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48e FNC du 9 au 20 octobre 2019 ./* Programme 1 de courts-métrages en Compétition nationale

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Les cinq courts-métrages québécois et ontariens du programme 1/4 en Compétition nationale, précédés d’une carte blanche dans le ton, parlent de soirées qui dérapent, de personnalités borderline, de désirs inavouables et grands écarts dans un monde qui ne compte plus ses déviances et travers.

L’argent n’y fait pas nécessairement le bonheur, bien au contraire il tend à attiser les rancoeurs, l’insatisfaction et la perversion. C’est ce que démontre Que votre empire s’étende d’Albéric Aurtenèche (Québec), dont les amazones dansantes d’une société secrète opèrent de nuit chez de riches lubriques qu’elles ensorcellent jusqu’à ce qu’ils s’en dévissent la tête – littéralement. Le thème de la sororité encensant Lilith et le jeu de l’asservissement sexuel (l’éternel corps féminin démoniaque…) sont à la fois extrêmes et attendus, imposant une esthétique ésotérique, limite gothique, aux terminaisons de latin et gants de cuir un peu trop tendancieux. L’accent mis sur la recherche chorégraphique, avec la contribution de Dana Gingras au mouvement et la participation de l’interprète Caroline Gravel, ne paie pas. Une mention tout de même à l’encontre de l’exploitation d’une architecture locale, religieusement imposante et quelque peu menaçante sous certains angles.

C’est également le contraste de maisons luxueuses, presque des châteaux, dans les hauteurs d’Outremont, qui alimente les divagations de deux jeunes amis promenant leurs bières, leur philosophie et leurs peines de coeur autour du Mont-Royal dans Sur la montagne, par Pier-Luc Latulippe. On y lance quelques piques, par exemple qu’on ne peut, en tant qu’homme parvenu s’offrant demeure si ostentatoire, que vouloir pourrir cette réussite affichée de l’intérieur. La métaphore fait des boucles assez agiles (même simplistes), en passant par le spleen de Rilke, ce que cachent les façades trop parfaites comme les femmes idéales, ou bien la lâcheté de ne pas oser sous prétexte d’une défaite assurée. Car l’un de nos deux penseurs blasés à l’accent très français irritant, ramène à l’avant-plan un autre paradoxe, tout en auto-dérision, entre l’impression intellectualiste de refaire le monde et l’avancement englué de l’état d’ébriété.

En termes de piétinements quotidiens qui ne mènent nulle part, I am in the world as free and slender as a deer on a plain est un titre bien long et enchaîne plusieurs histoires pour mieux dénoncer le vide contemporain. L’Ontarienne Sofia Banzhaf choisit une héroïne collectionneuse de relations vaines via les réseaux dits “sociaux” pour démontrer à sa façon l’écoeurement et l’insignifiance. Drogues, alcool, baises, rencontres aléatoires, remarques humiliantes, jugements sexistes, et en filigrane de tout cela, assurément, de la détresse et de l’égarement dont on ne sait pas si même ça conserve une quelconque importance.

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Le titre It’s nothing fait écho à l’errance précédente avec une lucidité tranchante. La réalisatrice Anna Maguire met en scène une jeune femme qui s’enterre dans ses troubles alimentaires, identitaires, dépressifs. Le tableau d’une adolescence tourmentée qui se cherche et s’auto-détruit pour se trouver est traité en images explicites, à la fois décalées et directes. À travers un double tortionnaire, une tombe creusée dans un parc jour après jour, les mensonges ou excuses pour se couper du monde et de la bouffe, on perçoit l’enfoncement physique et psychologique dans l’impasse anorexique/boulimique, sans avoir à en montrer la réalité osseuse. Détachement habile par le biais du fantastique qui fait honneur au potentiel du court, du cinéma, et nous rapproche de la vérité d’une grave perte de contrôle jusqu’à ne plus se voir tel qu’on est dans le miroir, sinon tel qu’on se croit faussement.

Clin d’oeil à la carte blanche de Renaud Lessard (petit joint pour mettre la table en introduction d’un programme tout de même noir), laquelle joue sur les préjugés rabâchés entre les Montréalais et le grand Québec jusqu’à la frontière de l’Ontario (Aylmer en l’occurence). En gribouillis blanc sur fond noir, se doublant parfois de lignes bleu roi, Automnes Mouillés dessine une cour arrière, une tente de camping, un feu de bois, quelques bières… la fin d’un été. Si le procédé graphique capte l’attention, il est aussi efficace à cerner ces discussions incertaines de fin de soirée entre amis où l’on ne sait plus exactement ce qu’on dit, ce qu’on pense, où on veut en venir ou finalement ce que ça change. Il y est question de retrouvailles dix ans plus tard et des réticences comme des motivations à se rendre à un tel événement où les comparaisons et les bilans de vie sont de mise.

Retour au Québec en compagnie d’Ariane Louis-Seize qui signe un beau et froid Les profondeurs, alors qu’une jeune femme (la secrète Geneviève Boivin-Roussy) fait le tri dans les affaires de sa mère décédée, au chalet. Là encore, le film glisse de genres, empruntant quelques codes au cinéma d’horreur et au fantastique ou surnaturel, pour mettre en scène un face à face entre un amant noyé de chagrin et sa possible fille qui ne se sont peut-être jamais rencontrés de leur vivant. Un hommage à ces liens de sens et de sang, à ce langage de prémonitions, de mirages et de chiens errants qui par instants semblent nous avertir du danger ou du chemin à suivre.

