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FNC 2018 ./* À propos des films Burning de Lee Chang-dong (Corée du Sud, 2018, 149 minutes) et Un couteau dans le cœur de Yann Gonzalez (France, Suisse, Mexique, 2018, 102 minutes)

FNC2018

Le Festival du nouveau cinéma s’achève en ce moment après deux semaines bien chargées d’intensité, de bizarrerie, de beauté tragique et d’effusions de violence, parfois drôle, parfois non. (2/2)

Les granges brûlées

Burning du réalisateur coréen Lee Chang-dong, qui s’est mérité le prix FIPRESCI (de la critique internationale) en compétition officielle au Festival de Cannes, est une adaptation de la nouvelle Les grandes brûlées de l’écrivain japonais Haruki Murakami, paru dans son recueil L’éléphant s’évapore rassemblant des textes rédigés entre les années 1980 et 1990, et puise en parallèle au Burning barn de William Faulkner paru un demi-siècle plus tôt. L’intrigue relate un triangle amoureux, comme bien souvent débalancé dans les sentiments et les caractères de ses trois protagonistes, qui plus est miné par une lutte des classes affranchie.

La jeune Hae-mi travaille comme cheerleader devant des magasins, incitant les passants par ses trémoussements, ses slogans chantés et ses œillades à rentrer découvrir les spéciaux ou à participer à des concours. Elle croise par hasard une connaissance de sa ville natale, Jong-su, livreur d’occasion, qui habite la fermette de son père pendant le procès de celui-ci (accusé de voie de fait et récidive sur un agent) et à qui elle confie son chat à nourrir dans son appartement pendant un séjour en Afrique. Elle en revient au bras de Ben (bien sûr le prénom occidental n’est pas anodin), un fils de bonne société aux mœurs et occupations aussi mystérieuses que suspectes. La première est intrépide et intense, le second naïf et dévoué, le troisième suffisant et volage. Trois extrêmes qui aimantent l’histoire dans des directions opposées, entre romantisme retenu, libertinage, amitié à l’épreuve. Et tel un élastique trop tendu et tiré qu’il pourrait partir dans n’importe quel sens, on craint le drame passionnel, le passage à l’acte lugubre, à raison.

Hae-mi pousse pour des sorties à trois, Jong-su s’écrase pendant que Ben brille de sa culture et de son fric étalés : on ne peut vraisemblablement pas parler d’équilibre tripède, à peine de relations deux-à-deux stables et tolérées, que la jeune femme disparaît. Un secret enfle pendant ce temps entre Ben et Jong-su, l’un confie brûler des granges pour la simple exultation que cela lui crée, et l’autre brûler d’amour pour leur amie commune. Tout ce qui était contenu au préalable, pour des raisons de bienséance et d’obligation, éructe de frustrations et d’injustices accumulées. Et tandis que la brume s’épaissit de manipulation et peut-être de crime, l’urgence de la vérité se fait de plus en plus crûment sentir. Rien ne pourra se dénouer autrement que dans la violence, et moins Hae-mi est là, plus elle impose comme une évidence que seul l’un des deux prétendants pourra demeurer après elle, celui qui continue de l’encenser, ou l’autre qui l’a effacée si étrangement.

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Dans ses paysages de ville et de campagne tout en contraste, ses rayons de lumière sur un angle d’étagère, ses jeux secrets tapis dans l’ordinaire (mimer l’épluchage d’une clémentine ou câliner un chat invisible), la magie subtile de l’écriture de Murakami transparaît comme saupoudrée au long de Burning. La naissance des sentiments cède immédiatement place à leur dimension obsessionnelle et viscérale. Lee Chang-dong trouve alors un basculement juste vers des sous-entendus corrompus et des ambiances viciées (dont on se demande si l’inspiration viendrait de sa carrière initialement politique). Porteuse de ce glissement inéluctable, la musique du compositeur sud-coréen Mowg place quelques riffs minimaux qu’elle vient progressivement prolonger ou vriller de tonalités inquiétantes. Elle accompagne le changement de registre de la comédie sentimentale au thriller à l’image du jazz d’un bon vieux polar.

La critique sociale est quant à elle d’une contemporanéité qui surprend malgré la simplicité de sa logique : ceux qui ont plus ont le luxe de tout faire, tout réaliser, abuser de tout même de l’humain en face d’eux sous couvert de belle réputation, peu importe que ça les rapproche de la malversation tant que ça n’entache pas leur image ; tandis que ceux qui n’ont rien se donnent à peine le droit de désirer plus, ou s’ils le font c’est avec culpabilité ou en se sacrifiant un peu comme on s’offre au diable dans un contrat inéquitable. Tout ceci si bien ancré dans l’ordre normal des choses que qui viendrait le contester soit manque d’éducation soit frise la folie.

