Archive

Danse

36e FIFA ./* À propos de Liminality de Matt Wright, Royaume-Uni, 2018 (sans dialogue, 35 min) et Dansen i Os de Helle Pagter, Danemark, 2017 (46 min)

fifa-36

Vision rétrécie

Liminality est pour le moins une œuvre de danse atypique qui vise l’éclatement. Éclatement des formes rassemblant sous le dôme de la SAT film 3D, danse contemporaine et performance musicale live. Éclatement des frontières et des cultures par le biais du contraste entre le dispositif technologique et l’exotisme de paysages industriels ou naturels captés à l’autre bout du monde. Éclatement des perspectives et de l’espace-temps entre la présence des corps et leur jeu d’échos avec ceux projetés. L’aventure a été menée de front par toute une équipe dévouée sous la direction du réalisateur Matt Wright, dont les chorégraphes Kim Noble et Manas Sharma, et le musicien Grey Filastine accompagné par Nova Ruth à la voix, et coproduite par Productions 4Pi et la SAT.

Forêt, architecture gigantesque, côtes du Pays de Galle et réalités indiennes, toutes ces effluves du monde tourbillonnent autour de danseurs interprétant des rituels conviviaux, sorte de perpétuation de liens humains en communion avec l’environnement peu importe le grondement de la Terre. Et bien que la chorégraphie en appelle à plus grand en termes de spiritualité et de 360°, tout demeure à un niveau ésotérique, relativement plat. La palette multiculturelle ne prend pas. Quant à la danseuse plongée dans la tourmente, prisonnière parmi les spectateurs et écrasée par ses hologrammes géants, ses jetés et ses rondes paraissent bien petits et vains.

36_Liminality

L’expérience liminale, de dissociation entre deux lieux, deux temps, deux réalités, l’existence physique et le ressenti psychique peut-être, a été pensée sur le papier avec beaucoup d’éléments donc la musique et le chant en direct, qui devraient en décupler la teneur sensorielle. Le résultat en salle n’est pas pour toucher tous les publics, et l’aspect chorégraphique est comme bien souvent le bât qui blesse. Les projections se poursuivent jusqu’au 31 mars.

Le regard haut tourné vers soi

Le moyen-métrage Dansen i Os (Danser en nous) de la réalisatrice danoise Helle Pagter est problématique et frustrant pour qui a déjà des doutes quant aux vertus libératrices de la discipline, de la rigueur et de la soumission qu’exigent le ballet et sa pratique. Ce documentaire choisit de suivre un petit groupe d’élèves en tutu de l’École du ballet royal danois, élu pour partir en Chine enseigner leur méthode d’apprentissage si spéciale héritée du chorégraphe Antoine-Auguste Bournonville. Ce fidèle danseur du Ballet royal, qui y a étudié et en prendra la direction à la suite de son père à la fin du XIXe siècle, voulait rétablir le rôle masculin à la hauteur de la ballerine.

Plusieurs couacs à cette production. La moitié du film se concentre sur la préparation, dans les studios de répétition de l’école à Copenhague. Que des filles, jeunes corps en collants roses et aux pommettes fragiles, se pliant sagement aux leçons de leur professeure Ann Crosset. Le nom vénéré de Bournonville scande chaque phrase, chaque geste et chaque idée dans un formatage absolument dérangeant. Le processus exige que tout interprète sonde son équilibre intérieur, ses pensées et ses peurs, ses réalisations et ses ambitions afin de se dédier pleinement, consciemment et sans aucune retenue à la danse. Quelques exercices supposeraient des sauts et des cris frisant un ridicule assumé, mais on parle bien là d’exercices, d’essais, pas d’une véritable expression de sa nature…

36_Dansen_i_Os

Quand, après des jours et semaines de bourrage de crâne, les princesses débarquent à l’Académie de danse de Pékin, auprès de danseurs et danseuses virtuoses et matures, accueillants et communicatifs mais avant tout respectueux et attentifs, le clash est visible. Les jeunes danoises sont généreuses et souriantes mais vraiment sérieuses et hautaines dans leur position d’enseignantes. Le chignon blond tiré à quatre épingles. Elles dirigent, elles contrôlent, détiennent la perfection et l’unique vérité du mouvement qu’elles transmettent sans aucun souci des personnalités et richesses qu’elles ont en face d’elles.

