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AKOUSMA 2016 XIIIe édition ./* Soirée “Sons éclectiques” de 4 programmes majeurs à l’Usine C du 19 au 22 octobre

akousma

La pièce Incantations métalliques du compositeur québécois David Cronkite, une création de cette année 2016, entamait la deuxième soirée d’AKOUSMA XIII sur un plan relativement classique et posé. Suscitant une écoute attentive, les juxtapositions de notes instrumentales (entre le kalimba, la boîte à musique et l’archet sur métal) et d’agitations de l’ordre de l’insecte amenait une poésie du moment plutôt minimaliste. Se déplaçant par glissement d’un haut-parleur à l’autre, ces vies amplifiées momentanées ne participaient pas réellement à construire un milieu plus grand ni trop exotique. Annoncée dans la continuité de précédents comme une exploration méticuleuse des résonances des métaux, l’étude se situe moins dans la grande science alchimiste que dans la variation délicate en fonction de l’inspiration du moment.

Cette sensation d’entendu demeurait pour la performance suivante. D’une stature plus anguleuse, le britannique Adam Stanović imposait toutefois une certaine nervosité derrière sa console, tandis qu’il chauffait les deux trios de spots rouges baignant sa scène sonore, le temps de trois compositions enchaînées : Escapade (pièce de 2010), suivie de Metallurgic (2015) et Inam (2016). De la violence et de la noirceur soupçonnées, les œuvres choisies maintenaient finalement une retenue. Parfois tranchantes et brusques, les surprises advenaient de façon voilée, et à volume raisonnable. De la sorte, les ambiances d’arrière-plan, panoramiques, et les bruissements humides conservaient une proximité avec l’auditeur sans l’accabler ni l’emprisonner. Peu distincts les uns des autres, les trois morceaux partaient d’une vision plus vaste et circulaire vers un souci du détail et de l’organique microscopique, sans davantage de narration. Propre et plus sensible qu’attendu, abstrait.

Extrait de 4 min – Mellotrauma (2016)

Les artistes choisis pour la seconde partie de programme apportaient plus d’originalité et d’accessoirisation dans l’approche, sans mener pour autant des démarches spectaculaires. Visiblement jeune et dans un style plus psychédélique, le duo canadien Jon Vaughn et Colby Richardson proposait en première mondiale des animations embrouillées sur une musique glitchée : Mellotrauma (2016).  Cette dernière cumulant les couches mêlait à un fond sonore permanent des intrusions ponctuelles concrètes, allant du raclement de gorge au bourdonnement de moustique intempestif. Plusieurs sonorités aigües et brouillonnes accentuaient l’impression de nuisance, et un jeu volontairement à la limite de l’agacement. L’image enneigée, floue et vibratoire relevait majoritairement d’une esthétique fluo et rétro, comme un hommage à des réactions chimiques sur polaroïds périmés et couleurs en pointillés de vieux ordinateurs et autres minitels. Une illustration expérimentale du bruit et de sa nature irradiante, obsessive, envahissante.

En dernier invité, l’improvisateur Lucas Paris, formé entre la France et les États-Unis et maintenant Montréalais, a livré sa récente création Antivolume (2016). Lors d’une résidence de deux mois en début d’année à L’Eastern Bloc, cet artiste numérique en vue des réseaux de la BIAN et MUTEK (avec ses derniers projets Betafeed et Quadr) a peaufiné sa recherche d’un instrument de performance analogique alliant leds, traitement de voix et beat clair. Sa prestation était donc une déclinaison de diverses potentialités de ce dispositif, assez linéaire et prévisible, relativement accrocheur par ses couleurs et ses modulations progressives ou radicales. Dans ce dialogue son et lumière, les éléments trouvaient un équilibre entre eux, sans hiérarchie de déclenchement vraiment. Plutôt une sorte d’animation visuelle venant ponctuer la partition, et vice-versa. Nullement prétentieuse, curieuse et probablement ingénieuse, l’installation restait un essai et semble avoir un potentiel intrinsèque de développement limité. De l’ordre de la présentation en recherche et développement, du reste intrigante et distrayante.