 

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Ottawa, 2018

Des signes avant-coureurs ? Oui, peut-être. Un tapis neigeux apparu dans la nuit, d’un blanc bleu audacieux. Quand la roulette de cette valise est-elle devenue carrée ? Le fait est, l’appartement a été quitté précipitamment, porte entrebâillée sur la clé posée à même la table basse. Nul besoin de courir pourtant, devant un réveil aux aurores pour aucune raison. Rien n’attend.

Le Ministère des Thés et Cafés n’a pas camouflé inopinément sa devanture, une première. La porte ouvre sur une banquette si libre qu’accueillante malgré le tapis antidérapant détrempé. Ça couine sous les semelles comme du fromage en grains. Quel drôle de mélange, non ? L’épice au nom effacé rappelle le fenouil dont l’anglais échappait l’autre jour. Et l’ingrédient en mariage, c’est embêtant. Du chocolat beurre sans parenté aucune dans la cabosse.

Pourquoi s’installer et commander plus tard, ce couloir n’est qu’un lieu de passage. La Terre, le temps, du sable. Devant tant de tatouages, dépression étudiée du style, une question précède toute introduction. Une seule. Barbara, c’était quand ? Quand, pas où. Inexorablement les villes et voyages tombent par listes et rayent le planisphère comme autant d’avions le ciel. Et de penser au carburant. Ce sont tout de même une quinzaine de vols partis en fumée. Au moins, en garder le décompte.

Le cours d’espagnol donné dans cette capitale anglophone au nom japonisant, ce serait presque aussi dépaysant. Sauf que le bruit du battant, la soufflerie. Tout interfère dans l’arrivée à destination. À bâtons rompus ne dit pas ce que ça devrait sur l’écologie ni le flux d’énergie. C’est à se taper dessus à chaque mot alors que le fleuve déborde le barrage à la fonte des glaces. Mais le printemps en novembre, ça embrouille la piste. Encore un départ retardé.

L’enquête piétine, la journée s’immobilise. Chapeaux de roue et méninges crissant dans le vide. Reste à mettre le voile et le cap sur le canal. Un fameux radeau aura plus de chance de se rendre, c’est improbable. Les chiffres faussent évidemment. Le jour se lève, le froid s’assied, la rue fige et tourne le coin rond. Les yeux aussi, sur cette erreur d’un jeu de sept, photo du réel. Aux pneus d’hiver et bottes imperméables, la révolte a répondu absente. Et fuite. Le large gagne du terrain par ce beau matin.

Certainement qu’à la deuxième interrogation sans son, quelqu’un dira qu’il l’a suivie là-bas. Demain au sec. À l’évidence c’était des baies hors saison.

46e FNC du 4 au 15 octobre 2017 ./* À propos du Programme 4 de courts métrages des nouveaux alchimistes

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Il faut parfois s’accrocher aux propositions de la section des Nouveaux alchimistes car celles-ci dépaysent dans la forme, l’image, le rythme et le sujet. Elles s’amusent souvent à égarer tandis qu’elles explorent elles-mêmes dans quelle direction débroussailler un cinéma sauvage, inédit. Toujours elles bousculent, souvent elles testent, et au final, à travers leur étrangeté à chacune, un programme se tisse, des thématiques ou procédés se font écho. Dans la distinction, elles s’observent et se saluent de loin, se reconnaissent par brins.

Colour My World de Mike Hoolboom (Canada, 2017)

C’est ainsi que ça commence, par un jeu enfantin d’ajouter de la couleur à la vie de quelqu’un. Avant de filer ailleurs avec pinceaux, pigments et sentiments. L’image des bons souvenirs se fossilise et s’abîme, les vivaces se ternissent, et tout est remis en question. Le parallèle aux paroles passées de U2 n’est pas long : “I had a lover / A lover like no other / She got soul, soul, soul, sweet soul / And she teach me how to sing / Showed me colours when there’s none to see / Gave me hope when I can’t believe…” S’il était possible de retrouver, une fois l’histoire délavée, le vif de la première fois.

Auto Portrait / Self Portrait Post Partum de Louise Bourque (Canada, 2013)

Parlant interminablement d’amour – peut-être perdu, retrouvé ou pour toujours – Louise Bourque (conceptrice et interprète soliste) a assurément les yeux mouillés. Sa recherche dans un style rétro l’amène à approcher en gros plan un visage marqué par la sensibilité ou la nostalgie, alterné avec des citations d’auteurs divers évoquant la fatalité, la charge d’aimer. Outre que la réalisatrice s’inspire d’une expérience personnelle, la thématique du selfie abordée en discussion apporte une autre dimension à l’oeuvre, plus consistante critiquement parlant que le fait prétentieux de base de se mettre en scène maquillée de son chagrin amoureux.

