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Musique

./* À propos de Passagers des 7 doigts de la main à la TOHU du 14 novembre 2018 au 5 janvier 2019

Grande compagnie à la reconnaissance internationale, habile à créer des univers thématiques auxquels les interprètes collaborent de leur histoire personnelle et multiculturelle, les 7 doigts de la main sont toujours accueillis avec beaucoup de chaleur et d’impatience à Montréal. Leur dernier bébé, Passagers, qui a pris l’affiche de la TOHU cette semaine et ce jusqu’en janvier l’année prochaine, ne dérogera pas à la règle de la convivialité. Et c’est avant même le chapiteau, dans l’entrée transformée en hall de gare, avec ses bancs et ses bagages, ses destinations fléchées et ses spectateurs en veille, que le public est invité au voyage.

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Nous sommes tous en mouvement, embarqués dans le long train de la vie, côte à côte et en route vers des destins imprécis. Cette image définit les grandes lignes du spectacle. Le décor est immersif (Ana Cappelluto), les projections vidéos (Jean Ranger) dessinent des paysages par les fenêtres des wagons, un éclairage cru à la perche (Éric Champoux) rappelle les lumières de lecture et les réverbères d’un transport de nuit. Les corps sont brinquebalés au rythme d’une rame de métro, partageant une proximité forcée, gérée avec agilité et maladresse feinte par la danse et l’acrobatie. Chacun porte son existence dans de lourdes valises, ses émotions dans des regards perdus à l’horizon, ses réflexions sur son passé et ses espoirs d’un avenir changé. Mais plongés dans une même lancée, celle d’avoir foncé vers un ailleurs, et piégés dans les incertitudes du présent, ces passagers se tiennent coude à coude, s’épaulent malgré eux, s’entourent les uns les autres pendant leurs numéros.

Sous la direction de Shana Carroll, les interludes chorégraphiques et théâtraux empruntent à Buster Keaton et Monsieur Hulot, à cheval entre la lassitude de l’attente et l’excitation du dépaysement. Ils parlent de la multitude des trajectoires qui se croisent, pour des raisons différentes, dans les trains, dans les gares, engagés sur des chemins contraires. S’ajoutent aussi des moments chantés a capella ou accompagnés au ukulélé. Pendant ce temps, les lieux se transforment (voies à perte de vue, champs de pylônes, panneaux d’affichage de villes), et les installations appellent de nouvelles performances. Hulahoop et cerceau, jonglerie, trapèze, mât chinois, acrobaties au sol et aérienne, tissus, équilibrisme, échelles humaines. Dans chacune d’elle, un personnage se démarque et son art devient une métaphore de son propre lien au voyage. Les autres présents sont des témoins, des observateurs, ils participent comme un habillage vivant de la prestation, mais somme toute chaque apatride inspire un certain isolement.

Au regard de précédentes créations, Passagers reste assez superficiel dans son propos. Peut-être parce que l’exil et l’impossibilité de rester en place sont des réalités très proches de la tradition circale (pensons à l’importance de la musique, des contes et des figures de foire chez les “gens du voyage”). Des scènes l’emportent d’une jolie concrétude banale, comme ces départs où l’on fait ses valises en pleine crise conjugale, en vidant les tiroirs de ses vêtements ou en adoptant un chandail préféré laissé derrière. D’autres jouent la symbolique dramatique, comme ce jeune voltigeur qui multiplie sans cesse les sauts dans le vide, incidents trop fréquents entre deux stations et responsables de retards dont on tait les raisons. Plus coloré, culturellement parlant, il n’y a étonnamment que ce jongleur à l’accent latino dont les tours élastiques ont la débrouillardise urbaine du petit gars grandi dans la rue. Il y a les gens abandonnés en arrière, ceux rencontrés par hasard aussitôt quittés, les compagnons encombrants, ceux qui ne trouvent plus de port d’attache.

