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Berlin 2001 ./* Odyssée du grand vide

Les souvenirs en sont aussi précis que pointus, et pourtant dotés d’une palpable incertitude, aussi présente que les flashs. Un autobus où, déchiffrant les publicités au-dessus des fenêtres, je remarque à l’image de ma mère que l’allemand n’est pas si étranger lorsqu’on connaît l’anglais. Une place aveuglante de soleil à grandeur d’espace. Des Strasse monumentales avant l’orage, un transport sur rails aériens, les meilleurs espressos du monde sur un bout de comptoir de sous-sol underground. Et notre sentiment commun : que ce monde encore marqué d’avant la chute, des antagonismes et des fractures passées, que ses contrastes sont à la veille de s’effacer. L’urgence de saisir l’histoire au vif.

C’était peut-être un musée d’histoire naturelle, peut-être pas, sans doute un corps momifié, mais n’était-ce pas moins une dépouille humaine que l’empreinte d’un animal préhistorique fossilisé ? Ai-je mélangé les pièces, les âges, les cartes ? Je me souviens d’un grand parterre, d’entrer par une porte secondaire, de gagner l’ombre juste avant le vertige d’une après-midi lourde du manque d’eau. Il y avait très certainement une cage de verre au milieu de la salle anormalement sombre, un éclairage étrangement tamisé comme dans un temple, j’ai sans doute craint de ne pas trouver de sortie. Et n’ai-je pas déclenché l’alarme en poussant la porte de l’issue de secours ? Chemin tortueux malgré les avenues haussmanniennes…

Trop de reflets sur le verre. Trop peu d’os restants sous la vitre, rongés par le temps. Nous étions à l’aube de notre dilution quand je croyais effleurer notre avenir et sa fragilité. Intentionnellement ou inconsciemment, j’ai figé les secondes devant ce carton d’exposition, mémorisant un nom impossible dont je n’ai jamais su s’il était effectivement écrit, si je l’avais déchiffré, ou plutôt inventé de toutes ses syllabes qui bégayaient. “Mushushshu”. Je revois très bien tous ces u et l’étonnante répétition du “-shu”… À l’époque, il était Chou.

Tous les animaux, diversement, constatent, enregistrent, réfléchissent. Leurs sens transmettent des informations lacunaires à leur cerveau, qui construit à partir d’elles l’image d’un monde complet. Cahin-caha, ils en tirent des conclusions, se les communiquent, coopèrent, s’efforcent de survivre de leur mieux.

Notre spécialité, notre prérogative, notre manie, notre gloire et notre chute, c’est le pourquoi.

Pourquoi le pourquoi ? D’où surgit-il ?Le pourquoi surgit du temps. Et le temps, d’où vient-il ?

— Nancy Huston, L’espèce fabulatrice

Je me rappelle aussi la bibliothèque d’un Pierre Finzi (est-ce que cela sonne suffisamment italien ?), des murs au plafond avec son échelle transversale et ses multiples théories du tri énumérées à l’infini avant une soirée de mah-jong diablement venteuse.

Peu de temps ensuite, la créature mystérieuse du musée prêtait son patronyme imprononçable à une Mouche noire aux tâches blanches dont le museau arborait son grain d’élégance de ces duchesses d’une autre époque. Ensemble, on a pris tous les transports possibles, le vélo, la sacoche, le tramway, l’avion, le métro, le bus, l’auto, le camion de déménagement, la solitude et le sommeil, jusqu’au flot des larmes.

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Berlin. Des années plus tard, je garderais de toi ces impressions éparses d’une ville majestueuse et incomprise, fascinante et écrasante aussi. Et de ces ruines de mémoire, la tradition des générations de félins dont j’aime l’irréductible caractère sauvage. Dans un mélange d’Edgar de l’Est introuvable et de Bashung rutilant, tes artères vidées de voitures. Berline a pris le relais. Orageuse, souveraine et rebelle, comme toi. J’entends son moteur, écho de ta rumeur lointaine. Et je te reconnais trait pour trait, intacte malgré la brouille des ans.

La vie a des Sens infiniment multiples et variés : tous ceux que nous lui prêtons.

