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Expérimental

AKOUSMA XV ./* Soirée DÔME + SINUS + FICTION à la SAT avec L’Ensemble d’oscillateurs (QC), Monique Jean (QC) et Franck Vigroux (FR)

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Pour sa deuxième soirée de cinq et sa 15e édition, AKOUSMA s’invitait dans la Satosphère, un espace que le festival international de musiques numériques immersives investit de plus en plus habilement.

Spirale et famille Penrose

Depuis trois ans, L’Ensemble d’oscillateurs a développé un espace de recherche et création mettant en vedette l’oscillateur des vieux cours de techno, ce variateur d’ondes sinusoïdales. Parmi les artistes invités à travailler en résidence et à composer, L’Ensemble propose deux pièces dans le cadre d’AKOUSMA XV, une création de Maxime Corbeil-Perron et Shaping Things (A Simple Spectrum) du Lausannois Francisco Meirino, et profite de l’occasion pour lancer un premier disque 4 Compositions sous l’étiquette de L.A. Line.

La pièce de Maxime Corbeil-Perron portait un soin particulier à fondre un univers dans un autre. Au début marqué par une déflagration, les enchaînements et sonorités étaient ensuite plus minutieux, appuyés sur une rythmique sourde, pas des percussions claires mais des descentes graves emportant des changements progressifs de paysages par vagues. Peu imagée mais fine dans ses nuances, cette création formait, dans une certaine lenteur, une sorte de spirale ADN, enchevêtrement d’un monde dans un autre qui bientôt l’efface en prenant toute la place, tandis qu’il est déjà en train de se transformer lui-même dans le tableau suivant. Mention spéciale sur l’ensemble du programme de la soirée.

De dos devant des tables surplombées d’un simple néon où sont disposés oscillateurs et partitions qui défilent sur écran, dix interprètes (Stéphanie Castonguay, Marc-Antoine DiasLucas FiorellaAriane GagnéGabrielle Harnois-BlouinFabien Lamarche-FilionCharles-Antoine Morin, Joseph Perrault, Charles Rainville et Simon Coovi Sirois) font face à Nicolas Bernier qui dirige le jeu. De ce dispositif sobre et éclatant à la fois, plongé dans le noir, le spectateur apprécie l’ambiance mais a peu à décoder dans le geste, assez limité, de tourner d’un sens ou de l’autre deux roulettes.

Plus progressive encore, affûtée dans les aigus et presque vrombissante tant elle part de bas, la proposition de Francisco Meirino, empruntait quant à elle aux objets impossibles popularisés par la famille Penrose, l’escalier du père et le triangle du fils par exemple. Ces casse-têtes graphiques circulent toujours beaucoup, et trompent l’œil en trichant les perspectives et les hauteurs, de sorte que des marches sur quatre côtés réussissent sur le papier à monter sans cesse sans jamais redescendre, et l’arrière-plan à repasser à l’avant en permanence. Selon le même principe, Shaping Things (A Simple Spectrum) camoufle derrière le son perçant qu’il aiguise de plus en plus une corde si basse qu’elle est imperceptible le temps de se former et se distinguer de la masse. Et tandis que celle-ci grossit, recouvre l’ultrason et devient la note principale qui accapare l’attention, le phénomène se reproduit par en-dessous, tapi en couches sous-jacentes. Si la construction est moins évolutive et changeante, plus systématique et agaçante pour le tympan, elle reste assez fascinante et arrive à renouveler la surprise de l’apparition de fois en fois.

Out of joint de Monique Jean

De facture et d’ingrédients plus classiques, la pièce Out of joint interprétée par Monique Jean est peut-être datée (de 2009). Elle n’en déploie pas moins un univers aérien qui se métamorphose, de la chauve-souris aux avions et aux drones, en passant par quelques insectes variés, sans manquer de se volatiser un temps en sortes de composantes de l’air (là on perd un peu le fil), de plus en plus vaporeuses et virtuelles, et de se clore sur quelques craillements de corneilles. On y lisait une atmosphère de cachette atomique, comme une grotte habitée de créatures de nuit, à l’abri des sifflets de stukas et autres bombardements qui résonnent dans la roche, qui évoluerait avec le temps vers une guerre de contamination, en imaginant le sang, la mort, les substances toxiques infiltrer la terre et ses strates jusqu’à polluer l’histoire ancienne préservée là. Principe de carbone 14 peut-être ? En réalité, il s’agit d’une adaptation très libre de Macbeth tissée de plusieurs relectures cinématographiques. Quand même assez loin du compte au final. À plusieurs reprises des ruptures brutales rendent la transition hâtive et sèche.