L’échange ne fonctionne que dans un sens, bien unique, bien hautain. Il faut dire qu’elles vont à bonne école depuis des années, en témoigne la montée de stress de Madame Crosset dès que son autorité se voit non pas défiée mais à peine ébranlée par la lointaine possibilité d’être remise en cause par l’expression de nouvelles façons, différentes, de faire. Non, la jeune professeure de Beijing n’aura aucunement raison d’avoir elle aussi pensé à une chorégraphie que les élèves pourraient conjointement s’approprier. Bournonville n’admet pas le sourcillement critique devra-t-elle apprendre.

Une drôle de manière d’entrevoir les bienfaits du voyage, de l’ouverture à l’autre, du grandissement de l’être par le biais de l’art et de la découverte. Y avait-il un semblant de contrepoint dans le récit documentaire (?), il échappe complètement à la lecture univoque et fermée de ce reportage sur l’École du ballet royal du Danemark.

 

 

Advertisements

./* À propos du film Le Redoutable de Michel Hazanavicius (France, 2017) présenté dans le cadre du 23e CINEMANIA du 2 au 12 novembre 2017

./* À propos de la pièce de théâtre Nina, c’est autre chose de Florent Siaud présentée du 1 au 5 novembre à La Chapelle Scènes contemporaines

Un grand écart de 68 à 76

On comprend sans difficulté que le festival CINEMANIA ait porté à l’honneur de sa 23e édition le réalisateur français Michel Hazanavicius (aussi producteur, scénariste, monteur, acteur, pour la télévision et pour le cinéma), mondialement reconnu suite au succès triomphal de The Artist en 2010, de retour à Cannes en 2014 avec The Search en compétition, et cette année avec une comédie biographique plus qu’attendue sur Jean-Luc Godard et le tournant historique 1967-1968 : Le Redoutable.

Rétrospective de plusieurs films, classe de maître et rencontres à l’appui, quand il monte sur les planches de l’Impérial pour introduire son long-métrage, c’est un homme plein d’aisance, d’humanité, d’aplomb et d’humour, mais aussi empreint d’un fin mélange d’humilité et d’assurance qui prend la parole. Il ne faut pas avoir peur de la comédie, du cuisant 68, du légendaire Godard. Il faut faire ce en quoi l’on croit, s’entourer des personnes pertinentes, oser le sourire et le clin d’oeil à l’histoire. Après visionnement on peut dire que ce grand du 7e art a découvert une plage sous les pavés jetés, sorte de fascination apaisée pour son sujet, faisant la part belle à la filmographie, aux faits ainsi qu’au récit autobiographique d’Anne Wiazemsky alors la conjointe de JLG, intitulé “Un an après”.

le_redoutable_0

Sans rapport si ce n’est le rapprochement de dates, le Français Florent Siaud, jeune dramaturge à la carrière remplie, partagé entre le monde du théâtre et celui de l’opéra, s’est frotté à de multiples oeuvres d’envergure (La Mort de Tintagiles de Maeterlinck, Didon et Enée de Purcell, avant cela Les Noces de Figaro de Mozart pour n’en citer que quelques unes) auprès de créateurs de haut calibre (d’ici, Robert Lepage, Denis Marleau, Brigitte Haentjens). Il cofonde en 2010 Les songes turbulents (avec Pauline Bouchet), compagnie à cheval entre Grenoble et Montréal à l’origine du 4.48 Psychose en 2016, solo de Sophie Cadieux sur un texte de Guillaume Corbeil directement inspiré de Sarah Kane pour lequel Florent Siaud signait la mise en scène. Tôt, les critiques québécois reconnaissent en lui une promesse de renouveler la scène, un pari que sa récente création Nina, c’est autre chose peine à relever.

Nina conserve des années 1970 une garde-robe. Elle ne conçoit pas ses rapports sentimentaux selon les règles du tango. Elle entend parler de racisme, de harcèlement au travail et de montée du chômage mais n’en pense rien de spécial. Au mot « politique » elle se met à poil. Elle ne fait pas la cuisine, pas le ménage, pas la révolution. Elle change dix fois de costumes sans endosser aucun rôle. Nina, au final, c’est pas grand chose. Adaptée de “Pièce de chambre” de Michel Vinaver (1976), ce journal de colocation suit l’emménagement soudain (et le départ tout aussi impulsif) de sa protagoniste chez deux frères habitant l’appartement de leur mère récemment disparue.

Bande-annonce du spectacle

Ni la classe

Nina, c’est autre chose a été développé en début d’année en France et démontre sur plusieurs plans une volonté de se distinguer dans la manière de faire. Par exemple le duo Doble Filo, d’abord caché puis apparaissant en notes et ombres chinoises avant de gagner l’avant-scène comme figurant, ponctue le bal d’irrésistibles tangos. Parti pris pour ce que la musique a à dire au-delà des mots, la pianiste Chloé Pfeiffer et l’accordéoniste Lysandre Donoso apportent une belle fougue à la construction.