Notre condition, c’est la fiction ; ce n’est pas une raison de cracher dessus.

À nous de la rendre intéressante.

— Nancy Huston, L’espèce fabulatrice

./* À la mémoire de leurs sept vies.

36e FIFA ./* À propos de Eero Saarinen: The Architect who Saw the Future de Peter Rosen, États-Unis, 2016 (68 min)

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Les réalisations de l’architecte finno-américain Eero Saarinen ont de quoi impressionner. Futuristes, grandioses, audacieuses, empruntant leurs courbes à des carapaces de tortues géantes, leur hauteur rappelant le cou de dinosaures, qu’elles flirtent avec les nuages ou s’étendent au soleil d’un bassin ou d’un parc… Il a fallu à plusieurs reprises innover, inventer les techniques et les matériaux qui pourraient rendre concrets les plans fous que l’architecte avait en tête.

Le TWA Flight Center de l’aéroport international John-F.-Kennedy à New York et l’aéroport international de Dulles, le Centre technique de General Motors au Michigan ou les bureaux d’IBM, une église anonyme ou la chapelle du MIT à Cambridge, l’Arche passerelle Saint-Louis dans le Missouri, le siège de CBS New York ou encore la chaise Tulipe. Le fils Eero aura eu la chance de marcher dans les traces de son père, Eliel Saarinen, et de faire ses classes à l’Université Yale où il reviendra plus tard laisser sa marque dans plusieurs bâtiments. Ainsi son travail sera remarqué très tôt, suscitant la reconnaissance et surtout la confiance d’investisseurs, autant que des regards détracteurs toujours prêts à fustiger les nouvelles esthétiques. Il aura moins de chance quand une tumeur au cerveau l’emportera précocement à 51 ans, le privant de voir abouties les plus ambitieuses de ses créations.

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Le réalisateur Peter Rosen (lui aussi diplômé de Yale) choisit un angle familial pour ce documentaire d’architecture et design intérieur, qui est presque un simple jeu de mots. L’ancêtre se prénomme Eliel, son fils célèbre Eero, et les grandes lignes de sa vie de même que les arêtes principales de ses monuments nous sont rapportés par Éric Saarinen, son descendant. Fils d’un premier mariage, le dit Éric a l’œil pour l’influence des sculptures de sa mère dans les constructions de son père, il a aussi l’admiration de l’enfant un peu laissé sur sa faim par un père mangé par le travail et la passion. Il a enfin le regard jaloux et maintenant résigné envers un homme parti reconstruire sa vie ailleurs pour plus de liberté et de folie.

À plusieurs reprises, la caméra s’extasie sur des angles, bénéficiant de tout le potentiel aérien de drones, et parfois d’un hélicoptère, pour saisir dans leur majesté ces œuvres qui se permettent de gratter le ciel et les dieux. L’homme ne manquait ni d’ambition ni d’exception, et jouait d’un peu de ferveur chrétienne pour s’accorder une existence satisfaisante et une fin paisible. Il a, n’empêche, révolutionné quelques façons de penser et de faire, à une ère où les designers et les architectes étaient bâtisseurs de rayonnement et de prospérité pour les villes, les universités et les entreprises de demain.

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Saarinen ne faisait pas les choses à moitié. Sur des photos d’archives, on le voit plonger son corps entier dans des maquettes à taille humaine. En début de documentaire, il plante son père à un concours d’architecture. Plus tard, il changera d’épouse, fondera une nouvelle famille, s’offrira la une des journaux et même des vacances entre deux chantiers. Sur ses sites, dans ses constructions, rien n’est non plus laissé au hasard. Le passage de la lumière, la perspective vue de différents angles, le dégagement du paysage, mais aussi l’organisation intérieure, l’intelligence des fantaisies permises (couleurs, formes). Et c’est sans doute ce qui transparaît discrètement de ce film, comment l’architecte a déteint sur l’homme et vice versa. Comment chaque lieu, de par ce qui le définit, sa fonction, son emplacement, en appelle à dessiner ses propres lignes de fuite qui s’affirment finalement. Comment chaque réalisation décide son propre style que seuls des visionnaires (among those who see the future) peuvent concevoir et accomplir.