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(c) Shana Carroll

À plusieurs reprises, la pièce tente de stimuler quelques notions physiques sur la relativité, le rapport au temps et la vitesse de déplacement. Le didactisme est tourné en dérision par des circassiens qui simulent le manque d’éducation. Étrange façon de signifier que la richesse se cultive ailleurs, dans l’expérience, le frottement à la nouveauté. Ou que tout n’est qu’une question de perception, de point de vue. En réalité, les 7 doigts annoncent un parti pris du passage, de l’entre-deux avant l’arrivée. Nous sommes passagers d’un temps suspendu, détachés, en transit, désoeuvrés dans l’expectative ou l’illusion d’un avènement. Nous ne savons pas, au final, ce qui nous attend devant. La liberté qu’exprime plusieurs personnages est aussi un grand vide qui les habite intérieurement.

Marquée de plusieurs arrêts ou dérangements dans son déroulement, s’égarant dans quelques langueurs, la construction maintient tout de même une volonté dynamique et ludique, en particulier par ses musiques variées. Celles-ci portent à la fois les regrets du compositeur Raphael Cruz, proche de la compagnie disparu tragiquement en début de processus, et l’audace du directeur musical Colin Gagné qui a pris le train en marche. Elles flirtent avec la mélancolie de Tom Waits, Thom Yorke, ou le Saint Louis Blues de WC Handy revisités d’un swing festif.

À l’inverse de cette ligne droite vers une destination inconnue (ou la mort), du temps qui file sans retour en arrière, il y a le souffle de la locomotive, le son répété du rail, le cahotement qui fait entrer des silhouettes étrangères dans une communion physique. C’est cette respiration collective et sonore qui ouvre le bal et le referme sur une note presque réconfortante : que c’est un moment à traverser et que l’on n’est pas seul à avoir quitté le quai, qu’il y aura bien une arrivée, quelque part et ensemble. Et que l’on peut toujours se divertir du voyage, du vertige de ne plus appartenir à rien ni personne un instant.

./* Sur scène, une distribution jeune et talentueuse : Sereno Aguilar, Freya Wild, Louis Joyal, Conor Wild, Maude Parent, Samuel Renaud, Brin Schoellkopf et Sabine Van Rensburg

 

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AKOUSMA XV ./* Soirée DÔME + SINUS + FICTION à la SAT avec L’Ensemble d’oscillateurs (QC), Monique Jean (QC) et Franck Vigroux (FR)

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Pour sa deuxième soirée de cinq et sa 15e édition, AKOUSMA s’invitait dans la Satosphère, un espace que le festival international de musiques numériques immersives investit de plus en plus habilement.

Spirale et famille Penrose

Depuis trois ans, L’Ensemble d’oscillateurs a développé un espace de recherche et création mettant en vedette l’oscillateur des vieux cours de techno, ce variateur d’ondes sinusoïdales. Parmi les artistes invités à travailler en résidence et à composer, L’Ensemble propose deux pièces dans le cadre d’AKOUSMA XV, une création de Maxime Corbeil-Perron et Shaping Things (A Simple Spectrum) du Lausannois Francisco Meirino, et profite de l’occasion pour lancer un premier disque 4 Compositions sous l’étiquette de L.A. Line.

La pièce de Maxime Corbeil-Perron portait un soin particulier à fondre un univers dans un autre. Au début marqué par une déflagration, les enchaînements et sonorités étaient ensuite plus minutieux, appuyés sur une rythmique sourde, pas des percussions claires mais des descentes graves emportant des changements progressifs de paysages par vagues. Peu imagée mais fine dans ses nuances, cette création formait, dans une certaine lenteur, une sorte de spirale ADN, enchevêtrement d’un monde dans un autre qui bientôt l’efface en prenant toute la place, tandis qu’il est déjà en train de se transformer lui-même dans le tableau suivant. Mention spéciale sur l’ensemble du programme de la soirée.