Croix de Franck Vigroux et Antoine Schmitt

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(c) Michael Kelleners

Cette composition du Français Franck Vigroux a quelques années déjà, et fait du rentre-dedans un peu gratuit par à-coups violents, poussées de volume et sons stridents sans que le tout ait une direction ajustée. Au plafond du dôme, une vidéo générative d’Antoine Schmitt accompagne la partition d’une animation plutôt limitée. Une croix dense en particules se dilate en fonction du beat, et les étoiles scintillantes qui la composent explosent jusqu’à former une pluie fine qui s’abat de toutes parts, à 360 degrés. Sous cette averse en noir et blanc, le corps avachi est déjà écrasé à terre par une musique lourde et mécanique. Peu d’espace reste pour faire respirer une poétique de l’intempérie plus sensible.

 

À ne pas manquer ./* Les trois prochains rendez-vous d’AKOUSMA XV se déroulent ces 18, 19 et 20 octobre à l’Usine C.

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FNC 2018 ./* À propos du film d’animation Miraï, ma petite sœur de Mamoru Hosoda (Japon, 2018, 98 minutes) et de l’expérimentation radiophonique Le Brasier Shelley de Céline Ters et Ludovic Chavarot (France, 2018, 71 minutes)

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À la cadence du festival, et avec des sélections comme Temps Ø et Les nouveaux alchimistes, facile de passer d’une ambiance extrême à une autre, et d’embarquer dans des voyages insolites.

Ping-pong entre les générations

Les p’tits loups du FNC sont chanceux puisqu’ils découvrent avant tout le monde le dernier film d’animation de Mamoru Hosoda, présenté en avant-première à la Quinzaine des réalisateurs de Cannes et sorti au Japon en juillet, qui ne sera à l’affiche des cinémas montréalais qu’en février 2019. Voici donc Miraï, ma petite sœur en primeur, un peu comme le très jeune Kun qui, perturbé par le débarquement d’un bébé dans la famille, fera des bonds vers le futur où il rencontrera sa sœur plus grande alors qu’elle vient à peine de naître.

Des sauts dans l’avenir (mirai en japonais) mais aussi dans le passé : des allers-retours temporels chers à Hosoda et qui rendent son écriture et ses thématiques joliment originales. Le petit garçon apprendra de cette façon à faire du vélo sans petites roues avec son grand-père fabricant de moteurs alors que celui-ci dans la fleur de l’âge s’apprête à séduire sa grand-mère ; face à lui-même adolescent rebelle, Kun se déconseillera avec le recul de fuguer et de fuir les vacances en famille ; il partagera le trouble du double humain de son chien qui perdit lui aussi l’affection débordante des parents à l’arrivée du premier enfant dans le foyer. Rôles inversés entre cadets et aînés, enfants et parents, parallèles entre les générations, tout ce que permettent les courts-circuits du temps vient renseigner et rassurer le garçon de quatre ans sur la force de la famille.

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Le réalisateur emprunte les perceptions particulières de l’imaginaire enfantin, la conception différente du défilement des heures, des espaces, la confusion entre jeu et réalité, et les applique non seulement au propos du film mais à son déroulement. Les images sont à la fois très simples, symboliques, et ingénues. Dans le patio de la maison qui s’agrandit, une arbre magique, témoin des histoires successives, devient une sorte de matrice généalogique de la famille qui permet entre autres ces voyages dans le temps. L’animation est elle aussi assez basique, et se sert de tours faciles tel que l’album de photos pour relier les êtres à des demi-siècles de distance. Les plans larges de la ville vue du ciel, qui se resserrent sur la demeure, s’adaptent subtilement en fonction des époques. Le vélo qui était le cheval puis la moto et la voiture, les trains qui s’accélèrent en divers modèles de Shinkansen reproduits en jouets et autres goodies, marquent le passage du temps, le progrès, et au travers de ces évolutions, la continuité des liens filiaux et la transmission des valeurs.