Une cabane en feu

Annoncé d’entrée de jeu, le mélange des genres et des fluides d’Un couteau dans le cœur n’est décidément pas pour plaire à tous. Par contre, il a de quoi rendre curieux, et attirer un public bien bigarré, d’où les surprises et réactions variées. Il s’agit du second long du Niçois Yann Gonzalez, dont Les rencontres d’après minuit portant à l’écran une orgie se méritait une Caméra d’Or d’encouragement au jeune talent à Cannes en 2013. Vanessa Paradis, vraie icône d’une époque irrévérencieuse et aigre-douce, y tient la tête d’affiche en tenancière d’une boîte de production pornographique gay, où la rejoignent également Nicolas Maury (Dix pour cent) et Kate Moran de la distribution du précédent, de même que Romane Bohringer pour un rôle à l’écart. Et l’histoire : un tueur en série dévaste le petit milieu du tournage XXX avec son godemichet-canif et autres lames affûtées, comme pour punir les starlettes homos d’un amour traumatique de jeunesse. Présenté à Cannes cet été, le film n’était pas vraiment à une place où il pouvait prétendre à être chaleureusement reçu, c’est entendu. Mais soyons prêts, ici c’est Temps Ø tout est permis.

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Le scénario est inspiré d’une véritable figure des années 1970 et 1980, Anne-Marie Tensi alias AMT pour les initiés, amante éperdue de sa monteuse, qui a produit et réalisé quelques soixante-dix films du rayon interdit aux moins de 18 ans et public averti, et effectivement joué dans certains sous le pseudo de Anthony Smalto. Avec une si imposante filmographie officielle à l’appui, on n’est plus tant dans l’amateurisme, cela dit Gonzalez fait main de maître comme son “La Bouche” succion parfaite alors qu’il transforme son sacerdoce en excitante reconstitution d’époque et de genre. Autrement dit, son intrigue elle-même épouse les décors, les ambiances, les défauts et la pauvreté de contenu systématique de certains récits érotico-orientés pour nous faire mariner, spectateurs, dans une attente faite de rose, d’ennui, de surprises et d’écœurement.

Il y aura des boucles d’or, des corneilles de mauvais augure, des manteaux de cuir, des armes cachées sous la ceinture, des lèvres en sang et des attouchements abusifs, des grandes drama queens pour de petits sentiments. Et aucun interdit. Mais je le redis, à chacun son goût de s’y frotter.

 

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./* À propos de Calme et tranquille de Valérie Manteau, paru aux éditions Le Tripode 2016

Il y a le mystère contenu de cette femme, belle et fragile, le regard vif et la posture blessée d’avant (remise d’aplomb, déterminée), qui participe au cercle passionnant organisé à la Grande Librairie sur le thème de la folie, à l’occasion de son nouvel écrit Sillon. Il y a cette même couverture en traits fin tournesol sur fond anthracite des éditions Le Tripode qui m’attire de son titre précédent et prometteur pour qui cherche une trêve dans la bataille : Calme et tranquille.

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Quelques mots des Écorchés de Noir Désir en ouverture, puis d’autres de Mano Solo suivront, en errant de l’hécatombe de Charlie à celle du Bataclan et en Turquie. En plus des disparitions de grandes voix et plumes de la chanson qui nous font vaciller l’espoir, il y a ces événements qui ont souillé de violence et de tristesse l’actualité française des dernières années, liant musique et mort d’une douloureuse façon.

Et puis l’enchaînement. Assez près pour m’y reconnaître, et distant pour en sourire légèrement. Ma grand-mère s’en est allée, mon gros chat gentil aussi. Charlie ne m’a jamais quittée, d’autres oui. Ils ne furent pas si nombreux, mais il y a eu la fuite, l’effacement, l’alcool, pas les psys ni les médicaments, la trithérapie prophylactique. On déroule les mêmes fils qui attachent une génération, ceux qui la suturent au présent, tirent sur les vieilles cicatrices et lacèrent l’avenir de coupures vives pour lesquelles on se réinvente radicaux.

p. 26 Dans l’émission Koh-Lanta, deux participants font l’heureuse découverte d’un gros panier de fruits et s’enfilent 14 bananes avant de rapporter le reste du butin – deux noix de coco – au campement de starlettes affamées pour le bien de la série télé : “Les traîtres bafouillent, s’embrouillent dans leurs explications, les bananes étaient trop mûres, elles n’auraient pas supporté le voyage ; au début il est question de douze bananes seulement, mais le présentateur ne laisse rien passer, il rectifie, c’étaient bien quatorze bananes et le groupe atterré répète comme l’orange du marchand, quatorze bananes, quatorze bananes, c’est pas possible, quatorze bananes c’est énorme, tout ce qu’on aurait pu faire avec quatorze bananes tu te rends compte, non mais quatorze bananes.” Gilbert Bécaud, un détail.