La force d’AKOUSMA vient évidemment de la juxtaposition de toutes ces approches, démarches, et sensibilités, témoignant d’un éclectisme actuel de cultures musicales et électroniques. Aussi, plus un spectateur en attrape pendant ces brefs jours de festival, plus cela entre en résonance et gagne en nuance.Tout en se tenant alerte des références et pratiques internationales et locales : concentration éphémère et stimulante de tous genres.

 

./* À ne pas oublier : La série hommage de trois concerts composant le Cycle des profondeurs de Francis Dhomont, compositeur français à l’aube de ses 90 ans. Chaque mouvement est spatialisé par respectivement Christian Calon, Robert Normandeau et Gilles Gobeil. Au Conservatoire les 20, 21 et 22 octobre à 17h45.

L’ensemble de la programmation, des activités de discussion et de l’information sur les 25 ans de Réseaux et les événements de l’année courante sont disponibles ici.

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./* Versus de Nonotak présenté par Temps d’images à la Société des arts technologiques du 11 au 13 février 2016

Empruntant aux motifs d’illusion optique et à la stroboscopie leurs pouvoirs d’hypnose et d’asservissement de la pupille, la performance Versus triche sur les distances. Entre proximité et infini, noir et blanc, creux et plein, elle convoque des contraires interchangeables, irréconciliables.

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L’illustratrice française Noemi Schipfer et l’architecte et musicien japonais Takami Nakamoto ont récemment formé le studio Nonotak, qui répertorie déjà à son actif une vingtaines d’œuvres en série et installations lumineuses travaillant la perspective et la démultiplication du trait dans l’espace. Avec des projets tels que Silhouettes, Horizon, Daydream, Convergence ou Narcisse, ils explorent les possibilités infinies de la réflexion. Nakamoto était d’ailleurs des invités du Mutek 2015, où il performait Reflections en nocturne au MAC en compagnie du batteur français Sébastien Benoits, entouré de 32 barres LED et de fumée.

Les expérimentations de Nonotak provoquent une étrange rencontre entre le plan et l’espace, entre la perception au présent et la projection dans l’intemporel. Ce duo d’artistes relève à la fois d’une culture matérielle se rapportant au dessin industriel, aux volumes et grilles graphiques, et d’une mouvance visuelle leur ouvrant d’autres réalités numériques et virtuelles. D’où une lecture plus philosophique de leur présente recherche Versus, qui en appelle à l’harmonie des contraires et à la complémentarité des concepts Yin et Yang fondateurs de la cosmologie chinoise. De même qu’une interprétation poétique faite de doubles fantomatiques dans des dimensions parallèles, ou d’entités technologiques spirituelles.

Sur le papier comme dans les canevas de Schipfer, la ligne est riche, autant de ses répétitions systématiques que de ses irrégularités symptomatiques au travers desquelles apparaissent des visages, des reliefs organiques, une certaine forme de vie. L’erreur du code génétique ou la perturbation atmosphérique à l’origine d’une nouvelle espèce. Chez son complice de création, l’apparition connaît des déclenchements plus calculés, résultats de montées d’intensité, de saturations et d’irruptions brutales. En images, le croisement de ces deux partitions dans l’espace fait l’effet d’un tunnel de 1000 portes (le Fushimi Inari Shrine dans la forêt de Kyoto) avec ce que l’entrée dans un tel temple déclenche de fascinant et d’imposant. Bizarrement, la transposition de ce matériel dans l’espace décuplé à 360° de la Satosphère n’engendre pas d’horizons supplémentaires.

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Versus explore l’alternance du cercle et du disque, du contour qui cerne la forme et de l’ombre qui trace sa silhouette sur fond blanc. Les anneaux se succèdent en un long tube dont l’embouchure grossit bientôt en un trou noir géant. L’absorption que créent ces formes concentriques à la nature changeante aspire l’œil et lui imprime un même jeu géométrique entre l’iris et la pupille, en cycle permanent de rétraction / dilatation. Sur ce plan, la lumière exerce un pouvoir évolutif, mais manque de dramaturgie et d’objectif – que la trame sonore ne compense pas. Des cloisons explosent et se referment sur de grands vides, violemment, tandis que des sifflements infimes s’égarent en suspension. Rien d’articulé ni d’abouti, en dehors de l’impression labyrinthique d’un cerveau humain hésitant entre la pensée, le fantasme et le subconscient.