Pour des yeux d’adultes, le portrait est touchant, un peu comme une chanson de Vincent Delerm ou des Cowboys fringants. Et surtout le film pourra servir à l’arrivée d’un second enfant, comme ces livres explicatifs qu’on lit aux plus grands pour expliquer le bébé dans le bedon de maman. Dans ce sens, la parenté est abordée avec finesse et perspicacité, sans romancer la période folle du bas-âge, son stress et ses défis au niveau conjugal. La distribution des places et responsabilités entre les différents membres de la famille essaie de ne pas s’enfermer dans la cellule caractéristique, avec les interventions des grands-parents ou du chien et le retour au travail de la mère. Pour les enfants indéniablement, il y a beaucoup d’humour et l’expression d’émotions en crise qu’il est bon de relâcher. Possible qu’au passage, Kun et Miraï se fassent quelques crasses, un coup de locomotive sur le coin du nez ou une poussée de sourires d’ange pour gagner toute l’attention. Ils n’en deviendront pas moins grands, ni moins frère et sœur pour tout le temps à venir.

Dérive dans le son

Dans le cadre des émissions et expérimentations radiophoniques typiques de France Culture (l’Atelier de création radiophonique), Le Brasier Shelley transpose en dérive sonore le noir voyage en enfer du poète britannique des débuts du XIXe siècle, Percy Bysshe Shelley. Ses écrits maudits, emprunts de perversion et de mauvais augures, et ses mœurs outrageantes pour la bonne société de l’époque le bannissent du Royaume-Uni. Son histoire est lacérée de drames familiaux, de très jeunes épouses enlevées, de maîtresses dans chaque port, d’enfants abandonnés et de présumés suicides de détresse. Ponctué d’allumettes enflammées et de remous aquatiques, de voix fantomatiques et d’obsession de certains vers nostalgiques, l’épisode relate non seulement le dépit, le rejet et l’exil, mais particulièrement la fin tragique d’une embarquée de Percy et Mary Shelley (celle de qui Frankenstein le monstrueux a vu le jour) sur un voilier de misère qui fait naufrage au large de la côte toscane et recrache sur la rive les cadavres des jours plus tard.

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Lourd et sombre, l’univers des Shelley trouve ici une résonance poisseuse et presque paranormale qui imprègne et charge l’obscurité. Quelle brillante idée que de présenter un film sans images dans un festival de cinéma, et de partager cette expérience acoustique dans une vraie salle de projection ! Autre plan de génie : faire venir l’un des compositeurs, Augustin Viard (son complice sur le projet étant le musicien et compositeur australien Warren Ellis, violoniste de Nick Cave and The Bad Seeds) accompagner la première de trois séances aux ondes Martenot live. Un bémol sur la troisième représentation qui s’est déroulée avec plusieurs pistes en mineur par erreur, effaçant en sourdine une partie de la trame sonore et narrative ; mais le problème aura certainement obtenu réparation en vue de la quatrième et dernière chance de plonger dans cette pièce étrange et satanique.

Quelle joie enfin de visiter pour une première fois à cette occasion l’installation impeccable du nouveau Cinéma Moderne du Mile-End (dont les sièges confortables, la programmation fournie et le resto-bar bien accueillants n’attendent que les spectateurs en passant) ! Tous les crédits de ce périple poétique en musique ici. En anglais, en français, en son et en images mentales.

 

Prochaines projections ./* Miraï, ma petite sœur sera présenté encore le dimanche 14 octobre à 15h45 au Quartier Latin (salle 10) et Le Brasier Shelley le samedi 13 octobre à 15h, toujours au Cinéma Moderne.