Mehr Licht! de Mariana Kaufman (Brésil, 2017)

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On arrive ici à une réelle recherche performative in situ et en vue de l’écran de l’actrice Nanda Félix dirigée par la réalisatrice brésilienne Mariana Kaufman. Le travail s’est effectué par la proximité du visage d’une femme face au globe d’une lampe incandescente, celles-ci étant en voie d’extinction au Brésil pour le dépassement et peut-être la dangerosité de leur technique d’allumage par combustion. Elle se tient là, le décor est blanc et les murs brillants, la profondeur et les contrastes s’effacent. Intéressant que le fait d’intercaler des prises de vue dans des grottes d’apparence primitive. La métaphore est belle : de s’éblouir de la révélation, de s’aveugler de vérité crue, de sonder les profondeurs tamisées et humides de son être ou d’errer dans le vide d’un trop vaste ménage. “Plus de lumière” tout le temps n’est probablement pas la solution quand celle-ci risque de blesser, brûler, faire pâlir le passé au profit d’un futur immolé. Comment fait-on une fois que l’on sait ? Luminothérapie, nous voici tous !

What Happens to the Mountain de Christin Turner (États-Unis, 2017)

Des grottes surgissent les montagnes, et d’un trop-plein de lucidité l’envie d’une escapade dans les méandres des sens, au fil des paysages. Il y a des collines, à gravir, des mers à franchir, des déflagrations cosmiques à contenir. Il se passe des choses révolutionnaires à des échelles locales, et nous en sommes témoins. Le réalisateur Chris Turner change plusieurs fois son filtre de couleur sur une même diapositive pour en saisir le contenu émotionnel. Comme on lirait un mail à haute voix de différentes façons pour en faire vibrer le ton réel, celui de l’écriture et même de la pensée. Tout comme Cyrano déclinait son nez en une variété de tons, presque didactique. Et pendant ce temps, son Sisyphe gravit son sommet.

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Cabeça d’asno de Pedro Bastos (Portugal, 2016)

Si l’on évoque Cyrano de Bergerac, pourquoi ne pas ressusciter Don Quichotte, sa folie, ses illuminations, ses moulins à l’infini. Sur base de déclamations presque bibliques, un personnage barbu prophétise de drôles de fantaisies érotiques sur pellicule en décrépitude. Et si les scénarios qui se cachaient derrière des visages et des postures de corps tordus de plaisir (soupçonné) n’étaient pas les bons ? S’il s’agissait d’erreurs de lecture, d’interprétations prudes, de souvenirs échaudés ? Il y a du sang portugais qui coule là-dedans, autant dans la religiosité que dans la fureur de l’esprit.

Heliopolis Heliopolis de Anja Dornieden et Juan David Gonzalez Monroy (Allemagne, 2017)

En clôture de programme, un film remporte clairement la belle de l’usure du spectateur, à bon escient. Et l’on revient aux couleurs… Heliopolis deux fois est un essai basé sur un système urbain visant à redéfinir les notions d’intérieur et d’extérieur selon différentes perceptions et lois. La démonstration emprunte successivement aux principes d’énonciation, de nuance, et d’influence sociale. Les points de vue sont sans cesse intervertis selon qu’on se situe à l’intérieur ou à l’extérieur, sujet ou initiateur de l’action, perdant ou dominant. Le jeu de déplacement des focus est aussi marrant que lassant. Et les couleurs se suivent de plus en plus vite en un catalogue façon flip book de toutes les teintes disponibles. Avec une voix off synthétique et autoritaire et une collection de bougies laides qu’on regarde se consumer en tournant, ça en devient captivant.

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Le silence fait peur aux brutes d’Étienne Boulanger (Canada, 2016)

Revenons donc à une vision plus calmante, réconfortant, le fjord du Saguenay tandis qu’un batteur (Joé Brodeur) se défoule sur une berge de cailloux, au rythme des brassées d’athlètes en aviron. Jour de compétition ou concert, ou non, tous se donnent sincèrement dans cette gestuelle sonore et constructive, en quête d’une paix évidente face à la beauté, l’harmonie, la grandeur de l’espace environnant. Une belle étude d’Étienne Boulanger, commande de Sonimage sur le thème du fjord, d’offrir dans l’espace le son.

46e FNC du 4 au 15 octobre 2017 ./* À propos du Programme 4 de courts métrages en compétition internationale

Le Programme 4 de courts-métrages en compétition internationale en est un à voir sans hésitation, à condition de se dire que la fiction est justement là pour aborder une misère humaine dont il serait difficile et douloureux de témoigner sinon. Autrement dit, un peu de dérision dans ce monde de perversion, au point qu’on puisse presque en rire pour relâcher la pression.

Nathan loves Ricky Martin de Steven Arriagada (Australie 2016)

Un gars de télé, un gars de technique, un gars d’industrie et de marketing, le jeune réalisateur australien (aussi directeur photo, scénariste, producteur) Steven Arriagada ne semble pas manquer d’ambition ni de talents. Pour ce premier court qui a raflé des prix en Australie, aux États-Unis et au Royaume-Uni depuis sa sortie l’an passé, il aborde la détresse sexuelle, la maladie mentale, l’isolement et l’insanité avec drôlerie et presque insouciance. Une mère enfermée avec son fils visiblement atteint de troubles sévères du développement manigance une chute de son fauteuil roulant afin d’appeler à l’aide son voisin et tenter de l’assaillir sexuellement. La précarité de la situation et son potentiel traumatique sont détournés par le regard déconnecté et naïf de Nathan, le garçon paraplégique, transporté de joie par un hit de Ricky Martin à la radio. Une leçon de détachement qui pose la question de la satisfaction personnelle, de l’accomplissement et des aidants naturels, d’une façon loufoque.

