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Documentaire

FNC 2018 ./* À propos du film d’animation Another day of life de Raúl de la Fuente et Damian Nenow (Pologne, Espagne, Allemagne, Hongrie, 2018, 85 min)

FNC2018

Angola 1975. À la veille d’accéder à l’indépendance, en guerre contre l’hégémonie coloniale portugaise, ce territoire africain de la côte Ouest, le septième plus important du continent en superficie, devient l’un des fronts crépitants de la Guerre Froide opposant les Américains, les Russes et les Cubains à la rescousse. La population est prise en étau. “This is Cold War, Artúr. Forget about decolonization and independence. This here is Cold War. And a cold war never ends”. Le film n’est qu’à moitié déroulé. Le bain de sang durera 27 années de plus (1975-2002).

Le journaliste polonais Ryszard Kapuściński est dépêché dans la région de la grande ville Luanda par son agence de presse pour témoigner des affrontements, et passera trois mois au cœur du tumulte, à la charnière de la lutte pour l’indépendance, des prises de positions internationales et de l’embrasement en conflit civil. Reporter altermondialiste d’avant-garde, de toutes les causes en Asie, Afrique et Amérique Latine de la deuxième moitié du XXe siècle, à l’heure où tant de peuples réclament à feu et à sang leur liberté nationaliste, ce Ricardo slave essaie de faire une différence sur place. Il débarque chroniqueur utopiste et brillant, il revient brisé mais écrivain. Missionnaire dès la première heure.

Ingénieusement, le film alterne cours à l’université devant les interrogations des étudiants, images d’archives des lignes de tir, reconstitutions et paysages actuels, ainsi que les précieux témoignages de ceux qui n’ont pas disparu et que Kapuściński avait croisé dans son périple 40 ans plus tôt, qui viennent appuyer de leur barbe grisonnante le récit animé réalistement.

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Il y a de magnifiques séquences fantasmées dans ce long-métrage, relevant du rêve ou plutôt du cauchemar, souvent lorsque la douleur se fait trop intense ou le danger écrasant, sous les bombes et dans l’impasse la plus totale et fatale. L’image se fractionne, les corps se démembrent, les couleurs saturent et s’inversent, tout sombre dans une irréalité à l’envers. Un fin travail de son participe bien sûr à l’effet, mais l’image domine, et le sentiment, la dramaturgie. Tout y est.

À souligner donc, une production collaborative de plusieurs studios : PLATIGE FILMS (Pologne), KANAKI FILMS (Espagne), WALKING THE DOG (Belgique), WÜSTE FILMS et ANIMATIONS FABRIK (Allemagne) et PUPPERWORKS (Hongrie). De pair avec les réalisateurs Raúl de la Fuente d’Espagne et Damian Nenow de Pologne. Une large équipe de concepteurs chevronnés, vu le rendu.

Entrer dans Another day of life n’est pas si facile, on craint le journal de bord dépassé, et les intrusions de réalité documentaire ne sont pas immédiatement fluides. Très vite tout ça se place. Le matériel est vrai et nous avons collectivement le devoir de lui faire face, et de le garder vivant, palpitant. Ça rentre dedans d’une manière humaine et inéluctable : les gens qui font ce qu’il faut pour leur temps, et se sacrifient à l’oubli… Ceux qui traversent l’impossible, avec la charge de la mémoire. Les portraits en finale sont saisissants. Peu se retiendront d’une larme sur la voix pleine de Teresa Salgueiro vous suppliant de ne pas oublier en portugais…

Artur Queiroz

Luis Alberto Ferreira

Joaquim António Lopes Farrusco

Carlota Machado

+ Ryszard Kapuściński

CONFUÇAO, à vous tous !

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Dans une attaque, un commandant charismatique et cerné, papa d’un jeune garçon dont il est séparé depuis longtemps, confie qu’il n’a plus peur. Et sans doute c’est la leçon de ces bouts du monde, ne plus tenir à sa vie, sinon la lier à l’avenir de milliers d’autres. Anesthésier la frayeur. Être là pour être là parce que cela fait une différence, au bout du compte. Un leitmotiv source de vertige pour le photojournaliste : ce que sa présence quelque part signifie, et peut changer, à l’épicentre d’échanges armés et de propagande où la vérité est trop salie pour avoir sa place. Pas nécessaire de transmettre la nouvelle, mais bien en amont : figer le moment présent, savoir, voir, connaître les gens investis, mesurer la signification des gestes. L’autre temps de témoigner viendra.

