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48e FNC du 9 au 20 octobre 2019 ./* À propos de Douleur et gloire de Pedro Almodóvar (Espagne, 2019)

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Pedro Almodóvar, prolixe s’il en est, si obnubilé par la beauté féminine comme par sa fragilité caractérielle, à l’image aussi emprunte de sensualité et de suavité que les cœurs sont sanguins et nerveux, est de retour. La coqueluche espagnole signe ici un film qu’on dit intimiste plus qu’autobiographique, même s’il met en scène un réalisateur reconnu et vieillissant tournant le regard vers son enfance, ses liens avec sa mère (Jacinta jouée par l’éternelle Pénelope Cruz), ses premiers éblouissements charnels et ses addictions.

Ce n’est pas par hasard si l’œuvre est dite testamentaire. Au fil de retrouvailles, en personne ou en mémoire, le protagoniste (méconnaissable et stupéfiant Antonio Banderas dans le rôle de Salvador Mallo) retourne à chaque moment de sa vie, à la fois fondateur et sensible, pour en démêler la douleur fantôme, mais aussi l’origine du désir de l’art et du cinéma.

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Si l’on ne perçoit pas tant la gloire du titre, autre que par une certaine lassitude (englobant le rôle public à jouer) du personnage principal habitant un intérieur muséal au cœur de Madrid ainsi qu’un historique avéré de consommation (cocaïne, alcool, héroïne, anti-dépresseurs), la douleur qui la précède littéralement est présente sous de multiples et indéniables formes. Elle est tout d’abord concrétisée en couleurs d’alarme sur des corps 3D ramifiés et complexes, qui font immédiatement le lien en un court préambule médical entre les maux des membres et ceux de l’esprit (on reconnaît le mal de dos chronique traité symboliquement à la façon de David Foenkinos dans son roman Je vais mieux). Puis elle rappelle sournoisement à elle des origines enfouies, mots blessants, expériences humiliantes et autres traumatismes qui résonnent dans nos chairs et au travers de nos angoisses des décennies plus tard. Douleur et gloire sont persistantes, mais la seconde, plutôt que de rattraper la première, vient l’alimenter d’encore plus d’insatisfaction.

Il y a toutefois une douceur, assez unique et inaccoutumée chez Almodóvar – si habile en crise de pleurs, de nerfs, de ressentiment et autres explosions mal contrôlées – à traiter cet héritage du passé qui accompagne une vie, jusque dans les choix les plus déterminants de la personnalité. Et cela tient vraisemblablement de l’amour authentique et hautement reconnaissant (car salvateur certainement) qu’il entretient avec le septième art. Avec lequel il a grandi, rêvé, déconné et accompli toutes les folies, auquel il s’est donné sans retour possible.

Bien loin de se limiter aux portraits de la mère, de l’amant, de l’extase, de la popularité, de l’autorité, de la trahison ou de la chute, Dolor y gloria aborde par fines touches l’émerveillement -et bien sûr le difficile abandon à la vieillesse qui en sonne le glas en le reléguant au statut de souvenir.

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Quelques plans très brefs subjuguent comme le feraient des apparitions décalées, à la frontière du réel et de l’incongru, et qui restent gravées. Par exemple, cette danse devant écran de l’acteur Alberto (Asier Etxeandia, extrait choisi pour la bande-annonce du FNC et qui fait tout en à peine 3 secondes), les premières notes de piano, la scène d’ouverture dans la piscine, ce baiser sans âge… Heureusement tout n’est pas explicité comme liens de causes à conséquences, entre les faits, les séquences flash-back, les symptômes et les maladies. Il y a cependant une corrélation, un écho amusé dans cette construction alternée, en regard, entre la petite enfance et la vieillesse progressant. Pas tant une prémonition moraliste qu’une ironie de la vie soulignée. Et toujours la conscience de ce et ceux qui nous ont faits tels que nous sommes ou nous ont conduits à bifurquer.

Certains seront sans doute agacés par ce va-et-vient facile au gré des doses, une mise en scène exagérée (et sa palette de couleurs criardes et artsy), des raccourcis à 50 ans de distance, une exploitation artistique de la dépendance en milieu privilégié et une vision enjolivée du dénuement provincial et du dévouement féminin pour y faire front. D’autres verront dans ces approches une mise en reflet de l’égocentrisme de l’artiste et de celui de l’enfant, de leur innocence, de leur liberté innée, et trouveront même à réfléchir sur le moment où tout bascule, de l’insouciance heureuse du jeune Salvador à son anxiété psychosomatique.