36e FIFA ./* À propos de Liminality de Matt Wright, Royaume-Uni, 2018 (sans dialogue, 35 min) et Dansen i Os de Helle Pagter, Danemark, 2017 (46 min)

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Vision rétrécie

Liminality est pour le moins une œuvre de danse atypique qui vise l’éclatement. Éclatement des formes rassemblant sous le dôme de la SAT film 3D, danse contemporaine et performance musicale live. Éclatement des frontières et des cultures par le biais du contraste entre le dispositif technologique et l’exotisme de paysages industriels ou naturels captés à l’autre bout du monde. Éclatement des perspectives et de l’espace-temps entre la présence des corps et leur jeu d’échos avec ceux projetés. L’aventure a été menée de front par toute une équipe dévouée sous la direction du réalisateur Matt Wright, dont les chorégraphes Kim Noble et Manas Sharma, et le musicien Grey Filastine accompagné par Nova Ruth à la voix, et coproduite par Productions 4Pi et la SAT.

Forêt, architecture gigantesque, côtes du Pays de Galle et réalités indiennes, toutes ces effluves du monde tourbillonnent autour de danseurs interprétant des rituels conviviaux, sorte de perpétuation de liens humains en communion avec l’environnement peu importe le grondement de la Terre. Et bien que la chorégraphie en appelle à plus grand en termes de spiritualité et de 360°, tout demeure à un niveau ésotérique, relativement plat. La palette multiculturelle ne prend pas. Quant à la danseuse plongée dans la tourmente, prisonnière parmi les spectateurs et écrasée par ses hologrammes géants, ses jetés et ses rondes paraissent bien petits et vains.

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L’expérience liminale, de dissociation entre deux lieux, deux temps, deux réalités, l’existence physique et le ressenti psychique peut-être, a été pensée sur le papier avec beaucoup d’éléments donc la musique et le chant en direct, qui devraient en décupler la teneur sensorielle. Le résultat en salle n’est pas pour toucher tous les publics, et l’aspect chorégraphique est comme bien souvent le bât qui blesse. Les projections se poursuivent jusqu’au 31 mars.

Le regard haut tourné vers soi

Le moyen-métrage Dansen i Os (Danser en nous) de la réalisatrice danoise Helle Pagter est problématique et frustrant pour qui a déjà des doutes quant aux vertus libératrices de la discipline, de la rigueur et de la soumission qu’exigent le ballet et sa pratique. Ce documentaire choisit de suivre un petit groupe d’élèves en tutu de l’École du ballet royal danois, élu pour partir en Chine enseigner leur méthode d’apprentissage si spéciale héritée du chorégraphe Antoine-Auguste Bournonville. Ce fidèle danseur du Ballet royal, qui y a étudié et en prendra la direction à la suite de son père à la fin du XIXe siècle, voulait rétablir le rôle masculin à la hauteur de la ballerine.

Plusieurs couacs à cette production. La moitié du film se concentre sur la préparation, dans les studios de répétition de l’école à Copenhague. Que des filles, jeunes corps en collants roses et aux pommettes fragiles, se pliant sagement aux leçons de leur professeure Ann Crosset. Le nom vénéré de Bournonville scande chaque phrase, chaque geste et chaque idée dans un formatage absolument dérangeant. Le processus exige que tout interprète sonde son équilibre intérieur, ses pensées et ses peurs, ses réalisations et ses ambitions afin de se dédier pleinement, consciemment et sans aucune retenue à la danse. Quelques exercices supposeraient des sauts et des cris frisant un ridicule assumé, mais on parle bien là d’exercices, d’essais, pas d’une véritable expression de sa nature…

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Quand, après des jours et semaines de bourrage de crâne, les princesses débarquent à l’Académie de danse de Pékin, auprès de danseurs et danseuses virtuoses et matures, accueillants et communicatifs mais avant tout respectueux et attentifs, le clash est visible. Les jeunes danoises sont généreuses et souriantes mais vraiment sérieuses et hautaines dans leur position d’enseignantes. Le chignon blond tiré à quatre épingles. Elles dirigent, elles contrôlent, détiennent la perfection et l’unique vérité du mouvement qu’elles transmettent sans aucun souci des personnalités et richesses qu’elles ont en face d’elles.