En comparaison d’autres tentatives dans le dôme, cette performance de trente minutes offre des inversions originales, puisqu’elle écrase la voûte ou la troue profondément, et lui crée des angles inexistants à l’encontre des rondeurs habituelles. La tectonique comme la musique et les éclats de lumière blanche sont agressants, en contraste du confort allongé et de l’apesanteur. À jouer à pile ou face, l’émotion reste indécise, et le parti pris hésitant.

 

./* Tout sur la programmation de Temps d’images 2016 

AKOUSMA XII ./* Soirée “Cristaux bruités” avec Junya Oikawa (Japon) + Jesse Osborne-Lanthier (Québec) + John Chantler (Australie) + Dominic Thibault (Québec)

Une soirée pleine de dextérité et de découvertes que ce 29 octobre à L’Usine C pour AKOUSMA XII, en compagnie de Junya Oikawa du Japon, John Chantler, australien d’origine ayant migré vers l’Europe, Jesse Osborne-Lanthier et Dominic Thibault d’ici. Chacun dansait discrètement à sa façon en caressant la console, dont s’est extraite à plusieurs reprises une réelle magie sonore.

Junya Oikawa paraît avoir quinze ans, il est d’une fraîche trentaine, et son travail fort abouti a déjà été accueilli dans une quinzaine de pays. Il y a deux ans il était entre autres couronné du prix Qwartz Expérimentation/Recherche en France. Son approche est d’une rigueur et d’une subtilité renversantes. Une illustration parfaite du thème Cristaux bruités de cette soirée, il présentait la pièce 6 créée cette année d’une série entamée il y a dix ans, ses Plastic Recollections. Il s’agit d’une recherche épurée et presque obsessive puisque chaque composition du cycle est élaborée à partir des éléments sonores d’une unique surface ou matière, par exemple du styrofoam ou du ciment. Ce sixième mouvement place une caisse claire à l’honneur, dont l’artiste a sorti une ribambelle de rebonds accélérés, aussi nets que ceux d’une balle de ping-pong. Il joue de ces minuscules effets mitraillettes en chaîne, les fait se chevaucher sur différents tons et se déplacer extrêmement vite dans l’espace ceint des haut-parleurs.

Plastic Recollections 6 naît ainsi de très peu, comme elle peut furtivement devenir cacophonique et insupportable pour s’évanouir aussi vite. Voir les mains à plat du compositeur à peine effleurer les commandes, comme un prestidigitateur qui agirait par influence thermique, est tout à fait spectaculaire. D’autant que son corps entier livre une chorégraphie silencieuse, pour ainsi dire sinueuse. Sa musique de flashs et de fulgurances n’est ni coupante ni maléfique, elle emprunte une magie très lumineuse et ludique, curieuse du potentiel de tout objet et de l’infinité de possibilités du détail. Au milieu de la fascination qui s’impose, la partition d’une courte demi-heure connait toutefois un infléchissement étrange, tandis que cette enfilade de ponctuations rapprochées quitte le mystère de son code pour devenir uniquement excessive, obsédante, exaspérante presque. Les oreilles bourdonnent et la vue se trouble avant même que l’étourdissement survienne. Comme un enfant pousserait à bout de ses pourquoi sans fin ou agacerait en répétant une action déconseillée. Ce flirt soudain à la frontière de l’impatience n’a pas besoin de s’étendre, il ne fait que se payer une petite visite au seuil des tympans pour que le spectateur garde ensuite en tête que l’anodin du jeu et son inoffensivité apparente pourrait facilement basculer dans quelque chose de moins enfantin. Du titillement à la torture du chatouillis. La simplicité de la composition permet une attention particulière à la modulation spatiale, et AKOUSMA s’avère ici un excitant contexte expérimental pour prolonger l’exploration in situ.