“I knew I was witnessing events that would shape the fate of the humanity for generations, centuries even: the borning of the Third World.

I identify with those / who are humiliated and offended / I find myself amongst them / Poverty does not have a voice / My duty is to achieve / That their voice is heard / This is my mission.” – Ryszard Kapuściński

 

À ne pas manquer ./* Another Day of Life sera projeté à trois reprises les vendredi 5 à 17h30 au Cinéma du Parc (salle 1), dimanche 7 à 15h au Cinéma du Parc (salle 1) et dimanche 14 à 17h45 au Quartier latin (salle 10).

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FNC 2018 ./* À propos du film Anthropocene: The Human Epoch de Jennifer Baichman, Nicholas de Pencier et Edward Burtynsky (Canada, 2018, 87 min)

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Long-métrage documentaire d’une qualité visuelle, sonore, didactique et discursive renversante, Anthropocene: The Human Epoch de Jennifer Baichman, Nicholas de Pencier et Edward Burtynsky livre un cri d’alarme déchirant du plus profond des entrailles de la planète et des entailles souffertes en quelques centaines de siècles d’occupation et d’exploitation par l’espèce humaine.

Il y a de La Terre vue du ciel (Yann Arthus Bertrand, 1999), des images chocs du World Press Photo, autant que du cinéma drone et de la dénonciation de l’hyperconsommation post-industrielle dans ces plans vertigineux de paysages dévastés, vidés de leurs richesses et remplis d’ordures et de matières toxiques des quatre coins du monde. Bassin désertique de lithium au Chili, décharge monumentale à Nairobi, entreprise d’excavation d’une superficie d’au moins trois villes rasées en Allemagne, site d’hydroponie alternative dans d’anciens abris antiaériens de la seconde guerre mondiale à Londres, cheminées de l’industrie pétrolifère texane, déforestation massive en Colombie-Britannique, mines tunnels digues bulldozers ouvriers ruines commerces de Sibérie du Nigeria de Chine d’Australie d’Italie.

La course folle au développement ne s’arrête jamais, elle prolifère et produit toujours plus, brûle et détruit pour s’étendre dans toutes les directions, draine et épuise par couches, appauvrit les sols et pollue les airs comme les fonds marins. Aucune mesure, à peine la détresse des espèces fauniques et végétales qui disparaissent. Le progrès est bien plus synonyme de progression sauvage, à des vitesses et dans des proportions qu’il n’est plus possible de concevoir, ni même de comparer ou prévoir en termes d’impact et d’avenir. D’ici trente ans, la population mondiale culminera à 10 milliards. Devant tant d’attaques gravissimes on a du mal à croire que ça n’explose pas tout de suite.

L’humanité entière travaille (fièrement ou malgré elle) à cet état de crise. Une fourmilière géante inventant les outils mécaniques, informatiques, l’ingénierie et la soif de retourner la terre en montagnes russes et poussiéreuses, à sec. Un exemple : le lithium destiné aux batteries des voitures électriques comme aux téléphones, sa couleur verte à perte de vue d’Atacama tandis qu’il s’évapore tranquillement au soleil. Autre image : le dépotoir à ciel ouvert de Dandora s’étalant sur une cinquantaine d’hectares, où les poubelles se vident par milliers de tonnes quotidiennement, sur lesquelles vivent des millions d’individus et d’échassiers.

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Edward Burtynsky, Lithium Mines #1, Salt Flats, Atacama Desert, Chile, 2017

Il y a dans ce chef d’œuvre photographique, commande originale de la Art Gallery of Ontario et du Musée des beaux-arts d’Ottawa, un choc d’autant plus terrifiant avec les alertes multiples et tonitruantes montrées en chaînes, images fascinantes et d’horreur décodées, expliquées, d’une humanité qui creuse la tombe d’écosystèmes complexes et ultrasophistiqués de 4,5 milliards d’années de légitimité.