L’échange ne fonctionne que dans un sens, bien unique, bien hautain. Il faut dire qu’elles vont à bonne école depuis des années, en témoigne la montée de stress de Madame Crosset dès que son autorité se voit non pas défiée mais à peine ébranlée par la lointaine possibilité d’être remise en cause par l’expression de nouvelles façons, différentes, de faire. Non, la jeune professeure de Beijing n’aura aucunement raison d’avoir elle aussi pensé à une chorégraphie que les élèves pourraient conjointement s’approprier. Bournonville n’admet pas le sourcillement critique devra-t-elle apprendre.

Une drôle de manière d’entrevoir les bienfaits du voyage, de l’ouverture à l’autre, du grandissement de l’être par le biais de l’art et de la découverte. Y avait-il un semblant de contrepoint dans le récit documentaire (?), il échappe complètement à la lecture univoque et fermée de ce reportage sur l’École du ballet royal du Danemark.

 

 

46e FNC du 4 au 15 octobre 2017 ./* À propos de Drift de Helena Wittmann en compétition dans la section des Nouveaux alchimistes (Allemagne, 2017)

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Lent, contemplatif, le long-métrage Drift de la réalisatrice allemande Helena Wittmann est un essai cinématographique à part, qui étire les minutes jusqu’à imposer son propre cardiogramme. Les plans sont longs, sur des paysages étendus balayés par des vents froids et bercés d’un incessant ressac. Chaque image est magnifique, composition de teintes pluvieuses et de végétation sèche, de surfaces d’eau et de sable, d’intérieurs endormis.

Dans ces décors de fin de saison, deux amies emmitoufflées (Theresa George et Josefina Gill) finissent un séjour tranquille (près d’Hambourg suggèrera-t-on plus tard au détour d’une conversation) avant de repartir chacune de leur côté : l’une retournant chez elle en Argentine, l’autre partant à la découverte des Caraïbes. Le film suit d’abord leurs derniers partages et adieux simples, puis une traversée en bateau et leurs retrouvailles à distance. Il assume le rythme de la séparation et de l’inconnu intimidant, le temps que cela prend réellement de se pencher sur ses pensées et ses émotions, de les vivre dans la profondeur de ce qu’elles sont. Un temps appliqué et insistant, presque suspendu en déséquilibre, pareil à l’absorption du regard porté sur l’horizon de l’océan.

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Invitation à se perdre dans la beauté des plages et de l’écume éphémère, d’autres plans tournés sur un balcon, dans un appartement, à une terrasse ou par une fenêtre n’ont d’autre fonction que de prendre une action quelconque pendant son déroulement, sans finalité précise ni propos narratif. Les heures égrènent leurs secondes sur un monde en mouvement perpétuel, gris percé d’éclaircies, jamais pareil. Avec pour horloge le métronome des marrées surveillé par le clair de lune.

Un travail minutieux est donc mené de main de maître sur la staticité extérieure des gens alors que les arbres bruissent sans cesse, que le soleil miroite sur l’eau, que les vagues vont et viennent, et que les oiseaux piaillent quelque part, mêmes invisibles. Tout est souffle, respiration, la brise, une vitre qui tremble, de l’air qui s’infiltre, une embarcation qui tangue. Et cette succession de soupirs fait directement écho à notre intériorité : la poitrine qui se soulève est ce doux mélange de rythme biologique et d’oscillation psychique.

L’esthétique culmine pendant la partie centrale du film, le voyage en pleine mer. Ce ne sont plus que des plans rapprochés d’écume et de vagues succédant à d’autres plans rapprochés, sous les reflets du jour ou de la nuit, une déclinaison du bleu ciel au pétrole d’un noir huileux. Ces variations d’une poésie subtile recèlent toutes les nuances de la tristesse, de la nostalgie, du souvenir précieux. Mais ce n’est qu’une fois à destination que le spectateur entrevoit la clé de cette introspection. Au fil de la divagation, voguant sur la houle d’un jour tumultueux, à un tournant de leur vie, les deux jeunes femmes cheminent sur la relation qui les rattache l’une à l’autre. Elles accueillent l’éloignement en elles, en scrutent la sensation nouvelle en plongeant leur regard par delà la limite entre ciel et terre. Elles sont en déplacement. Chacune conserve une partie de cette mémoire commune peuplée des tempêtes sur la Mer du Nord, ce moment vrai. Une vie, un sentiment secret sont désormais tapis derrière les vagues figées d’une carte postale.

