint semble-t-il un paroxysme chargé d’un autre sens. On y perçoit, en flou, des symboliques plus psychologiques de phases agressives, dépressives, des piques d’humeur qui submergent la raison. Et en parallèle, un travail d’assourdissement du mal par l’antithèse : le silence, l’isolement, le bruit blanc, la chambre anéchoïque. La sensation quasi somatique d’une pression insupportable sur les tympans, causée par l’absence, le vide, le manque. Au-delà du plus et du trop, l’anéantissement de tout. Dans ce sens, les huit états d’ascétisme examinés par *(se) se rapprocheraient de la manifestation violente pour le corps et l’esprit de la privation, en choisissant – cela reste discutable – d’aborder cette précision chirurgicale et illuminée de la recherche de pureté par un chaos bruyant plutôt que par les multiples ressorts du minimalisme électroacoustique.

./* AKOUSMA se poursuit jusqu’à samedi.

AKOUSMA XII ./* Série Électrochoc et soirée pré-festival De natura sonorum

Dès ce soir et jusqu’à samedi, la douzième édition d’AKOUSMA prend d’assaut l’Usine C pour de longs concerts acousmatiques d’artistes d’ici et d’ailleurs. Une vingtaine de compositeurs, de nombreux interprètes et plusieurs œuvres sont au programme (dont Akufen réédite le beau design), parmi lesquels des noms familiers – Adam Basanta, Nicolas Bernier, Martin Messier, Quatuor Bozzini, John Rea, Dominic Thibault -, d’autres particulièrement attendus – Georges & Martin, Junya Oikawa, Ilpo Väisänen – ou à découvrir – Thomas Ankersmit, John Chantler -, et des retours – Hanna Hartman, Line Katcho. En marge des soirées officielles de ce festival des musiques numériques immersives, l’événement a pris de l’avance à l’occasion d’une soirée exceptionnelle de prélancement en hommage à Bernard Parmegiani, et se prolonge le reste de l’année par la série Électrochoc lancée il y a juste un mois pour sa saison 2015-2016. Autant d’opportunités de pénétrer des antres privilégiées de création sonore et d’écoute, et d’accéder à l’intimité de démarches artistiques hétéroclites.

L’Inde vol direct

Le 24 septembre dernier, Félix-Antoine Morin (cofondateur de l’étiquette montréalaise Kohlenstoff et membre du comité artistique d’AKOUSMA) présentait le fruit de ses deux dernières années de recherches et compilations sonores, la pièce Le jeu des miroirs de Kolkata, dont l’élément fondateur fût un périple de plusieurs mois en Inde. La composition suit le mouvement du voyage, de l’éloignement du connu, de l’infiltration de paysages, situations, sensations au départ étrangers. Ainsi le spectateur peut opérer un déplacement similaire au cours de la création, supposant une perte progressive de repères et l’envahissement par quelque chose de plus grand. L’errance s’ouvre sur une impression mystique qui ne fera que se renforcer au fil des pérégrinations. Elle comprend également une part noire et quelque peu menaçante pour qui n’a pas vécu pareille expérience d’un profond dépaysement, et face à face avec une part enfouie de soi.

Plusieurs motifs sont clairement identifiables, en lien avec la ferveur religieuse de divers endroits visités et des événements exceptionnels vécus, tel que le Kumbh Mela, un pèlerinage vertigineux de millions de pratiquants une fois aux douze ans, déversés par train sur les bords du Gange. On sent les vibrations des rails, la chaleur et le métal, le poids d’humains amassés et le flot des corps transportés. De même pour l’épisode suivant à la frontière du Pakistan, à Varanasi, cette “Cité de la mort” où sont brûlés des corps à la journée longue. L’obcurité de la salle se charge immédiatement du crépitement des flammes, d’ossements qui craquent, et d’une insoutenable conviction de puanteur. Parce que sans la connaître nécessairement, toute espèce animale est traumatisée, terrorisée par l’odeur de la mort, de la maladie, de la souffrance.

Afin de réaliser cette traversée monumentale, Félix-Antoine Morin a sans doute dû achever un interminable et douloureux travail de tri pour parvenir à extraire son propre cheminement et faire abstraction de révélations personnelles. Son ouverture sans jugement et sa générosité sont palpables et lui ont permis de proposer un essai d’une certaine façon épistolaire et concis, dans un langage électroacoustique somme toute intelligible (pour qui n’est pas forcément habitué d’illuminations). Outre l’extrême de l’expérience, malgré une lourdeur oppressante inhérente à la matière, l’oeuvre trouve presque une luminosité en comparaison de travaux antérieurs, sombres et plus torturés. À la suite de quoi, la recherche en cours présentée brièvement en seconde partie, instrumental et basé sur des vibrations de sorte d’anches enfermées, non sans intérêt, manquait radicalement de capter l’attention. L’air comme exténué par une longue errance hors du temps, peuplés de périls fantastiques, façon Ulysse.

Prochain rendez-vous : Soundwich n°5 le 17 novembre au studio Multimédia du Conservatoire de musique de Montréal (Électrochoc 2).

