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Cinéma

FNC 2018 ./* À propos des films Burning de Lee Chang-dong (Corée du Sud, 2018, 149 minutes) et Un couteau dans le cœur de Yann Gonzalez (France, Suisse, Mexique, 2018, 102 minutes)

FNC2018

Le Festival du nouveau cinéma s’achève en ce moment après deux semaines bien chargées d’intensité, de bizarrerie, de beauté tragique et d’effusions de violence, parfois drôle, parfois non. (2/2)

Les granges brûlées

Burning du réalisateur coréen Lee Chang-dong, qui s’est mérité le prix FIPRESCI (de la critique internationale) en compétition officielle au Festival de Cannes, est une adaptation de la nouvelle Les grandes brûlées de l’écrivain japonais Haruki Murakami, paru dans son recueil L’éléphant s’évapore rassemblant des textes rédigés entre les années 1980 et 1990, et puise en parallèle au Burning barn de William Faulkner paru un demi-siècle plus tôt. L’intrigue relate un triangle amoureux, comme bien souvent débalancé dans les sentiments et les caractères de ses trois protagonistes, qui plus est miné par une lutte des classes affranchie.

La jeune Hae-mi travaille comme cheerleader devant des magasins, incitant les passants par ses trémoussements, ses slogans chantés et ses œillades à rentrer découvrir les spéciaux ou à participer à des concours. Elle croise par hasard une connaissance de sa ville natale, Jong-su, livreur d’occasion, qui habite la fermette de son père pendant le procès de celui-ci (accusé de voie de fait et récidive sur un agent) et à qui elle confie son chat à nourrir dans son appartement pendant un séjour en Afrique. Elle en revient au bras de Ben (bien sûr le prénom occidental n’est pas anodin), un fils de bonne société aux mœurs et occupations aussi mystérieuses que suspectes. La première est intrépide et intense, le second naïf et dévoué, le troisième suffisant et volage. Trois extrêmes qui aimantent l’histoire dans des directions opposées, entre romantisme retenu, libertinage, amitié à l’épreuve. Et tel un élastique trop tendu et tiré qu’il pourrait partir dans n’importe quel sens, on craint le drame passionnel, le passage à l’acte lugubre, à raison.

Hae-mi pousse pour des sorties à trois, Jong-su s’écrase pendant que Ben brille de sa culture et de son fric étalés : on ne peut vraisemblablement pas parler d’équilibre tripède, à peine de relations deux-à-deux stables et tolérées, que la jeune femme disparaît. Un secret enfle pendant ce temps entre Ben et Jong-su, l’un confie brûler des granges pour la simple exultation que cela lui crée, et l’autre brûler d’amour pour leur amie commune. Tout ce qui était contenu au préalable, pour des raisons de bienséance et d’obligation, éructe de frustrations et d’injustices accumulées. Et tandis que la brume s’épaissit de manipulation et peut-être de crime, l’urgence de la vérité se fait de plus en plus crûment sentir. Rien ne pourra se dénouer autrement que dans la violence, et moins Hae-mi est là, plus elle impose comme une évidence que seul l’un des deux prétendants pourra demeurer après elle, celui qui continue de l’encenser, ou l’autre qui l’a effacée si étrangement.

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Dans ses paysages de ville et de campagne tout en contraste, ses rayons de lumière sur un angle d’étagère, ses jeux secrets tapis dans l’ordinaire (mimer l’épluchage d’une clémentine ou câliner un chat invisible), la magie subtile de l’écriture de Murakami transparaît comme saupoudrée au long de Burning. La naissance des sentiments cède immédiatement place à leur dimension obsessionnelle et viscérale. Lee Chang-dong trouve alors un basculement juste vers des sous-entendus corrompus et des ambiances viciées (dont on se demande si l’inspiration viendrait de sa carrière initialement politique). Porteuse de ce glissement inéluctable, la musique du compositeur sud-coréen Mowg place quelques riffs minimaux qu’elle vient progressivement prolonger ou vriller de tonalités inquiétantes. Elle accompagne le changement de registre de la comédie sentimentale au thriller à l’image du jazz d’un bon vieux polar.

