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Cirque

./* Night Circus, chorégraphie et mise en scène de Bence Vági par la troupe Recirquel de Budapest, à la TOHU du 12 au 22 octobre 2016

Night Circus serait un dessert qu’il s’agirait de la plus délicate et raffinée bouchée nappée d’un crémage aussi généreusement pastel qu’insipide. Par cuillerées éparses, des pépites d’un cacao rare, et par grasses louchées, un surplus de sucre assuré. Gourmandise à la mode budapestoise ?

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(c) Francesca Torracchi

Bande-annonce

Premier gros spectacle de la saison à la TOHU après l’intimiste et fabuleux L’homme cirque de David Dimitri en reprise, c’est la Recirquel Company Budapest qui vient envahir le chapiteau central de sa féérie. Leur cirque n’est pas tout à fait nouveau, bien qu’il emprunte des détours chorégraphiés et des atours de cabaret qui en font à la fois le caractère et l’originalité, et par bouts le mauvais goût.

Ainsi la scène d’introduction a son charme, alors que la dizaine d’interprètes surgit des plus hautes rangées pour rejoindre acrobatiquement le plateau, sous un ciel de salle constellé d’étoiles (lumières pensées par József Peto). Autour d’un piano à queue (animé par Norbert Elek, selon la partition de Péter Sárik), devant un décor de ville endormie (Judit Csanadi), ils nous livrent l’histoire de ce Night Circus, et de son jeune performeur qui rêve de voler au grand jour et à l’admiration de tous. La narratrice (Judit Czigany) est une longue rousse frisée habillée en garçonne, arborant une queue de pie et un chapeau haut de forme, à la voix bien plus renversante que sa comédie. Des plumes noires décorent les costumes nocturnes ici et là (conçus par Emese Kasza). Tout relève d’une métaphore insistante de l’aigle noir, sombre et majestueux.

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(c) Francesca Torracchi

Dès lors que le cirque embarque, c’est une toute autre histoire : pleins feux sur la scène, le rire, les perruques et la voltige en tout genre. Chaque acteur est entouré de beaucoup de chantilly (coiffures volumineuses de Ádám Marton et maquillages extravagants de Silvia Ipacs). Oublions le premier numéro de drapés aériens en habit de lumière, accompagné d’une horrible musique entre le new age et la techno lyrique (qui reviendra malheureusement à plusieurs reprises). Les propositions les plus réussies sont celles qui se rattachent à un cirque plus classique, utilisent le clown pour contrer le risque, et s’appuient sur la dramaturgie comique du pianiste live. Parmi les tableaux qui sortent du lot, il y a donc une prestation de corde molle entre deux poteaux penchés, et une autre de buffet truqué avec une tête se promenant sous trois cloches à dessert. Les récits en commentaire de ces actions flirtent du côté peu intéressant de la séduction, de l’ambition, de la jalousie. Mais l’humour remporte généralement la mise et efface rapidement les rancunes frivoles et futiles.

Des moments de grâce inattendue côtoient des transitions chantées ou instrumentales, quelques mouvements collectifs plus ballettiques, et des égarements dans la mièvrerie et l’attitude. La troupe est dirigée par le metteur en scène et chorégraphe Bence Vági qui l’a formée il y a 4 ans, et leur style s’inscrit dans une tradition de spectacles d’Europe centrale et orientale qui n’y va pas toujours dans la dentelle, malgré de lourds jupons à froufrous partout. Un curieux mélange de raffinement, d’exubérance et de terre-à-terre qui dérape par moments dans un faste écoeurant.

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(c) Toma Iczkovits

Capables du jour comme de la nuit, il faut se concentrer sur la précision des performances et leur technicité, en faisant abstraction de l’enrobage. Pour exemple ce duo de trapézistes en culotte courte bleu ciel. Les deux interprètes paraissent des frères jumeaux de bonne famille et leur numéro respire une harmonie très gaie, un peu ridicule (façon Tweedledum et Tweedledee). Pourtant leurs empoignades et portés aériens sont par instants stupéfiants. En dépit d’un récit peu captivant, les personnages se distancient d’eux-mêmes pour s’affirmer dans l’exploit : ils se hissent d’une cheville, se maintiennent d’un poignet, se portent sur l’avant-bras. Et volent au final… Mieux encore quand ils ne cherchent pas à le prouver, que lorsque le jeune acrobate du départ enfile à nouveau ses ailes moirées avec la bénédiction de tous pour se payer un tour de salle en l’air au-dessus des premières rangées du public. Autrement dit le cirque peut être exquis, poétique, magique, jamais autant que s’il reste lui-même, sans accoutrement ni prétention.