p. 33 “7 J’ai fait un rêve. Je fais beaucoup de rêves, mon inconscient travaille fort à me trouver des sujets de conversation matinale avec le psy.”

p. 110 “41 J’ai encore dans ma bibliothèque un livre que je ne lui ai jamais rendu. Il me l’avait amené en disant : Tiens, ça va te plaire c’est une fable très peace and love, faites du théâtre pas la guerre, tout ça tout ça. Un groupe multiconfessionnel qui monte Antigone sur la ligne verte à Beyrouth. En plus l’héroïne se suicide, tu vas adorer.” Le Quatrième Mur de Sorj Chalandon, une claque, noir et difficile, si beau et transportant par moments qu’on se ramasse à mordre la poussière sans l’avoir vu venir. Le sol n’est jamais très loin, miné, criblé de trous de bombes et de fractures.

p. 129 “La danse absorbe tout, la violence brute et la suffisance pompière, dégoupille, transforme et jubile dans un grand feu d’artifice narquois.”

C’est écrit, en plein désarroi, armes baissées, avec fatalité. En plein coeur de la tourmente et pourtant d’une lucidité renversante. Abordant la vie personnelle, sexuelle, politique et publique d’un même élan de sincérité et d’affliction. Il faut l’avoir vécu dans la chair et l’extrême pour pouvoir ensuite soutenir chaque mot de ce bouquin-là. Choisis précisément, ces mots, pour ce qu’ils contiennent d’explosif enfermé dans le modeste écrin. Il n’y a pas à gratter bien loin quand on est dans le vrai de la plaie.

p. 76 “Je ne dors pas. Quand j’étais à Paris, pour ne pas zoner chez mes amis je sortais la nuit et j’allais marcher ivre le long du canal Saint-Martin, dans le froid de l’hiver parisien, je me regardais tituber vers le bord de l’eau. J’ai tellement marché, depuis le 11 janvier, que j’ai les pieds détruits et ça ne veut pas guérir. J’enlève mes chaussures et je découvre les dégâts. La psy avec sa plume met la main devant sa bouche. Mes bottines prennent l’eau, les gerçures se mêlent aux plaies, aux bleus. Je n’ai pas vraiment mal. J’ai fait de la danse classique vous savez, longtemps. J’ai appris à me tenir droite même avec les pieds douloureux. La psy rassemble ses esprits. J’aimerais que vous retrouviez le sentiment de la douleur. On va travailler là-dessus. Ça a duré quelques séances. Comme une rééducation. Sentir le sol. Essayer de se mettre sur la pointe des pieds, attendre longtemps, plus longtemps que le déséquilibre, plus longtemps que les crampes de la voûte plantaire, des petits orteils, sentir la cheville qui flanche, et les larmes qui montent. S’allonger pour pleurer.”

Rien de comparable bien sûr. Si ce n’est une profonde empathie pour les dommages collatéraux, et ce sentiment d’abandon vertigineux de l’écriture au moment crucial. Qui disparaît dans le noir froid du gouffre mais visiblement, toujours, accompagne. Histoire de grand-mère.

 

 

./* D’après une histoire vraie de Delphine de Vigan

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Cette photo prise, l’acte de témoignage de l’écriture, le manichéisme de la diagonale face au dégradé de gris, la superposition des lignes de récit, le choix du cadrage. L’idée d’un message précis et décisif soumis à l’interprétation d’une lecture publique. “mon ami Olivier m’a appelée” atterrit sur une page Facebook dont le pseudo et la structure ont été inventés par un ami Olivier il y a plusieurs années, qui aime la publication immédiatement. Cette immédiateté (à des heures de décalage, via une plateforme virtuelle) renferme le germe d’une réflexion sur la fiction du geste artistique et la réalité, dont découle une pluie de questions infimes et fondamentales.

Mon ami Olivier m’a-t-il appelée ? Est-ce un appel à ce qu’il appelle ? L’écriture atteste-t-elle des faits, remet-elle en question leur véracité ou serait-elle en mesure de les provoquer ? Le passé composé relie au présent, suppose la conséquence ; peut-être l’énoncé se veut-il prémonitoire ? Olivier est-il mon ami ? L’est-il seulement ? Est-il toujours ? Se reconnaît-il comme l’unique protagoniste de cet extrait ? Était-il le destinataire de l’assertion ? Quand était-ce ?