Il en demeure un long-métrage, touchant, mélancolique, et (comme à l’habitude de l’amoureux madrilène) romancé. Mais puisque l’on baigne aussi sensoriellement dans nos premières impressions du monde, puisque les corps emmagasinent des fantômes de sensation, et puisque seul l’amour peut se targuer à tout âge de marquer autant l’existence, acceptons ce drame de vérité qui pour une fois n’a pas besoin de cris et de larmes pour nous percer à jour.

 

 

48e FNC du 9 au 20 octobre 2019 ./* À propos de Children of the Sea de Ayumu Watanabe (Japon, 2019) dans la catégorie Temps Ø, présenté en collaboration avec Le Jour de la Terre

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S’il est un long-métrage de cette programmation 2019 à faire honneur à la mise en place de la nouvelle série “Films pour la planète”, c’est indéniablement ce récent chef d’œuvre de l’animation japonaise de Ayumu Watanabe Children of the Sea, adapté du manga de Daisuke Igarashi. Hypnotique, initiatique, somptueusement fascinante, cette plongée sensorielle dans une vie sous-marine en connexion avec les astres et les esprits recèle mille petites merveilles du monde naturel et de l’art cinématographique.

Le style s’impose d’entrée de jeu, d’abord par touches discrètes. Des éclats de lumière irisée, la transparence d’une flaque d’eau, la sensation d’une prise de son en extérieur dans le vent. Le rouge soutenu des amaryllis est chargé de parfum, de chaleur, de la mélancolie qu’inspire la fleur. Le vivant frémit dans les éléments avant même qu’on soit dans l’action, l’histoire, les personnages.

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Les cadrages à leur tour se décentrent, arrimés au torse d’humains pris à défaut, sans visage comme s’ils souhaitaient disparaître de honte. D’autres demeurent hors-champ, remplacés par les preuves matérielles de leur addiction, de leur profession, de leur obsession. Nous ne sommes pas dans les images composées, construites et complètes qui illustrent, mais bien dans le récit plus psychologique qui comprend ses non-dits, ses silences et ses zones grises. Le regard se déplace, appelé ailleurs par une intuition, une rumeur, une autre forme de présence et de porosité au monde.

Ainsi la petite Ruka, dont les vacances d’été hébergent l’intrigue, est introduite par le biais d’un mélange de sentiments confus, piégée dans des situations floues, que ce soit dans sa famille, dans son équipe sportive, ou dans son âge de changements. Le père est absent de la maison, la mère boit, la gamine n’accepte pas qu’on minimise ses propres bobos et sa colère bien qu’elle les taise aux autres, et dans ces moments de grand vertige et d’insupportable isolement, l’été vient sournoisement rallonger ses journées vides et désœuvrées.

C’est alors au tour de la réalité, perçue sous un angle différent, de glisser vers le fantastique. Lors d’une visite à l’aquarium où l’attirent ses souvenirs d’enfance, Ruka va faire la rencontre inattendue de mystérieux enfants de la mer, Umi et son frère Sora. Sorte de dauphins humains élevés parmi les lamantins, nageurs aguerris au souffle infini et à la peau fragile, alertes aux fascinants signaux sonores qui relient les créatures sous-marines à des milles à la ronde. Une grande fête s’annonce, la célébration unique d’une naissance, la consécration d’un être élu, invité, révélé, reconnu de cette lignée magique issue de la mer… Et de ce climax crucial on pressent simultanément le danger du sacrifice imminent.

À ce point de la fiction, la narration coule entre les lignes et décroche des lettres moulées noir sur blanc pour se fondre dans des profondeurs aussi opaques que translucides et scintillantes. Tout ce que l’on peut en décrire, c’est la fusion aquatique d’une jeune fille et d’une météorite. La lecture de cet imaginaire, poétique et cosmique, doit se libérer du carcan rationnel et factuel pour se laisser emporter, captiver, éblouir, immerger dans un univers sans commencement ni fin, un grand tout créatif. On n’aura jamais vu pareilles explosions d’images en cinéma d’animation : œuvres chorégraphiques, visuelles, sonores et chromatiques en pleine osmose et perpétuelle mutation. Une déferlante violente, un long tourbillon multicolore, des vagues d’aventure et d’émotion qui avalent tout sens sur leur passage.