De dos devant des tables surplombées d’un simple néon où sont disposés oscillateurs et partitions qui défilent sur écran, dix interprètes (Stéphanie Castonguay, Marc-Antoine DiasLucas FiorellaAriane GagnéGabrielle Harnois-BlouinFabien Lamarche-FilionCharles-Antoine Morin, Joseph Perrault, Charles Rainville et Simon Coovi Sirois) font face à Nicolas Bernier qui dirige le jeu. De ce dispositif sobre et éclatant à la fois, plongé dans le noir, le spectateur apprécie l’ambiance mais a peu à décoder dans le geste, assez limité, de tourner d’un sens ou de l’autre deux roulettes.

Plus progressive encore, affûtée dans les aigus et presque vrombissante tant elle part de bas, la proposition de Francisco Meirino, empruntait quant à elle aux objets impossibles popularisés par la famille Penrose, l’escalier du père et le triangle du fils par exemple. Ces casse-têtes graphiques circulent toujours beaucoup, et trompent l’œil en trichant les perspectives et les hauteurs, de sorte que des marches sur quatre côtés réussissent sur le papier à monter sans cesse sans jamais redescendre, et l’arrière-plan à repasser à l’avant en permanence. Selon le même principe, Shaping Things (A Simple Spectrum) camoufle derrière le son perçant qu’il aiguise de plus en plus une corde si basse qu’elle est imperceptible le temps de se former et se distinguer de la masse. Et tandis que celle-ci grossit, recouvre l’ultrason et devient la note principale qui accapare l’attention, le phénomène se reproduit par en-dessous, tapi en couches sous-jacentes. Si la construction est moins évolutive et changeante, plus systématique et agaçante pour le tympan, elle reste assez fascinante et arrive à renouveler la surprise de l’apparition de fois en fois.

Out of joint de Monique Jean

De facture et d’ingrédients plus classiques, la pièce Out of joint interprétée par Monique Jean est peut-être datée (de 2009). Elle n’en déploie pas moins un univers aérien qui se métamorphose, de la chauve-souris aux avions et aux drones, en passant par quelques insectes variés, sans manquer de se volatiser un temps en sortes de composantes de l’air (là on perd un peu le fil), de plus en plus vaporeuses et virtuelles, et de se clore sur quelques craillements de corneilles. On y lisait une atmosphère de cachette atomique, comme une grotte habitée de créatures de nuit, à l’abri des sifflets de stukas et autres bombardements qui résonnent dans la roche, qui évoluerait avec le temps vers une guerre de contamination, en imaginant le sang, la mort, les substances toxiques infiltrer la terre et ses strates jusqu’à polluer l’histoire ancienne préservée là. Principe de carbone 14 peut-être ? En réalité, il s’agit d’une adaptation très libre de Macbeth tissée de plusieurs relectures cinématographiques. Quand même assez loin du compte au final. À plusieurs reprises des ruptures brutales rendent la transition hâtive et sèche.

Croix de Franck Vigroux et Antoine Schmitt

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(c) Michael Kelleners

Cette composition du Français Franck Vigroux a quelques années déjà, et fait du rentre-dedans un peu gratuit par à-coups violents, poussées de volume et sons stridents sans que le tout ait une direction ajustée. Au plafond du dôme, une vidéo générative d’Antoine Schmitt accompagne la partition d’une animation plutôt limitée. Une croix dense en particules se dilate en fonction du beat, et les étoiles scintillantes qui la composent explosent jusqu’à former une pluie fine qui s’abat de toutes parts, à 360 degrés. Sous cette averse en noir et blanc, le corps avachi est déjà écrasé à terre par une musique lourde et mécanique. Peu d’espace reste pour faire respirer une poétique de l’intempérie plus sensible.

 

À ne pas manquer ./* Les trois prochains rendez-vous d’AKOUSMA XV se déroulent ces 18, 19 et 20 octobre à l’Usine C.

