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Jeune public

Coups de théâtre 2016 ./* À propos du spectacle Comment j’ai appris à parler aux oiseaux de la compagnie québécoise Les Filles électriques, pour les 5 à 8 ans

 

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Après une semaine éclair de spectacles, les Coups de théâtre 2016 entrent en jachère pour deux années à magasiner, dénicher, amarrer les productions jeunesse d’ici et d’ailleurs pour la prochaine programmation. Parmi les offres de sa dernière fin de semaine, deux propositions interrogeaient le monde des oiseaux pour démêler celui des humains.

De Québec, la compagnie Code Universel et Théâtre du Gros Mécano (qui fête ses 40 ans de création pour enfants) ont allié les forces de la danse et du théâtre, du spectacle son et lumière et des technologies pour réaliser une création visuellement étonnante et élaborée, Nous ne sommes pas des oiseaux ?, dans laquelle la famille est une force et la scène un lieu de magie, d’agitation et d’allégorie.

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À l’opposé, le spectacle Comment j’ai appris à parler aux oiseaux de la compagnie québécoise Les Filles électriques, pourrait se renommer “Quand l’oiseau ne fait pas mouche”, étant donné qu’on n’y siffle pas, on n’y vole pas, et on n’arrive pas tant que ça à se parler en personne. Mouche est une femme originale, différente de sa mère et de sa soeur avec lesquelles elle entretient des liens distants et méfiants par l’intermédiaire de répondeurs téléphoniques respectifs. Elle cherche à s’envoler de la lourdeur du quotidien et de la difficulté des rapports humains et s’inscrit pour cela dans un gym où pratiquer ses muscles des ailes, son zèle et sa volonté. Au détour de quelques situations et personnages cocasses qu’elle rencontre à la salle de musculation – dont Jim l’entraîneur de gym – elle établit des parallèles avec des oiseaux caractéristiques tels que l’albatros, le jardinier satiné, le paradisier, le paon, et bien sûr le colibri – communément appelé l’oiseau-mouche.

Mouche préfère donc la compagnie des oiseaux à celle de sa famille, mais elle ne connaît pas vraiment leur langage, ni ne maîtrise leur gazouillis. Mis à part de timides “rout-rout” pour ponctuer des anecdotes échevelées, il n’y aura durant ce 45 minutes de représentation aucun sifflement ni chant extraordinaire. Pas de roucoulement, pas de hululement non plus, à peine quelques informations sur les couleurs et les danses déployées par les mâles pour séduire les femelles à la saison de la nidation.

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En écran de fond, des illustrations animent l’espace, version illustrée de livres d’ornithologie où les espèces se côtoient et sautillent dans un style de collage maison raffiné (façon boutique V de V). Cet univers réaliste et naïf est touchant, et se prolonge trop peu sur le plateau, où le texte, la scénographie (en collaboration avec Lucie Bazzo) et le bruitage (musique et son de Guido del Fabbro) manquent d’échos de la nature : ceux de la forêt, de la savane, du zoo ou de la serre, de la fenêtre ou de la cour, du ciel. À l’inverse, la routine de Mouche et son choix de la salle de sport comme échappatoire nous enferment dans une cage, cernée par un répondeur, une vie sous cadenas, un monde de musique pop dans le casque pendant qu’on court sur un tapis ou qu’on rame en regardant ses efforts dans le miroir.

Directrice artistique du collectif Les Filles électriques ainsi que du festival montréalais Phénomena, l’interprète D. Kimm, à l’origine de l’idée, de l’imagerie et du texte de ce spectacle, est évidemment  une drôle d’artiste, qui éclabousse par une pratique décalée. Elle livre ce texte avec entrain et sincérité (guidée par les conseils dramaturgiques et de jeu de Simon Boulerice et Yves Dagenais), d’un allant qui parfois ne perçoit pas ses propres lenteurs ou égarements, et les zones où la référence trop personnelle perd son public. Ses accessoires et artifices sont plutôt décousus : trois pas de claquettes, un masque de corbeau (conçu par Erica Schmidz), des oiseaux de cartons à distribuer aux enfants, une cigogne télécommandée (par Guillaume Arsenault de chez Artificiel), des textures florales au sol et à l’écran, autant d’initiatives distrayantes convoquées aléatoirement et mises bout à bout sans mener à rien de constructif, ni d’assez spectaculaire pour susciter l’émerveillement.

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Il y aurait pourtant un milliard de sons, de plumages, de connaissances marrantes sur les espèces d’oiseaux, leurs particularités, leurs penchants moqueurs ou voleurs. Une nuée de comparaisons sur les façons de voler et de marcher, de jaser et de jaqueter, de voir la réalité selon qu’on est perché sur échasses ou pris sur des pattes de canard. Se servir du colibri pour agacer la mésange, le geai, le hibou, l’outarde, le héron, l’aigle ou le flamand. Entre le bestiaire et la narration individuelle, l’histoire bat de l’aile, remue l’air sans choisir un sens dans lequel avancer. Une poule pas de tête qui peine à décoller de sa cour pour voir et rêver un peu plus grand.

