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Theaterfestival Favoriten 18 ./* À propos de #1 Ingolf lebt allein de Daniel Kötter et Hannes Seidl

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Bienvenue dans le monde d’Ingolf, un plus-que-passionné de musique : il vit dans les disques, les enregistrements, les archives, et aussi Ulysse de James Joyce. Depuis toujours, il fantasme l’opéra parfait, celui qui s’apparenterait au chant irrésistible des sirènes. Aussi rythme-t-il ses journées comme une partition, sa collection de métronomes et pendules au mur, à traquer la note exacte sur des circuits électriques qui envahissent son appartement, entre un sandwich, un mégot, le bulletin de nouvelles radio.

Ingolf est un solitaire, un reclus, il vieillit. Il est aussi un illuminé qui éblouit et nous attire comme des moustiques, malgré lui. Alors on l’épie. On entre dans sa vie par toutes les effractions possibles : en géant surplombant une maquette de son logement, en spectateur d’un reportage sur ses obsessions, en cambrioleur déplaçant ses livres et ses meubles, en voyeur invisible depuis le balcon.

Cette dernière création du duo allemand Daniel Kötter et Hannes Seidl crée la surprise sur les scènes européennes depuis deux ans. Entre film documentaire, concert introspectif et performance théâtrale immersive, Ingolf questionne le spectacle de l’existence ordinaire. Qu’est-ce que l’intimité, l’ambition, la fascination ? Qui est-on pour observer et disséquer l’œuvre d’un autre sous prétexte qu’il s’expose par son originalité ? Et quel est ce drôle de coucou omnibulé par des voix étranges ?

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Le style cinématographique de Daniel Kötter fonctionne par travelling avant lent. Il adopte une sorte de scénario d’habitudes, dans laquelle il insert quelques couacs ou dérapages discrets vers le fantastique ou le suspense stimulant la curiosité du spectateur, une intrigue trouvant peu à peu son plein développement et dénouement à mesure que l’entièreté du personnage et son étrangeté se complètent par touches impressionnistes. Le son y tient évidemment une grande place, d’abord à travers la musicalité du quotidien, la proximité de la voix, puis bientôt dans les digressions, les décalages, les immersions fantomatiques. Alors que demeure une esthétique recherchée, et profondément humaine, parfois même grotesque, proche des tableaux du Suédois Roy Andersson.

L’orfèvrerie sonore du compositeur Hannes Seidl rejoint parfaitement le jeu de changement d’échelles et de distances qu’impliquent les différentes parties de l’expérience : écoute au casque, vie de l’intérieur, vue de l’extérieur. Le public devient rapidement pris au piège de l’obsession du protagoniste, comme habité par les résonances de son opéra personnel, alerte aux détails et presque agacé, distrait ou concentré sur des interférences. Une construction acoustique et spatialisée qui participe très physiquement à l’ensemble, en plus d’être intelligemment thématique.

La rencontre avec Ingolf est un voyage hors du commun dans la tête d’un mélomane atypique et distant. Une expérience sonore, visuelle et spatiale déroutante dans laquelle chacun trouvera une place confortable d’où mieux saisir le portrait global de toute une vie.

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FNC 2018 ./* À propos de l’admirable et chamboulant film Thunder Road de Jim Cummings (États-Unis, 2018, 91 minutes)

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Les critiques s’emballent unanimement envers cette “révélation” explosive, première réalisation et prestation extraordinaire du nouveau talent américain, Jim Cummings, jeune trentaine. À très forte probabilité, Thunder Road devrait se mériter sous peu les récompenses les plus prestigieuses des grands rendez-vous internationaux du cinéma, dans la continuité du Grand prix du jury du South by Southwest et du Grand prix du Festival du film américain de Deauville raflés plus tôt cette année.

Le titre est emprunté d’un classique de Bruce Springsteen pour lequel le chanteur accorde les droits alors que le film en version court-métrage décroche le Grand prix du Sundance en 2016. “So Mary, climb in / It’s a town full of losers, I’m pulling out of here to win”, Cummings se met en route pour le long-métrage couvert de succès. Bien qu’on ne l’entende pas, ce hit de road trip hante de ses paroles les actes et les pensées du personnage principal de la première à la dernière scènes.

Une première scène qui, comme la bande-annonce, et comme finalement chaque situation jusqu’à la finale bouleversante, vrille le ventre de flots d’émotions intenses, puissantes et contradictoires. À l’enterrement de sa mère, l’officier de police Jimmy Arnaud traverse l’épreuve de l’oraison funèbre en la mémoire de la parente disparue. S’entrelacent intimement des souvenirs d’enfance, de la culpabilité et de la tendresse, des anecdotes sans rapport par phrases entrecoupées. Le seul de la fratrie présent, Jim apparaît au bord de la crise émotionnelle, qui s’avèrera somme toute son état constant. Il entreprend une chorégraphie sans musique sur la chanson légendaire pour sa maman, le fameux Thunder Road, et l’ambiance se plombe de malaise.