Coups de théâtre 2016 ./* À propos du spectacle d’ouverture Slumberland de Zonzo compagnie (Belgique) pour les 6 ans et plus

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Les Coups de théâtre, festival des arts vivants jeune public aux deux ans, lançait ce soir officiellement leur programmation 2016, dont les spectacles et activités (dont Focus Québec) se tiendront en majorité entre l’Usine C, la Maison théâtre, le théâtre Aux Écuries, le Conservatoire et le Monument-National jusqu’au 20 novembre. Or les organisateurs peuvent se targuer d’un bel alignement des astres avec cette Lune toute spéciale, protagoniste du spectacle d’ouverture Slumberland de Zonzo compagnie, qui avait particulièrement belle presse aujourd’hui. Cela dit, si la Superlune agitait les curieux, les unes de journaux ont vite fait de nuancer le spectaculaire de l’événement. Certes la Lune serait à un point proche de la Terre, d’autant plus remarquable qu’elle est au plein de son cycle, mais à l’oeil nu la différence serait peu mesurable, et si ce n’est une luminosité accrue, ce satellite terrestre paraîtrait relativement ordinaire. C’est un pareil désenchantement que crée ce “Au pays du sommeil” néerlandais, un rendez-vous manqué (“Le Soleil a rendez-vous avec la Lune, mais la Lune n’est pas là et le Soleil l’attend”, Charles Trenet, 1939).

On connaît leur nom, à ces Belges de Zonzo, car ils étaient présents à l’édition 2014 des Coups avec deux productions : Écouter le silence…, voyage abstrait dans l’univers du compositeur John Cage, et le fabuleux et poétique La fille qui fixait inspirée de personnages de Tim Burton et son Petit enfant huitre. C’est d’ailleurs cette dernière expérience qui revenait en comparaison tout au long de la soirée, qu’il s’agisse d’honorer l’étiquette de théâtre musical, d’assurer une prestation de qualité et captivante à tous âges, ou de créer un effet digne d’un événement d’ouverture bisannuel.

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Dès les premières poussées de cris stridents, d’instruments désaccordés et de vidéos bancales, c’est l’ébranlement. Ça prend bien quatre chansons sur une douzaine pour admettre que les fausses notes pourraient faire partie du jeu, comme un préalable créatif de donner voix aux enfants. Quand ces têtes blondes racontent leurs rêves ou les habitudes de dodo sur cinq écrans de télévision à peine déguisés sur la plateau, c’est mignon, mais peut-on vraiment miser sur la séduction de ces petits rires et frimousses pointus ?

Sur la scène, tout est brouillon, comme improvisé. Des fils partout, des lumières et des loupiotes, des amplis et des micros, un écran de fond. La chanteuse An Pierlé se tient derrière un clavier et son piano à queue, au coffre légèrement “préparé”, tandis que son comparse Fulco Ottervanger a ses deux claviers à lui, et sa guitare. De tous ces instruments et de leurs bouches sortent des sonorités extraterrestres accompagnant ce voyage interstellaire et ses cahotements. Embarqués sur un vaisseau de misère aux voiles rapiécées pour un périple supposé fantastique.

Pensée par les musiciens en collaboration avec la metteur en scène Nathalie Teirlinck, l’histoire débute à la nuit tombée, alors que les buildings de villes illuminées s’éteignent progressivement. Les enfants plongent dans le sommeil et ses étranges personnages : le Pro de la nuit secoue les draps et lave les dents, la Fille de la Lune dégringole des étoiles, les araignées sortent des oreillers, le Marchand de sable fouille la poussière pour trouver des amis. Tout cela est bien joli juste assez bariolé, mais il manque à cette langue une aisance poétique pour qu’elle coule avec clarté en une voie lactée pétillante. À la place, les mots sont mal articulés, et les idées un peu tirées par les cheveux. Les saynètes filmées, mettant en vedette des garçons et filles en costumes d’astronautes ou de sorciers, ne décollent jamais, d’une qualité critique.