Heyvan de Bahman & Bahram Ark (Iran, 2017)

13863_2Primés par la Cinéfondation pour leur film Heyvan (Animal) en compétition étudiante, les frères Bahman et Bahram Ark sont sur la voie d’une percée rapide. Leur univers sombre fraye avec la démence et le fantastique tout en demeurant réaliste. Un homme tentant en vain de franchir les barbelés d’une frontière surveillée manque chaque soir de se faire fusillé comme un lapin. Il dessine alors le projet obsédant de chasser un bélier et d’enfiler sa peau (et ses postures) comme tenue de camouflage pour sa fuite ultime. Et puisque d’entrée de jeu il est annoncé qu’aucun animal n’a été maltraité pour le tournage, on pressent définitivement qu’il y aura en revanche mort d’homme. Ce court s’inscrit dans la tradition des allégories sur un monde en perte d’humanité, où la survie requiert plus de bestialité et de sauvagerie de la part des humains que le règne animal n’en recèle naturellement.

Protokolle de Jan Soldat (Allemagne, 2017)

Au rang des fantasmes sexuels, la vorarephilie n’est pas le penchant le plus partagé ni le plus évident à mettre en pratique. Le réalisateur allemand Jan Soldat amène trois adeptes masculins à témoigner de leur excitation marginale et de leur désir ultime d’être dévoré morceau par morceau par leurs semblables. Face à la caméra en contre-jour, leurs entrevues sont incarnées par trois acteurs anonymes, tandis qu’ils décrivent comment ce trépas idéal pourrait advenir, quels ont été de possibles déclencheurs ou révélateurs de leur sexualité, et les difficultés de cette tentation au quotidien. Sans aucune dérogation ni transposition du style interrogatoire, Protokolle adresse de la manière la plus directe des images tout à fait dérangeantes de “bouchers” découpant et mastiquant des “porcs” consentants, au bord de l’orgasme. Jan Soldat nourrit lui-même une fascination pour ces sujets, modes de vie et paraphilies extrèmes : Prison System 4614 traitait d’une prison où se faire enfermer et torturer volontairement, Law and Order plongeait dans le sadomasochisme et The Incomplete relatait le choix de Klaus Johannes Wolf de vivre esclave enchaîné nu à son lit.

The Curfew de Chris Chun (Corée du Sud, 2017)

13774_mp4_20170808_200332_534En termes d’horreur, les Sud-Coréens n’ont rien à apprendre du genre dont ils maîtrisent dramatiquement les codes. Ils sont pareillement maîtres dans l’art de faire surgir des tentacules monstrueuses aux douze coups de minuit, à trois secondes du noir final. Et voilà comment deux fillettes peureuses disparaîssent, avalées par les légendes urbaines de tout ce qu’il se passe d’étrange si le couvre-feu vous surprend encore dans la rue à cette heure interdite. Dans un noir et blanc léché, s’amusant de cadrages à moitié de visages et d’une galerie de créatures empaillées aux yeux globuleux ou révulsés, The Curfew (Couvre-feu) de Chris Chun construit sur les déformations de l’enfance. Comment des seins qui pointent, une envie de pipi, une histoire à faire peur, un mensonge ou une jalousie deviennent des obsessions plus effrayantes encore que la réalité. Pourtant la trame concrète est autrement plus écoeurante : un professeur séquestre les deux jeunes soeurs prépubères et les punit d’une gymnastique en petites culottes, humiliante et qui excite sa pédophilie. Si ce n’était l’intervention du fantastique, la ligne narratrice serait assez insupportable.

 

./* Programme en reprise ce lundi 9 octobre à la salle Fernand-Séguin de la Cinémathèque québécoise

Les Sommets du cinéma d’animation 2016 – 15e édition ./* À propos du Programme Compétition internationale 1

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La fin des hommes ne sera pas uniquement l’extinction d’une espèce mais précédée de la fin de l’humanité, sa contradiction fatale : l’inhumanité. C’est l’avertissement que formulent ensemble les différents courts internationaux rassemblés dans ce premier programme de trois en compétition. Notre monde va mal en plein d’endroits sensibles qui, plus que de le fragiliser, le déshumanisent. Au point qu’on ne souffre plus tant de l’appauvrissement des ressources ou de la propagation de maladies, et autres cataclysmes découlant de nos dégénérescences consommatrices et inégalitaires. Mieux que de reconnaître ces dérèglements et d’y remédier, nous dépérissons de notre vanité à nier nos responsabilités, et de leurs conséquences aggravantes. Ce ne sont plus nos erreurs qui nous achèvent, mais l’aveuglement qui attise la méchanceté et le mensonge, plus épidémiques que toute autre menace. Se foutre de la planète, c’est se foutre d’autrui, de toute descendance, et nous poignarder nous-mêmes, sans aucun gagnant peu importe le système dominant.