Tandis que ciel et mer se fondent, que des pluies diluviennes emportent les larmes, que les bancs de poissons créent des arc-en-ciel de lumière, la réalité humaine s’éparpille en gouttelettes, en éclats, en sentiments aux facettes miroitantes, surface sensible et insaisissable sur laquelle glisse la vie.

Children of the Sea déploie des paysages aussi sublimes que les eaux dans tous leurs états d’Aquarela (2018). La musique, l’harmonie, la puissance de la nature y font lois. L’instinct animal en adéquation avec l’habitat y reprend tous ses droits. Et le devenir de l’homme repose ultimement sur sa capacité d’écoute, d’inscription humble dans cet ordre supérieur, sur sa relation paisible avec ses origines, ses sentiments, son environnement, sa reconnaissance de ce qui l’habite et le dépasse. Au passage, un brillant portrait du tumulte de l’adolescence et de l’éveil de la personnalité – écoresponsable qui plus est.

48e FNC du 9 au 20 octobre 2019 ./* À propos de Lillian de Andreas Horvath (Autriche, 2019) dans la catégorie Panorama international

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De ces héroïnes comme il ne s’en invente pas, Lillian Alling a pris la route en 1926 depuis New York vers l’Alaska en vue de rejoindre sa Russie… à pied. Une littérature s’est bien sûr penchée sur son mystère, rejoignant les bouts archivés, fabulés, éparpillés tout au long de son périple américain, loin du rêve. Cela, la fiction de l’Autrichien Andreas Horvath le rend bien à travers les déchets (papiers de barres de céréales, restes de squat, mouchoirs utilisés au fond de toilettes) que la marcheuse laisse traîner derrière elle, comme une preuve de son passage et un pied-de-nez à ceux qui l’ont égarée là, ou la méprisent gratuitement en la croisant. Signe de révolte, de colère, d’abandon.

Hormis cette assise véridique qui fascine malgré elle, le film a relativement peu à ajouter. Certes, la traversée de l’Amérique amène à aborder des réalités (et paysages) souvent bien différentes de celles généreusement télévisées. En début d’exil, la jeune femme trouve son chemin entre les échangeurs et rocades à l’entrée d’une ville faite pour la circulation automobile, mais ce sera le seul frôlement urbain de tout le voyage. On la verra ensuite arpenter des montagnes, des déserts, des rivières, des forêts, des villes-fantômes et des rues sans nom, sans fin.

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Puisqu’elle ne parle pas la langue, elle est accompagnée de bulletins météo en guise de commentaires à l’accent de l’Iowa, du Nebraska, puis du Yukon. Après tout, la pluie, la neige, la grêle, la canicule, les intempéries ont un impact direct sur sa progression géographique. Et puis le monde continue de tourner, de se concentrer sur des absurdités, inconscient de la détermination kamikaze d’une paria à rejoindre son pays sans rien. Ce choix sonore est complété par des compositions (signées elles aussi Andreas Horvath) dignes d’un drame apocalyptique avec beaucoup de suspense… Les envolées orchestrales annoncent généralement d’immenses espaces, les Rocky Mountains, les eaux nordiques, les aurores boréales, et leur indomptable pouvoir sur le minuscule être humain, aussi borné soit-il. Devant d’autres classiques récents du genre (Into the wild, Sean Penn, 2007; Wild, Jean-Marc Vallée, 2014), les incontournables ampoules et indigestions de champignons sont le moins possible romancées, et traitées avec distance et détachement. L’important ce n’est plus l’homme qui disparaît mais bien le paysage qui l’avale.

Mise à part son obstination fatale, on ne saura rien de Lillian, ni d’où elle vient, ni ce qu’il advient d’elle, ce qu’elle pourchasse ou espère de retour sur l’autre continent. On n’apprendra jamais l’étendue des blessures qui expliqueraient une telle endurance à tout. On la voit dégoter des chaussures, s’arranger pour se nourrir, dormir, survivre, voler, subsister. Puisqu’elle est dans une fiction, elle agit au gré du moment, rencontre des gens figés à une autre époque dans des dépanneurs d’aujourd’hui, ses cheveux coupés et emmêlés n’importe comment se coiffent miraculeusement, et elle bricole de l’équipement pour chaque saison, tout ça sans un sou. Imaginons un instant les épreuves affrontées par la vraie Lillian il y a cent ans.