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Tout est déjà contenu ici : l’amour du père pour sa fille dès l’introduction du poste de radio rose, l’ex-conjointe à peine entrevue alors qu’elle se cache de honte, l’uniforme de police et ses décorations venant avec le souci de la rectitude et de l’exemple, la délinquance d’une jeunesse qui se cherche et la lourdeur des responsabilités de l’âge adulte, la transmission et la présence filiales irremplaçables, le ridicule et le jugement social souvent bêtement répartis. C’est au spectateur qu’il reviendra ensuite d’assister à plusieurs dérapages de l’équilibre fragile de cet être ultra sensible pris dans une tourmente d’événements déstabilisants, de partager sa détresse pour comprendre patiemment les ressorts de sa personnalité visiblement limite, et les ressources décuplées en permanence pour gérer le sacerdoce de la vie.

La colère n’est que vulnérabilité et l’humour un échappatoire indispensable, les rires peuvent soudain fondre en larmes ou en cris, tout est toujours sur le point de basculer tout le temps jusqu’à ce que l’on se voie aussi désarmé devant le cours de l’existence que le protagoniste devant l’imprévisibilité de ses réactions. Loin d’être épuisants ou pathétiques, les dérèglements radicaux d’humeurs de Jimmy Arnaud relèvent d’un jeu d’acteur absolument magistral et fascinant, qui nous dévoile progressivement des leçons de survie d’une surprenante et atypique poésie.

En poussant à l’extrême un enchaînement de situations décalées aux dénouements disproportionnés, Jim Cummings trafique un scénario catastrophe par lequel il parle d’amour et d’amitié, de confiance, de tolérance, de reconnaissance et de résilience. Ces valeurs qui s’apprennent en se ressentant, dans les bras et les regards des autres. Les chemins empruntés sont volontairement tordus, des insultes fantaisistes sont hurlées, des couplets décousus font pleurnicher, les preuves d’affection restent très peu démonstratives et profondément maladroites. Et pourtant l’imperfection des mots et des gestes est la seule issue possible pour ce père dévoué de sauver sa fille des obstacles parmi lesquels elle doit et devra grandir. Et d’accepter, lui, de la laisser se frayer son propre chemin.

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Il en résulte un portrait extrêmement touchant et juste de l’enfance, de la paternité, mais aussi des notions d’ordre, de normalité, d’éducation. “Ça va, ça va aller” répète l’officier Jim, du moins nous ferons tout ce que nous pouvons, de notre mieux, pour nous débrouiller, pour que ça continue d’aller. Revient alors ce témoignage de l’écrivain Jean Barbe relatant les pensées venues au chevet de sa mère mourante : que l’homme doit toujours tout vivre pour la première fois. Le premier baiser, le premier chagrin, le premier contact avec la mort. Deux histoires ne seront jamais pareilles et chaque rupture sera différente, chaque sensation de manque, chaque absence à revivre à nouveau pour la première fois. Alors on fait, imparfaitement, du mieux qu’on peut.

Thunder Road ne passe par aucune voie droite, commune, sécuritaire ou raisonnable. Ce film fonce, enjambe, titube, sautille, shoote, sans les mains et à contresens comme une jeunesse irresponsable. Ce faisant, il nous recolle l’envie en même temps que le frisson d’oser la tangente, librement, quitte à ne pas être impeccable. Et donne sans doute l’un des plus grands et sages apprentissages que celui de s’assumer, tous bien ordinaires dans nos extravagances le fond, dans nos défauts nos excès nos faiblesses notre peur de la solitude et de l’erreur. Soyons donc des personnalités sans limites.

 

À ne pas manquer ./* Thunder Road est présenté à nouveau ce soir 6 octobre à 19h15 au Cinéma du Parc (salle 2) en présence de son réalisateur, et samedi prochain 13 octobre à 20h au Cinéma du Parc (salle 1)

36e FIFA ./* À propos de Eero Saarinen: The Architect who Saw the Future de Peter Rosen, États-Unis, 2016 (68 min)

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Les réalisations de l’architecte finno-américain Eero Saarinen ont de quoi impressionner. Futuristes, grandioses, audacieuses, empruntant leurs courbes à des carapaces de tortues géantes, leur hauteur rappelant le cou de dinosaures, qu’elles flirtent avec les nuages ou s’étendent au soleil d’un bassin ou d’un parc… Il a fallu à plusieurs reprises innover, inventer les techniques et les matériaux qui pourraient rendre concrets les plans fous que l’architecte avait en tête.

Le TWA Flight Center de l’aéroport international John-F.-Kennedy à New York et l’aéroport international de Dulles, le Centre technique de General Motors au Michigan ou les bureaux d’IBM, une église anonyme ou la chapelle du MIT à Cambridge, l’Arche passerelle Saint-Louis dans le Missouri, le siège de CBS New York ou encore la chaise Tulipe. Le fils Eero aura eu la chance de marcher dans les traces de son père, Eliel Saarinen, et de faire ses classes à l’Université Yale où il reviendra plus tard laisser sa marque dans plusieurs bâtiments. Ainsi son travail sera remarqué très tôt, suscitant la reconnaissance et surtout la confiance d’investisseurs, autant que des regards détracteurs toujours prêts à fustiger les nouvelles esthétiques. Il aura moins de chance quand une tumeur au cerveau l’emportera précocement à 51 ans, le privant de voir abouties les plus ambitieuses de ses créations.