 

./* Dernière représentation le dimanche 20 novembre à 13h au Théâtre Rouge du Conservatoire

 

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Coups de théâtre 2016 ./* À propos du spectacle d’ouverture Slumberland de Zonzo compagnie (Belgique) pour les 6 ans et plus

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Les Coups de théâtre, festival des arts vivants jeune public aux deux ans, lançait ce soir officiellement leur programmation 2016, dont les spectacles et activités (dont Focus Québec) se tiendront en majorité entre l’Usine C, la Maison théâtre, le théâtre Aux Écuries, le Conservatoire et le Monument-National jusqu’au 20 novembre. Or les organisateurs peuvent se targuer d’un bel alignement des astres avec cette Lune toute spéciale, protagoniste du spectacle d’ouverture Slumberland de Zonzo compagnie, qui avait particulièrement belle presse aujourd’hui. Cela dit, si la Superlune agitait les curieux, les unes de journaux ont vite fait de nuancer le spectaculaire de l’événement. Certes la Lune serait à un point proche de la Terre, d’autant plus remarquable qu’elle est au plein de son cycle, mais à l’oeil nu la différence serait peu mesurable, et si ce n’est une luminosité accrue, ce satellite terrestre paraîtrait relativement ordinaire. C’est un pareil désenchantement que crée ce “Au pays du sommeil” néerlandais, un rendez-vous manqué (“Le Soleil a rendez-vous avec la Lune, mais la Lune n’est pas là et le Soleil l’attend”, Charles Trenet, 1939).

On connaît leur nom, à ces Belges de Zonzo, car ils étaient présents à l’édition 2014 des Coups avec deux productions : Écouter le silence…, voyage abstrait dans l’univers du compositeur John Cage, et le fabuleux et poétique La fille qui fixait inspirée de personnages de Tim Burton et son Petit enfant huitre. C’est d’ailleurs cette dernière expérience qui revenait en comparaison tout au long de la soirée, qu’il s’agisse d’honorer l’étiquette de théâtre musical, d’assurer une prestation de qualité et captivante à tous âges, ou de créer un effet digne d’un événement d’ouverture bisannuel.

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Dès les premières poussées de cris stridents, d’instruments désaccordés et de vidéos bancales, c’est l’ébranlement. Ça prend bien quatre chansons sur une douzaine pour admettre que les fausses notes pourraient faire partie du jeu, comme un préalable créatif de donner voix aux enfants. Quand ces têtes blondes racontent leurs rêves ou les habitudes de dodo sur cinq écrans de télévision à peine déguisés sur la plateau, c’est mignon, mais peut-on vraiment miser sur la séduction de ces petits rires et frimousses pointus ?

Sur la scène, tout est brouillon, comme improvisé. Des fils partout, des lumières et des loupiotes, des amplis et des micros, un écran de fond. La chanteuse An Pierlé se tient derrière un clavier et son piano à queue, au coffre légèrement “préparé”, tandis que son comparse Fulco Ottervanger a ses deux claviers à lui, et sa guitare. De tous ces instruments et de leurs bouches sortent des sonorités extraterrestres accompagnant ce voyage interstellaire et ses cahotements. Embarqués sur un vaisseau de misère aux voiles rapiécées pour un périple supposé fantastique.

Pensée par les musiciens en collaboration avec la metteur en scène Nathalie Teirlinck, l’histoire débute à la nuit tombée, alors que les buildings de villes illuminées s’éteignent progressivement. Les enfants plongent dans le sommeil et ses étranges personnages : le Pro de la nuit secoue les draps et lave les dents, la Fille de la Lune dégringole des étoiles, les araignées sortent des oreillers, le Marchand de sable fouille la poussière pour trouver des amis. Tout cela est bien joli juste assez bariolé, mais il manque à cette langue une aisance poétique pour qu’elle coule avec clarté en une voie lactée pétillante. À la place, les mots sont mal articulés, et les idées un peu tirées par les cheveux. Les saynètes filmées, mettant en vedette des garçons et filles en costumes d’astronautes ou de sorciers, ne décollent jamais, d’une qualité critique.

À quelques moments, une magie se crée, discordante. La chanteuse emprunte des airs d’opéra pour souffler un charme de la nuit sur tout ce monde endormi, le musicien pimente son jeu de bruitages étonnants, le plateau scintille de places éparses et presque on y croit. La construction ne manque pas d’originalité ni d’enthousiasme, mais elle ne gagne pas son public d’office, et peine ensuite à rendre ses excentricités accessibles. Et puis il aurait fallu soigner le style et les finitions. Ici, rien n’est vraiment mélodique ni entraînant, l’espace de projection est limité à un carré de 6 par 6 sur un écran plus large, rarement agrémenté de textures autour, et l’image est assez illisible. L’ensemble de la pièce pourrait facilement déborder de son cadre, avec une utilisation des instruments à contresens, et une mise en abîme entre les interprètes, les vidéos et les histoires, malheureusement tout reste à plat et confus.

S’il s’agit de parler de rêve, rêvons grand. S’il est question de cauchemars, qu’une tarentule géante écrase la scène. Et si toutes les villes du monde sont pour éteindre leurs lampadaires au profit de la lumière des étoiles, alors il faut un ciel, un horizon, tout un paysage. Slumberland se limite à un bric à brac maison sans trop d’ambition, bruyant pour peu d’évasion et d’émotion. Ça manque définitivement de l’écriture d’un Mathias Malzieu (La Mécanique du Coeur) ou d’un Florent Marchet (Coquillette la Mauviette) pour flirter avec le fantastique, le monstrueux, et les rires méchants des enfants.