À quelques moments, une magie se crée, discordante. La chanteuse emprunte des airs d’opéra pour souffler un charme de la nuit sur tout ce monde endormi, le musicien pimente son jeu de bruitages étonnants, le plateau scintille de places éparses et presque on y croit. La construction ne manque pas d’originalité ni d’enthousiasme, mais elle ne gagne pas son public d’office, et peine ensuite à rendre ses excentricités accessibles. Et puis il aurait fallu soigner le style et les finitions. Ici, rien n’est vraiment mélodique ni entraînant, l’espace de projection est limité à un carré de 6 par 6 sur un écran plus large, rarement agrémenté de textures autour, et l’image est assez illisible. L’ensemble de la pièce pourrait facilement déborder de son cadre, avec une utilisation des instruments à contresens, et une mise en abîme entre les interprètes, les vidéos et les histoires, malheureusement tout reste à plat et confus.

S’il s’agit de parler de rêve, rêvons grand. S’il est question de cauchemars, qu’une tarentule géante écrase la scène. Et si toutes les villes du monde sont pour éteindre leurs lampadaires au profit de la lumière des étoiles, alors il faut un ciel, un horizon, tout un paysage. Slumberland se limite à un bric à brac maison sans trop d’ambition, bruyant pour peu d’évasion et d’émotion. Ça manque définitivement de l’écriture d’un Mathias Malzieu (La Mécanique du Coeur) ou d’un Florent Marchet (Coquillette la Mauviette) pour flirter avec le fantastique, le monstrueux, et les rires méchants des enfants.

AKOUSMA 2016 XIIIe édition ./* Soirée “Sons éclectiques” de 4 programmes majeurs à l’Usine C du 19 au 22 octobre

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La pièce Incantations métalliques du compositeur québécois David Cronkite, une création de cette année 2016, entamait la deuxième soirée d’AKOUSMA XIII sur un plan relativement classique et posé. Suscitant une écoute attentive, les juxtapositions de notes instrumentales (entre le kalimba, la boîte à musique et l’archet sur métal) et d’agitations de l’ordre de l’insecte amenait une poésie du moment plutôt minimaliste. Se déplaçant par glissement d’un haut-parleur à l’autre, ces vies amplifiées momentanées ne participaient pas réellement à construire un milieu plus grand ni trop exotique. Annoncée dans la continuité de précédents comme une exploration méticuleuse des résonances des métaux, l’étude se situe moins dans la grande science alchimiste que dans la variation délicate en fonction de l’inspiration du moment.

Cette sensation d’entendu demeurait pour la performance suivante. D’une stature plus anguleuse, le britannique Adam Stanović imposait toutefois une certaine nervosité derrière sa console, tandis qu’il chauffait les deux trios de spots rouges baignant sa scène sonore, le temps de trois compositions enchaînées : Escapade (pièce de 2010), suivie de Metallurgic (2015) et Inam (2016). De la violence et de la noirceur soupçonnées, les œuvres choisies maintenaient finalement une retenue. Parfois tranchantes et brusques, les surprises advenaient de façon voilée, et à volume raisonnable. De la sorte, les ambiances d’arrière-plan, panoramiques, et les bruissements humides conservaient une proximité avec l’auditeur sans l’accabler ni l’emprisonner. Peu distincts les uns des autres, les trois morceaux partaient d’une vision plus vaste et circulaire vers un souci du détail et de l’organique microscopique, sans davantage de narration. Propre et plus sensible qu’attendu, abstrait.

Extrait de 4 min – Mellotrauma (2016)

Les artistes choisis pour la seconde partie de programme apportaient plus d’originalité et d’accessoirisation dans l’approche, sans mener pour autant des démarches spectaculaires. Visiblement jeune et dans un style plus psychédélique, le duo canadien Jon Vaughn et Colby Richardson proposait en première mondiale des animations embrouillées sur une musique glitchée : Mellotrauma (2016).  Cette dernière cumulant les couches mêlait à un fond sonore permanent des intrusions ponctuelles concrètes, allant du raclement de gorge au bourdonnement de moustique intempestif. Plusieurs sonorités aigües et brouillonnes accentuaient l’impression de nuisance, et un jeu volontairement à la limite de l’agacement. L’image enneigée, floue et vibratoire relevait majoritairement d’une esthétique fluo et rétro, comme un hommage à des réactions chimiques sur polaroïds périmés et couleurs en pointillés de vieux ordinateurs et autres minitels. Une illustration expérimentale du bruit et de sa nature irradiante, obsessive, envahissante.