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Le réalisateur Peter Rosen (lui aussi diplômé de Yale) choisit un angle familial pour ce documentaire d’architecture et design intérieur, qui est presque un simple jeu de mots. L’ancêtre se prénomme Eliel, son fils célèbre Eero, et les grandes lignes de sa vie de même que les arêtes principales de ses monuments nous sont rapportés par Éric Saarinen, son descendant. Fils d’un premier mariage, le dit Éric a l’œil pour l’influence des sculptures de sa mère dans les constructions de son père, il a aussi l’admiration de l’enfant un peu laissé sur sa faim par un père mangé par le travail et la passion. Il a enfin le regard jaloux et maintenant résigné envers un homme parti reconstruire sa vie ailleurs pour plus de liberté et de folie.

À plusieurs reprises, la caméra s’extasie sur des angles, bénéficiant de tout le potentiel aérien de drones, et parfois d’un hélicoptère, pour saisir dans leur majesté ces œuvres qui se permettent de gratter le ciel et les dieux. L’homme ne manquait ni d’ambition ni d’exception, et jouait d’un peu de ferveur chrétienne pour s’accorder une existence satisfaisante et une fin paisible. Il a, n’empêche, révolutionné quelques façons de penser et de faire, à une ère où les designers et les architectes étaient bâtisseurs de rayonnement et de prospérité pour les villes, les universités et les entreprises de demain.

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Saarinen ne faisait pas les choses à moitié. Sur des photos d’archives, on le voit plonger son corps entier dans des maquettes à taille humaine. En début de documentaire, il plante son père à un concours d’architecture. Plus tard, il changera d’épouse, fondera une nouvelle famille, s’offrira la une des journaux et même des vacances entre deux chantiers. Sur ses sites, dans ses constructions, rien n’est non plus laissé au hasard. Le passage de la lumière, la perspective vue de différents angles, le dégagement du paysage, mais aussi l’organisation intérieure, l’intelligence des fantaisies permises (couleurs, formes). Et c’est sans doute ce qui transparaît discrètement de ce film, comment l’architecte a déteint sur l’homme et vice versa. Comment chaque lieu, de par ce qui le définit, sa fonction, son emplacement, en appelle à dessiner ses propres lignes de fuite qui s’affirment finalement. Comment chaque réalisation décide son propre style que seuls des visionnaires (among those who see the future) peuvent concevoir et accomplir.

 

36e FIFA ./* À propos de Liminality de Matt Wright, Royaume-Uni, 2018 (sans dialogue, 35 min) et Dansen i Os de Helle Pagter, Danemark, 2017 (46 min)

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Vision rétrécie

Liminality est pour le moins une œuvre de danse atypique qui vise l’éclatement. Éclatement des formes rassemblant sous le dôme de la SAT film 3D, danse contemporaine et performance musicale live. Éclatement des frontières et des cultures par le biais du contraste entre le dispositif technologique et l’exotisme de paysages industriels ou naturels captés à l’autre bout du monde. Éclatement des perspectives et de l’espace-temps entre la présence des corps et leur jeu d’échos avec ceux projetés. L’aventure a été menée de front par toute une équipe dévouée sous la direction du réalisateur Matt Wright, dont les chorégraphes Kim Noble et Manas Sharma, et le musicien Grey Filastine accompagné par Nova Ruth à la voix, et coproduite par Productions 4Pi et la SAT.

Forêt, architecture gigantesque, côtes du Pays de Galle et réalités indiennes, toutes ces effluves du monde tourbillonnent autour de danseurs interprétant des rituels conviviaux, sorte de perpétuation de liens humains en communion avec l’environnement peu importe le grondement de la Terre. Et bien que la chorégraphie en appelle à plus grand en termes de spiritualité et de 360°, tout demeure à un niveau ésotérique, relativement plat. La palette multiculturelle ne prend pas. Quant à la danseuse plongée dans la tourmente, prisonnière parmi les spectateurs et écrasée par ses hologrammes géants, ses jetés et ses rondes paraissent bien petits et vains.

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L’expérience liminale, de dissociation entre deux lieux, deux temps, deux réalités, l’existence physique et le ressenti psychique peut-être, a été pensée sur le papier avec beaucoup d’éléments donc la musique et le chant en direct, qui devraient en décupler la teneur sensorielle. Le résultat en salle n’est pas pour toucher tous les publics, et l’aspect chorégraphique est comme bien souvent le bât qui blesse. Les projections se poursuivent jusqu’au 31 mars.