./* À propos de Ma mère est un poisson rouge du Théâtre de l’Avant-Pays présenté par la Maison Théâtre du 27 octobre au 6 novembre. Pour les 6 à 10 ans.

Alors qu’il fête officiellement 40 printemps d’exercice, le Théâtre de l’Avant-Pays montréalais tient à la Maison Théâtre ces jours-ci plusieurs représentations de son spectacle Ma mère est un poisson rouge, écrit en 2013 et mis en scène par la directrice de la compagnie, Marie-Christine Lê-Huu. L’attachante histoire racontée est celle des dix ans du jeune Xavier, à cet âge où les amitiés se forgent, où les réalités adultes atteignent de plein fouet, où il faut se battre pour préserver l’insouciance et le rire face aux crasses de la vie. On y voit donc le garçon dans un tourbillon d’émotions contradictoires, entouré par ses amis Imma et Mika, sa mère de plus en plus absente après la disparition accidentelle du papa, et un dernier personnage fantaisiste, celui de la baka de Mika, grand-mère qui promène un poste de radio déréglé en place de tête, égarée dans la vieillesse.

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Extraits vidéo

Le récit tourne d’ailleurs en grande partie autour de cette métaphore de la tête plus tout à fait à sa place, et de l’effacement des identités dans la douleur, la dépression, la folie ou la colère. Ne se retrouve-t-on pas un peu poisson lorsque la raison submergée d’émotions, on se débat avec ses idées noires dans l’étroitesse de son bocal ? Sur ce même thème, le récent court-métrage d’animation Une tête disparaît de Franck Dion raconte avec poésie une pareille escapade aquatique dans la démence.

La narration est portée par Xavier et ne suit pas un fil linéaire, sinon la confusion de ses souvenirs, des bons moments, son refus du présent et sa fuite dans l’enfance et ses petits mensonges. Ce n’est que par le détour de jeux, d’aveux et de mots échappés que l’on apprendra que son père s’est jeté à l’eau d’un bateau de croisière et noyé, faussement alerté d’un “homme à la mer” à sauver. La culpabilité tisse donc des liens serrés avec le choc de la mort et la tristesse du vide laissé. Chez la maman qui se veut d’abord forte et organise un déménagement, l’existence en boîtes ne rend que plus flagrant ce trou du manque, l’absurdité d’un monde matériel qui rappelle dans ses moindres détails le conjoint qui n’est plus. Les rires et la musique résonnent (Olivier Monette-Milmore à la conception sonore), mais ils ne sont que les fantômes glacés d’un passé heureux, révolu. Qui s’estompe derrière le voile du fond de scène.

Côté scénographie justement (Anne-Marie Bérubé), la pièce est ingénieuse. Tout son mobilier, ses personnages, ses lieux sont construits et modifiés selon l’agencement des boîtes en carton : tantôt chapeau du père, bocal de la mère, maison, ville, tête ou ballon (illustrations de Catherine Côte). Le mal, ça déménage. Les idées ne restent pas en place, il faudrait pouvoir enfermer son désespoir dans un colis à expédier à l’autre bout du monde… Les cartons demeurent là, dans un coin, anonymes et inanimés, mais encombrants. Et puis il y a ce mur de fond, une toile tendue qui sépare la réalité de l’imaginaire et de la mémoire. Dans le noir, c’est un abîme où se perdre, une cloison à laquelle se heurter. Mais dès lors qu’éclairée par la joie (Jeanne L. Fortin aux lumières), la toile devient translucide et laisse se dessiner à sa surface des silhouettes plus que vivantes et dansantes d’une famille dissolue.

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Tous les personnages sont incarnés ou animés par les trois interprètes : Jean-François Pronovost dans le rôle de Xavier, Isabelle Lamontagne jouant son amoureuse Imma de même que sa mère au voile rouge poisson, et Sasha Samar absolument polyvalent dans les rôles de Mika et sa grand-mère. Cette distribution, toute bancale soit-elle, est aussi représentative des caractères de chacun. Imma est plongée dans la discrétion, écrasée par la clownerie extravagante de Mika aux mille inventions, tandis que Xavier oscille entre une candeur enfantine pleine de vitalité et le poids de la honte et du chagrin. Tous démontrent à l’occasion une jolie maturité et une inventivité foisonnante pour lancer leur jeunesse à la rescousse des grands trop fatigués, vieillis ou dépassés. Ils feignent que la vie continue malgré tout, et n’ont en cela pas tout à fait tort. Il faut prendre les devants.