S’ensuit une immersion tout à fait techno et berlinoise livrée par le Québécois expatrié Jesse Osborne-Lanthier, dans une configuration performative frontale. Le vingt minutes qu’il présente en création mondiale au festival, Embodying Strategic Self-reference in a World Futures Conference or Applying a Stereo Field to a 45 Speaker Setup, est un extrait qui rend son travail au complet  fascinant. Sa composition est un croisement d’une multitude de bruits qui viennent en permanence bousculer sa rythmique et défaire toute logique. Tandis que son beat accrocheur, même dansant et trip-hop par moments, rappelle des constructions plus pop du genre de Prefuse 73 ou Son Lux. Cette déstructuration industrielle fait intervenir des sonorités particulières, pas si graves ni sombres et moins lourdes que le style de chantier suppose. Il opère en quelque sorte à la façon d’un Édouard aux mains d’argent qui manierait mille couteaux à la fois et trancherait toutes sortes de gorges, de tissus et de flancs à la file. Sanguinaire certes, mais d’une agilité sublime, comme les meilleurs samouraïs du cinéma asiatique. Avec l’élégance et le talent d’un Kill Bill, d’un Tigre et Dragon, d’un Touch of Sin. L’art de porter le geste avec grâce, qui rend le meurtre appréciable à un niveau esthétique.

Et puis, au-delà de ses matériaux effilés – ses flèches, ses cisailles, ses sabres qui font tomber les décors à peine posés, l’un après l’autre – on embarque totalement dans sa présence démentielle et son plaisir extatique qui contrebalancent positivement le système de lacérations en action. Sa tête cogne en amont à la manière d’un chef d’orchestre, et son corps tressaille d’une pulsation propre, un peu décalée, sans doute par préméditation. À l’image d’un cerveau qui aurait toujours une longueur d’avance au point que les idées n’aient pas le temps d’être formulées au complet qu’il est déjà ailleurs, emporté. Pour leur part, ses mains hyperactives rebondissent à une vitesse folle sur une console qui semble brûlante. À vérifier, car il ne serait pas si surprenant que pareil enflamement crée une chaleur infernale à plus long terme. En un extrait seulement, une flambée surnaturelle sur scène, pour le fun, en passant. Plus à écouter ici.

Ce qui se révèle de l’Australien John Chantler, dans son attitude et sa musique, est avant tout de l’humilité, une certaine réserve dans ses gestes, perceptible également à sa manière d’amener son entreprise sonore à éclosion. The Long Shadow of DeclinePt I, Pt II, Pt III est la pièce la plus étirée du programme (35 minutes) mais sa lenteur à se développer la rend plus courte à l’écoute, plus exigeante aussi. Les premiers points sont les plus intéressants, en particulier tout le thème introductif, très organique, qui mène inéluctablement, sans préavis, à l’orgue. L’univers de gazouillis électroniques et de textures liquides passe plusieurs portes et valves avant d’atteindre le nerf central, instrumental. Et là encore, l’instrument monumental n’est pas brusqué dans ses sonorités et expressions les plus agressives et connotées, le compositeur prend au contraire le temps et la minutie nécessaires pour introduire son langage par fines harmoniques fragiles, qui se remplissent et s’approfondissent ensuite. Avant de s’en retourner se tapir dans l’obscurité quasi tout de suite.Ce qui laisse, dans un second temps, place à des stridulations et des aigus plus pénibles et brouillés.

L’impression très touchante que procure cette démarche délicate et progressive est celle d’un accès, furtif mais inestimable, à une beauté cachée, qui se mérite. Ce quelque chose d’authentique, et d’intérieur, qui ne cherche aucunement à s’exposer ni briller, conserve d’autant plus de valeur que sa rareté et son secret sont protégés. L’intimité donne au moment d’entrevoir cette vérité un caractère précieux et décisif. La performance s’accompagne d’un jeu d’éclairages et de couleurs (comme la prestation suivante d’ailleurs) qui n’ont suscité que peu d’attention, toute la concentration étant aimantée par la musique et sa spatialisation.

Alors que Dominic Thibault s’installe à l’îlot central pour clore la soirée, rien n’annonce l’oppression qui émane pourtant de sa création *(se). Au programme on lit plutôt un développement en huit mouvements qu’on imagine relativement calmes, puisqu’y sont évoquées la contemplation, l’obéissance, l’attente :

*obéir
*contempler
*vouloir
*attendre
*croire
*isoler
*perdre
*nier

Erreur. L’oeuvre s’ouvre sur des sonorités suraiguës en continuité directe avec ce qui l’a précédée. Immédiatement, ce décollage se retrouve immergé dans un brouillard grésillant qui se transforme sitôt en vagues, des gros rouleaux. Ce paysage n’a pas l’air d’une plage paradisiaque, et le temps n’y semble pas reposant. Chaque phrase de trois quatre minutes se développe autour d’intenses montées et descentes poussées jusqu’à un seuil de tolérance.