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Bande annonce

Au final, la caméra de Wittmann fixe assez longtemps les surfaces et leurs mouvements changeants pour nous faire deviner les dynamiques plus cosmiques et souterraines qui les animent. Les lignes de démarcation entre les éléments deviennent floues. L’azur est un mélange de vapeurs et de gouttes, la brume des nuages recouvre l’eau, celle-ci mousse et éclabousse la coque d’un bateau, rafle la vase de la berge et les brindilles qui courent vers l’allée de bois et bientôt le béton et la pierre de la ville. Tous ces éléments participent d’un même ensemble plus vaste répondant à la loi organique du “rien ne se perd, rien ne se forme, tout se transforme”. Au point qu’on réalise, à force d’observer la mer, qu’elle est une de ces multiples couches de bleus différents à la surface de la planète, dont les remous viennent autant des profondeurs de la terre que de la gravité et des courants atmosphériques. Sensation vertigineuse de tourner sur nous-mêmes en permanence et d’être possiblement, selon le référent, la tête en bas par instants.

Métaphore infinie de l’âme humaine et de sa mélancolie cyclique, Drift apporte un calme et une sagesse qui n’ont pas à s’expliquer. Simplement en réaffirmant le temps de l’observation et une palette de couleurs (Tim Liebe), bruits et textures, vivante bien qu’effacée et harmonieuse. Avec un fascinant soin visuel et sonore (Simon Bastian).

46e FNC du 4 au 15 octobre 2017 ./* À propos du Programme 4 de courts métrages des nouveaux alchimistes

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Il faut parfois s’accrocher aux propositions de la section des Nouveaux alchimistes car celles-ci dépaysent dans la forme, l’image, le rythme et le sujet. Elles s’amusent souvent à égarer tandis qu’elles explorent elles-mêmes dans quelle direction débroussailler un cinéma sauvage, inédit. Toujours elles bousculent, souvent elles testent, et au final, à travers leur étrangeté à chacune, un programme se tisse, des thématiques ou procédés se font écho. Dans la distinction, elles s’observent et se saluent de loin, se reconnaissent par brins.

Colour My World de Mike Hoolboom (Canada, 2017)

C’est ainsi que ça commence, par un jeu enfantin d’ajouter de la couleur à la vie de quelqu’un. Avant de filer ailleurs avec pinceaux, pigments et sentiments. L’image des bons souvenirs se fossilise et s’abîme, les vivaces se ternissent, et tout est remis en question. Le parallèle aux paroles passées de U2 n’est pas long : “I had a lover / A lover like no other / She got soul, soul, soul, sweet soul / And she teach me how to sing / Showed me colours when there’s none to see / Gave me hope when I can’t believe…” S’il était possible de retrouver, une fois l’histoire délavée, le vif de la première fois.

Auto Portrait / Self Portrait Post Partum de Louise Bourque (Canada, 2013)

Parlant interminablement d’amour – peut-être perdu, retrouvé ou pour toujours – Louise Bourque (conceptrice et interprète soliste) a assurément les yeux mouillés. Sa recherche dans un style rétro l’amène à approcher en gros plan un visage marqué par la sensibilité ou la nostalgie, alterné avec des citations d’auteurs divers évoquant la fatalité, la charge d’aimer. Outre que la réalisatrice s’inspire d’une expérience personnelle, la thématique du selfie abordée en discussion apporte une autre dimension à l’oeuvre, plus consistante critiquement parlant que le fait prétentieux de base de se mettre en scène maquillée de son chagrin amoureux.