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Lillian… est-ce important : ton nom ? T’en souviens-tu seulement, rendue si loin dans la solitude et le mutisme ? Car personne ne te parle ou ne t’écoute, et intérieurement tu t’enfonces certainement dans la démence. Au mieux on te couvre d’un geste bienveillant si ce n’est un regard réprobateur, on te prête une couverture et on te reconduit à la frontière de notre champ de vision. Les États Unis : unis vraiment ? Ce n’est pas leur faute s’ils ne te voient pas aller, ils sont si vastes, si éloignés, ils ne se connaissent pas eux-mêmes et ne ressemblent en rien à l’image glorieuse qu’ils projettent.

Des contrées inconnues à perte de vue, une motivation sourde, une femme, un film. On peut coudre autour des trous, l’histoire comme la protagoniste finissent par s’épuiser de se tenir debout. Les discours parallèles sur l’immigration, les peuples natifs, l’immobilisme social, l’ancrage culturel local, l’affirmation, la rébellion, la débrouille, créent une rumeur sous-jacente, un son au décor. Si l’on retient une leçon, c’est qu’il est illusoire de cerner un pays, l’immensité d’un continent, en le résumant à une seule réalité homogène. Il en est de même pour le parcours, le vécu et les choix d’un individu. Rien n’est définitivement acquis ni la propriété de quiconque, et la nature, avec ses forces, ses espaces et ses imprévus, demeure reine. Passé un certain seuil de perte d’humanité, elle reprend ses droits sur tout.

Quand à la sublime moue de je-m’en-foutisme de Patrycja Płanik… Il y a une contradiction à l’endroit de sa beauté ou plutôt de sa sensualité. Car son corps, à travers la dureté des milliers de kilomètres parcourus, reste mis en scène sexuellement dans des robes trop courtes, des nus sauvages, des convoitises malintentionnées. Or n’est-ce pas ce qu’on l’imagine repousser loin d’elle, l’assujettissement à la prostitution et à l’industrie pornographique (rappelées maintes fois par des pages de magazines) ? Là encore la frontière n’est pas nette au regard de la première scène dans une boîte de prod XXX hardcore : a-t-elle l’intention de poursuivre dans cette voie ou choisit-elle au contraire de fuir dans la direction opposée ? À moins que cette distinction entre le noir et le blanc, la soumission ou l’échappatoire, n’ait elle-même plus aucun sens ?

Le mystère de Lillian Alling est obnubilant et trouble avant de s’effacer à l’horizon, de l’ordre du mirage.

./* À revoir le 19 octobre au Cinéma du Parc à 17:00 salle 1.

48e FNC du 9 au 20 octobre 2019 ./* Programme 1 de courts-métrages en Compétition nationale

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Les cinq courts-métrages québécois et ontariens du programme 1/4 en Compétition nationale, précédés d’une carte blanche dans le ton, parlent de soirées qui dérapent, de personnalités borderline, de désirs inavouables et grands écarts dans un monde qui ne compte plus ses déviances et travers.

L’argent n’y fait pas nécessairement le bonheur, bien au contraire il tend à attiser les rancoeurs, l’insatisfaction et la perversion. C’est ce que démontre Que votre empire s’étende d’Albéric Aurtenèche (Québec), dont les amazones dansantes d’une société secrète opèrent de nuit chez de riches lubriques qu’elles ensorcellent jusqu’à ce qu’ils s’en dévissent la tête – littéralement. Le thème de la sororité encensant Lilith et le jeu de l’asservissement sexuel (l’éternel corps féminin démoniaque…) sont à la fois extrêmes et attendus, imposant une esthétique ésotérique, limite gothique, aux terminaisons de latin et gants de cuir un peu trop tendancieux. L’accent mis sur la recherche chorégraphique, avec la contribution de Dana Gingras au mouvement et la participation de l’interprète Caroline Gravel, ne paie pas. Une mention tout de même à l’encontre de l’exploitation d’une architecture locale, religieusement imposante et quelque peu menaçante sous certains angles.