En pleine lecture du dernier roman D’après une histoire vraie, de Delphine de Vigan, paru aux éditions JCLattès l’an passé et qui a fait grand bruit en lice de plusieurs concours littéraires renommés (gagnant du Goncourt Lycéen 2015), ce fleuve mouvant d’incertitudes dans lequel se noient mots et échos de la réalité submerge le suspense du livre pour faire remonter le sens à la surface, au rythme cyclique d’une marée. Ce cliché nocturne d’une page, d’une phrase inachevée, sonne telle une démonstration, une illustration, une question. Celle-ci incarne le doute, sa simplicité trahit tout ce que la thématique comporte de sous-couches et de profondeurs floues.

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La fluidité et la précision du vocabulaire comme de la syntaxe de De Vigan sont élégantes et séduisantes. L’acuité de son regard posé sur autrui, les tendances du monde en cours, sa franchise sans concession pour les faiblesses du caractère et les aléas difficiles de la vie, qu’elle applique à elle-même avant tout, à sa propre histoire, blanchissent sa patte qui tient la plume et la dague avec détermination. Elle ira jusqu’au bout, elle y est déjà allée. La narration est comme la connaissance ou la psychanalyse, un puits sans fin vers le démêlement de l’âme et du vécu.

Son histoire vraie est contée a posteriori, malgré tous les doutes émis de s’en être entièrement sortie, de l’intrusion d’une meilleure amie mystérieuse et inquiétante à un moment de grande vulnérabilité personnelle et de vocation. Son précédent Rien ne s’oppose à la nuit, qui retraçait admirablement et avec une fragilité assumée les méandres psychotiques de sa mère aux prises de tentations suicidaires et d’un passé familial pesant, connaît un succès plutôt retentissant, se retournant comme un boomerang d’accusation contre son auteure. La rédaction, l’introspection, la justification fût délicate aux yeux de tous, des proches et de soi-même. Une fois la parution entre les mains, d’autres interrogations criblent la conscience : Pourquoi être allé là ? Comment en revenir tout à fait ? Écrire de nouvelles lignes comme on ouvre un livre empêche-t-il qu’elles s’inscrivent à la suite des précédentes ? Les écrits restent, les pensées hantent, qui a pu croire que l’encre couchée sur le papier, aussi cathartique soit-elle, était libératrice ? Elle est tout autant un piège à retardement, celui qui se renferme lorsque “tout ce que vous aurez écrit sera retenu contre vous”.

Il y a dans la description de L., son irruption, sa clairvoyance, sa noblesse et son charme manipulateur, une perspicace étude sur l’intimité, l’amitié et la complicité, le désir d’être l’autre, enrichissante pour toute relation de confiance. Le personnage est hautement romancé et idéalisé, comme il sera démontré concrètement dans les derniers miles, tandis que le déroulement de l’intrigue se veut inscrit dans un quotidien latent. Par son entreprise de témoignage à remonter le temps, avoué incomplet dès le départ et fautif de demi-consentement, Delphine de Vigan fait une nouvelle fois preuve d’une authentique imputabilité. Cette fois son tour de force revient à l’appliquer non seulement à sa propre histoire, à sa personne, mais aussi à son geste artistique, sa persona.

Ainsi s’oublient les redondances, les annonces renchéries à chaque fin de chapitre d’un malheur à venir, les suspicions et relents dépressifs, et à mesure que la lumière se fait sur les déséquilibres d’une relation aux intentions malsaines et abusives, la nuit s’épaissit autour du dessein de l’écriture et ses droits de réalisme. Plus l’ouvrage dénoue ses méandres et détours narratifs, plus l’étau piège la main de l’écrivain : il n’y aura pas d’échappatoire au choix d’écrire le vrai comme seul et valeureux devoir. Existentiel.

Aussi dérangeantes, stupides et stériles soient certaines généralités, surtout lorsqu’appliquées à des gens, et les savoirs que l’on dit détenir d’autrui, le détour par l’ami nous permet d’en saisir beaucoup en termes de reflets de soi. Tout ce que je ne veux pas entendre, voir ou m’avouer, je le projette afin de sonder la manière dont je le reçois en retour, peut-être. D’après une histoire vraie s’amuse sur cette frontière de l’identité et l’identification. Sur le jeu des alter ego, des âmes soeurs et siamoises, des fusions signifiantes et toxiques. Il y est question d’image, d’estime et de croyance en soi. Il y est plus fortement et dangereusement fait état de notre rapport à la réalité, à la créativité et à l’imagination. Jusqu’où se rendre pour (se) (persuader d’) exister.