Cette énergie, typiquement latine et pleine de caractère, devrait sans doute dialoguer et danser avec le personnage principal « Nina », figure d’une fraîcheur effrontée et libertine. En réalité, la sensualité et l’élégance de l’une ne fait qu’accentuer la superficialité voire la vulgarité de l’autre. Le trio d’acteurs composé de Eugénie AnselinÉric Bernier et Renaud Lacelle-Bourdon intègre bien dans son jeu quelques pirouettes et pas engagés pour suivre le tempo, sans brio. La présence du tango est riche et forte mais malhabilement utilisée, à contre-emploi de son essence. Une valse à 20 ans peut-être, mais un tango à 3 tout fout le camp. Et d’une danse tout en séduction et tensions, d’une rigueur angulaire, les rapports humains sur scène dégoulinent en frivolités.

Ni le vécu

C’est probablement l’écart le plus problématique de cette proposition théâtrale : le manque de consistance historique et sociopolitique. Le texte de Michel Vinaver, dépouillé de son contexte post-68 pour n’en garder que quelques dates de 1976 marquées à la craie sur un mur de cuisine, est assez pauvre. Car tout ce qu’il pourrait porter en lui de libertés acquises et d’espoirs déçus, de changements des moeurs et des cadres d’autorité, disparaît derrière une anecdote édulcorée de triangle amoureux.

538-104240-imagepage

Nina, c’est autre chose (c) Julien Benhamou

En parallèle et en avant-première, Le Redoutable du réalisateur Michel Hazanavicius met en scène un incomparable Louis Garrel dans le rôle d’un Jean-Luc Godard féru de révolution et d’Anne Wiazemsky (l’actrice est décédée le mois dernier – interprétée par Stacey Martin), alors que les émeutes étudiantes et ouvrières battent leur plein dans les rues de Paris. Par l’ingénieux détour de la comédie et du drame amoureux, l’oeuvre ne manque en aucun cas d’aborder la radicalité des idéologies et comment celle-ci déteint sur l’organisation de la société et les logiques individuelles. Qui plus est l’artiste est indissociable de sa mission politique : son art – pas juste ses films, mais ses sujets, ses moyens, ses méthodes – est un manifeste. (C’est à cette même époque bousculée que Michel Vinaver choisit de mener de front une carrière de PDG au sein de la multinationale Gillette, s’assurant ainsi les moyens pécuniaires de poursuivre l’écriture.)

Ni la verve

Chaque plan filmé, chaque échange contient un double-sens cinématographique, les graffitis crient le grondement de l’histoire ou la réplique que les acteurs évitent, la vérité simultanée ou à venir que tous nient. Chaque situation dispute son mélange de caprices du quotidien et d’ironie des événements. Godard, perfectionniste et tyran de plateau, star malgré lui d’un genre à part et élitiste, qui créait des personnages anticonformistes au point de devenir des idéaux radicaux de son école à lui. Godard engagé envers une liberté sauvage et asociale. Politisé à devoir en cracher sur son talent, à bannir l’étiquette et la reconnaissance de son intransigeance esthétique. Passionné éperdu, solitaire fini, qui finit par s’égarer momentanément.

Pied de nez en abîme que de faire de cette période française, des chamboulements mondiaux en écho, des théories de l’art et des doctrines communistes, d’un réalisateur à l’oeil révolutionnaire, d’une histoire d’amour pas banale prise à son point tragique (la disparition du sentiment), une oeuvre légère, drôle et magnifique, subtile et presque évidente tout en demeurant impliquée véritablement et viscéralement au coeur des faits. Témoin d’un élan du coeur, des idées, de la créativité et des armées en mouvement, l’intrigue a beau être romancée, elle est bouleversante.

le-redoutable-louis-garrel-rigole-avec-godard

Nina

Pour en revenir à Nina…, malgré des allusions (slogans, symboles, affaires de harcèlement et licenciement, racisme ambiant), le politique est faussement présent. Peut-être devait-on deviner dans les remous de ce triangle intime des dynamiques de pouvoir et de remaniement des hiérarchies ? Les liens de fratrie, la disparition maternelle et les sentiments entre les trois protagonistes sont trop peu crédibles pour qu’on leur confère une interprétation double. Il en résulte davantage un essai esthétique, une reconstitution des années 1970 d’après une enfilade de costumes bruns et jupes à fleurs, manteaux de poils et agencements criards (Jean-Daniel Vuillermoz).