La critique sociale est quant à elle d’une contemporanéité qui surprend malgré la simplicité de sa logique : ceux qui ont plus ont le luxe de tout faire, tout réaliser, abuser de tout même de l’humain en face d’eux sous couvert de belle réputation, peu importe que ça les rapproche de la malversation tant que ça n’entache pas leur image ; tandis que ceux qui n’ont rien se donnent à peine le droit de désirer plus, ou s’ils le font c’est avec culpabilité ou en se sacrifiant un peu comme on s’offre au diable dans un contrat inéquitable. Tout ceci si bien ancré dans l’ordre normal des choses que qui viendrait le contester soit manque d’éducation soit frise la folie.

Une cabane en feu

Annoncé d’entrée de jeu, le mélange des genres et des fluides d’Un couteau dans le cœur n’est décidément pas pour plaire à tous. Par contre, il a de quoi rendre curieux, et attirer un public bien bigarré, d’où les surprises et réactions variées. Il s’agit du second long du Niçois Yann Gonzalez, dont Les rencontres d’après minuit portant à l’écran une orgie se méritait une Caméra d’Or d’encouragement au jeune talent à Cannes en 2013. Vanessa Paradis, vraie icône d’une époque irrévérencieuse et aigre-douce, y tient la tête d’affiche en tenancière d’une boîte de production pornographique gay, où la rejoignent également Nicolas Maury (Dix pour cent) et Kate Moran de la distribution du précédent, de même que Romane Bohringer pour un rôle à l’écart. Et l’histoire : un tueur en série dévaste le petit milieu du tournage XXX avec son godemichet-canif et autres lames affûtées, comme pour punir les starlettes homos d’un amour traumatique de jeunesse. Présenté à Cannes cet été, le film n’était pas vraiment à une place où il pouvait prétendre à être chaleureusement reçu, c’est entendu. Mais soyons prêts, ici c’est Temps Ø tout est permis.

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Le scénario est inspiré d’une véritable figure des années 1970 et 1980, Anne-Marie Tensi alias AMT pour les initiés, amante éperdue de sa monteuse, qui a produit et réalisé quelques soixante-dix films du rayon interdit aux moins de 18 ans et public averti, et effectivement joué dans certains sous le pseudo de Anthony Smalto. Avec une si imposante filmographie officielle à l’appui, on n’est plus tant dans l’amateurisme, cela dit Gonzalez fait main de maître comme son “La Bouche” succion parfaite alors qu’il transforme son sacerdoce en excitante reconstitution d’époque et de genre. Autrement dit, son intrigue elle-même épouse les décors, les ambiances, les défauts et la pauvreté de contenu systématique de certains récits érotico-orientés pour nous faire mariner, spectateurs, dans une attente faite de rose, d’ennui, de surprises et d’écœurement.

Il y aura des boucles d’or, des corneilles de mauvais augure, des manteaux de cuir, des armes cachées sous la ceinture, des lèvres en sang et des attouchements abusifs, des grandes drama queens pour de petits sentiments. Et aucun interdit. Mais je le redis, à chacun son goût de s’y frotter.

 

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FNC 2018 ./* À propos des films The house that Jack built de Lars Von Trier (Danemark, France, Suède, Allemagne, 2018, 155 minutes) et The Guilty de Gustav Möller (Danemark, 2018, 85 minutes)

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Le Festival du nouveau cinéma s’achèvera demain après deux semaines bien chargées d’intensité, de bizarrerie, de beauté tragique et d’effusions de violence, parfois drôle, parfois non. (1/2)

La maison de ses rêves

Le plus brutal et salissant qui soit, aux plans et crimes durs à soutenir, le dernier Lars Von Trier éclaboussera de sang et d’horreur encore plusieurs cauchemars suivant son visionnement. Au grand dam du tueur en série atteint (entre autres) de TOC qu’il suit, Jack (Matt Dillion) au nom prédestiné pour une grande carrière à faire couler l’hémoglobine, dont la hantise est de laisser des traces derrière lui. Cela vaut une scène magique chez la seconde victime Claire, à la hauteur du premier meurtre de l’autostoppeuse insupportable jouée par Uma Thurman.