Mehr Licht! de Mariana Kaufman (Brésil, 2017)

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On arrive ici à une réelle recherche performative in situ et en vue de l’écran de l’actrice Nanda Félix dirigée par la réalisatrice brésilienne Mariana Kaufman. Le travail s’est effectué par la proximité du visage d’une femme face au globe d’une lampe incandescente, celles-ci étant en voie d’extinction au Brésil pour le dépassement et peut-être la dangerosité de leur technique d’allumage par combustion. Elle se tient là, le décor est blanc et les murs brillants, la profondeur et les contrastes s’effacent. Intéressant que le fait d’intercaler des prises de vue dans des grottes d’apparence primitive. La métaphore est belle : de s’éblouir de la révélation, de s’aveugler de vérité crue, de sonder les profondeurs tamisées et humides de son être ou d’errer dans le vide d’un trop vaste ménage. “Plus de lumière” tout le temps n’est probablement pas la solution quand celle-ci risque de blesser, brûler, faire pâlir le passé au profit d’un futur immolé. Comment fait-on une fois que l’on sait ? Luminothérapie, nous voici tous !

What Happens to the Mountain de Christin Turner (États-Unis, 2017)

Des grottes surgissent les montagnes, et d’un trop-plein de lucidité l’envie d’une escapade dans les méandres des sens, au fil des paysages. Il y a des collines, à gravir, des mers à franchir, des déflagrations cosmiques à contenir. Il se passe des choses révolutionnaires à des échelles locales, et nous en sommes témoins. Le réalisateur Chris Turner change plusieurs fois son filtre de couleur sur une même diapositive pour en saisir le contenu émotionnel. Comme on lirait un mail à haute voix de différentes façons pour en faire vibrer le ton réel, celui de l’écriture et même de la pensée. Tout comme Cyrano déclinait son nez en une variété de tons, presque didactique. Et pendant ce temps, son Sisyphe gravit son sommet.

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Cabeça d’asno de Pedro Bastos (Portugal, 2016)

Si l’on évoque Cyrano de Bergerac, pourquoi ne pas ressusciter Don Quichotte, sa folie, ses illuminations, ses moulins à l’infini. Sur base de déclamations presque bibliques, un personnage barbu prophétise de drôles de fantaisies érotiques sur pellicule en décrépitude. Et si les scénarios qui se cachaient derrière des visages et des postures de corps tordus de plaisir (soupçonné) n’étaient pas les bons ? S’il s’agissait d’erreurs de lecture, d’interprétations prudes, de souvenirs échaudés ? Il y a du sang portugais qui coule là-dedans, autant dans la religiosité que dans la fureur de l’esprit.

Heliopolis Heliopolis de Anja Dornieden et Juan David Gonzalez Monroy (Allemagne, 2017)

En clôture de programme, un film remporte clairement la belle de l’usure du spectateur, à bon escient. Et l’on revient aux couleurs… Heliopolis deux fois est un essai basé sur un système urbain visant à redéfinir les notions d’intérieur et d’extérieur selon différentes perceptions et lois. La démonstration emprunte successivement aux principes d’énonciation, de nuance, et d’influence sociale. Les points de vue sont sans cesse intervertis selon qu’on se situe à l’intérieur ou à l’extérieur, sujet ou initiateur de l’action, perdant ou dominant. Le jeu de déplacement des focus est aussi marrant que lassant. Et les couleurs se suivent de plus en plus vite en un catalogue façon flip book de toutes les teintes disponibles. Avec une voix off synthétique et autoritaire et une collection de bougies laides qu’on regarde se consumer en tournant, ça en devient captivant.

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Le silence fait peur aux brutes d’Étienne Boulanger (Canada, 2016)

Revenons donc à une vision plus calmante, réconfortant, le fjord du Saguenay tandis qu’un batteur (Joé Brodeur) se défoule sur une berge de cailloux, au rythme des brassées d’athlètes en aviron. Jour de compétition ou concert, ou non, tous se donnent sincèrement dans cette gestuelle sonore et constructive, en quête d’une paix évidente face à la beauté, l’harmonie, la grandeur de l’espace environnant. Une belle étude d’Étienne Boulanger, commande de Sonimage sur le thème du fjord, d’offrir dans l’espace le son.