Bien sûr, la révolte des années 1960 est assez loin, l’audace émergente de la Nouvelle Vague essoufflée, les guerres d’indépendance cèdent le pas à la mondialisation des marchés financiers. Mais qu’il ne demeure de cette décennie mouvementée qu’un zeste d’émancipation en la personne d’une jeune femme délurée et peu articulée fait mal à l’histoire d’une certaine façon, du moins nous enseigne peu sur les contextes et leurs développements.

Possiblement : 1976 n’est qu’un décor planté, parce que somme toute Nina, c’est autre chose. Dans ce cas, le personnage est plat malgré sa nature colibri et colorée. L’interprétation est une faible réplique d’une désinvolture authentique de par le passé, et réfléchie. Là où Le Redoutable de Michel Hazanavicius joue des codes du cinéma et des voix-off, de l’insoumission de l’acteur envers son rôle, et du développement de l’industrie du divertissement (soit un regard critique sur le médium, le milieu et ses évolutions), la création des Songes turbulents se limite au vaudeville. Il y a le voeu d’une certaine immersion dans un temps démodé, fait de motifs à grandeur de plateau, d’unités d’appartement modulables (scénographie de Philippe Miesch et lumières de Cédric Delorme-Bouchard) et d’un mélange de styles mettant le tango au service de la comédie musicale. Ce métissage hétérogène n’est un éclairage neuf ni pour la scène d’aujourd’hui ni sur la philosophie d’alors.

539-104248-imagepage

Nina c’est autre chose (c) Julien Benhamou

Pour dernière comparaison, pensons à l’intelligent et sensible Nos serments de Julie Duclos présenté au FTA 2016, adapté librement de La Maman et la Putain de Jean Eustache. À un demi-siècle d’écart, la jeune troupe de L’In-quarto tissait des ponts signifiants entre les époques et les générations, confrontant le regard d’un Guy-Patrick Sainderichin, réalisateur sexagénaire, à celui de la metteure en scène et de ses comédiens à peine trentenaires, dans une construction entre tournage de film et plateau de théâtre. Là encore, les relations entre les personnages et leurs questionnements intérieurs étaient nourris de plus de psychologie et surtout d’un bagage politique et philosophique élaboré. Et le rapprochement entre les différents jeux – de l’écran et de la scène – amenait un apport critique de chaque médium. 

Autant de matière dont Nina s’est visiblement délestée dans sa quête d’insouciance et de légèreté. Autant de complexité et de contradiction qu’Hazanavicius catalyse à travers Godard, réalisant une fois de plus une pirouette habile sur l’histoire du cinéma lui-même.

(Contenus révisés. Parution originale courte sur dfdanse.com)

 

COUPS DE THÉÂTRE 2014 13e édition ./* Spectacle d’ouverture L’Éveil de la compagnie Le Fils d’Adrien danse

Les Coups de théâtre 2014 se sont achevés ce dimanche, alors qu’ils débutaient, une semaine plus tôt, à l’occasion de la création mondiale de la pièce L’Éveil de la compagnie québécoise Le Fils d’Adrien danse, chorégraphie d’Harold Rhéaume mise en scène par Marie-Josée Bastien. Une production pour adolescents attendue, mélange de danse, théâtre et vidéo, pour laquelle on pouvait d’office regretter qu’il y ait trop d’invités et pas assez de public cible dans les rangs.

La programmation d’un spectacle de danse en ouverture du festival était un choix réfléchi et tout à fait assumé de la part du directeur Rémi Boucher, qui soulignait en entrevue l’engagement des Coups pour la présentation d’autres formes complémentaires au théâtre, et son respect de la danse comme une ouverture à d’autres langages que le parler. Dans le cadre de L’Éveil, une création destinée aux 13 ans et plus, le mouvement est d’autant plus justifié et efficace qu’il s’adresse aux adolescents sur un registre qu’ils vivent au quotidien: celui de l’énergie, de l’action, de l’ambition de bouger et d’entreprendre. C’est d’ailleurs cet angle, général et émotionnel, qui offre au spectacle une certaine justesse de ton et une originalité d’approche. Des anecdotes précises y sont abordées, telles que le départ de la maison familiale, les premières relations, le questionnement de son image physique ou des déceptions amicales marquantes. Plutôt que d’être caricaturées pour une catégorie de 12-17 ans, dont on moque souvent des comportements types, elles sont déclinées entre les six interprètes, s’appropriant autant de façons de vivre leur âge et son intensité.