C’est également le contraste de maisons luxueuses, presque des châteaux, dans les hauteurs d’Outremont, qui alimente les divagations de deux jeunes amis promenant leurs bières, leur philosophie et leurs peines de coeur autour du Mont-Royal dans Sur la montagne, par Pier-Luc Latulippe. On y lance quelques piques, par exemple qu’on ne peut, en tant qu’homme parvenu s’offrant demeure si ostentatoire, que vouloir pourrir cette réussite affichée de l’intérieur. La métaphore fait des boucles assez agiles (même simplistes), en passant par le spleen de Rilke, ce que cachent les façades trop parfaites comme les femmes idéales, ou bien la lâcheté de ne pas oser sous prétexte d’une défaite assurée. Car l’un de nos deux penseurs blasés à l’accent très français irritant, ramène à l’avant-plan un autre paradoxe, tout en auto-dérision, entre l’impression intellectualiste de refaire le monde et l’avancement englué de l’état d’ébriété.

En termes de piétinements quotidiens qui ne mènent nulle part, I am in the world as free and slender as a deer on a plain est un titre bien long et enchaîne plusieurs histoires pour mieux dénoncer le vide contemporain. L’Ontarienne Sofia Banzhaf choisit une héroïne collectionneuse de relations vaines via les réseaux dits “sociaux” pour démontrer à sa façon l’écoeurement et l’insignifiance. Drogues, alcool, baises, rencontres aléatoires, remarques humiliantes, jugements sexistes, et en filigrane de tout cela, assurément, de la détresse et de l’égarement dont on ne sait pas si même ça conserve une quelconque importance.

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Le titre It’s nothing fait écho à l’errance précédente avec une lucidité tranchante. La réalisatrice Anna Maguire met en scène une jeune femme qui s’enterre dans ses troubles alimentaires, identitaires, dépressifs. Le tableau d’une adolescence tourmentée qui se cherche et s’auto-détruit pour se trouver est traité en images explicites, à la fois décalées et directes. À travers un double tortionnaire, une tombe creusée dans un parc jour après jour, les mensonges ou excuses pour se couper du monde et de la bouffe, on perçoit l’enfoncement physique et psychologique dans l’impasse anorexique/boulimique, sans avoir à en montrer la réalité osseuse. Détachement habile par le biais du fantastique qui fait honneur au potentiel du court, du cinéma, et nous rapproche de la vérité d’une grave perte de contrôle jusqu’à ne plus se voir tel qu’on est dans le miroir, sinon tel qu’on se croit faussement.

Clin d’oeil à la carte blanche de Renaud Lessard (petit joint pour mettre la table en introduction d’un programme tout de même noir), laquelle joue sur les préjugés rabâchés entre les Montréalais et le grand Québec jusqu’à la frontière de l’Ontario (Aylmer en l’occurence). En gribouillis blanc sur fond noir, se doublant parfois de lignes bleu roi, Automnes Mouillés dessine une cour arrière, une tente de camping, un feu de bois, quelques bières… la fin d’un été. Si le procédé graphique capte l’attention, il est aussi efficace à cerner ces discussions incertaines de fin de soirée entre amis où l’on ne sait plus exactement ce qu’on dit, ce qu’on pense, où on veut en venir ou finalement ce que ça change. Il y est question de retrouvailles dix ans plus tard et des réticences comme des motivations à se rendre à un tel événement où les comparaisons et les bilans de vie sont de mise.

Retour au Québec en compagnie d’Ariane Louis-Seize qui signe un beau et froid Les profondeurs, alors qu’une jeune femme (la secrète Geneviève Boivin-Roussy) fait le tri dans les affaires de sa mère décédée, au chalet. Là encore, le film glisse de genres, empruntant quelques codes au cinéma d’horreur et au fantastique ou surnaturel, pour mettre en scène un face à face entre un amant noyé de chagrin et sa possible fille qui ne se sont peut-être jamais rencontrés de leur vivant. Un hommage à ces liens de sens et de sang, à ce langage de prémonitions, de mirages et de chiens errants qui par instants semblent nous avertir du danger ou du chemin à suivre.

 

./* À propos de STADIUM performé par Eli Keszler au Centre PHI le 23 février

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STADIUM est le neuvième album solo de l’artiste basé à New York, Eli Keszler, un percussionniste virtuose globalement allumé par tout ce qui l’entoure : la réflexion architecturale du son, la circulation physique dans l’espace, l’immédiateté de l’instrument, l’écoute intime de la cacophonie du monde. Sa performance aux baguettes hypnotise de célérité, d’élégance et de puissance, donnant naissance à des constructions, des situations, des atmosphères dont la perception des textures et des angles ne cesse de se renouveler. Un travail de variations sur les points de vue qui puise sa mathématique subtile dans le plus grand style d’une écriture jazz géniale.