Ce qui laissait un peu sceptique, quant au surjeu de personnages ou la poursuite de plusieurs histoires en même temps, méli-mélo entre feedbacks et digressions ludiques, vient finalement faire corps avec le propos de la pièce. Ma mère est un poisson rouge raconte ce que pareille expérience du deuil a de désarmant pour l’être peu importe son âge. L’accentuation exagérée des comportements, amorphes ou surexcités, recouvre une tournure différente dès cette scène où Xavier est pris en flagrant délit par son ami à danser follement sur de la musique forte en pleine nuit. Outre l’absence de la mère, cloîtrée dans son aquarium de chambre, cet événement transforme l’excès en une forme de réaction plus ou moins saine. Il s’agit d’exorciser le mal, de s’en libérer, de se défouler tout en refoulant peut-être une partie du problème. Ces divergences de caractère entre individus, entre parents et enfants, et entre jeunes eux-mêmes, met alors en valeur le fait que chacun a besoin de temps pour face à une épreuve, et du choix d’exprimer sa douleur comme il l’entend et la ressent.

Il y a dans cette conclusion un certain message à l’adresse des parents, qu’un enfant frappé en pleine face par une telle réalité – outre toute l’affection, l’attention et l’appui qu’il nécessite – puise également dans son univers d’amis, de rêves et de héros, ses propres armes. Des réponses que lui seul peut trouver et qui ne peuvent pas venir d’en haut.

./* À propos du spectacle Le Ciel des ours du Teatro Gioco Vita présenté par la Maison Théâtre du 13 au 23 octobre pour les 4 à 8 ans

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(c) S. Groppelli

Point question de sortir chaudron et casserole ici, sinon pour faire venir souper petit ourson et annoncer à grand bruit la beauté de ce spectacle d’ombres pour enfants en deux épisodes. Avec son bestiaire d’animaux aux museaux retroussés, le Teatro Gioco Vita italien, fort d’une quarantaine d’années d’animations et d’innovations scéniques, vient à la rescousse des plus petits et peut-être de plus grands qui se poseraient des questions aussi variées que : comment fait-on des bébés ? qu’a à apporter la vie contre l’ennui ? pourquoi ne pas accompagner grand-père au Ciel des ours ?

Conçu en 2014, ce spectacle s’inspire du livre de Dolf Verroen et Wolf Erlbruch, Un paradis pour Petit Ours (Hemel Voor Beer), duquel il transforme pour la scène deux histoires touchantes. La première est celle d’un ours adulte qui, au sortir de l’hibernation hivernale, se voit émoustillé par le printemps et le désir soudain d’être papa. Il s’en va consulter divers personnages – le lapin, la souris, la cigogne -, chacun y allant de sa théorie sur la pousse des bébés entre deux navets ou tombés du ciel. C’est dans sa solitude et ses souvenirs d’enfance que ce Papa Ours rencontrera une Maman Ourse avec laquelle partager un peu de chaleur, de jeux, de joie, et un coin de nuage magique où couver leur petit ourson.

Le second récit s’enchaîne sur cette jeune boule de poil confrontée à la disparition de son grand-père, vieux et fatigué, dont les parents explique qu’il est monté se reposer au Ciel des ours. Face à la tristesse et en manque de cette complicité et sagesse familiale, l’oursonne formule la volonté folle d’aller retrouver son papi dans les étoiles, peu importe les difficultés du voyage. S’entame là encore une quête de solution auprès des différents animaux rencontrés pour trouver comment se rendre dans le ciel – ou plutôt qui accepterait de manger de l’ourson pour l’expédier dans la mort comme grand-père. En poussière d’astéroïde il fait sans doute meilleur vivre… Mais de la girafe au tigre en passant par le serpent et le crocodile, autant de prédateurs plus affamés et menaçants, tous refuse le voeu insensé de ce petit ours en tentant de le raisonner sur le merveilleux de l’avenir à découvrir.

Outre ces aventures simples et attachantes, et leur déroulement original hors des rôles habituels de chaque bête, Le Ciel des ours bénéficie d’une équipe de talents rendant sa réalisation réussie. Les dessins de Wolf Erlbruch ont donné vie à des silhouettes intrigantes et espiègles réalisées par Federica Ferrari et Nicoletta Garioni ; les décors de feuilles, de champs, de rochers et falaises et de ciels étoilés de Fabrizio Montecchi sont ingénieusement mis en perspective par les éclairages d’Anna Adorno ; les musiques et bruitages d’Alessandro Nidi accompagnent les chorégraphies rebondissantes et agiles de Valerio Longo, habillées par les costumes poilus de Tania Fedeli ; surtout, les interprètes Andrea Coppone et Deniz Azhar Azari incarnent des ours de tout âge et plus vrais que nature, minuscules comme des mouches au pied de la grandeur de la nuit, ou énormes ombres lourdes de tout leur isolement.

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Drôles, généreux, tendres, ces ours aux belles valeurs familiales et aux notions un peu naïves livrent avant tout un message de réjouissance, de solidarité et d’appétit. Les détours narratifs sont riches et les raccourcis scéniques, magiques, suscitent l’émerveillement. Une féérie d’ombres projetées et de paysages tout en relief et profondeur qui invite les enfants à voir grand, à soulever les feuilles, à regarder par delà ce qui brille en apparence ou ce qui noircit l’horizon. Très joli, et comme toujours avec le Teatro Gioco Vita (dit le Teatro stable di innovazione) parfaitement multilingue et zoologique.