Rien de larmoyant ni d’alarmiste toutefois, le fait est accompli, s’accomplit sous nos yeux en fait, et c’est sans trop de surprise que nous recevons cette version sombre de l’état des lieux – de partout dans le monde et d’artistes qui pourtant ne manquent habituellement pas de recours à la fantaisie et à l’humour du scénario-capsule. Prenons les États-Unis, durement accablés par la dernière campagne électorale : Vocabulary 1 emploie les images simplistes d’un glossaire d’enfant naïvement exposé sur un pupitre pour illustrer comment le papillon inoffensif et fragile ne fait qu’une bouchée cruelle du serpent poli. Le voisinage des deux animaux entraîne une dégringolade de proximité (bien soulignée par Norman McLaren), et de case en case apparaissent des moignons, un étranglement, et un papillon victorieusement couvert de butins de guerre. Une fable amorale de notre temps.

Ce qui ressort de ce programme, c’est une direction artistique, la preuve que les propositions ont été choisies au delà de leur pertinence absolue, pour leur pertinence relative au contexte. Habituellement, un programme de courts, c’est de tout et de rien. Ici il y a une construction, une pensée, une intrigue qui s’élabore par épisodes et facettes distinctes. Le silence et l’aveuglement de SAMT font écho à la connaissance et au vocabulaire imagé de Vocabulary 1 ; Le mythe de la poule aux oeufs d’or de Golden Egg critique une société capitaliste axée sur le profit qui exclut les protagonistes de I am Here et Beast!, doués d’une autre richesse qui ne se vole pas par Un plan d’enfer ni ne s’économise si We Drink Too Much.

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SAMT – Bande-annonce

Puisque nous sommes dans une société du mérite, la récompense va droit à SAMT, court politique du libanais Chadi Aoun, percutant et lyrique. Bien que le titre signifie “Silence”, la trame sonore y est pour beaucoup dans la force d’impact de ce film, à laquelle s’ajoute évidemment un dessin élégant et une vision paysagiste poétique dans ses angles et sa minutie. Un état répressif y est dépeint en 15 minutes, à travers l’intransigeance armée qu’y subissent des âmes artistes, libres, animées. Aux burqas et masques aliénants de ce monde, et à tous les arcs bandés de flèches meurtrières, de jeunes résistants répondent par l’entrain et la grâce libératrice de la danse. La musique et les bruitages entrecoupés font écho aux fondus brutaux de l’image, au milieu de plans contemplatifs et d’un sentiment de passion et d’espoir naissant, enivrant. Des sections de titres en langue arabe imposent aussi leur calligraphie et leur précision haïku. Une flèche en plein coeur.

On pourrait décerner un second prix à I Am Here du Vancouvérois Eoin Duffy sans trop se tromper. La forme simple d’un visage au nez géométrique centré sur fond rose pastel n’est là (du début à la fin) que pour leurrer le spectateur. Sur cette face défile des siècles de cinéma, de références religieuses, de personnages mythiques ou historiques, se questionnant sur une présence plus grande. Et lorsque la succession de figures importantes et colériques semble finalement n’accuser qu’un seul Dieu et son absence, changement de décor et d’époque : une file d’attente dans un café où un commis de comptoir raccompagne dehors l’illuminé du quartier en plein délire mystique, apparemment. Entre temps le rose s’empourpre ou bleuit selon qu’il s’énerve ou agonise, de son désespoir d’être piégé sur terre et vieillissant. À revoir pour en capter tous les symboles.

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I Am Here

Plusieurs mentions viennent ensuite, en guise de troisième marche. À commencer par Beast! du Belge Pieter Coudyzer, dont le dessin et l’utilisation des couleurs, en particulier pour les feux, laissent coi. L’histoire intelligente appelle au fantastique extra-terrestre pour tirer les ficelles d’un réalisme cru sur l’itinérance, du limon xénophobe de la peur et des dérives de la consommation marginalisant bestialement tout un pan de la société. Qui sont les vrais monstres, sinon les regards qui accusent ? S’ensuit l’efficace We Drink too Much des Québécois Chris Lavis et Maciek Szczerbowski qui pose la question miroir : Face aux gros poissons possédants, qui sont les pigeons ? Sous les traits de deux tourtereaux embourgeoisés qui dressent leur bilan financier devant leur bière, cette fable d’aujourd’hui choisit l’animal urbain le moins respecté pour représenter une société pas-de-tête, aveuglée par le gain comme une poule le serait d’un maigre ver.

Golden Egg arbore une esthétique asiatique naïve, de grands yeux tout de même bridés dans lesquels luit l’appât du profit, d’élever une progéniture prometteuse de fortune. Alors qu’il part heureux de rien, comblé à deux, un couple en arrivera à nourrir haine et dépit de trop de gourmandise et d’ambition mal investies. Ils perdront leur poussin, ses oeufs dorés, dignité et humilité. Le découpage en vignettes et dégradés de gris est particulièrement réussi, facture développée par Srinivas Bhakti de Singapour. À l’inverse, Un plan d’enfer des réalisateurs français Jean-Loup Felicioli et Alain Gagnol adopte un vocabulaire classique de dessin animé aux héros corpulents parlant l’argot avec accent franchouillard, pour raconter le plan foireux de deux compères cambrioleurs pas très doués ni perspicaces pour le métier. Les gags sont prévisibles mais rapidement amenés et la fin en soupe de requin passe le test.