Avec : Sascha BachmannBettina BogdánLászló FarkasRichárd HerczegRenátó IllésLeonetta LakatosÁron PintérZsanett VeressCsilla Wittmann et Gábor Zsíros

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FNC 2016 45e édition ./* Mister Universo de Tizza Covi + Rainer Frimmel, Autriche + Italie, 2016

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À cheval entre le film documentaire et le road-movie, Mister Universo est la dernière immersion réaliste dans l’univers du cirque conçue par le duo de réalisateurs et photographes italo-autrichien Covi et Frimmel, à la tête de leur agence indépendante Vento Film. Un cinéma à part : pensé, précis, pudique et perçant.

Dans cette aventure on suit le jeune Tairo, dompteur, sur les traces d’un ancien homme de fer autrefois déclaré Monsieur Univers, Arthur Robin, ainsi que son amie acrobate. Dans une bisbille de terrain vague, Tairo voit sa caravane pillée et ses objets personnels jetés ici et là en guise de représailles : il ne retrouvera jamais son fer à cheval porte-bonheur, sans lequel il refuse de se représenter. C’est pourquoi il part à la recherche de l’homme fort qui lui a tordu et offert ce fer alors qu’il était enfant, souvenir d’un quasi rituel initiatique qui aurait déterminé sa carrière. À travers chaque rencontre et visite à une grande famille éparpillée, dont on ne distingue pas les liens du sang des liens du cirque, on en découvre un peu plus sur ce mode de vie et les valeurs particulières qui le régissent tout en préservant une totale liberté individuelle.

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Bande-annonce

La distribution et les personnages sont tout à fait étonnants et attachants, plus vrais que nature. L’âge travaille les corps durement et pourtant les traits trahissent une originalité sans ride. D’oncle en fils et de grand-mère en belle-fille, les générations se succèdent dans la profession, qui voltigeur qui trapéziste. Personne ne quitte jamais vraiment le monde forain, pris dans sa roulotte à perpétuité, les moyens limités ou le rêve collé au plafond. Toutefois, toujours il y a quelque chose à dire, à se rappeler, à donner ou à conseiller, surtout dans la précarité. Au pire un sourire et des encouragements, une information, une recette de bonne fortune, un avis. Chacun y va donc de son ragot sur la piste de ce Monsieur Univers, jusqu’à ce qu’on le retrouve en effet, lui et sa conjointe longue et marrante, couple de retraités attendrissant, à la hauteur de tous les espoirs.

Il y a beaucoup de l’Italie dans ce fonctionnement, berceau des cirques classiques européens. Le verbal, la famille, l’honneur et la fierté, le rire et l’enchère. Il y a aussi de l’Autriche (ou de la Belgique) dans une météo morne, pluvieuse et visiblement froide, et des vies difficiles comme en expose souvent le cinéma d’Europe du Nord. Et une poésie particulière de la marginalité. Rien n’est trop romancé, Tairo n’est pas un athlète ni un gagnant mais il arpente une face ronde et généreuse, et se moque du malheur. Courageux, le mauvais sort l’atteint cependant à la mort d’un de ses tigres, tandis qu’une lionne vieillit et que le lion n’est pas dans son assiette. On ne le forcerait d’ailleurs pas à descendre dans la fosse tant ses petits chats n’ont pas l’air commode à rebrousse-poil. Mais il s’obstine. Au final, tous vivent modestement, avec peu de possessions et un avenir restreint, mais humainement et ludiquement ils voient grand. C’est la solidarité qui règne dans cette communauté bigarrée qui enrichit ses gens. Ils nourrissent également une insoumission viscérale à l’autorité et à la norme, âmes de caractère, intègres.

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L’écriture de Tizza Covi s’amuse aussi du thème des croyances et du désorcellement. Si Tairo est réticent à se faire tirer les cartes, tous et lui le premier sont sensibles aux symboles, aux grigris, aux rites de pratique. Cela fait en quelque sorte partie de leur costume de scène. Car il ne faut pas oublier que le cirque, même de famille et de village, joue avec le risque et l’exploit. De très belles métaphores de la vie à contre-courant sont illustrées avec humour et ironie : cette procession dans laquelle le protagoniste évolue en sens contraire, une route en pente où un défaut gravitationnel fait remonter les masses, une coupelle mise à l’eau avec des restes brûlés de bougie qui revient contre le flot se caler dans la berge… Une sorte de magnétisme lie les performeurs au cirque, un fatalisme qui teinte leur façon d’être au quotidien et alimente directement leur détermination. Irrationnel et fascinant.