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Livre

« Cette musique était vraiment folle. Elle était triste et gaie à la fois, et mettait ma mère dans le même état. » En attendant Bojangles, Olivier Bourdeaut

 

./* À propos de a rather lovely thing d’ARIAS Company (New York)

Présenté le 5 août au FASS et du 11 au 15 octobre à la Cinquième Salle de la PdA par Danse danse

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./* D’après une histoire vraie de Delphine de Vigan

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Cette photo prise, l’acte de témoignage de l’écriture, le manichéisme de la diagonale face au dégradé de gris, la superposition des lignes de récit, le choix du cadrage. L’idée d’un message précis et décisif soumis à l’interprétation d’une lecture publique. “mon ami Olivier m’a appelée” atterrit sur une page Facebook dont le pseudo et la structure ont été inventés par un ami Olivier il y a plusieurs années, qui aime la publication immédiatement. Cette immédiateté (à des heures de décalage, via une plateforme virtuelle) renferme le germe d’une réflexion sur la fiction du geste artistique et la réalité, dont découle une pluie de questions infimes et fondamentales.

Mon ami Olivier m’a-t-il appelée ? Est-ce un appel à ce qu’il appelle ? L’écriture atteste-t-elle des faits, remet-elle en question leur véracité ou serait-elle en mesure de les provoquer ? Le passé composé relie au présent, suppose la conséquence ; peut-être l’énoncé se veut-il prémonitoire ? Olivier est-il mon ami ? L’est-il seulement ? Est-il toujours ? Se reconnaît-il comme l’unique protagoniste de cet extrait ? Était-il le destinataire de l’assertion ? Quand était-ce ?

En pleine lecture du dernier roman D’après une histoire vraie, de Delphine de Vigan, paru aux éditions JCLattès l’an passé et qui a fait grand bruit en lice de plusieurs concours littéraires renommés (gagnant du Goncourt Lycéen 2015), ce fleuve mouvant d’incertitudes dans lequel se noient mots et échos de la réalité submerge le suspense du livre pour faire remonter le sens à la surface, au rythme cyclique d’une marée. Ce cliché nocturne d’une page, d’une phrase inachevée, sonne telle une démonstration, une illustration, une question. Celle-ci incarne le doute, sa simplicité trahit tout ce que la thématique comporte de sous-couches et de profondeurs floues.

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La fluidité et la précision du vocabulaire comme de la syntaxe de De Vigan sont élégantes et séduisantes. L’acuité de son regard posé sur autrui, les tendances du monde en cours, sa franchise sans concession pour les faiblesses du caractère et les aléas difficiles de la vie, qu’elle applique à elle-même avant tout, à sa propre histoire, blanchissent sa patte qui tient la plume et la dague avec détermination. Elle ira jusqu’au bout, elle y est déjà allée. La narration est comme la connaissance ou la psychanalyse, un puits sans fin vers le démêlement de l’âme et du vécu.

Son histoire vraie est contée a posteriori, malgré tous les doutes émis de s’en être entièrement sortie, de l’intrusion d’une meilleure amie mystérieuse et inquiétante à un moment de grande vulnérabilité personnelle et de vocation. Son précédent Rien ne s’oppose à la nuit, qui retraçait admirablement et avec une fragilité assumée les méandres psychotiques de sa mère aux prises de tentations suicidaires et d’un passé familial pesant, connaît un succès plutôt retentissant, se retournant comme un boomerang d’accusation contre son auteure. La rédaction, l’introspection, la justification fût délicate aux yeux de tous, des proches et de soi-même. Une fois la parution entre les mains, d’autres interrogations criblent la conscience : Pourquoi être allé là ? Comment en revenir tout à fait ? Écrire de nouvelles lignes comme on ouvre un livre empêche-t-il qu’elles s’inscrivent à la suite des précédentes ? Les écrits restent, les pensées hantent, qui a pu croire que l’encre couchée sur le papier, aussi cathartique soit-elle, était libératrice ? Elle est tout autant un piège à retardement, celui qui se renferme lorsque “tout ce que vous aurez écrit sera retenu contre vous”.

Il y a dans la description de L., son irruption, sa clairvoyance, sa noblesse et son charme manipulateur, une perspicace étude sur l’intimité, l’amitié et la complicité, le désir d’être l’autre, enrichissante pour toute relation de confiance. Le personnage est hautement romancé et idéalisé, comme il sera démontré concrètement dans les derniers miles, tandis que le déroulement de l’intrigue se veut inscrit dans un quotidien latent. Par son entreprise de témoignage à remonter le temps, avoué incomplet dès le départ et fautif de demi-consentement, Delphine de Vigan fait une nouvelle fois preuve d’une authentique imputabilité. Cette fois son tour de force revient à l’appliquer non seulement à sa propre histoire, à sa personne, mais aussi à son geste artistique, sa persona.

Ainsi s’oublient les redondances, les annonces renchéries à chaque fin de chapitre d’un malheur à venir, les suspicions et relents dépressifs, et à mesure que la lumière se fait sur les déséquilibres d’une relation aux intentions malsaines et abusives, la nuit s’épaissit autour du dessein de l’écriture et ses droits de réalisme. Plus l’ouvrage dénoue ses méandres et détours narratifs, plus l’étau piège la main de l’écrivain : il n’y aura pas d’échappatoire au choix d’écrire le vrai comme seul et valeureux devoir. Existentiel.

Aussi dérangeantes, stupides et stériles soient certaines généralités, surtout lorsqu’appliquées à des gens, et les savoirs que l’on dit détenir d’autrui, le détour par l’ami nous permet d’en saisir beaucoup en termes de reflets de soi. Tout ce que je ne veux pas entendre, voir ou m’avouer, je le projette afin de sonder la manière dont je le reçois en retour, peut-être. D’après une histoire vraie s’amuse sur cette frontière de l’identité et l’identification. Sur le jeu des alter ego, des âmes soeurs et siamoises, des fusions signifiantes et toxiques. Il y est question d’image, d’estime et de croyance en soi. Il y est plus fortement et dangereusement fait état de notre rapport à la réalité, à la créativité et à l’imagination. Jusqu’où se rendre pour (se) (persuader d’) exister.