En dernier invité, l’improvisateur Lucas Paris, formé entre la France et les États-Unis et maintenant Montréalais, a livré sa récente création Antivolume (2016). Lors d’une résidence de deux mois en début d’année à L’Eastern Bloc, cet artiste numérique en vue des réseaux de la BIAN et MUTEK (avec ses derniers projets Betafeed et Quadr) a peaufiné sa recherche d’un instrument de performance analogique alliant leds, traitement de voix et beat clair. Sa prestation était donc une déclinaison de diverses potentialités de ce dispositif, assez linéaire et prévisible, relativement accrocheur par ses couleurs et ses modulations progressives ou radicales. Dans ce dialogue son et lumière, les éléments trouvaient un équilibre entre eux, sans hiérarchie de déclenchement vraiment. Plutôt une sorte d’animation visuelle venant ponctuer la partition, et vice-versa. Nullement prétentieuse, curieuse et probablement ingénieuse, l’installation restait un essai et semble avoir un potentiel intrinsèque de développement limité. De l’ordre de la présentation en recherche et développement, du reste intrigante et distrayante.

La force d’AKOUSMA vient évidemment de la juxtaposition de toutes ces approches, démarches, et sensibilités, témoignant d’un éclectisme actuel de cultures musicales et électroniques. Aussi, plus un spectateur en attrape pendant ces brefs jours de festival, plus cela entre en résonance et gagne en nuance.Tout en se tenant alerte des références et pratiques internationales et locales : concentration éphémère et stimulante de tous genres.

 

./* À ne pas oublier : La série hommage de trois concerts composant le Cycle des profondeurs de Francis Dhomont, compositeur français à l’aube de ses 90 ans. Chaque mouvement est spatialisé par respectivement Christian Calon, Robert Normandeau et Gilles Gobeil. Au Conservatoire les 20, 21 et 22 octobre à 17h45.

L’ensemble de la programmation, des activités de discussion et de l’information sur les 25 ans de Réseaux et les événements de l’année courante sont disponibles ici.

./* Versus de Nonotak présenté par Temps d’images à la Société des arts technologiques du 11 au 13 février 2016

Empruntant aux motifs d’illusion optique et à la stroboscopie leurs pouvoirs d’hypnose et d’asservissement de la pupille, la performance Versus triche sur les distances. Entre proximité et infini, noir et blanc, creux et plein, elle convoque des contraires interchangeables, irréconciliables.

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L’illustratrice française Noemi Schipfer et l’architecte et musicien japonais Takami Nakamoto ont récemment formé le studio Nonotak, qui répertorie déjà à son actif une vingtaines d’œuvres en série et installations lumineuses travaillant la perspective et la démultiplication du trait dans l’espace. Avec des projets tels que Silhouettes, Horizon, Daydream, Convergence ou Narcisse, ils explorent les possibilités infinies de la réflexion. Nakamoto était d’ailleurs des invités du Mutek 2015, où il performait Reflections en nocturne au MAC en compagnie du batteur français Sébastien Benoits, entouré de 32 barres LED et de fumée.

Les expérimentations de Nonotak provoquent une étrange rencontre entre le plan et l’espace, entre la perception au présent et la projection dans l’intemporel. Ce duo d’artistes relève à la fois d’une culture matérielle se rapportant au dessin industriel, aux volumes et grilles graphiques, et d’une mouvance visuelle leur ouvrant d’autres réalités numériques et virtuelles. D’où une lecture plus philosophique de leur présente recherche Versus, qui en appelle à l’harmonie des contraires et à la complémentarité des concepts Yin et Yang fondateurs de la cosmologie chinoise. De même qu’une interprétation poétique faite de doubles fantomatiques dans des dimensions parallèles, ou d’entités technologiques spirituelles.