Mon regret personnel était d’y entendre des sons et phénomènes trop figuratifs, des pétarades de fusils lointains, des démarrages d’engins motorisés de grande envergure, des fusées de détresse ou feux d’artifice dont la forme en bouquet final produisait peu de surprise et suscitait difficilement l’intérêt. À un certain moment toutefois, avant un retour cyclique aux vagues de l’avant-dernier mouvement, l’excès de ces montagnes russes atteint semble-t-il un paroxysme chargé d’un autre sens. On y perçoit, en flou, des symboliques plus psychologiques de phases agressives, dépressives, des piques d’humeur qui submergent la raison. Et en parallèle, un travail d’assourdissement du mal par l’antithèse : le silence, l’isolement, le bruit blanc, la chambre anéchoïque. La sensation quasi somatique d’une pression insupportable sur les tympans, causée par l’absence, le vide, le manque. Au-delà du plus et du trop, l’anéantissement de tout. Dans ce sens, les huit états d’ascétisme examinés par *(se) se rapprocheraient de la manifestation violente pour le corps et l’esprit de la privation, en choisissant – cela reste discutable – d’aborder cette précision chirurgicale et illuminée de la recherche de pureté par un chaos bruyant plutôt que par les multiples ressorts du minimalisme électroacoustique.

./* AKOUSMA se poursuit jusqu’à samedi.

AKOUSMA XII ./* Série Électrochoc et soirée pré-festival De natura sonorum

Dès ce soir et jusqu’à samedi, la douzième édition d’AKOUSMA prend d’assaut l’Usine C pour de longs concerts acousmatiques d’artistes d’ici et d’ailleurs. Une vingtaine de compositeurs, de nombreux interprètes et plusieurs œuvres sont au programme (dont Akufen réédite le beau design), parmi lesquels des noms familiers – Adam Basanta, Nicolas Bernier, Martin Messier, Quatuor Bozzini, John Rea, Dominic Thibault -, d’autres particulièrement attendus – Georges & Martin, Junya Oikawa, Ilpo Väisänen – ou à découvrir – Thomas Ankersmit, John Chantler -, et des retours – Hanna Hartman, Line Katcho. En marge des soirées officielles de ce festival des musiques numériques immersives, l’événement a pris de l’avance à l’occasion d’une soirée exceptionnelle de prélancement en hommage à Bernard Parmegiani, et se prolonge le reste de l’année par la série Électrochoc lancée il y a juste un mois pour sa saison 2015-2016. Autant d’opportunités de pénétrer des antres privilégiées de création sonore et d’écoute, et d’accéder à l’intimité de démarches artistiques hétéroclites.

L’Inde vol direct

Le 24 septembre dernier, Félix-Antoine Morin (cofondateur de l’étiquette montréalaise Kohlenstoff et membre du comité artistique d’AKOUSMA) présentait le fruit de ses deux dernières années de recherches et compilations sonores, la pièce Le jeu des miroirs de Kolkata, dont l’élément fondateur fût un périple de plusieurs mois en Inde. La composition suit le mouvement du voyage, de l’éloignement du connu, de l’infiltration de paysages, situations, sensations au départ étrangers. Ainsi le spectateur peut opérer un déplacement similaire au cours de la création, supposant une perte progressive de repères et l’envahissement par quelque chose de plus grand. L’errance s’ouvre sur une impression mystique qui ne fera que se renforcer au fil des pérégrinations. Elle comprend également une part noire et quelque peu menaçante pour qui n’a pas vécu pareille expérience d’un profond dépaysement, et face à face avec une part enfouie de soi.

Plusieurs motifs sont clairement identifiables, en lien avec la ferveur religieuse de divers endroits visités et des événements exceptionnels vécus, tel que le Kumbh Mela, un pèlerinage vertigineux de millions de pratiquants une fois aux douze ans, déversés par train sur les bords du Gange. On sent les vibrations des rails, la chaleur et le métal, le poids d’humains amassés et le flot des corps transportés. De même pour l’épisode suivant à la frontière du Pakistan, à Varanasi, cette “Cité de la mort” où sont brûlés des corps à la journée longue. L’obcurité de la salle se charge immédiatement du crépitement des flammes, d’ossements qui craquent, et d’une insoutenable conviction de puanteur. Parce que sans la connaître nécessairement, toute espèce animale est traumatisée, terrorisée par l’odeur de la mort, de la maladie, de la souffrance.

