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Biennale de la danse de Lyon 2018 ./* À propos de Big Bears Cry Too de Miet Warlop

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Le saviez-vous : les larmes d’ours n’ont rien à voir avec celles des crocodiles ? Elles rebondissent sur le vent, font un vacarme tonitruant, prennent des teintes rose, blanc, bleu. D’ailleurs, ces grands mammifères hirsutes ne font pas plus peur aux enfants que des ballons de baudruche qui explosent. Les grosses bêtes pleurent de rire en suivant la mode chic et tentent des hold-up au pistolet à eau. De vrais amuseurs publics, plutôt savants et délinquants.

Ça a de quoi vous étonner, ce n’est pas tout à la fait la version répandue mais celle de l’artiste visuelle et plasticienne Miet Warlop qui a bien étudié la question. Un fou rire, une tristesse sans fond, un coup de sang, les émotions nous assaillent souvent par surprise, et pour des raisons que seul connaît un cœur géant gonflé de mystère. Or les ours en peluche de ce monde, symbole d’enfance et de réconfort par excellence, en ont certainement vu et entendu de toutes les couleurs. Et s’ils sortaient de leur mutisme poilu, tel le Hobbes du Calvin de Bill Watterson ?

Confiant au capitaine Christian Bakalov (parfois suppléé par Wietse Tanghe) la mission de déconstruire quelques mythes et emmêler nos sens, elle entreprend ce portrait de notre fibre animale dans un univers clownesque où les rapports sont exagérés. Big Bears Cry Too jongle avec le happening scénique et l’expérimentation scientifique, soumettant des objets à la suspension par la magie de souffleuses. Nos sentiments comparés à des balles de ping-pong, il ne faudrait pas grand chose pour basculer de la légèreté fragile à l’excès dramatique.

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Dans ce spectacle conçu en carré de sable où tout est permis, des peluches géantes tombent du ciel démembrées, leurs yeux globuleux à côté, et rien ne se passe comme attendu. On caresse l’idée d’une méga pilule du bonheur autant que celle de se faire sauter sur une bombe ou sous un écrasement d’avion. On est adulte… En matière d’anxiété, l’époque n’a pas fini de produire et consommer. Mais que deviennent ces hantises à l’heure de reproduire ?

Devant un Théâtre des Nouvelles Générations comble de classes primaires, surexcitées, l’interprète n’a de cesse de piquer la curiosité et de déclencher cris et rires. Il détourne habilement des accessoires d’horreur (un dentier, un masque, un revolver, des fondus au noir et des flashs stroboscopiques) afin de déjouer et même se jouer des « fausses » peurs.

Au fond, n’impose-t-on pas à la génération suivante de grandir dans nos appréhensions, faites des traumatismes et préjugés d’un temps passé ? Symptôme récurent d’hypocondrie de l’espèce, nécessaire à sa survie soi-disant.

Beauté de l’hypersensibilité, réactions à fleur de peau, cette mascarade infernale de la Flamande Miet Warlop emprunte de grotesques subterfuges pour percer à jour notre âme d’enfant, qu’on soit petit ou grand. Elle nous rend un ourson tout brossé et propre après nous avoir rappelé les nuits de séquestration puis les années d’oublis infligées au nounours chéri. Et nous souffle qu’il n’y a sans doute pas d’âge pour laisser aller ses zygomatiques et ses lacrymales à souhait. Le spectacle lancé en avril a eu chaude réception à la Biennale de Lyon en septembre et poursuivra sa route dès décembre à travers l’Europe.

 

À ne pas manquer ./* Miet Warlop sera de la troisième biennale Actoral à Montréal qui se tiendra à l’Usine C du 23 octobre au 3 novembre prochains, avec la performance Ghost Writer and the Broken Hand Break.

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