Le regard haut tourné vers soi

Le moyen-métrage Dansen i Os (Danser en nous) de la réalisatrice danoise Helle Pagter est problématique et frustrant pour qui a déjà des doutes quant aux vertus libératrices de la discipline, de la rigueur et de la soumission qu’exigent le ballet et sa pratique. Ce documentaire choisit de suivre un petit groupe d’élèves en tutu de l’École du ballet royal danois, élu pour partir en Chine enseigner leur méthode d’apprentissage si spéciale héritée du chorégraphe Antoine-Auguste Bournonville. Ce fidèle danseur du Ballet royal, qui y a étudié et en prendra la direction à la suite de son père à la fin du XIXe siècle, voulait rétablir le rôle masculin à la hauteur de la ballerine.

Plusieurs couacs à cette production. La moitié du film se concentre sur la préparation, dans les studios de répétition de l’école à Copenhague. Que des filles, jeunes corps en collants roses et aux pommettes fragiles, se pliant sagement aux leçons de leur professeure Ann Crosset. Le nom vénéré de Bournonville scande chaque phrase, chaque geste et chaque idée dans un formatage absolument dérangeant. Le processus exige que tout interprète sonde son équilibre intérieur, ses pensées et ses peurs, ses réalisations et ses ambitions afin de se dédier pleinement, consciemment et sans aucune retenue à la danse. Quelques exercices supposeraient des sauts et des cris frisant un ridicule assumé, mais on parle bien là d’exercices, d’essais, pas d’une véritable expression de sa nature…

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Quand, après des jours et semaines de bourrage de crâne, les princesses débarquent à l’Académie de danse de Pékin, auprès de danseurs et danseuses virtuoses et matures, accueillants et communicatifs mais avant tout respectueux et attentifs, le clash est visible. Les jeunes danoises sont généreuses et souriantes mais vraiment sérieuses et hautaines dans leur position d’enseignantes. Le chignon blond tiré à quatre épingles. Elles dirigent, elles contrôlent, détiennent la perfection et l’unique vérité du mouvement qu’elles transmettent sans aucun souci des personnalités et richesses qu’elles ont en face d’elles.

L’échange ne fonctionne que dans un sens, bien unique, bien hautain. Il faut dire qu’elles vont à bonne école depuis des années, en témoigne la montée de stress de Madame Crosset dès que son autorité se voit non pas défiée mais à peine ébranlée par la lointaine possibilité d’être remise en cause par l’expression de nouvelles façons, différentes, de faire. Non, la jeune professeure de Beijing n’aura aucunement raison d’avoir elle aussi pensé à une chorégraphie que les élèves pourraient conjointement s’approprier. Bournonville n’admet pas le sourcillement critique devra-t-elle apprendre.

Une drôle de manière d’entrevoir les bienfaits du voyage, de l’ouverture à l’autre, du grandissement de l’être par le biais de l’art et de la découverte. Y avait-il un semblant de contrepoint dans le récit documentaire (?), il échappe complètement à la lecture univoque et fermée de ce reportage sur l’École du ballet royal du Danemark.

 

 

./* À propos du film Le Redoutable de Michel Hazanavicius (France, 2017) présenté dans le cadre du 23e CINEMANIA du 2 au 12 novembre 2017

./* À propos de la pièce de théâtre Nina, c’est autre chose de Florent Siaud présentée du 1 au 5 novembre à La Chapelle Scènes contemporaines

Un grand écart de 68 à 76

On comprend sans difficulté que le festival CINEMANIA ait porté à l’honneur de sa 23e édition le réalisateur français Michel Hazanavicius (aussi producteur, scénariste, monteur, acteur, pour la télévision et pour le cinéma), mondialement reconnu suite au succès triomphal de The Artist en 2010, de retour à Cannes en 2014 avec The Search en compétition, et cette année avec une comédie biographique plus qu’attendue sur Jean-Luc Godard et le tournant historique 1967-1968 : Le Redoutable.

Rétrospective de plusieurs films, classe de maître et rencontres à l’appui, quand il monte sur les planches de l’Impérial pour introduire son long-métrage, c’est un homme plein d’aisance, d’humanité, d’aplomb et d’humour, mais aussi empreint d’un fin mélange d’humilité et d’assurance qui prend la parole. Il ne faut pas avoir peur de la comédie, du cuisant 68, du légendaire Godard. Il faut faire ce en quoi l’on croit, s’entourer des personnes pertinentes, oser le sourire et le clin d’oeil à l’histoire. Après visionnement on peut dire que ce grand du 7e art a découvert une plage sous les pavés jetés, sorte de fascination apaisée pour son sujet, faisant la part belle à la filmographie, aux faits ainsi qu’au récit autobiographique d’Anne Wiazemsky alors la conjointe de JLG, intitulé “Un an après”.

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Sans rapport si ce n’est le rapprochement de dates, le Français Florent Siaud, jeune dramaturge à la carrière remplie, partagé entre le monde du théâtre et celui de l’opéra, s’est frotté à de multiples oeuvres d’envergure (La Mort de Tintagiles de Maeterlinck, Didon et Enée de Purcell, avant cela Les Noces de Figaro de Mozart pour n’en citer que quelques unes) auprès de créateurs de haut calibre (d’ici, Robert Lepage, Denis Marleau, Brigitte Haentjens). Il cofonde en 2010 Les songes turbulents (avec Pauline Bouchet), compagnie à cheval entre Grenoble et Montréal à l’origine du 4.48 Psychose en 2016, solo de Sophie Cadieux sur un texte de Guillaume Corbeil directement inspiré de Sarah Kane pour lequel Florent Siaud signait la mise en scène. Tôt, les critiques québécois reconnaissent en lui une promesse de renouveler la scène, un pari que sa récente création Nina, c’est autre chose peine à relever.