Le compositeur électro-acousticien de la pièce Les haut-parleurs du Théâtre Bluff (texte et mise en scène de Sébastien David, 2015) transmettait à son jeune voisin, pris dans les turbulences de l’adolescence et les fragilités de la famille, la passion du son par cette formule mantra : “organiser le chaos”. Chez Keszler, ce chaos est également fascinant car il signifie la riche diversité et immensité de l’existence sensible, ses couches d’interprétations, de générations et d’infinies modulations. Et qu’il renferme en lui un ordre immanent, une beauté secrète qui force l’écoute attentive et compréhensive.

On l’aura compris, le musicien qu’est Eli Keszler depuis son plus jeune âge est du calibre des phénomènes mondiaux, sa technique et dextérité percussives des extensions de lui-même. Et le voir jouer en direct suffirait à amadouer les puristes. Diplômé du Conservatoire de musique de la Nouvelle-Angleterre à Boston en 2007, cela fait de lui un prodige à la fois jeune et prolixe, qui s’est déjà produit dans les événements et lieux de concert expérimentaux les plus émérites internationalement. Le garçon a de plus un cerveau bouillonnant de références en histoire et philosophie de l’art, vraisemblablement. Et marcheur quotidien à l’exemple des situationnistes dérivant et observant la vie à la volée, il en enregistre mentalement les schèmes répétés et les incongruités pour nourrir ses compositions aux mouvements à la fois complexes et fluides, radicalement contrastés et naturellement fluctuants.

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À l’origine de STADIUM, il rappelle une exploration du Carpenter Center, le centre d’art contemporain d’Harvard conçu par Le Corbusier, qu’il a arpenté en compagnie de l’artiste visuel James Host quelques années auparavant. Rêvant de haut-parleurs en hauteur, les deux collaborateurs avaient mis à jour (de façon assez inespérée) et investi tout un système de sonorisation élaboré, intégré à même le bâtiment. Obsédé par l’imbrication de l’architecture avec la musique, Eli Keszler a ensuite reproduit son cheminement auditif et presque sociologique dans différents lieux, dont il archivait les enregistrements en vue de les revisiter tout à fait librement dans un projet de 12 pistes (Shelter Press, automne 2018).

Il en résulte une partition dont les paradoxes ravissent de leur fusion insolite : des pointes de baguettes hyperactives côtoient des résonances sombres et veloutées, l’accélération des images crée l’illusion d’une fixité et inversement l’immobilité vibre, la douceur d’un ralenti caressant à l’extrême renferme un désir ardent d’énervement et de transgression vive. À l’écran, des plans d’une bâtisse de nuit en contre-plongée reviennent, dont le regard tente à plusieurs reprises l’intrusion par les sous-sols et parking, avant d’être rejeté à l’extérieur, aimanté à nouveau vers les fenêtres supérieures et la toiture.

Comme si chez ce compositeur et artiste visuel, penseur et promeneur, la rencontre d’un quelconque mur érigé n’était jamais l’obstacle sinon la promesse de s’élever au-delà. Parce que les fils, les haut-parleurs, les ondes, peuvent toujours être projetés plus haut que les limitations concrètes. Et qu’à sa suite, à son proximité, la musique nous permet cette insouciante échappée.

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À l’image de la course d’un ruisselet au pied d’un trottoir, qui fait scintiller l’asphalte autant qu’il avale ses aspérités, à la fois nappe liquide et fuyante, la balade de STADIUM rappelle le charme urbain et introspectif d’Ascenseur pour l’échafaud : une nuit passée par Miles Davis à improviser sur les pas nonchalants de Jeanne Moreau. À l’opposé de ce songe éveillé, on aurait à d’autres instants l’impression d’assister en direct au concert de lames d’un chef cuisiner préparant des sushis raffinés à une vitesse experte. Entre ces deux images, improbables à rapprocher, et ce rôle de rôdeur autour d’un bâtiment imposant, on plaît à s’aventurer et s’égarer dans des fulgurances qui pourraient s’étirer à l’éternité.

