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./* À propos de Passagers des 7 doigts de la main à la TOHU du 14 novembre 2018 au 5 janvier 2019

Grande compagnie à la reconnaissance internationale, habile à créer des univers thématiques auxquels les interprètes collaborent de leur histoire personnelle et multiculturelle, les 7 doigts de la main sont toujours accueillis avec beaucoup de chaleur et d’impatience à Montréal. Leur dernier bébé, Passagers, qui a pris l’affiche de la TOHU cette semaine et ce jusqu’en janvier l’année prochaine, ne dérogera pas à la règle de la convivialité. Et c’est avant même le chapiteau, dans l’entrée transformée en hall de gare, avec ses bancs et ses bagages, ses destinations fléchées et ses spectateurs en veille, que le public est invité au voyage.

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Nous sommes tous en mouvement, embarqués dans le long train de la vie, côte à côte et en route vers des destins imprécis. Cette image définit les grandes lignes du spectacle. Le décor est immersif (Ana Cappelluto), les projections vidéos (Jean Ranger) dessinent des paysages par les fenêtres des wagons, un éclairage cru à la perche (Éric Champoux) rappelle les lumières de lecture et les réverbères d’un transport de nuit. Les corps sont brinquebalés au rythme d’une rame de métro, partageant une proximité forcée, gérée avec agilité et maladresse feinte par la danse et l’acrobatie. Chacun porte son existence dans de lourdes valises, ses émotions dans des regards perdus à l’horizon, ses réflexions sur son passé et ses espoirs d’un avenir changé. Mais plongés dans une même lancée, celle d’avoir foncé vers un ailleurs, et piégés dans les incertitudes du présent, ces passagers se tiennent coude à coude, s’épaulent malgré eux, s’entourent les uns les autres pendant leurs numéros.

Sous la direction de Shana Carroll, les interludes chorégraphiques et théâtraux empruntent à Buster Keaton et Monsieur Hulot, à cheval entre la lassitude de l’attente et l’excitation du dépaysement. Ils parlent de la multitude des trajectoires qui se croisent, pour des raisons différentes, dans les trains, dans les gares, engagés sur des chemins contraires. S’ajoutent aussi des moments chantés a capella ou accompagnés au ukulélé. Pendant ce temps, les lieux se transforment (voies à perte de vue, champs de pylônes, panneaux d’affichage de villes), et les installations appellent de nouvelles performances. Hulahoop et cerceau, jonglerie, trapèze, mât chinois, acrobaties au sol et aérienne, tissus, équilibrisme, échelles humaines. Dans chacune d’elle, un personnage se démarque et son art devient une métaphore de son propre lien au voyage. Les autres présents sont des témoins, des observateurs, ils participent comme un habillage vivant de la prestation, mais somme toute chaque apatride inspire un certain isolement.

Au regard de précédentes créations, Passagers reste assez superficiel dans son propos. Peut-être parce que l’exil et l’impossibilité de rester en place sont des réalités très proches de la tradition circale (pensons à l’importance de la musique, des contes et des figures de foire chez les “gens du voyage”). Des scènes l’emportent d’une jolie concrétude banale, comme ces départs où l’on fait ses valises en pleine crise conjugale, en vidant les tiroirs de ses vêtements ou en adoptant un chandail préféré laissé derrière. D’autres jouent la symbolique dramatique, comme ce jeune voltigeur qui multiplie sans cesse les sauts dans le vide, incidents trop fréquents entre deux stations et responsables de retards dont on tait les raisons. Plus coloré, culturellement parlant, il n’y a étonnamment que ce jongleur à l’accent latino dont les tours élastiques ont la débrouillardise urbaine du petit gars grandi dans la rue. Il y a les gens abandonnés en arrière, ceux rencontrés par hasard aussitôt quittés, les compagnons encombrants, ceux qui ne trouvent plus de port d’attache.

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(c) Shana Carroll

À plusieurs reprises, la pièce tente de stimuler quelques notions physiques sur la relativité, le rapport au temps et la vitesse de déplacement. Le didactisme est tourné en dérision par des circassiens qui simulent le manque d’éducation. Étrange façon de signifier que la richesse se cultive ailleurs, dans l’expérience, le frottement à la nouveauté. Ou que tout n’est qu’une question de perception, de point de vue. En réalité, les 7 doigts annoncent un parti pris du passage, de l’entre-deux avant l’arrivée. Nous sommes passagers d’un temps suspendu, détachés, en transit, désoeuvrés dans l’expectative ou l’illusion d’un avènement. Nous ne savons pas, au final, ce qui nous attend devant. La liberté qu’exprime plusieurs personnages est aussi un grand vide qui les habite intérieurement.

Marquée de plusieurs arrêts ou dérangements dans son déroulement, s’égarant dans quelques langueurs, la construction maintient tout de même une volonté dynamique et ludique, en particulier par ses musiques variées. Celles-ci portent à la fois les regrets du compositeur Raphael Cruz, proche de la compagnie disparu tragiquement en début de processus, et l’audace du directeur musical Colin Gagné qui a pris le train en marche. Elles flirtent avec la mélancolie de Tom Waits, Thom Yorke, ou le Saint Louis Blues de WC Handy revisités d’un swing festif.