Nina conserve des années 1970 une garde-robe. Elle ne conçoit pas ses rapports sentimentaux selon les règles du tango. Elle entend parler de racisme, de harcèlement au travail et de montée du chômage mais n’en pense rien de spécial. Au mot « politique » elle se met à poil. Elle ne fait pas la cuisine, pas le ménage, pas la révolution. Elle change dix fois de costumes sans endosser aucun rôle. Nina, au final, c’est pas grand chose. Adaptée de “Pièce de chambre” de Michel Vinaver (1976), ce journal de colocation suit l’emménagement soudain (et le départ tout aussi impulsif) de sa protagoniste chez deux frères habitant l’appartement de leur mère récemment disparue.

Bande-annonce du spectacle

Ni la classe

Nina, c’est autre chose a été développé en début d’année en France et démontre sur plusieurs plans une volonté de se distinguer dans la manière de faire. Par exemple le duo Doble Filo, d’abord caché puis apparaissant en notes et ombres chinoises avant de gagner l’avant-scène comme figurant, ponctue le bal d’irrésistibles tangos. Parti pris pour ce que la musique a à dire au-delà des mots, la pianiste Chloé Pfeiffer et l’accordéoniste Lysandre Donoso apportent une belle fougue à la construction.

Cette énergie, typiquement latine et pleine de caractère, devrait sans doute dialoguer et danser avec le personnage principal « Nina », figure d’une fraîcheur effrontée et libertine. En réalité, la sensualité et l’élégance de l’une ne fait qu’accentuer la superficialité voire la vulgarité de l’autre. Le trio d’acteurs composé de Eugénie AnselinÉric Bernier et Renaud Lacelle-Bourdon intègre bien dans son jeu quelques pirouettes et pas engagés pour suivre le tempo, sans brio. La présence du tango est riche et forte mais malhabilement utilisée, à contre-emploi de son essence. Une valse à 20 ans peut-être, mais un tango à 3 tout fout le camp. Et d’une danse tout en séduction et tensions, d’une rigueur angulaire, les rapports humains sur scène dégoulinent en frivolités.

Ni le vécu

C’est probablement l’écart le plus problématique de cette proposition théâtrale : le manque de consistance historique et sociopolitique. Le texte de Michel Vinaver, dépouillé de son contexte post-68 pour n’en garder que quelques dates de 1976 marquées à la craie sur un mur de cuisine, est assez pauvre. Car tout ce qu’il pourrait porter en lui de libertés acquises et d’espoirs déçus, de changements des moeurs et des cadres d’autorité, disparaît derrière une anecdote édulcorée de triangle amoureux.

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Nina, c’est autre chose (c) Julien Benhamou

En parallèle et en avant-première, Le Redoutable du réalisateur Michel Hazanavicius met en scène un incomparable Louis Garrel dans le rôle d’un Jean-Luc Godard féru de révolution et d’Anne Wiazemsky (l’actrice est décédée le mois dernier – interprétée par Stacey Martin), alors que les émeutes étudiantes et ouvrières battent leur plein dans les rues de Paris. Par l’ingénieux détour de la comédie et du drame amoureux, l’oeuvre ne manque en aucun cas d’aborder la radicalité des idéologies et comment celle-ci déteint sur l’organisation de la société et les logiques individuelles. Qui plus est l’artiste est indissociable de sa mission politique : son art – pas juste ses films, mais ses sujets, ses moyens, ses méthodes – est un manifeste. (C’est à cette même époque bousculée que Michel Vinaver choisit de mener de front une carrière de PDG au sein de la multinationale Gillette, s’assurant ainsi les moyens pécuniaires de poursuivre l’écriture.)

Ni la verve

Chaque plan filmé, chaque échange contient un double-sens cinématographique, les graffitis crient le grondement de l’histoire ou la réplique que les acteurs évitent, la vérité simultanée ou à venir que tous nient. Chaque situation dispute son mélange de caprices du quotidien et d’ironie des événements. Godard, perfectionniste et tyran de plateau, star malgré lui d’un genre à part et élitiste, qui créait des personnages anticonformistes au point de devenir des idéaux radicaux de son école à lui. Godard engagé envers une liberté sauvage et asociale. Politisé à devoir en cracher sur son talent, à bannir l’étiquette et la reconnaissance de son intransigeance esthétique. Passionné éperdu, solitaire fini, qui finit par s’égarer momentanément.

Pied de nez en abîme que de faire de cette période française, des chamboulements mondiaux en écho, des théories de l’art et des doctrines communistes, d’un réalisateur à l’oeil révolutionnaire, d’une histoire d’amour pas banale prise à son point tragique (la disparition du sentiment), une oeuvre légère, drôle et magnifique, subtile et presque évidente tout en demeurant impliquée véritablement et viscéralement au coeur des faits. Témoin d’un élan du coeur, des idées, de la créativité et des armées en mouvement, l’intrigue a beau être romancée, elle est bouleversante.