Sur le papier comme dans les canevas de Schipfer, la ligne est riche, autant de ses répétitions systématiques que de ses irrégularités symptomatiques au travers desquelles apparaissent des visages, des reliefs organiques, une certaine forme de vie. L’erreur du code génétique ou la perturbation atmosphérique à l’origine d’une nouvelle espèce. Chez son complice de création, l’apparition connaît des déclenchements plus calculés, résultats de montées d’intensité, de saturations et d’irruptions brutales. En images, le croisement de ces deux partitions dans l’espace fait l’effet d’un tunnel de 1000 portes (le Fushimi Inari Shrine dans la forêt de Kyoto) avec ce que l’entrée dans un tel temple déclenche de fascinant et d’imposant. Bizarrement, la transposition de ce matériel dans l’espace décuplé à 360° de la Satosphère n’engendre pas d’horizons supplémentaires.

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Versus explore l’alternance du cercle et du disque, du contour qui cerne la forme et de l’ombre qui trace sa silhouette sur fond blanc. Les anneaux se succèdent en un long tube dont l’embouchure grossit bientôt en un trou noir géant. L’absorption que créent ces formes concentriques à la nature changeante aspire l’œil et lui imprime un même jeu géométrique entre l’iris et la pupille, en cycle permanent de rétraction / dilatation. Sur ce plan, la lumière exerce un pouvoir évolutif, mais manque de dramaturgie et d’objectif – que la trame sonore ne compense pas. Des cloisons explosent et se referment sur de grands vides, violemment, tandis que des sifflements infimes s’égarent en suspension. Rien d’articulé ni d’abouti, en dehors de l’impression labyrinthique d’un cerveau humain hésitant entre la pensée, le fantasme et le subconscient.

En comparaison d’autres tentatives dans le dôme, cette performance de trente minutes offre des inversions originales, puisqu’elle écrase la voûte ou la troue profondément, et lui crée des angles inexistants à l’encontre des rondeurs habituelles. La tectonique comme la musique et les éclats de lumière blanche sont agressants, en contraste du confort allongé et de l’apesanteur. À jouer à pile ou face, l’émotion reste indécise, et le parti pris hésitant.

 

./* Tout sur la programmation de Temps d’images 2016 

COUPS DE THÉÂTRE 2014 13e édition ./* La fille qui fixait de Zonzo Compagnie (Belgique)

La fille qui fixait est un magnifique coup de cœur de ces Coups de théâtre 2014 qui en met plein les yeux, avec toutes ces histoires d’yeux. Zonzo Compagnie, la troupe belge à l’origine de cette production, vient également présenter Écoute le silence, un voyage avec John Cage, une autre proposition de théâtre musical qu’on suspecte tout aussi réussie. Ces deux spectacles adoptent des préceptes similaires quant au théâtre jeunesse. Celui-ci peut être un excellent vecteur d’autres univers artistiques comme ceux, allumés et extraordinaires, de compositeurs ou de cinéastes hors du commun (qui plus que John Cage ou Tim Burton ?). La richesse de tels imaginaires visuels et sonores ne saurait être mieux transmise qu’en la mettant à l’oeuvre directement sur scène, et qu’elle opère d’elle-même sa magie sur les enfants. Ce que défend la compagnie quitte à ne pas laisser de place aux réactions du petit public, pris par la main et emmené loin, captivé, ébloui. Enfin, pourquoi pas des enfants pour jouer les méchants avec séduction.