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Simulacra du Britannique Theo Tagholm et Time Rodent du Tchèque Andrej Svasdlena sont d’une autre trempe, plus expérimentale et conceptuelle. Le premier est un travail de décalage des perspectives, recomposant de nouveaux horizons de paysages urbains et sauvages vus du ciel. Des cartes postales se détachent du plan en une mosaïque de détails redondants, soulignant la complexité de nos infrastructures industrielles en regard du systémisme de la Nature. Outre l’illusion du développement, ce court assemble plusieurs reflets d’un monde prêt à voler en éclats: cacophonique, saturé, hostile et irrespectueux envers l’environnement.

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Time Rodent – Bande-annonce

Le héros rongeur de Time Rodent s’aventure pour sa part dans des cités mystérieuses en perpétuelle déchéance et post-industrialisation à outrance. Les forteresses lumineuses et technologiques se détruisent, s’effondrent, s’engouffrent pour repousser plus haut de leurs ruines, et s’écrouler à nouveau. Ces cycles s’accélèrent dans un décor apocalyptique d’effets de jeu vidéo, au point que notre super-souris n’a plus le temps de saisir sa mission ni le fonctionnement de ces systèmes successifs. Les habitants exploités abandonnent peu à peu toute lumière, sucés, pompés, dépiautés. Jusqu’à s’exiler, disparaître, s’entredévorer pour renaître en formes insectes archaïques. Une régression cauchemardesque, bien plus terrifiante que toute autre éradication d’espèce : autocannibalisme programmé et irréversible.

./* Le Programme 1 de courts en Compétition internationale est en reprise ce samedi 26 novembre à 21h à la Cinémathèque québécoise (78 min)

FNC 2016 45e édition ./* Programmes 1 et 4 en compétition de la série Focus sur les courts-métrages québécois et canadiens

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Il semblerait que le court-métrage canadien prenne plaisir à imaginer le pire avec légèreté, voire humour. C’est le cas de la plupart des courts regroupés dans les programmes 1 et 4 de la série Focus, le premier empruntant des apparences rétro à la mode (façon Stranger Things), le second tournant à la dérision une violence explicite. Parmi ces sélections, quelques distinctions à retenir, et malheureusement manqué le Tout simplement de Raphaël Ouellet – présenté à Talent tout court de Cannes et présumé très bon.

La palme revient à : Grimaces de Ian Lagarde et Gabrielle Tougas-Fréchette, deux valeurs sûres d’une réalisation impeccable, d’un sujet original en plein dans le mille, et d’une distribution québécoise sentie (Anne-Élisabeth Bossé et Alexis Lefebvre en avant-plan, sans compter des clés dans l’équipe élargie, tels que Mathieu Grondin au montage et Navet Confit à la musique). Sur le thème d’enfance du “Fais pas cette face, un courant d’air et tu restes pogné…”, ils sont une gang de trentenaires à se retrouver les doigts étirant la bouche, les yeux qui tombent, les lèvres en carpe ou les sourcils exagérément circonflexes, adultes amochés par leur bêtise de jeunesse. La métaphore est riche, sur les tares que nous promettent l’immaturité attardée de l’adolescence et ses tentatives. débiles, non moins extrêmes et dangereuses. Sans revenir sur un jugement de ce que chaque âge donne à vivre, et de ce qu’il faut tenter pour comprendre, en dépit des conséquences, ce court est avant tout extrêmement comique et réussi. Un moment de pure rigolade à observer ces jeunes de travers faire de la sensibilisation, s’écoeurer ou s’obstiner. Leur énonciation entravée accompagnée de surtitres fait le film ! Au final ils y trouvent leur compte, avec la seule “morale” d’un chantage pour frencher. Adulte un jour, ado toujours !

Le pitch est un verdict : “Anne n’a pas la face facile ; le caractère non plus. Alexis salive, prisonnier de leur amitié. Leur histoire est compliquée, couverte de bave et de volupté.”

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Maîtres nageurs de la réalisatrice Karine Bélanger sent heureusement le chlore, une chaleur douce de fin de saison, la paix d’un quartier tranquille ou d’une municipalité de région, et l’insouciance d’une adolescence qui a du temps pour l’ennui et la gratuité de la vie. Il y a les cris venant de la piscine et les avertissements graves des maîtres nageurs en réponse, les railleries au changement de shift, les après-midi pizza et pluie, les jeux à boire et soirées illégales autour du bassin. Rien qui ne porte réellement à conséquence, jeunesse se passe.

Et puis un beau jour de veille d’automne et d’affluence familiale, un simple accident au pied du tremplin bientôt démonté, une insuffisance respiratoire peut-être, une mauvaise chute ou un coup de malchance. Tout est filmé hors-champ car, primauté de la masse, la vie continue, l’été ne s’achève qu’annuellement. L’image est bonne, la perception est exacte, l’histoire est dans un juste ton d’ordinaire et de réalisme. Le travail sonore est excellent.