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Nina

Pour en revenir à Nina…, malgré des allusions (slogans, symboles, affaires de harcèlement et licenciement, racisme ambiant), le politique est faussement présent. Peut-être devait-on deviner dans les remous de ce triangle intime des dynamiques de pouvoir et de remaniement des hiérarchies ? Les liens de fratrie, la disparition maternelle et les sentiments entre les trois protagonistes sont trop peu crédibles pour qu’on leur confère une interprétation double. Il en résulte davantage un essai esthétique, une reconstitution des années 1970 d’après une enfilade de costumes bruns et jupes à fleurs, manteaux de poils et agencements criards (Jean-Daniel Vuillermoz).

Bien sûr, la révolte des années 1960 est assez loin, l’audace émergente de la Nouvelle Vague essoufflée, les guerres d’indépendance cèdent le pas à la mondialisation des marchés financiers. Mais qu’il ne demeure de cette décennie mouvementée qu’un zeste d’émancipation en la personne d’une jeune femme délurée et peu articulée fait mal à l’histoire d’une certaine façon, du moins nous enseigne peu sur les contextes et leurs développements.

Possiblement : 1976 n’est qu’un décor planté, parce que somme toute Nina, c’est autre chose. Dans ce cas, le personnage est plat malgré sa nature colibri et colorée. L’interprétation est une faible réplique d’une désinvolture authentique de par le passé, et réfléchie. Là où Le Redoutable de Michel Hazanavicius joue des codes du cinéma et des voix-off, de l’insoumission de l’acteur envers son rôle, et du développement de l’industrie du divertissement (soit un regard critique sur le médium, le milieu et ses évolutions), la création des Songes turbulents se limite au vaudeville. Il y a le voeu d’une certaine immersion dans un temps démodé, fait de motifs à grandeur de plateau, d’unités d’appartement modulables (scénographie de Philippe Miesch et lumières de Cédric Delorme-Bouchard) et d’un mélange de styles mettant le tango au service de la comédie musicale. Ce métissage hétérogène n’est un éclairage neuf ni pour la scène d’aujourd’hui ni sur la philosophie d’alors.

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Nina c’est autre chose (c) Julien Benhamou

Pour dernière comparaison, pensons à l’intelligent et sensible Nos serments de Julie Duclos présenté au FTA 2016, adapté librement de La Maman et la Putain de Jean Eustache. À un demi-siècle d’écart, la jeune troupe de L’In-quarto tissait des ponts signifiants entre les époques et les générations, confrontant le regard d’un Guy-Patrick Sainderichin, réalisateur sexagénaire, à celui de la metteure en scène et de ses comédiens à peine trentenaires, dans une construction entre tournage de film et plateau de théâtre. Là encore, les relations entre les personnages et leurs questionnements intérieurs étaient nourris de plus de psychologie et surtout d’un bagage politique et philosophique élaboré. Et le rapprochement entre les différents jeux – de l’écran et de la scène – amenait un apport critique de chaque médium. 

Autant de matière dont Nina s’est visiblement délestée dans sa quête d’insouciance et de légèreté. Autant de complexité et de contradiction qu’Hazanavicius catalyse à travers Godard, réalisant une fois de plus une pirouette habile sur l’histoire du cinéma lui-même.

(Contenus révisés. Parution originale courte sur dfdanse.com)

 

23e Cinemania du 2 au 12 novembre 2017 ./* À propos de Jalouse de David et Stéphane Foenkinos (France, 2017)

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Autant l’on replonge toujours avec un certain plaisir dans les écrits de David Foenkinos, acceptant quelques écarts de style du roman à l’essai biographique (avec le captivant Charlotte, 2014), reconnaissant les cocasseries et lubies et même les tournures poétiques de ses personnages, autant le passage à l’écran dessert mal son monde. Au point qu’il faudrait sans doute un nouvel illuminé de la caméra pour s’approprier la matière, y ajouter son zeste de fantastique ou de médiocre, bref, rendre la pirouette littéraire au-delà de sa simple transposition en image.

Car l’image parle trop, alors que les personnages de David Foenkinos parlent bien, si bien qu’ils abusent parfois d’un lapsus ou d’une virgule pour renverser le sens de leurs actions. À l’écran on les voit seulement être et faire, mettant à plat toutes leurs fantaisies cérébrales et émotionnelles. Dans Jalouse, que l’écrivain coréalise avec son frère Stéphane, tout reste propret, chaque rôle est campé, l’humour est écrit, les situations déliées avec peu de surprise.