Par couple, isolés ou en groupe, ils sont tour à tour confrontés à des situations d’éveil – communautaire, politique, sexuel, des sentiments ou de la conscience – face auxquelles ils réagissent instinctivement, en fonction de leur caractère, la personnalité qu’ils se donnent et ceux qu’ils souhaiteraient être, projetés dans un monde adulte. L’un démontre un attachement facile, une autre de la méfiance, un autre un esprit de conciliation naturel qui lui fait contourner les conflits et problèmes. Certains d’eux sont explosifs là où d’autres s’éloignent en solitaires ou se contiennent et s’effacent. Ces traits de caractère qui traversent les mises en situations sont autant des indicateurs du milieu dans lequel ils ont grandi que des signes annonciateurs de la façon dont ils traverseront les épreuves à venir, et des individus qu’ils se préparent à être inconsciemment. S’y lisent à la fois les prémisses de « patterns », les modèles qu’ils fuient, les idéaux nourris et surtout l’élan qu’il leur faudra apprendre à maîtriser. S’y dessine aussi l’authenticité de leur personne et les valeurs enracinées qui guideront leur être en devenir cerné par un horizon de possibles.

Alors que le choix des tableaux démontre une sélection laborieuse et somme toute pertinente, et que les portraits dressés prennent forme, relief et sens au fur et à mesure d’une dramaturgie impressionniste, le discours (qui débute la pièce) et le mouvement s’avèrent les pièces faibles de l’ensemble. Peu d’éloquence, voire de la gratuité et du cliché dans les deux. Ils sacrent pour mieux toucher ? Pètent les plombs ou s’unissent en un ballet jazz collectif ? Ces recettes trop vues, servies sur le ton de l’impulsion qui distingue le spectacle, sonnent faux, faciles et ennuient. C’est totalement l’inverse avec l’inventivité scénographique (collaboration de la metteur en scène avec Christian Fontaine), la construction des éclairages (Antoine Caron) et l’accompagnement filmique d’une qualité détonnante (Éliot Laprise). Le travail musical de Josué Beaucage cherche aussi à s’affirmer, par des ambiances cinématographiques relativement fortes et des thèmes instrumentaux narratifs, même s’il ne défend pas tout à fait son originalité face au punch de son style. Heureusement la dérive pop commerciale a été évitée.

Séduisant et travaillé, le décor s’est calqué en métaphore du propos. Autant la vidéo pouvait ouvrir des portes vers de grands espaces verts de liberté à explorer d’une course folle, autant les spots-parapluie pouvaient se resserrer sur un individu enfermé dans sa cage psychologique, en introspection, lumières vers lui. L’image de cases préformatées impossibles à occuper, également de succession d’expériences ou de choix existentiels déterminants revenait souvent, par le biais des divers éléments de scène (son, lumière, film) ou des combinaisons de corps dans l’espace (moins lisible).

Particulièrement fragile quant aux messages conviés – en ce qui a trait par exemple au traitement abstrait de la sexualité ou de l’engagement idéologique, ou encore à la prise de conscience du temps et de l’important, visiblement plus tardive que la période évoquée ici -, L’Éveil est à prendre tel quel, dans sa nature inconstante, papillonnante, futilement sérieuse. Tout y est touché en surface et rien n’est approfondi, car plus qu’un événement et une réaction singuliers, il s’agit d’une posture caractéristique quel que soit ce qui advient. Un passage obligé par un foisonnement d’émotions ingérables, qui force à tester des directions, des convictions, et faire des erreurs. Et ce qui demeure de toutes ces orientations somme toute hasardeuses et zélées, ce n’est ni leur radicalisme (discours suicidaire, dévouement affectif) ni leurs conséquences irréparables, sinon la perméabilité au moment présent et la vivacité de son expérience. Ce ne sont pas tant les actes qui sont décisifs que leur idée, leur limon générationnel, le berceau de commencements de vie et de fins du monde en chaîne auxquels, simplement, survivre. Et se rendre à l’âge adulte qu’on rejetait en ayant fait ce qu’il aura fallu, sans trop de casse ni d’aliénation de cette force vive incarnée. Un puissant cri de liberté, avec tout ce qu’il comprend de vertige et d’inconnu.

Avec Jean-François Duke, Gabriel FournierOdile-Amélie Peters, André Robillard, Claudiane Ruelland et Ariane Voineau.