À l’inverse de cette ligne droite vers une destination inconnue (ou la mort), du temps qui file sans retour en arrière, il y a le souffle de la locomotive, le son répété du rail, le cahotement qui fait entrer des silhouettes étrangères dans une communion physique. C’est cette respiration collective et sonore qui ouvre le bal et le referme sur une note presque réconfortante : que c’est un moment à traverser et que l’on n’est pas seul à avoir quitté le quai, qu’il y aura bien une arrivée, quelque part et ensemble. Et que l’on peut toujours se divertir du voyage, du vertige de ne plus appartenir à rien ni personne un instant.

./* Sur scène, une distribution jeune et talentueuse : Sereno Aguilar, Freya Wild, Louis Joyal, Conor Wild, Maude Parent, Samuel Renaud, Brin Schoellkopf et Sabine Van Rensburg

 

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./* Versus de Nonotak présenté par Temps d’images à la Société des arts technologiques du 11 au 13 février 2016

Empruntant aux motifs d’illusion optique et à la stroboscopie leurs pouvoirs d’hypnose et d’asservissement de la pupille, la performance Versus triche sur les distances. Entre proximité et infini, noir et blanc, creux et plein, elle convoque des contraires interchangeables, irréconciliables.

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L’illustratrice française Noemi Schipfer et l’architecte et musicien japonais Takami Nakamoto ont récemment formé le studio Nonotak, qui répertorie déjà à son actif une vingtaines d’œuvres en série et installations lumineuses travaillant la perspective et la démultiplication du trait dans l’espace. Avec des projets tels que Silhouettes, Horizon, Daydream, Convergence ou Narcisse, ils explorent les possibilités infinies de la réflexion. Nakamoto était d’ailleurs des invités du Mutek 2015, où il performait Reflections en nocturne au MAC en compagnie du batteur français Sébastien Benoits, entouré de 32 barres LED et de fumée.

Les expérimentations de Nonotak provoquent une étrange rencontre entre le plan et l’espace, entre la perception au présent et la projection dans l’intemporel. Ce duo d’artistes relève à la fois d’une culture matérielle se rapportant au dessin industriel, aux volumes et grilles graphiques, et d’une mouvance visuelle leur ouvrant d’autres réalités numériques et virtuelles. D’où une lecture plus philosophique de leur présente recherche Versus, qui en appelle à l’harmonie des contraires et à la complémentarité des concepts Yin et Yang fondateurs de la cosmologie chinoise. De même qu’une interprétation poétique faite de doubles fantomatiques dans des dimensions parallèles, ou d’entités technologiques spirituelles.

Sur le papier comme dans les canevas de Schipfer, la ligne est riche, autant de ses répétitions systématiques que de ses irrégularités symptomatiques au travers desquelles apparaissent des visages, des reliefs organiques, une certaine forme de vie. L’erreur du code génétique ou la perturbation atmosphérique à l’origine d’une nouvelle espèce. Chez son complice de création, l’apparition connaît des déclenchements plus calculés, résultats de montées d’intensité, de saturations et d’irruptions brutales. En images, le croisement de ces deux partitions dans l’espace fait l’effet d’un tunnel de 1000 portes (le Fushimi Inari Shrine dans la forêt de Kyoto) avec ce que l’entrée dans un tel temple déclenche de fascinant et d’imposant. Bizarrement, la transposition de ce matériel dans l’espace décuplé à 360° de la Satosphère n’engendre pas d’horizons supplémentaires.

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Versus explore l’alternance du cercle et du disque, du contour qui cerne la forme et de l’ombre qui trace sa silhouette sur fond blanc. Les anneaux se succèdent en un long tube dont l’embouchure grossit bientôt en un trou noir géant. L’absorption que créent ces formes concentriques à la nature changeante aspire l’œil et lui imprime un même jeu géométrique entre l’iris et la pupille, en cycle permanent de rétraction / dilatation. Sur ce plan, la lumière exerce un pouvoir évolutif, mais manque de dramaturgie et d’objectif – que la trame sonore ne compense pas. Des cloisons explosent et se referment sur de grands vides, violemment, tandis que des sifflements infimes s’égarent en suspension. Rien d’articulé ni d’abouti, en dehors de l’impression labyrinthique d’un cerveau humain hésitant entre la pensée, le fantasme et le subconscient.

En comparaison d’autres tentatives dans le dôme, cette performance de trente minutes offre des inversions originales, puisqu’elle écrase la voûte ou la troue profondément, et lui crée des angles inexistants à l’encontre des rondeurs habituelles. La tectonique comme la musique et les éclats de lumière blanche sont agressants, en contraste du confort allongé et de l’apesanteur. À jouer à pile ou face, l’émotion reste indécise, et le parti pris hésitant.

 

./* Tout sur la programmation de Temps d’images 2016