Karin Viard incarne cette femme ravissante, brillante, de caractère, qui s’aigrit en vieillissant sans accepter les années ni les changements qui s’opèrent. Mère d’une jeune ballerine douée, séduisante (Dara Tombroff, trop sage), ex-femme d’un homme généreux (Thibault de Montalembert) qui s’est recasé depuis (avec Marie-Julie Baup excellente dans son rôle de gentille naïve), entourée de quelques amis sympas (rayonnante Anne Dorval peu importe le rôle), rares mais réels, ses relations avec ses proches s’enveniment du jour au lendemain. Elle est grinçante avec sa fille, mal attentionnée envers quiconque approche sa bulle (dont le charmant Bruno Todeschini), méprise ses étudiants et la nouvelle recrue du département de lettres (Anaïs Demoustier, aussi à l’aise dans un échange de piques acerbes que dans le marquant film de genre Bird People). La fraîcheur et le bonheur des autres l’étouffent, alors elle vise où ça blesse et s’isole dans ce cercle vicieux.

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La progression de cette tension, les situations anecdotiques traversées et leur dénouement n’ont rien de surprenant connaissant les dadas de Foenkinos. Entre des personnages aux penchants antipathiques et solitaires, il provoque des rencontres improbables et éphémères dans lesquelles chacun découvre une lueur intérieure dans sa noirceur qui lui permet de s’ouvrir à la vie sous un nouveau jour, salutaire. Pour résumer. Cela se passe à la piscine comme dans une bibliothèque, souvent par l’entremise d’une vieille personne seule, qu’elle soit bavarde ou mourante, il y a habituellement une promenade ou une discussion sur un banc de cimetière, et toujours la métaphore littéraire déguisée derrière un professeur, un libraire, une correspondance secrète. C’est juste assez mignon et habile, mais tout de même facile et caricatural que l’on considère les relations mère-fille, patient-psy, prof-collègue, amoureuses ou amicales. Et long (1h42) pour une psychologie somme toute décorative.

Lecture sur pause

Il s’agit en partie d’un fonctionnement différent entre l’écriture et la scénarisation. Les lignes savent où elles s’en vont, elles se sont déjà relues et révisées à grands traits, jouant à imaginer le livre dont elles seraient éventuellement les héroïnes. Avec elles on prend davantage le temps de se laisser voguer, et si l’on devine leur destination, on apprécie les détours qu’elles empruntent pour s’y rendre finalement. Chez le lecteur l’émotion infuse, et cette occasion rare de renouer avec un temps humain, plus lent et réflexif, est précieuse.

Le film, lui, s’il annonce où il va, se plante. Depuis des décennies, son rythme s’est accéléré, ce qui est dit n’a plus à être montré et vice versa d’où aussi un appauvrissement de dialogues. Ce qui est fantasmé n’a plus à être vécu ou contredit. La fiction et la réalité embrouillent la ligne du temps, de part avec les incongruités anachroniques dont on ne soucie plus. D’où pléthore de bande-annonces égarantes, d’histoires qui s’entortillent sur elles-mêmes, d’intrigues sans résolution qu’une impasse psychologique ou cartésienne, de démence qui prend le pas sur la cohérence. Il en ressort d’ailleurs de surprenants objets esthétiques, angoissants et bouleversants, tels que The Killing of a Sacred Deer de Yorgos Lanthimos sacré Meilleur scénario et Palme d’Or à Cannes.

jalouse

Mais en termes de comédie ou de genres plus ordinaires tels que le polar, la romance, le drame familial, le grand écran se fait doubler par les séries qui offrent à la pelle et en rafale des petites bisbilles du quotidien s’envenimer et se régler joyeusement dans un seul épisode. Et puis : la jalousie passe mal à l’écran. Le sujet est ici abordé dans son sens large, via une femme célibataire allant sur sa ménopause, s’en prenant à sa fille, son ex-mari, son futur amant, sa meilleure amie, le couple de voisins nouvellement emménagé, bref à toute le monde y compris son médecin généraliste, de sa propre perte de contrôle sur ses nerfs. Ses hormones plus exactement, leur dérèglement, et l’affaiblissement du pouvoir physique : postulat de tout film d’Almodovar.

 

Avant-première au Festival d’Angoulème en août dernier, sortie sur les écrans en France demain (8 novembre) et au Québec l’an prochain.

 

46e édition du FNC ./* À propos des films Mon ange de Harry Cleven (Belgique, 2016), Jupiter’s Moon de Kornél Mundunczó (Hongrie, Allemagne, 2017) et Strange but True de Michel Lipkes (Mexique, 2017)

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La transparence des bons

Harry Cleven, réalisateur belge et associé de Jaco van Dormael à la production, a pensé Mon ange à petit budget et grands sentiments. Le pitch séduit de sa fantaisie simple : histoire d’amour entre une fille aveugle et un gars invisible. Naïveté dont regorgent le scénario et les images au point d’en devenir mièvres, d’une façon assumée et somme toute poétique. Or un peu de beauté dans un monde brut, on ne peut pas s’en plaindre. Cette fable s’amuse du thème de la disparition tout en traitant de fatalités accompagnant différents âges de la vie, et insiste sur la sensorialité, l’attraction naturelle, la musicalité des gens. L’oeuvre rivalise surtout de moyens ingénieux et accessibles pour révéler les sentiments, l’immatérialité et la chimie amoureuse à l’écran.