Le son se rapproche

C’est en plein cœur de l’église du Gesú que s’est tenue la soirée de prélancement du 27 octobre, face à l’orgue monumental et dans l’obscurité quasi complète de cette imposante architecture. Les concerts de poésie et classique qui se tenaient ici les dernières années n’occupaient pas les bancs avant sinon l’aire arrière de l’espace, et ce surclassement des auditeurs d’AKOUSMA aux premiers rangs est sans doute un privilège de l’installation définitive du Vivier dans les lieux. Le cachet est en tout cas une coche au-dessus de celui de la salle de spectacle, même si l’envol des notes dans les hauteurs et arcades n’est pas un élément optimal en matière d’immersion. L’installation de haut-parleurs du festival préservait la qualité du concert fort heureusement.

Le programme central était bien sûr l’interprétation de l’oeuvre De natura sonorum de Bernard Parmegiani, inventeur et mentor en électroacoustique, disparu en 2013. Expert en musicologie lié à l’Université de Montréal entre autres, le professeur Jonathan Goldman a souligné quelques clés de la démarche de Parmegiani, immédiatement perceptibles à l’écoute de cette construction majeure de 1975. La composition traite avec ludisme et un plaisir certain la discussion de sons concrets, électroniques et instrumentaux. Travaillés parfois en longues notes mélodiques et leurs modulations, d’autres fois en intrusion de bruits et picotements plus brefs et déconstruits, ces sons se complètent, se confondent et se répondent dans une succession de douze temps courts variant de une à plusieurs minutes, l’ensemble constituant un enchaînement fluide et rondement mené d’à peine cinquante minutes. Les titres de ces micro-sections valent un coup d’œil pour leur poésie descriptive :

1 / Incidences/Résonances (4:00)
2 / Accidents/Harmoniques (4:46)
3 / Géologie sonore (4:34)
4 / Dynamique de la résonance (2:53)
5 / Etude élastique (6:42)
6 / Conjugaison du timbre (5:05)
7 / Incidences/Battements (1:43)
8 / Natures éphémères (4:08)
9 / Matières induites (3:44)
10 / Ondes croisées (2:01)
11 / Pleins et déliés (4:39)
12 / Points contre champs (8:31)

L’intelligence d’AKOUSMA dans la pensée de cette performance hommage est assurément d’avoir convoqué douze compositeurs, un pour chaque courte parenthèse, à se succéder à la console et à s’approprier la spatialisation par morceaux. Étaient donc présents, dans le désordre : Gilles Gobeil, Nicolas Bernier, Louis Dufort, Hanna Hartman (qui a par ailleurs ouvert la soirée en performant Longitude 013° 26′ E, datant de 2004), Line Katcho, Jean-François Blouin, Adam Basanta, Martin Bédard, Ana Dall’Ara Majek, Georges Forget, Monique Jean et James O’Callagan. Cette pluralité de points de vue juxtaposés venait enrichir le jeu expérimental mis en place par Bernard Parmegiani à l’écriture de la pièce, et créer un contexte divertissant et une relecture rafraîchie de la matière de référence. Approchée au goût d’aujourd’hui, dans un lieu tout à fait particulier, par des électroacousticiens y révélant, chacun à sa façon, des couleurs de choix qui ont sans doute influencé, à un moment ou à un autre, leur sensibilité et leur pratique.

Au delà de l’hédonisme musical souligné en présentation, et qui transportait visiblement Parmegiani, et face à un matériau qui n’a pas tant vieilli, la manipulation sonore sous forme de mini lexique électronique relève quand même d’une époque de la découverte et de la recherche, et d’un habile didactisme. Pour un public novice, sa construction est d’une surprenante accessibilité. Elle démontre certes une grande maîtrise pour que sa complexité de partition paraisse à l’inverse limpide et relativement minimale à l’écoute, et que la succession des capsules variées forme un tout complet et somme toute cohérent. Cette lisibilité est en fait le propre des grands penseurs et théoriciens qui, par delà la somme de leurs connaissances et l’hyperactivité incessante de leurs cerveau et sens, conservent une amarre suffisante dans la réalité qui leur permet de vulgariser à l’oreille du quidam leur savoir sans pour autant l’amoindrir ou le simplifier.

Comme toujours, la soirée a été introduite par un mot d’humour de Louis Dufort, mentor émérite et directeur artistique de l’événement, dont l’improvisation inspirée est toujours une réussite. Il faut dire en l’occurence qu’en dehors d’une possible dixième victoire consécutive du Canadien, et de la pleine lune hivernale, cette soirée était en lice des meilleures coïncidences en programmant De natura sonorum de Parmegiani pour le 40e anniversaire de l’oeuvre, le jour de la fête de son créateur, en double programme avec Hanna Hartman, également née un 28 octobre. Miséricorde.