Dans le Théâtre Rouge du Conservatoire, cette jeune fille qui fixe tout, et tout le temps, envahit l’écran de son regard insistant. Son histoire est évoquée par un enchaînement de plans étudiés, bien cadrés, de constructions esthétiques et de situations anecdotiques, qui respirent la marginalité et l’isolement. Dans des lieux parallèles, de drôles d’enfants-créatures aussi étranges qu’elle répondent à l’appel, chacun spécial, effrayant et touchant à sa façon. La fillette albinos de coton, l’enfant-robot des Smith, Ludovic le toxique, la laide de la déchèterie, la Reine Pelote-à-épingles, la sorcière vaudou… L’une troue sa peau en s’asseyant, l’autre le ventre d’une poupée en maudissant, l’un a la tristesse qui lui crève les yeux, l’autre éviscère des édredons qui revolent partout. Tous avec leurs cils de biche et leurs iris ébène ou diamant. Irrésistiblement attendrissants, et intimidants malgré eux.

Ainsi se déploie un monde à l’écart, dont les personnages se croisent en arrière-plan, avant d’oser mêler leurs solitudes et allier leurs différences. Les visages, les expressions, mais également les décors et les ambiances relèvent d’une poésie toute burtonnienne: teints de cadavres, yeux qui mangent la face, intérieurs sombres et forêts lugubres, inspirations d’outre-tombe, anormalités physiques et surnaturelles en gros plan. Toute cette féerie monstrueuse, typique du réalisateur, croquée en quelques habitudes et histoires bizarres, droit sorties de La triste fin du petit enfant huître (et autres histoires). Ce recueil de poèmes accompagné de dessins magiques cède ici ses illustrations aux images et à la voix, qui donnent aux paroles des contes de Burton tout leur relief métaphorique.

L’écran occupe la moitié gauche de la scène, et les courts films qui y sont projetés, d’une remarquable qualité, sont l’oeuvre de la vidéaste flamande Nathalie Teirlinck. On sent qu’un intérêt majeur du projet s’est situé en amont: dans la réalisation des extraits, la direction des jeunes comédiens, le soin apporté à leurs costumes, leurs personnalités en marge, leurs mises en situation, et leur plaisir.  L’entrecroisement de ces aventures singulières démontre également de l’ingéniosité. Le travail filmique constitue clairement la moitié de la matière dramaturgique, l’autre moitié étant comblée par le concert. La musique est interprétée en direct par une chanteuse et deux instrumentistes – un claviériste et bruiteur, et un homme-orchestre percussionniste (batterie, triangle, cymbales, etc.). Tous trois fascinants, passionnés, absorbés. Leur studio cubique aux parois tendues de toiles est aménagé dans la partie droite de la scène et, plongé dans le noir, offre des surfaces de projection secondaires pour la vidéo, comme des niveaux de doublure de l’action et de lecture moins superficielle des personnages.

« It’s great to know a girl who has so many eyes,

but you really get wet when she breaks down and cries. »

(The Girl With Many Eyes)

Comme dans les productions de Burton, on passe totalement outre la bizarrerie et la monstruosité pour se prendre d’affection pour l’anomalie, le défaut. Asociabilité apparaît comme la conséquence d’une tare qui stigmatise, plus qu’un comportement désiré. Et être seul est finalement plus simple. On apprend ainsi à regarder au-delà des préjugés ou apparences, à écouter et à comprendre, à plaindre aussi et à tenter de se rapprocher plutôt que de se méfier, contourner, ignorer. Une attitude de curiosité et de tolérance peut-être plus évidente encore pour les enfants que chez les adultes. Le spectacle fait ainsi appel à une ouverture qu’il revendique dans sa forme musicale et visuelle éclatée, dans la fantaisie de sa langue et l’immersion de sa scénographie. Titillé par la corde sensible et bercé par les oreilles, on oublie de juger pour tomber sous le charme. Une fabuleuse invitation à l’imagination libre. De sorte que la peau de renard mort, suspendue au coin avant du studio, pourrait aussi bien être un doudou chat de Cara Carmina qui sèche son poil au vent.