Bande annonce

La foi des brutes

Jupiter’s Moon joue lui aussi la carte du fantastique pour aborder de plein fouet un thème brûlant d’actualité et difficile : la crise des migrants en Europe, la misère des peuples déracinés, la pauvreté des villes en manque d’emploi et la prolifération des commerces occultes et économies frauduleuses. Que devient l’identité humaine avilie de dégradations multiples – la peur, le désespoir, la honte, le mensonge, le crime ? Comment tourne un monde en perte totale de spiritualité au profit des bassesses morales et roublardes, en mode survie ?

Aryaan (Zsombor Jéger), un jeune réfugié de Syrie, planifie de s’enfuir comme des centaines et milliers d’autres en rejoignant la Hongrie via la Serbie. Embarcations minables, prix de passage sans doute exorbitants, barrages de police et tirs à vues. L’immigration clandestine est un peu trop répandue de ce temps-ci. Cherchant à retrouver son père, l’homme nous fait passer par les camps à la frontière, les hôpitaux d’urgence qui s’y annexent, avant de rejoindre la ville, sa gare, ses autres regroupements de réfugiés sous tente. Un déferlement de vies en détresse.

Celui qui le cache est un chirurgien radié de ses fonctions pour erreur professionnelle (il avait bu avant une opération qui a condamné son client de bonne famille). Et là commence l’aventure insolite d’un fugitif bien singulier : puisqu’Aryaan découvre, en compagnie de son médecin, qu’il sait voler. Le don rêvé pour réconcilier croyants fervents de toutes confessions et âmes égarées que les miracles résistent au temps et que le monde aussi déglingué soit-il peut espérer le salut, peu importe le dieu impliqué. Une pensée pour l’esprit fertile de Jean Leloup : “Et on vit dans le ciel Dieu le père et Bouddha / Manitou et Krishna bras dessus bras dessous / ivres morts et joyeux chanter à tue-tête au-dessus des nuages / Allez hop ! Un peu d’sincérité, le monde est à pleurer !”

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Dans ce film sombre et humide où la malhonnêteté se répand comme une épidémie, les idées préconçues sont nombreuses que les exilés, pour la moitié d’entre eux de potentiels terroristes, traînent avec eux des maladies étranges, portent un regard naïf sur les signes de civilisation, poursuivent le fantasme ultime de goûter des frites françaises… Dans l’autre camp, c’est la guerre contre les voleurs (!) d’emploi et les méchants illuminés d’autres religions infiltrant le pays et son économie. À l’image de ce constat absurde : prêts à tout pour survivre, jusqu’à risquer sa vie.

Le réalisateur hongrois Kornél Mundunczó se sert sans vergogne des préjugés pour décrier des vérités plus criantes que nature, malheureusement. Il y sème même de l’humour noir et des super pouvoirs, des coïncidences inexplicables et une chance ou malchance exagérées pour que son scénario impossible (Kata Wéber) d’une amitié (comme un colis piégé) atteigne sa cible. Son Dr Stern (Merab Ninidze) est un personnage buveur et grincheux tout droit sorti de Bukowski, attachant aussi. Son rescapé un fils prodige et innocent digne de rejoindre les Marvel de ce monde américanisé. Et les effets spéciaux qui font tourner le monde à l’envers et brassent littéralement les idées reçues et les jugements xénophobes ouvrent chaque fois une nouvelle perspective sur les problèmes, un angle de vue de plus haut, avec plus d’horizon et de recul, d’où la terre à feu et à sang paraît plus bêtement le gros gâchis d’une humanité vaniteuse.

Les truands aux vidanges

En introduction de son film, le réalisateur Michel Lipkes explique qu’en considération de ses origines mexicaines, des souvenirs qu’il a là-bas, de l’impossibilité d’y rester et de ce qu’il continue d’en apprendre de ceux qui y sont encore, il se devait de faire ce film, dont la violence crue et sans autocensure le choque lui-même. Il le devait pour pouvoir se retourner dans dix ans et savoir que ce geste a existé. Quelques 1h30 plus tard, le générique à peine retombé sur une assistance sous le choc, il finit par confirmer que, visionné par quelques éboueurs mexicains sur le quotidien desquels il a concentré ses recherches, l’essai étonnamment documentaire a paru romancé, encore loin de la réalité.

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L’histoire semble insolite et les choix des protagonistes illogiques, les faits sont insupportables, les images comme meurtries et leur signification horrifiante. C’est que de choix, de liberté, d’espoir, il n’en subsiste pas. Sinon l’amour torturé et sali d’un éclopé s’enfuyant épaulé par une gamine violée. Le tout dans un noir et blanc sans clarté jamais, terreux et corrompu. La complicité des courageux Yesi et Jonathan (Itzel Sarmientos et Kristyan Ferrer) plongés dans les ruines d’un monde cauchemardesque de sauvagerie est la seule bouée possible, si fragile face aux attaques du ciel bouché et d’une lutte écoeurante pour la vie. Jusqu’où l’humanité mérite-t-elle son nom, pourrie à la moelle ? Extreño pero verdadero règle la question en trois voyages de camions et un seul cadavre parmi des morts-vivants.