Afin de réaliser cette traversée monumentale, Félix-Antoine Morin a sans doute dû achever un interminable et douloureux travail de tri pour parvenir à extraire son propre cheminement et faire abstraction de révélations personnelles. Son ouverture sans jugement et sa générosité sont palpables et lui ont permis de proposer un essai d’une certaine façon épistolaire et concis, dans un langage électroacoustique somme toute intelligible (pour qui n’est pas forcément habitué d’illuminations). Outre l’extrême de l’expérience, malgré une lourdeur oppressante inhérente à la matière, l’oeuvre trouve presque une luminosité en comparaison de travaux antérieurs, sombres et plus torturés. À la suite de quoi, la recherche en cours présentée brièvement en seconde partie, instrumental et basé sur des vibrations de sorte d’anches enfermées, non sans intérêt, manquait radicalement de capter l’attention. L’air comme exténué par une longue errance hors du temps, peuplés de périls fantastiques, façon Ulysse.

Prochain rendez-vous : Soundwich n°5 le 17 novembre au studio Multimédia du Conservatoire de musique de Montréal (Électrochoc 2).

Le son se rapproche

C’est en plein cœur de l’église du Gesú que s’est tenue la soirée de prélancement du 27 octobre, face à l’orgue monumental et dans l’obscurité quasi complète de cette imposante architecture. Les concerts de poésie et classique qui se tenaient ici les dernières années n’occupaient pas les bancs avant sinon l’aire arrière de l’espace, et ce surclassement des auditeurs d’AKOUSMA aux premiers rangs est sans doute un privilège de l’installation définitive du Vivier dans les lieux. Le cachet est en tout cas une coche au-dessus de celui de la salle de spectacle, même si l’envol des notes dans les hauteurs et arcades n’est pas un élément optimal en matière d’immersion. L’installation de haut-parleurs du festival préservait la qualité du concert fort heureusement.

Le programme central était bien sûr l’interprétation de l’oeuvre De natura sonorum de Bernard Parmegiani, inventeur et mentor en électroacoustique, disparu en 2013. Expert en musicologie lié à l’Université de Montréal entre autres, le professeur Jonathan Goldman a souligné quelques clés de la démarche de Parmegiani, immédiatement perceptibles à l’écoute de cette construction majeure de 1975. La composition traite avec ludisme et un plaisir certain la discussion de sons concrets, électroniques et instrumentaux. Travaillés parfois en longues notes mélodiques et leurs modulations, d’autres fois en intrusion de bruits et picotements plus brefs et déconstruits, ces sons se complètent, se confondent et se répondent dans une succession de douze temps courts variant de une à plusieurs minutes, l’ensemble constituant un enchaînement fluide et rondement mené d’à peine cinquante minutes. Les titres de ces micro-sections valent un coup d’œil pour leur poésie descriptive :

1 / Incidences/Résonances (4:00)
2 / Accidents/Harmoniques (4:46)
3 / Géologie sonore (4:34)
4 / Dynamique de la résonance (2:53)
5 / Etude élastique (6:42)
6 / Conjugaison du timbre (5:05)
7 / Incidences/Battements (1:43)
8 / Natures éphémères (4:08)
9 / Matières induites (3:44)
10 / Ondes croisées (2:01)
11 / Pleins et déliés (4:39)
12 / Points contre champs (8:31)

L’intelligence d’AKOUSMA dans la pensée de cette performance hommage est assurément d’avoir convoqué douze compositeurs, un pour chaque courte parenthèse, à se succéder à la console et à s’approprier la spatialisation par morceaux. Étaient donc présents, dans le désordre : Gilles Gobeil, Nicolas Bernier, Louis Dufort, Hanna Hartman (qui a par ailleurs ouvert la soirée en performant Longitude 013° 26′ E, datant de 2004), Line Katcho, Jean-François Blouin, Adam Basanta, Martin Bédard, Ana Dall’Ara Majek, Georges Forget, Monique Jean et James O’Callagan. Cette pluralité de points de vue juxtaposés venait enrichir le jeu expérimental mis en place par Bernard Parmegiani à l’écriture de la pièce, et créer un contexte divertissant et une relecture rafraîchie de la matière de référence. Approchée au goût d’aujourd’hui, dans un lieu tout à fait particulier, par des électroacousticiens y révélant, chacun à sa façon, des couleurs de choix qui ont sans doute influencé, à un moment ou à un autre, leur sensibilité et leur pratique.