Bande-annonce (Maîtres nageurs)

Il y a une perspicacité dans Mutants du québécois Alexandre Dostie, sélectionné au Talent tout court de court de Cannes puis au TIFF, un réalisme simple et cru, qui touche même s’il (ou particulièrement parce qu’il) relève d’une autre époque pas si lointaine, un autre temps de références générationnelles qui nous constituent, résonnent en nous. Les Mutants sont l’équipe de balle molle de futurs bums du coin, sous la direction d’un coach en chaise roulante qu’a dû en voir d’autres (Francis La Haye, très juste). En quelques minutes savamment utilisées ou traînantes, ce film rend efficacement la collision de diverses thématiques centrales et constitutives de l’adolescence : les premières responsabilités, les succès et échecs, le défi de la sexualité et de l’éveil sentimental, les rapports à l’autorité, les balbutiements d’expériences professionnelles, etc.

Un méchant oeil au beurre noir (Joseph DeLorey, petit as en herbe), et c’est l’été et le momentum qui y passent, l’innocence qui flanche, des vies entières qui basculent silencieusement. Le sport comme terrain de socialisation, mise au défi des pulsions et contrôles individuels, aire de compétition et d’affirmation ou d’effacement, comme dans la vraie vie. Une game à jouer qui décide un peu comment on participera au reste…  Et vu de loin, le monde adulte s’essouffle, s’immole, s’enterre, avec de moins en moins de chemins possibles pour avancer plus loin. Touchant à l’extrême, si on y réfléchit.

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Décalé au possible, et pourtant sis dans un contexte réaliste qu’on n’oserait remettre en question, Here Nor There de Julia Hutchings organise une collision des genres : entre fiction, polar, comique absurde et série TV mélodramatique. Un homme âgé organise des funérailles pour sa femme disparue, auxquelles il convie un acteur déguisé en détective privé pour livrer à la famille les résultats de l’enquête, la démonstration du cadavre, et la délivrer par le même fait du poids du doute transposé en deuil. Professionnel et intègre, l’homme (Larry Macdonald) tient parfaitement son rôle. À part qu’il est le seul dupe de cette mascarade dans laquelle tous les rôles sont inversés. Habitués et quelque peu blasés, tous les proches jouent ces fausses obsèques tandis que chacun sait que la défunte s’est éclipsée avec son amant il y a des lustres, et que le seul à ne pas l’accepter est le mari abandonné. Un retournement de situation parfaitement mis en scène, inédit et intrigant.

Tout est soigné jusqu’aux contre-plans avec le plus d’attention criminelle possible. Un objet de choix pour de nombreux festivals, qui va assurément poursuivre son chemin dans le genre, en se faisant remarquer. Agréé par La distributrice de films ; suspense et grand jeu au rendez-vous.

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Ah ah ! Jean-Marc Vallée, grand réalisateur du temps, prolixe et évident dans tous les styles, tantôt québécois, américain ou français à la guise, adulé de tous et vendeur à souhait…  de sorte qu’il devient l’exclusivité DVD d’un dépanneur chinois qui ne jure plus que par lui, son effigie en carton et sa filmographie déjà mythique de par la planète. Par la réalisatrice Annie St-Pierre, un 5 minutes pile dessus, drôle et intelligent, bourré de dérision, gratuit mais mérité.

./* Aussi au(x) programme(s) :

Black Cop de Cory Bowles, 11 min, 2016

Drame de fin de soirée de Patrice Laliberté, 8 min, 2016

L’air de vent de Jonathan Tremblay, 10 min, 2016

Love Stinks de Alicia Harris, 13 min, 2016

Slurpee de Charles Grenier, 10 min, 2016

The Date de Svet Doytchinov, 10 min, 2015

The Ghost and the Garden de Nelson Roubert, 7 min, 2016

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FNC 2016 45e édition ./* Programme 1 de courts-métrages en compétition internationale

Parmi 28 courts-métrages sélectionnés en compétition internationale, répartis en six programmes, la série 1 regroupait quatre propositions léchées mêlant héroïnes à la beauté captivante et violence inattendue. Des demi-heures ravissantes, poignantes, percutantes.

Submarine de Mounia Akl, Liban, 2016 (21 min)

Submarine, de la réalisatrice libanaise Mounia Akl, est une plongée renversante dans un Beirut enfoui sous les déchets. Des montagnes et vagues de détritus défoncent les fenêtres des logis, envahissent les rues et immeubles, forçant la population à déserter avant l’arrivée de pluies diluviennes qui promettent de tout submerger. Jeune et effrontée, Hala oppose à ce chaos de saleté sa silhouette élégante et sa force de caractère, incapable de fuir. Accrochée à un passé qu’elle refuse d’abandonner, elle ranime le juke-box nostalgique du bar Submarine de la place, où les habitants se rejoignent résignés au départ, bagages en main. D’anciens airs de fête ravivent l’espoir et les amours mortes, dont les sentiments d’Hala pour son amant oublié, Elie, avec qui peut-être tout recommencer.

Quatrième court-métrage d’Akl, qui s’est frayé un chemin malgré l’adversité avec des débuts sur IndieGogo pour accéder au tapis rouge de Cannes ou au TIFF de Toronto, Submarine déverse des images magnifiques en résistance à la puanteur ambiante. Le matérialisme nous écrase, sa putréfaction est rendue esthétique, et le geste humain, tourné vers l’autre, devient purificateur. Il nettoie les erreurs et rend possible l’avenir. Les plans sont habilement composés et enchaînés, les regards et la distribution sont solides, et si bon soit l’ensemble, il est totalement soumis aux yeux sublimes et au port altier de l’actrice principale, Yumna Marwan, une beauté orientale fière et indomptable, de la trempe d’une Ronit Elkabetz ou des femmes sensuelles sous le crayon de Joann Sfar. Musique et panoramas chavirants.