 

 

Theaterfestival Favoriten 18 ./* À propos de #1 Ingolf lebt allein de Daniel Kötter et Hannes Seidl

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Bienvenue dans le monde d’Ingolf, un plus-que-passionné de musique : il vit dans les disques, les enregistrements, les archives, et aussi Ulysse de James Joyce. Depuis toujours, il fantasme l’opéra parfait, celui qui s’apparenterait au chant irrésistible des sirènes. Aussi rythme-t-il ses journées comme une partition, sa collection de métronomes et pendules au mur, à traquer la note exacte sur des circuits électriques qui envahissent son appartement, entre un sandwich, un mégot, le bulletin de nouvelles radio.

Ingolf est un solitaire, un reclus, il vieillit. Il est aussi un illuminé qui éblouit et nous attire comme des moustiques, malgré lui. Alors on l’épie. On entre dans sa vie par toutes les effractions possibles : en géant surplombant une maquette de son logement, en spectateur d’un reportage sur ses obsessions, en cambrioleur déplaçant ses livres et ses meubles, en voyeur invisible depuis le balcon.

Cette dernière création du duo allemand Daniel Kötter et Hannes Seidl crée la surprise sur les scènes européennes depuis deux ans. Entre film documentaire, concert introspectif et performance théâtrale immersive, Ingolf questionne le spectacle de l’existence ordinaire. Qu’est-ce que l’intimité, l’ambition, la fascination ? Qui est-on pour observer et disséquer l’œuvre d’un autre sous prétexte qu’il s’expose par son originalité ? Et quel est ce drôle de coucou omnibulé par des voix étranges ?

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Le style cinématographique de Daniel Kötter fonctionne par travelling avant lent. Il adopte une sorte de scénario d’habitudes, dans laquelle il insert quelques couacs ou dérapages discrets vers le fantastique ou le suspense stimulant la curiosité du spectateur, une intrigue trouvant peu à peu son plein développement et dénouement à mesure que l’entièreté du personnage et son étrangeté se complètent par touches impressionnistes. Le son y tient évidemment une grande place, d’abord à travers la musicalité du quotidien, la proximité de la voix, puis bientôt dans les digressions, les décalages, les immersions fantomatiques. Alors que demeure une esthétique recherchée, et profondément humaine, parfois même grotesque, proche des tableaux du Suédois Roy Andersson.

L’orfèvrerie sonore du compositeur Hannes Seidl rejoint parfaitement le jeu de changement d’échelles et de distances qu’impliquent les différentes parties de l’expérience : écoute au casque, vie de l’intérieur, vue de l’extérieur. Le public devient rapidement pris au piège de l’obsession du protagoniste, comme habité par les résonances de son opéra personnel, alerte aux détails et presque agacé, distrait ou concentré sur des interférences. Une construction acoustique et spatialisée qui participe très physiquement à l’ensemble, en plus d’être intelligemment thématique.

La rencontre avec Ingolf est un voyage hors du commun dans la tête d’un mélomane atypique et distant. Une expérience sonore, visuelle et spatiale déroutante dans laquelle chacun trouvera une place confortable d’où mieux saisir le portrait global de toute une vie.

FNC 2018 ./* À propos de l’admirable et chamboulant film Thunder Road de Jim Cummings (États-Unis, 2018, 91 minutes)

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Les critiques s’emballent unanimement envers cette “révélation” explosive, première réalisation et prestation extraordinaire du nouveau talent américain, Jim Cummings, jeune trentaine. À très forte probabilité, Thunder Road devrait se mériter sous peu les récompenses les plus prestigieuses des grands rendez-vous internationaux du cinéma, dans la continuité du Grand prix du jury du South by Southwest et du Grand prix du Festival du film américain de Deauville raflés plus tôt cette année.

Le titre est emprunté d’un classique de Bruce Springsteen pour lequel le chanteur accorde les droits alors que le film en version court-métrage décroche le Grand prix du Sundance en 2016. “So Mary, climb in / It’s a town full of losers, I’m pulling out of here to win”, Cummings se met en route pour le long-métrage couvert de succès. Bien qu’on ne l’entende pas, ce hit de road trip hante de ses paroles les actes et les pensées du personnage principal de la première à la dernière scènes.