./* Aussi de passage à L’Arrière Scène en Montérégie cette semaine et la prochaine (octobre 2016)

14e Sommets du cinéma d’animation – Montréal 2015 ./* Avril et le Monde Truqué de Christian Desmares et Franck Ekinci selon les dessins de Tardi (Belgique, France, Québec, 2015)

En février 2016 sur les écrans d’ici. Présenté en avant-première par les Sommets. Suivi d’un atelier de discussion autour de la production de film.

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Hier 29 novembre dans le cadre des Sommets du cinéma d’animation à la Cinémathèque québécoise était présentée en collaboration avec le FIFEM Avril et le Monde Truqué, une coproduction France, Belgique et Québec animée à partir des dessins de Tardi.

La narration démarre sur les chapeaux de roues à la veille du conflit franco-prussien de 1870 qui n’aura pas lieu. Paris, siège de l’Empire de Napoléon III et ses descendants, et ville muse de Tardi, vibre toujours au rythme lent du charbon et de la vapeur un demi-siècle plus tard. Parce que ses scientifiques disparaissent mystérieusement, ou sont arrêtés et réquisitionnés au service d’avancées militaires uniquement, ce monde est bloqué dans le temps. Perte de vitesse et appauvrissement en découvertes entraînent des dérives telles que la disparition de tout bois (dont se chauffer réellement)et une démultiplication de curieuses machines imperfectionnées.

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La jeune Avril voit ses parents Paul et Annette kidnappés alors qu’ils sont sur le point, après des essais acharnés, d’obtenir l’Ultime Sérum en mesure d’assurer l’immortalité. Les retrouver, ainsi que la formule menant au parfait précipité, seront désormais son sacerdoce de chercheuse obstinée. Dans sa course à la vérité, elle sera suivie de près par son fidèle et bavard mais vieillissant matou Darwin, drôle comme tout et perspicace. Ainsi que du coureur des rues et jupons de Paris, Julius, un indic de l’Inspecteur Pinozi sur les traces de la fillette et de son grand-père également professeur fou, le doux Pops.

Cela fait déjà pas mal de gens et d’âges présents, d’autant que ce que va découvrir Avril sur l’affaire des ingénieurs disparus est en quelque sorte un univers parallèle de laboratoires cachés dans lesquels deux lézards androïdes Rodrigue et Chimène, organismes intelligemment modifiés biochimiquement et libérés par erreur, planifient l’avènement d’une sorte de seconde humanité évoluée et écolo. Sans compter que tout cela se déroule à la fois dans un lieu et un temps familiers mais qui ont considérablement divergé des manuels d’histoire-géographie, et ont en quelque sorte modifié le défilement horaire et le calendrier du progrès. On peut s’égarer facilement sans pour autant être trop petit ni distrait, mais d’explosion en pétarade on retrouvera vite le chemin du récit.

Scientifiques d’aujourd’hui

Ce long-métrage donne une résonance particulière à l’annonce faite ce matin, à l’occasion de Paris Climat 2015 et des mobilisations citoyennes partout dans le monde, du refus de l’émission Les années-lumières de ICI Radio-Canada Première d’inviter désormais sur son plateau des climatosceptiques. Cette décision pourrait, venant d’une chaîne radiophonique nationale, paraître une atteinte à la liberté d’expression et à la représentativité de toutes les opinions, seulement elle est défendue par un programme qui dessert la vérité scientifique et la conscientisation, et respecte par ce choix l’intégrité de son mandat.

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À Dessine-moi un dimanche ce même matin, l’intervenant Normand Baillargeon, spécialiste en philosophie, a présenté une brève et claire analyse des différents détournements de discours auxquels ont recours ces pseudos experts, plus politisés et recrutés par l’industrie que réellement scientifiques, afin de manipuler et nier les chiffres et évidences en matière de réchauffement climatique. Sans raccourci osé mais à la lumière des récents événements terroristes survenus à Paris, il a été fait référence à la ville de Paris et ce qu’elle symbolise en termes de civilisation occidentale, par le biais de nombreux écrivains, artistes et révolutions marquantes qui l’ont illustrées, donc cet extrait de L’exil de Victor Hugo (1870-1876) est précisément parlant :

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En cela Avril et le monde truqué – dont le travail de conception, scénarisation et animation a eu lieu bien en amont – est un témoignage étonnamment historique et pertinent, à point nommé. Il reconnaît, au sein de la communauté internationale des grands noms qui ont fait de ce monde ce qu’il est, des Flemming, Einstein, Pasteur et autres nombreux scientifiques, dont l’avancée potentielle des découvertes s’est toujours accompagnée d’un danger de récupération par le pouvoir. Très occidentalo-centrée, cette fiction vient rappeler des fondements de l’époque des Lumières, particulièrement stimulants, déterminants et explicatifs, de nos jours encore, des conceptions, réalités et valeurs dont l’Europe s’est fait le foyer et la gardienne.

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Les trucs du monde d’Avril

L’internationalisme de la production du projet et la coopération d’artistes et concepteurs de partout qu’elle a impliquée sont en eux-mêmes des inspirations pour la diffusion et le rayonnement de la connaissance, dégagés d’intentions propagandistes, obscurantistes, et simplement politiques. Une dizaine d’acteurs (*), six studios (Je Suis Bien Content, Tchack, TTK, Waooh!, Digital Graphics, Purearts), deux coréalisateurs (Christian Desmaures, Franck Ekinci) dont l’un coscénariste (avec Benjamin Legrand), un dessinateur. Et des équipes d’animation et conception dont le total de mains à la patte est indénombrable.