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16.03 de Natalia Siwicka, Pologne, 2016 (17 min)

Dans sa version polonaise, la femme est élancée, blonde décoiffée au matin d’une nuit agitée, les jambes fines légèrement couvertes sous un manteau et un châle de circonstance pour une aurore embrumée. Tout chez cette fille respire la distinction, le mannequinat, la mode, un goût mélangé de luxe et de désir, de profonde solitude et d’indépendance sauvage. Au volant de son auto, elle quitte la demeure de marque au milieu des routes de campagne et villages endormis. Tandis qu’un poids lourd la prend en chasse, imposant, insistant et inquiétant, elle s’effarouche et l’assurance flanche : une biche prise dans des phares.

Tournée en un plan séquence, cette réalisation de Natalia Siwicka s’amuse à déconstruire la fausse authenticité de la poursuite filmée. Elle invente des imprévus, met en scène des obstacles et menaces, inclut l’erreur dans son scénario. Ainsi on verra dans le rétroviseur un second personnage apparaître à l’arrière la voiture, qui n’est autre que le caméraman. Mais quand la protagoniste fuira le véhicule pour se réfugier dans une station service, toujours suivie par la caméra, on apercevra le camionneur sortir une troisième personne de la voiture et l’attaquer violemment – possiblement un preneur de son ? Jeu de démultiplication des points de vue, transformant une échappée intime et ordinaire en thriller trop réaliste. Comme si le projet de court-métrage avait lui-même était pris de court par le hasard de malencontreuses circonstances.

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Oh What a Wonderful Feeling de François Jaros, Québec-Canada, 2016 (15 min)

Ce court-métrage du québécois François Jaros a vu sa première présentée à la Semaine de la Critique à Cannes plus tôt cet été, une reconnaissance de taille pour un artiste relativement discret, produit depuis plusieurs années par La Boîte à Fanny. Un de ses essais précédents intitulé Toutes des connes, écrit et interprété par Guillaume Lambert, avait certes été plusieurs fois sélectionné et récompensé, il jouissait d’une exactitude de réalisation sur un thème et une forme totalement attendus. Oh what a Wonderful Feeling s’aventure ailleurs, sur des voies moins fréquentées, plus accidentées, de nuit et en camionnette avec un chauffeur peu bavard vers une destination égarée.

D’aire d’autoroute en parking de station service, un convoi de prostituées amène aux clients des filles, plus ou moins jeunes, défraîchies, rompues à la routine. Certains chauffeurs routiers moins rassurants ou respectueux que d’autres, plusieurs habitués avec leurs préférences, leurs rituels voire leurs attentions. Tous piégés. Entre un café fumant et un déjeuner improvisé sur une table de pique-nique, les filles et leur chauffeur fraternisent, fêtent la retraite de l’une et l’initiation de la nouvelle. Le métier roule. Il aura toujours ses salopards, ses observateurs, ses détracteurs et ses usuriers. Ses nuits plus froides et moins “chanceuses”. Sarcastique jusque dans son titre, le film ne romance pas tant cette virée de jambes en l’air sur le siège arrière pour quelques billets. Les buissons prennent feu, puis toute la forêt, les pères de famille fatigués y passent et les sourires se fatiguent un peu. Le vernis s’écaille. Outre une direction photo et des cadrages impeccables, cette réalisation de Jaros a l’avantage d’avoir au son la patte d’un Olivier Alary qui sait très exactement ce qu’il fait, en silence comme en musique et en détonation sourde.

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Limbo de Konstantina Kotzamani, France-Gréce, 2016 (30 min)

Proposition la plus mystérieuse de cette série, Limbo se situe dans l’entre-deux des limbes, comme son titre et l’introduction l’indiquent. Douze enfants nus et boueux habitent des paysages de marais salants et de plaines irriguées, qui étalent leur miroir à perte de vue. Âmes errantes entre la mort et l’ennui, ces garçons sauvages occupent l’éternité grisâtre de bagarres et de processions, d’interrogatoires de la Vierge et d’intimidation. À l’avènement d’une baleine échouée sur la berge, ils accusent la présence blanche et fragile d’un treizième enfant, blondinet albinos, tel un mauvais esprit s’abattant sur cette région condamnée.

La réalisatrice grecque Konstantina Kotzamani – dont le précédent Washingtonia avait été primé au Film Fest Gent et au Chicago International Film Festival en plus d’être nommé à la Berlinale en 2014 –  signe ici une étrange métaphore des croyances religieuses, de la justice des hommes et de la cruauté des enfants. Dans ce pays hors du temps et déserté, la mort se distingue bien mal de la vie, le jour de la nuit, et l’animal du surnaturel. La lourdeur du ciel rend l’air quasiment irrespirable. Alors qu’il est si difficile d’y voir clair, l’intransigeance des enfants et leurs regards profonds, tantôt loups tantôt agneaux, laissent présager le pire : une exécution à l’aveugle, selon la seule loi de ce que l’on veut croire. Perturbant. Panoramiques et palette de couleurs vase et ciel à couper le souffle.

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