Au delà de l’hédonisme musical souligné en présentation, et qui transportait visiblement Parmegiani, et face à un matériau qui n’a pas tant vieilli, la manipulation sonore sous forme de mini lexique électronique relève quand même d’une époque de la découverte et de la recherche, et d’un habile didactisme. Pour un public novice, sa construction est d’une surprenante accessibilité. Elle démontre certes une grande maîtrise pour que sa complexité de partition paraisse à l’inverse limpide et relativement minimale à l’écoute, et que la succession des capsules variées forme un tout complet et somme toute cohérent. Cette lisibilité est en fait le propre des grands penseurs et théoriciens qui, par delà la somme de leurs connaissances et l’hyperactivité incessante de leurs cerveau et sens, conservent une amarre suffisante dans la réalité qui leur permet de vulgariser à l’oreille du quidam leur savoir sans pour autant l’amoindrir ou le simplifier.

Comme toujours, la soirée a été introduite par un mot d’humour de Louis Dufort, mentor émérite et directeur artistique de l’événement, dont l’improvisation inspirée est toujours une réussite. Il faut dire en l’occurence qu’en dehors d’une possible dixième victoire consécutive du Canadien, et de la pleine lune hivernale, cette soirée était en lice des meilleures coïncidences en programmant De natura sonorum de Parmegiani pour le 40e anniversaire de l’oeuvre, le jour de la fête de son créateur, en double programme avec Hanna Hartman, également née un 28 octobre. Miséricorde.

Rendez-vous dès maintenant à l’Usine C pour le vrai du festival.

./* Toute la programmation ici

./* Double performance de Martin Messier présentant un work in progress et Projectors au Conservatoire de musique de Montréal dans le cadre de la série Électrochoc d’Akousma

En vue d’Akousma XI qui se tiendra du 5 au 8 novembre à l’Usine C (passeports à tarif réduit en vente sur place jusqu’au mardi 15 octobre, hâtez-vous), la série Électrochoc accueillait la semaine passée son premier invité de la scène locale, Martin Messier. Les occasions manquent dorénavant à ce compositeur de se produire à Montréal, tandis que sa série autour des machines (Sewing Machine Orchestra Installation, La Chambre des Machines) et autres travaux plus récents, notamment sa collaboration Machine_Variation avec Nicolas Bernier, continuent de tourner en Europe et ailleurs (actuellement au Festival Maintenant de l’Electroni-k à Rennes). Ce premier rendez-vous de la saison lui faisait donc la part belle en offrant un double-programme, dont une oeuvre en cours, déjà bien aboutie, suivie après entracte de l’installation-performance Projectors.

De ces deux propositions ressortent plusieurs constats, caractéristiques des recherches de Martin Messier et des orientations qu’il poursuit depuis plusieurs années. Tout d’abord, son univers est définitivement empreint de la production cinématographique. Le terme production a son importance, car il ne s’agit pas de sa musique qui inspire des décors et actions de fiction. Ni de construction scénaristique de ses partitions avec une alternance de phrases sentimentales, climax et dénouement. Le rapprochement se situe davantage dans l’investigation visuelle, les effets de flashs et d’ombres, ainsi que les profondeurs texturées et les perspectives que le son vient presque illustrer et accentuer dans l’image plutôt que l’inverse.

Son talent s’apparente à un art du montage : repérer les potentiels distincts et complémentaires de séquences, les recadrer pour en isoler l’intensité et les juxtaposer en un enchaînement rythmé et accrocheur. Ainsi son « work in progress »exposé ici scanne l’opacité entre des panneaux de plexi formant une cage invisible, dont les parois répercutent un faisceau de lumière intrusif. La schématisation est d’abord unidimensionnelle, puis elle prend du volume, de l’espace, de la densité et de la vitesse, et gagne de cette manière des configurations plus complexes en explorant de nouvelles voies de variation. Pas de révolution ni de révélation incroyable, mais ce qu’il faut de surprises successives et de trouvailles à petite échelle pour démultiplier progressivement la richesse et accroître l’intérêt global de l’installation.