Il était donc justifié et intéressant de la part des Sommets d’organiser un atelier autour de l’aventure du film, abordant des thématiques et défis aussi divers que : convaincre Tardi, coordonner des équipes créatives dans plusieurs villes d’Europe, d’Asie et d’Amérique, marier des techniques de dessin et d’animation traditionnelles avec les opportunités technologiques de maintenant, rendre avec authenticité la fiction de XIXe et XXe siècles “arriérés” tout en adressant les faits et données rationnelles d’un univers scientifique en pleine recherche et découverte (de l’électricité entre autres).

Nicolas Brault (passionnant à écouter) s’est pour sa part penché sur une vulgarisation des techniques et surtout des étapes et supports successifs de travail pour passer de la planche à l’écran. Il a par exemple évoqué le mix de tradition 2D imposé par le dessin, et l’utilisation de tablettes graphiques avec possibilités de flip et filtres créant une rencontre “digitrad” entre le papier et la technologie, ainsi que de rares apports de synthèse pour l’activation des véhicules. Un écho plutôt marrant et inattendu avec les décors, les inventions et le propos du film.

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Pour clarifier la teneur des mois d’animation qui ont eu lieu à Montréal, il a expliqué comment chaque membre de l’équipe pouvait se targuer, les bonnes semaines, de près de six secondes de film, soit une seconde de bobine par jour, équivalent peut-être à sept à dix images. Ces approximations arrivaient en conclusion d’une courte présentation du nombre d’images par seconde utilisé généralement en animation, dépendant des effets de fluidité ou de saccade recherchés, du rythme de mouvement et de conventions stylistiques mais aussi culturelles et régionales.

Puis il a exposé rapidement différents scénarios de travail et d’échange créant une animatique intermédiaire, à partir d’esquisses et d’un storyboard parlé permettant dans un premier de placer les enchaînements, un timing et des répliques : bref une ébauche de la longueur des effets à peaufiner ensuite. Et tout au long de son intervention, le réalisateur et animateur montréalais a précisé l’énergie professionnelle et collaborative de même que la coordination de tous les intervenants, depuis des villes éloignées et concentrés sur des taches spécifiques mais interdépendantes, sans jamais omettre de souligner les talents impressionnants de chacun.

En clôture d’atelier, accompagnant un mini reportage sous forme de portraits illustrant les acteurs mandatés d’enregistrer les voix des personnages, et le visionnement de la bande-annonce, la participation de têtes d’affiche (aidant entre autres à la levée de fonds pour le financer le film), de comédiens de tous les pays coproducteurs, et même d’étonnantes ressemblances entre les porteurs de voix et leurs personnages ont été chaleureusement soulignés. Après tout, ces enregistrements s’étant pour la plupart déroulés avant la finalisation des images, soit une élaboration de rôles complets sous la direction du réalisateur Christian Desmares.

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Making-of des voix
Site officiel
Dossier de presse

(*) Parmi eux Marion Cotillard (Avril), Marc-André Grondin (Julius), Jean Rochefort (Pops), Bouli Lanners (Inspecteur Pizoni), et surtout Philippe Katerine, délicieux dans le poil du chat Darwin qui parle et pense comme le savant.

Au final de cette extraordinaire et laborieuse aventure de dessin, d’écriture, d’animation et d’interprétation, ce long-métrage d’1h45 va bon train. Peut-être pas une locomotive en vente de billets, cela reste en suspens jusqu’à sa sortie en février 2016 sur les écrans québécois (dès novembre en Europe). Reste que le récit mêlant l’historique à la fiction laisse une place majeure à l’inventif et saura ravir les esprits mécaniques et bricoleurs amateurs de Jules Verne. (Pour ma part il a dépoussiéré l’humour et l’ingéniosité de certains feuilletons de Sherlock Holmes contre Moriarty dans la Vieille Angleterre des mêmes années, production télévisée italo-japonaise de Kyousuke Mikuriya et Hayao Miyazaki.) Ceux qui apprécient divertir et cultiver par la même occasion sauteront sur l’occasion.

 

 

./* Le cœur en hiver du Théâtre de l’œil, texte d’Étienne Lepage mis en scène par Catherine Vidal à la Maison Théâtre jusqu’au 22 novembre

Au mois d’octobre en configuration intime, la Maison Théâtre présentait Créatures pour les 4 à 7 ans. La violoniste et comédienne Marie-Hélène da Silva, affublée d’une panoplie de couvre-chefs étranges, y enchaînait différents personnages simplistes et farfelus dont elle animait les émotions de son violon. Souvent rieur, fringant, sautillant, celui-ci visitait également des paysages plus mélancoliques et larmoyants selon l’heure. Toutefois, ces créatures un peu redondantes, davantage animales ou extraterrestres, permettaient peu d’identification avec l’humain. Et la curiosité pour la musique s’épuisait vite, en manque d’un fil à suivre, d’une histoire. Finalement, en dépit de la drôlerie renouvelée des quelques notes de la pianiste Solène Derbal en accompagnement, cette création du Moulin à Musique qui visait à extirper du violon toute une palette d’émotions avait au contraire tendance à retomber dans le même, à mélanger les sentiments et à atténuer leurs teintes particulières.