Une première scène qui, comme la bande-annonce, et comme finalement chaque situation jusqu’à la finale bouleversante, vrille le ventre de flots d’émotions intenses, puissantes et contradictoires. À l’enterrement de sa mère, l’officier de police Jimmy Arnaud traverse l’épreuve de l’oraison funèbre en la mémoire de la parente disparue. S’entrelacent intimement des souvenirs d’enfance, de la culpabilité et de la tendresse, des anecdotes sans rapport par phrases entrecoupées. Le seul de la fratrie présent, Jim apparaît au bord de la crise émotionnelle, qui s’avèrera somme toute son état constant. Il entreprend une chorégraphie sans musique sur la chanson légendaire pour sa maman, le fameux Thunder Road, et l’ambiance se plombe de malaise.

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Tout est déjà contenu ici : l’amour du père pour sa fille dès l’introduction du poste de radio rose, l’ex-conjointe à peine entrevue alors qu’elle se cache de honte, l’uniforme de police et ses décorations venant avec le souci de la rectitude et de l’exemple, la délinquance d’une jeunesse qui se cherche et la lourdeur des responsabilités de l’âge adulte, la transmission et la présence filiales irremplaçables, le ridicule et le jugement social souvent bêtement répartis. C’est au spectateur qu’il reviendra ensuite d’assister à plusieurs dérapages de l’équilibre fragile de cet être ultra sensible pris dans une tourmente d’événements déstabilisants, de partager sa détresse pour comprendre patiemment les ressorts de sa personnalité visiblement limite, et les ressources décuplées en permanence pour gérer le sacerdoce de la vie.

La colère n’est que vulnérabilité et l’humour un échappatoire indispensable, les rires peuvent soudain fondre en larmes ou en cris, tout est toujours sur le point de basculer tout le temps jusqu’à ce que l’on se voie aussi désarmé devant le cours de l’existence que le protagoniste devant l’imprévisibilité de ses réactions. Loin d’être épuisants ou pathétiques, les dérèglements radicaux d’humeurs de Jimmy Arnaud relèvent d’un jeu d’acteur absolument magistral et fascinant, qui nous dévoile progressivement des leçons de survie d’une surprenante et atypique poésie.

En poussant à l’extrême un enchaînement de situations décalées aux dénouements disproportionnés, Jim Cummings trafique un scénario catastrophe par lequel il parle d’amour et d’amitié, de confiance, de tolérance, de reconnaissance et de résilience. Ces valeurs qui s’apprennent en se ressentant, dans les bras et les regards des autres. Les chemins empruntés sont volontairement tordus, des insultes fantaisistes sont hurlées, des couplets décousus font pleurnicher, les preuves d’affection restent très peu démonstratives et profondément maladroites. Et pourtant l’imperfection des mots et des gestes est la seule issue possible pour ce père dévoué de sauver sa fille des obstacles parmi lesquels elle doit et devra grandir. Et d’accepter, lui, de la laisser se frayer son propre chemin.

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Il en résulte un portrait extrêmement touchant et juste de l’enfance, de la paternité, mais aussi des notions d’ordre, de normalité, d’éducation. “Ça va, ça va aller” répète l’officier Jim, du moins nous ferons tout ce que nous pouvons, de notre mieux, pour nous débrouiller, pour que ça continue d’aller. Revient alors ce témoignage de l’écrivain Jean Barbe relatant les pensées venues au chevet de sa mère mourante : que l’homme doit toujours tout vivre pour la première fois. Le premier baiser, le premier chagrin, le premier contact avec la mort. Deux histoires ne seront jamais pareilles et chaque rupture sera différente, chaque sensation de manque, chaque absence à revivre à nouveau pour la première fois. Alors on fait, imparfaitement, du mieux qu’on peut.

Thunder Road ne passe par aucune voie droite, commune, sécuritaire ou raisonnable. Ce film fonce, enjambe, titube, sautille, shoote, sans les mains et à contresens comme une jeunesse irresponsable. Ce faisant, il nous recolle l’envie en même temps que le frisson d’oser la tangente, librement, quitte à ne pas être impeccable. Et donne sans doute l’un des plus grands et sages apprentissages que celui de s’assumer, tous bien ordinaires dans nos extravagances le fond, dans nos défauts nos excès nos faiblesses notre peur de la solitude et de l’erreur. Soyons donc des personnalités sans limites.

 

À ne pas manquer ./* Thunder Road est présenté à nouveau ce soir 6 octobre à 19h15 au Cinéma du Parc (salle 2) en présence de son réalisateur, et samedi prochain 13 octobre à 20h au Cinéma du Parc (salle 1)