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AKOUSMA XI ./* Du 5 au 8 novembre à l’Usine C

Avec SETH NEHIL (US) + JANA WINDEREN (NOR) + MARK FELL (GB) 

Sélection de photos des premières soirées par Caroline Campeau

Ce troisième programme d’AKOUSMA XI, présenté ce vendredi soir (7 novembre), était plus équilibré et particulièrement attendu : trois prestations d’environ 40 minutes chacune de pointures internationales aux démarches démarquées. Plutôt à la hauteur, il s’est avéré comme les soirées précédentes, très chargé, et en comparaison de l’ouverture, peut-être plus situé dans l’expérience acousmatique « classique ». Chacun des trois artistes en développait une caractéristique précise: Seth Nehil la spatialisation dans l’acousmonium, Jana Winderen la collecte phénoménologique de sons concrets, et Mark Fell la stratification subtile de couches de synthèse. Des approches divergentes et déterminées, bien que des trois l’on ait découvert qu’une petite partie des grands chantiers.

La première pièce de l’Américain Seth Nehil est une création pour le festival de cette année intitulée Collide. Désorganisée à l’écoute, elle consiste en une succession d’événements sonores qui se rapportent tous à des registres distincts et typés: certains instrumentaux, d’autres mécaniques, synthétiques, graphiques, mélodieux, ou simplement des déchirures et des explosions momentanées. Il n’y a aucune volonté d’enchaînement, il s’agit davantage d’un travail se superposition et d’intervention, et pourtant le résultat n’est pas un catalogue de bruits selon un ordre improvisé. Autant le compositeur recherche la collision des éléments qu’il provoque en accentuant leurs contrastes et leur rapprochement brutal et forcé, autant sa composition y trouve une structure en perpétuel recommencement, une sorte d’histoire des astres et de Big Bang répétés en boucle et en accéléré. De cette façon, il traite à la fois un lexique riche et divers de sonorités, mais également une panoplie de formes syntaxiques s’appuyant sur leur fusion, résorption, distorsion ou leur désintégration en microparticules infinitésimales. Surtout, son univers accroche par ses arythmies incessantes et ses pulsations relevant de mouvances électro plus dansées et catchy. Son exploitation du système immersif de haut-parleurs mis à sa disposition fait enfin plaisir, même si la constante autodestruction de sa partition ne permet pas totalement une plongée dans l’infiniment grand du cosmos auquel il fait appel. Des mondes nouveaux en devenir de ruines, qui n’ont jamais le temps suffisant de nous intriguer par leurs modes de fonctionnement avant de disparaître.

Opérant debout à la console, la Norvégienne Jana Winderen réanime en salle tout un bagage de paysages, de stimuli et d’émotions emmagasinés en expédition. Tranquillement, par touches impressionnistes, minérales et aquatiques, sa toile se peuple de minuscules organismes, de reliefs glaciers, d’étendues océaniques et d’une flore en mouvement. Comme elle s’est fait le témoin passionné dans l’observation et l’enregistrement de ces bruissements terrestres et marins, elle revient dans un second temps comme un passeur et un guide dans ce monde lointain qu’elle reconstruit de toutes pièces. Luxuriant, subtil. Mais qu’on pourrait diffuser interminablement sans rien en extraire de différent. On est ici immergé dans le décor sonore, poétique et exotique, d’une créatrice à l’oreille attentive. Quelques voix et râles animaux viennent heureusement sortir de la torpeur, un peu tard. Autre mix créé spécialement pour AKOUSMA, Nightfall, de Energy Field to Dive est un continent blanc et froid à la dérive au milieu de nulle part, alerte à tout ce qui l’environne. Conscience accrue du privilège d’être vivant et doué de sens alertes.

Sans conteste la star de cette soirée, le Britannique Mark Fell n’a pas besoin d’introduction éclatante ni de projet révolutionnaire pour transporter son public. Il agit en maître, en pleine maîtrise des détails, et reste seul debout après avoir tout soumis autour de lui. One Dimensional Music Without Context and Meaning est une composition de 2013 jouée publiquement pour la première fois en sol canadien. Cette forme prévisible s’impose d’elle-même à partir d’un silence à peine sifflant, couche par couche, jusqu’à ce que 32 de celles-ci emplissent l’espace d’un vacarme hautement intelligent, précis et délicat, aux limites d’une puissance supportable. La montée sonore est graduelle, bien qu’elle transite par des détours qui parfois s’annulent au lieu de s’amplifier. L’ensemble est enveloppant et omniprésent, suscitant une attention sans relâche pour se réapproprier le confort à chaque niveau de tension, et percevoir les variations qui s’ajoutent, chacune en leur temps. Cette première longue ascension était suivie d’un court bonus testant la capacité maximale des haut-parleurs, alors que les échelles d’intensité tapaient de plus en plus souvent dans les orange et rouge jusqu’à ce que le maximum devienne la normale. Encore là, bien fait par la bonne personne, on s’élance en confiance dans l’aventure, sans le stress du pas-de-bouchons, de la migraine ou de l’abrutissement. Fort, extrême et sensible.

./*  Le changement a été annoncé clairement et le remplacement accueilli avec excitation, mais pour ceux qui auraient manqué l’information: Pour des raisons médicales, la contribution de Paul Lansky au dernier programme de ce samedi a dû être annulée, et laissera place à trois performances de Jean Piché, Guillaume Cliche et Pierre-Luc Lecours.