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Poésie

./* Le Prophète (États-Unis, Canada, Liban, Qatar, France, 2014), film d’animation collectif adapté de l’ouvrage éponyme de Gibran Khalil Gibran

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Présentée dans de nombreux festivals internationaux de cinéma et d’animation de choix depuis 2014 – dont Cannes, le TIFF, le Jerusalem Festival ou la sélection internationale d’animation d’Annecy – la coproduction Le Prophète est une surprenante et admirable initiative de collaboration, tel un message proactif de paix mondiale. Tramée par les écrits tissés de sagesse et d’humanité du poète et peintre libanais Gibran Khalil Gibran (1883-1931), cette oeuvre exulte d’une merveilleuse espérance dans la puissance libératrice des mots.

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Bande-annonce

Il est revenu à l’Américain Roger Allers, distingué il y a dix ans à Deauville pour sa coréalisation du Roi Lion aux côtés de Rob Minkoff, de diriger la réalisation de cette heure et demie d’animation qui lui a valu un prestigieux Annie Award. La tâche n’était pas mince puisqu’en plus d’adapter la riche prose d’origine (aussi emblématique que la parole d’un Zarathoustra), cela impliquait la coordination d’une dizaine de dessinateurs des plus reconnus au monde aujourd’hui. Le résultat donne l’impression d’un ouvrage collectif dont les pages se tournent en une suite d’histoires et d’univers illustrés. Une enfilade de nouvelles de bande dessinée animée, comme on a vu sur les dernière décennies des convocations de noms du cinéma d’auteur au service d’une thématique éclairée sous différents angles : par exemple New York, I Love You (2008) ou 11’09”01 – September 11 (2002).

L’abécédaire poétique éclaire plusieurs thèmes et réflexions sur les grandes leçons de l’existence : la liberté, l’amour, la paix ou le pardon. Chaque divagation est l’occasion d’une plongée stylistique et picturale, la plus réussie étant ce tango froid et langoureux aux petites heures matinales signé Joann Sfar. Nul autre que lui pour capter l’attraction, la sensualité de la musique, les grands yeux dans la nuit perse. Facile aussi de reconnaître le crayon brouillon et vicieux d’un Bill Plympton, comme de pister la touche experte des jumeaux français Gaëtan et Paul Brizzi. Les excursions dessinées laissent également place à des parenthèses aux motifs arabisants ou kaléidoscopiques, qui représentent une autre part de l’animation contemporaine, travaillée par ordinateur selon des principes de géométrie et perspective 3D – un filon présent en court-métrage, moins en long.

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Au-delà de l’intérêt du panorama de pratiques en animation, il y a le récit, simple et sensible, de Mustafa le poète assigné à résidence, dont les paroles et paraboles chaleureuses rassurent les gens autant qu’elles insécurisent le pouvoir politique. À sa rencontre, la toute jeune et intrépide Almitra qui a perdu la voix de chagrin au départ de son papa trouve une expression unique de l’immensité de son imaginaire et de son désarroi intérieur. Ensemble, ils voguent sur l’émerveillement et le rêve, l’espoir et la libre pensée. Kamila, la maman d’Almitra qui fait des ménages chez le prisonnier et doit désormais s’occuper seule du quotidien familial empesé du mutisme de sa fille, s’apaise elle-aussi de la légèreté réconfortante des mots.

À l’aube d’être relaxé et reconduit à la frontière après sept années de détention, le poète attise toujours la bonté publique tandis qu’il sème calme et générosité sur son passage. Les démonstrations de solidarité sociale et d’admiration ne font que précipiter le plan tordu des autorités de placer sa libération sous condition de reniement de ses écrits et ouvrages de toute une vie. Almitra crie à l’injustice. Piégé, intègre, Mustafa choisit l’évasion spirituelle à la basse loi des militaires qui l’exécutent au fusil dans la cour arrière.

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Le bref voyage du logis de détention au poste frontière maritime où sera proclamée sa condamnation se déroule entre deux sentinelles, l’un gros bourru bon vivant, l’autre frêle et maniéré serviteur au coeur mou, et sous la pluie d’acclamations des villageois qui fêtent la victoire symbolique de la liberté. Tous les personnages sont, de caractère et de physique ainsi que dans leurs multiples expressions, extrêmement justes et attachants. Et constamment interrompu par des envolées de poésie, le fil du récit se maintient et se boucle aisément, en se réclamant sans cesse d’une sagesse inspirante.

Au comble de l’embellie, des chansons romantiques reprennent les belles phrases de Mustafa au coeur de musiques emphatiques. Un sirop définitivement sucré qui affirme son succès par le timbre charmeur du chanteur Damien Rice et les violoncelles élégants de Yoyo-Ma. Les voix de la version anglaise, dont celles de Liam Neeson (Mustafa) et Salma Hayek (Kamila), sont une douceur de plus à l’oreille.

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Au synopsis qui invoquait deux films portés à l’écran cette année, L’institutrice de Nadav Lapid (Iran) et Court de Chaitanya Tamhane (Inde), Le Prophète répond, en dépit d’une esthétique d’enfance mêlée de candeur et de nombreuses arabesques, par une aventure colorée et modeste, instructive et à méditer.

 

./* Le Prophète, actuellement à l’affiche du Cinéma du Parc et du Beaubien, entre autres

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