Les grondements, les griffures dans la pierre et l’écorce, la nature et la vie qui s’écroulent sous les pelleteuses anonymes arrachent le cœur et tordent le ventre. Réellement, le message est si violent et les vues si incroyables que le spectacle est insoutenable à en perdre pied bien que cloué à son siège. Le film n’a pas besoin d’une flopée de statistiques ni de slogans militants, une accroche minimaliste suffit, mieux une revendication théorique de la communauté scientifique pour la reconnaissance de cette ère “Anthropocène”, celle qui fait donc suite à l’Holocène et trahit un débalancement dramatique : “l’époque où l’activité humaine est devenue la principale force de changement sur l’écosystème terrestre”.

Dominer quitte à tout tuer. Attila n’était pas un homme pour rien. Comment justifier autrement qu’un tigre à la mâchoire aiguisée ou qu’un mammouth aux immenses défenses se soient éteints de la surface terrestre ? Pas qu’ils aient manqué des armes pour se faire une niche de choix dans un règne sauvage ancestral. Plutôt qu’ils ont été les victimes de pratiques génocidaires issues de cerveaux égocentriques. On leur a drastiquement coupé l’herbe sous la patte.

Les bons et les méchants de la politique, de l’économie, des lois et de la société sont gardés bien loin heureusement. Pas question de se rendre si bas. On ne parle pas de système ici mais d’écosystème, pas de court ou long terme mais de survie en danger, de sixième extinction massive en cours, de disparition purement et simplement. Il n’y a pas à nier l’avancement des connaissances et des technologies, certaines manifestations de grandeur artistique permises (des miniatures en ivoire aux statues de marbre à l’architecture vénitienne unique), l’installation et la prolifération de familles génération après génération. L’homme est à l’origine de tout ça, en effet.

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Edward Burtynsky : Saw Mills #1, Lagos, Nigeria, 2016

C’est là exactement que le gouffre se fait en nous-mêmes, inexorablement, nous avale du dedans. Et qu’un seul message d’espoir peut venir sauver, peut-être, tant d’impasses : si l’homo sapiens a réussi à construire tant de villes, de machines, à inventer des hiérarchies et des massacres, à conquérir et dominer des espaces et d’autres espèces au point de les menacer radicalement, est-ce que cette intelligence ne pourrait pas renverser décisivement la tendance en prenant compte d’un équilibre plus large et vieux de milliards d’années, faisant en sorte que le bipède n’est pas seul au monde et ne survivra pas seul sur terre, mais que cette Terre, avec ses métaux, ses climats, ses reliefs, ses océans, sa faune et sa flore, son rythme lunaire et son atmosphère était là bien avant ?

On voudra y retourner immédiatement avec papier et crayon, apprendre les lieux et réciter les couleurs et les phénomènes par cœur, s’abreuver du talent photographique de Burtynsky merveilleusement mis en scène par les réalisateurs Baichman et de Pencier, ne manquer aucune note criante de la partition des compositeurs Rose Bolton et Norah Lorway. Revoir et disséquer ce geste sacral du gouvernement kenyan contre la profanation et le braconnage des éléphants qui ouvre et clôt le voyage d’un brasier suffoquant. On voudrait que le film, sorti en primeur il n’y a pas un mois au TIFF, fasse le tour des musées, des festivals, des écoles, des parcs public, des chaînes télés et qu’il y reste à l’affiche jusqu’à ce qu’on trouve les moyens d’inverser ces pendules catastrophiques qui décomptent le peu de temps avant l’implosion.

 

À ne surtout pas manquer ./* Anthropocene: The Human Epoch sera présenté les samedi 6 octobre au Quartier Latin (17h05, salle 10, sous-titres en français) et samedi 13 octobre au Parc (15h, salle 1, sous-titres en anglais) dans le cadre du FNC. Une discussion aura également lieu après la projection du 6 octobre en présence de Bénédicte Ramade de l’Université de Montréal et de Geneviève Puskas de l’organisme Équiterre, modérée par Krystel Papineau de la Maison du développement durable.