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Il fallait attendre novembre pour que se fassent sentir les premières vagues de froid, qui dégageraient le gris du ciel pour poser un soleil éblouissant sur les rouges jaunes ocres d’un automne ravissant. Il fallait raviver La Reine des Neiges des contes d’Andersen pour qu’à son royaume de glace s’arrache la chaleur d’une vie toute en couleur. C’est l’histoire du jeune Kay, avalé par le Grand Nord, et de son amie Gerda (drôles de prénoms, d’origine) partie à sa recherche qu’ont donc choisi de revisiter l’auteur Étienne Lepage et la metteure en scène Catherine Vidal pour cultiver un peu d’espoir à l’aube de l’hiver (et des désillusions de grandir, par la même occasion).

Ce théâtre de marionnettes déploie des décors extravagants d’ingéniosité et de créativité afin de rendre hommage au maître des contes pour enfants, sachant transformer un quotidien pauvre en incroyable voyage dans des contrées fantastiques et apeurantes. La scène circulaire, coupée en demi-cercle par un rideau, est composée d’une couronne extérieure tournante sur laquelle se succéderont les tableaux. Le foyer de la grand-mère tricoteuse, le manteau de neige, la rivière et la verte montagne, la forêt aux corneilles, le château et la chambre royale. Un soin extraordinaire est porté au réalisme de tous les animaux qui habitent cette histoire, le rêne et les oiseaux. Par exemple, la tête du cheval qui mène le traîneau glacial est faite de feuilles de plastique roulées dont les reflets traduisent le léger hochement de l’animal à l’arrêt, bien vivant.

Les personnages secondaires sont de véritables pays aux caractères singuliers, des chapitres complets consacrés chacun à un trait de personnalité que nos jeunes protagonistes – surtout la petite Gerda – vont découvrir et affronter tout à la fois. L’eau de la rivière fait miroiter une noyade qui répondrait à toutes les questions de la fillette sur la disparition de son compagnon, et mettrait fin à sa quête. Et les mille fleurs de la colline et ses charmes apaisants effacent doucement l’inquiétude et échangent le chagrin contre l’oubli. Tous deux reposent malheureusement sur le mensonge, la manipulation. Par des détours intelligents, l’histoire apporte des leçons successives qui jalonnent l’avancée de Gerda, non qu’elles soient des morales d’erreurs et tentations effleurées du doigt, plutôt des valeurs que la jeune fille porte en son cœur, d’un naturel aimant et optimiste. Posséder peu ouvre les yeux sur la valeur des choses infimes ; rien n’est aussi précieux que l’amitié ; celle-ci ne s’achète ni ne se vole et peut-être se transforme ou s’étiole. Et puis cette conclusion, triste, forte et désolée : qu’il ne faut pas abandonner ceux qui s’abandonnent, mais en revanche abandonner la certitude qu’on pourra les sauver à leur place.

Toujours si vive et amusante, surtout pour les plus jeunes à qui elle n’épargne ni la méchanceté ni les jeux vilains, l’écriture d’Étienne Lepage vient de façon simple et brillante renforcer cette distinction entre le geste et l’action, entre l’intention qui compte tant et son résultat parfois décevant. Cet écart entre ce que l’on aimerait que la vie soit, majestueusement, et notre petitesse de moyens de prétendre à quoi que ce soit d’authentiquement utile. Cette brèche dans la lecture du sens de l’existence et de nos actes, il l’exploite via une figure de style entre la lapalissade, la répétition et le pléonasme. Ray et Gerda “aiment an aimant”, “regardent en regardant”, “avancent en avançant”. De cette manière, il semble, le chemin parcouru, les moyens développés, les efforts fournis et les égarements de temps en temps sont aussi importants, riches et fondateurs que la cible, le but, la fin. Parallèlement, il y a l’application que l’on met à ce que l’on fait, car il ne suffit pas toujours de regarder, mais d’impliquer une partie de soi, consciente et volontaire, à le faire. Cette volonté est ce qu’a perdu Kay, et ce qui pousse Gerda à entrevoir de la beauté dans le présent et plus loin.

Dit ainsi, le projet paraît candide voire utopique. Le cœur en hiver du Théâtre de l’œil est en vérité hilarant, très agile, et se frotte à toutes sortes de situations tordues et cocasses qui sont des passages par de vastes mondes d’émotions venant colorer les êtres sans nécessairement changer le cours de leur histoire définitivement. Cet anti-déterminisme, souligné par le discours de précarité et la mise en relief du courage chez ces enfants, fait du bien et la différence d’autres contes qui penchent vers la fatalité. La roue scénique se permet également un étonnant mélange des genres, entre le théâtre d’objets, la narration, la marionnette, et des tours de passe-passe de la salle à l’histoire, en faisant de son conteur tantôt un chœur, un accessoire ou un acteur.