Le résultat s’impose alors comme une sorte de répertoire technique complet, élaboré à partir d’une idée électroacoustique lumineuse. Et se mérite des médailles, mais aussi leurs revers. Martin Messier a en effet d’excellentes idées de départ, fruit de son inventivité, de sa curiosité et de son activité internationale en musique et arts numériques qui lui donne accès aux œuvres les plus actuelles d’artistes précurseurs et renommés, autant qu’aux expérimentations de bidouilleurs marginaux et allumés. Suite à cela, il démontre également une intelligence de la déclinaison et de la synthèse, qui lui permet de développer ses idées dans plusieurs directions prolifiques, de les sélectionner et de les organiser en un tout à la fois instructif et divertissant, suffisamment concis pour ne pas être redondant. Tout cela couronné de goûts esthétiques assez tranchés et catchy, ses propositions d’installations et performances sont souvent séduisantes, excitantes et efficaces. D’autant qu’elles peuvent ensuite grandir en fonction des espaces dans lesquelles elles sont délocalisées (par exemple ses machines à coudre installées en plein Cryptoportique de Reims lors du Festival Elektricity le mois dernier).

Ce travail appliqué, bien fait, technologiquement poussé, met souvent en exergue un caractère artisanal qui contrebalance joliment sa nature purement électro. La manœuvre des dispositifs captive et déclenche souvent de l’émerveillement, à entendre et surtout à voir. Puisque l’exploration des techniques est entièrement et honnêtement menée, la démonstration s’opère d’elle-même quant à l’utilité de chaque projet. En contrepartie, le souci mécanique contrevient au développement d’un sens plus abstrait et conceptuel. Les pièces de Martin Messier se concentrent (sans doute volontairement) sur l’aspect manuel de la construction sonore et visuelle, et font peu appel à l’imaginaire et à l’émotif, résultantes de calculs moins carrés et d’engagements plus aléatoires en matière d’art.

Projectors en est un exemple parlant, encore plus parce que la pièce affirme une présence en scène du manipulateur, maître d’oeuvre du trio de projecteurs, sans trouver le juste degré de mise en scène… Martin Messier déambule entre son écran d’ordinateur et ses stations mécaniques, dont il joue à activer des pistons ou des bobines. Cependant son rôle, soit concret soit fabulateur, n’est pas convaincant, et étrangement cet appel à la féerie scénique manque de magie et de projection. Tant qu’à invoquer sur les murs et dans les silhouettes les fantômes du début du film ou la chute dramatique de Cinema Paradiso (de Giuseppe Tornatore avec Philippe Noiret, 1989), pourquoi ne pas les inviter sur les planches et les faire danser de façon plus ouverte et assumée ? Les références à la symbolique de la matière pellicule et de sa chanson sont simplement effleurées, et peuvent être totalement omises pour une réception terre-à-terre de l’oeuvre, dont le relief fait défaut. Il en allait en quelque sorte de même pour son exploitation de la machine à coudre, si riche d’histoires et de traditions si l’on ouvre les yeux, tend l’oreille et fouille les mémoires.

En somme, le défrichage de Martin Messier, proprement construit, gagnerait peut-être à la longue à s’éloigner de ses plans, en termes de renouvellement, de prise de risque et de spontanéité artistique. Ce qui opère lorsque le compositeur collabore en chorégraphie, en l’occurrence avec Caroline Laurin-Beaucage (Hit and Fall, Soak) ou Anne Thériault (Derrière le rideau, il fait peut-être nuit). Une aventure plus musicale viendrait aussi rajouter du piquant à l’expérience. L’investissement est déjà beau, remarqué, stimulant. Moins attendu et léché, il serait tout autant sinon plus réussi. À venir.

./* Akousma XI se tiendra du 5 au 8 novembre à l’Usine C. Programme ici 

./* La série Électrochoc se poursuit jusqu’en avril prochain à raison d’une présentation mensuelle. Prochain rendez-vous le 30 octobre pour Soundwich n°3 avec Alexeï Kawolski, Fernando Alexis Franco Murillo, Markus Floats et Philippe Vandal. Programme ici