Le spectacle au complet est une réussite de trouvailles et d’énergie qui ont fait rire et embarquer toute la grande salle d’élèves et d’accompagnateurs. Il faut dire, ce Cœur est porté par une équipe admirable, outre ses concepteurs, avec Francis Rossignol aux commandes d’environnements sonores luxuriants et imagés, Alexandre Pilon-Guay qui fait un travail d’éclairages et de pénombre aux températures contrastées, Richard Lacroix dont les marionnettes et les décors arborent toutes les variations de saison et d’émotion possibles, et de dynamiques interprètes, excellents en manipulation et voix : Nicolas Germain-Marchand, Pierre-Louis Renaud, Estelle Richard et Karine Sauvé. Et dès la première, c’était rondement rôdé !

./* Texte d’Étienne Lepage adapté du conte La Reine des Neiges d’Andersen mis en scène par Catherine Vidal à la Maison Théâtre jusqu’au 22 novembre
6 à 10 ans

La semaine passée, la Maison Théâtre a ouvert les portes de sa salle intime sur sa toute nouvelle saison, avec Toi du monde, un spectacle de marionnettes du Bouffou Théâtre de France. Le directeur artistique de la compagnie, Serge Boulier, également metteur en scène et interprète de cette proposition, insiste sur sa conception de la scène comme lieu magique de partage des émotions, quel que soit l’âge. Adressée aux 3 à 6 ans, sa construction est un mélange sensible (et assez exigeant pour les enfants) de jeu, de poésie et de leçon de vie. Son style est appliqué et impliqué, le fruit de trente ans de métier passionnés et d’un savoir-faire expérimenté au fil des histoires.

toi du monde

Dans un décor de maisons de poupée, un conteur, ramoneur de profession, visite de demeure en cheminée les habitants originaux de tout un quartier. Partageant les déboires et les chagrins d’un soir, il transforme les misères quotidiennes et petits travers de chacun en un grimoire de particularités et de récits qu’il tourne au fantastique, afin de redonner le sourire à la jeune Elle, soudainement envahie de tristesse. Pourquoi cette peine ? Elle n’arrive pas à le savoir, et ça n’est pas le point du ramoneur. Pour sa part, il démontre que l’accident, la maladie, le handicap ou l’obstacle font autant partie de la vie que les joies, le bonheur et l’espoir, de sorte que l’ensemble crée un équilibre et permet de défier le vide et le vertige de l’existence. Initiation au funambulisme : par ici.

Les personnages sont relativement âgés, du moins les marionnettes sans cheveux le font paraître, et leurs problèmes plutôt connotés du fait de vieillir – ce qui est une approche étonnante alors qu’on s’adresse à des petits petits. Deux voisins ne sortent sur leur balcon mitoyen que pour un salut dominical, un homme n’a jamais réussi à lacer ses souliers, un autre se déplace en fauteuil et repose sur sa voisine l’aidant pour des commissions ou ses médicaments, une femme perd la mémoire. Ernest, Adèle, Léon, Vittorio, tous drôles et attachants à leur façon. Mais aussi seuls, si on ne va pas vers eux, si on n’entre pas dans leur bulle par effraction.

C’est le pouvoir que le conteur révèle chez cette petite fille, celui de pousser la porte de son imaginaire et d’inventer des compagnons de route. De passer le seuil de sa chambre pour aller vers les autres, de comprendre qu’elle n’a pas à rester isolée, et que nous sommes tous, à divers moments et pour des raisons variées, au pied de montagnes hostiles ou de fleuves de larmes, sans idée de comment les traverser. Une leçon somme toute ardue et qui confond plein d’exemples à différentes échelles, pour des minis êtres qui n’ont peut-être jamais encore entrevu la difficulté du lacet, de la dyslexie ou de la timidité. Voir en la tristesse la beauté de l’émotion est tout de même un apprentissage tardif, qui accompagne la conscience de l’identité, l’authenticité des sentiments et le coût existentiel d’un mal pour un bien.

En revanche, la forme scénique du conte est ludique : des fils sont tendus entre les habitations, on marche sur les toits comme les chats, et à mesure que les foyers et les gens se rapprochent, une communauté solidaire se tisse. Ce lotissement du bonheur n’annihile définitivement ni les peurs ni les malheurs, mais il les intègrent, permet leur partage, les dédramatisent voire les tourne en signes distinctifs, qui donnent à chacun une couleur de caractère et d’étranges manies routinières. Cela forme au final une harmonie, un équilibre entre plusieurs. Les subtilités d’équilibre, les détails de ce labyrinthe architectural sont à l’image de l’enchevêtrement des anecdotes et personnages, très construits mais certainement durs à suivre. Comme les questions de langage et du nombre d’L pour voler. Le choix de ne pas pointer un souci précis chez la fillette ne fait pas de son histoire un bon fil conducteur. Si on était Elle, on s’y perdrait un peu, malgré la clochette et le rendez-vous régulier du dimanche à neuf heures. Et puis c,est triste, en vrai, la vieillesse, la mort, la perte d’autonomie, la solitude, même si l’on rêve d’en échapper. Alors on referme les portes du quartier sans bruit en sachant que la vie et le temps apporteront sûrement sagesse et conseil. En grandissant, un toit, ce n’est plus toujours si haut que ça.

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Toi du monde de Bouffou Théâtre (France)
Jusqu’au 4 octobre
Maison Théâtre
3 à 6 ans