En voix et bruitage off, ce qui semble être une descente du Styx vers les enfers durant laquelle Jack relate à son passeur “Verge” sa grande œuvre de psychopathe. Ainsi défilent – comme les chapitres d’un livre ou les étapes d’un manuel de construction – la collection des clichés qu’il prend après chaque strangulation, éviscération, lapidation, exécution. Le mode opératoire semble au départ improvisé, presque humoristique tant il est maladroit, le fait de l’opportunité, puis calculé et peu à peu une sorte de punition personnalisée, de plus en plus maladif et torturé.

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Le tableau final du Purgatoire tombe presque à plat après l’extrême violence traversée. La frustration des ambitions d’architecte de cet ingénieur en bâtiment et sa recherche du matériau ultime pour la réalisation de son chalet idéal au bord d’un lac paisible est tout d’abord une étrange ponctuation dans le récit, avant de prendre une tournure la plus glauque possible. Dans tous ses excès, son mauvais goût et sa vengeance non cachée de critiques réellement accumulées contre le réalisateur danois, The house that Jack built n’aurait pu se permettre d’aller si loin dans la cruauté sans l’aura d’un maître du cinéma, même si l’échafaudage global ne tient pas parfaitement debout. Mais évinçant l’enquête, la suspicion, la traque de forces de police ou d’inspecteurs perspicaces, le film aborde la série d’homicides et sa progression vers le pire en se déconnectant de la réalité. Plus fantaisiste tout en devenant plus horrible, moins appliqué et maniaque à mesure que le fantasme se concrétise et que la chambre froide se remplit de cadavres.

Urgence à domicile

Thriller trépidant, The Guilty a la particularité de se dérouler exclusivement en huis clos dans une antenne d’appels d’urgence de commissariat. Ça implique quelques limites ou redondances dans les zooms sur la lumière rouge d’un appel en cours, le protagoniste qui s’arrache son casque d’écoute, ou la trame sonore des diverses sonneries de cellulaires ou lignes fixes. En parallèle, le réalisateur Gustav Möller a su travailler une arborescence originale d’informations et de dialogues pour ramener de la tension et des variations dans les interventions de ses personnages.

Tout est centré sur le policier Asger Holm (Jakob Cedergren), retranché au centre d’appels d’urgence le temps qu’une affaire compliquée dont il est accusé et se confessera passe en cour. Juste avant la fin de son quart de travail, l’agent intercepte un appel d’une mère de famille en cavale avec son mari après une sérieuse dispute à domicile où ils ont laissé en plan leurs deux enfants dont une fillette Mathilde et son petit frère Oliver en bas-âge. La famille a moins l’air en sécurité qu’en profond état de crise, l’alerte est lancée pour retracer le mini-van en périphérie de Copenhague. Toute l’intrigue porte sur la difficulté de saisir où se situe la culpabilité, mais aussi la responsabilité de chacun vis-à-vis de drames, la gestion de la colère et de la détresse.

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En dépit des situations de panique entrecoupées de silences d’impuissance, ce long-métrage danois nous plonge dans l’univers des intervenants d’urgence au cœur du malheur alors que celui-ci dessine en temps réel sa forme et son ampleur. Un centre téléphonique de tri qui, en cas grave et avec un minimum de renseignements, transmet à d’autres centres d’assignation les signalements pour missionner des patrouilles sur place. Avant les premiers secours, avant en fait de pouvoir faire ou entendre quoi que ce soit. Avant même de savoir ce qui se passe. Et c’est l’un des dilemmes du personnage principal, de vouloir intervenir au-delà de ses responsabilités pour pouvoir changer quelque chose, alors qu’en réalité il n’a que le pouvoir d’attendre que ça arrive. De l’impossibilité d’éviter les imprévus et les dérapages, de revenir en arrière et maîtriser son impulsivité, de réparer ce qui a mal tourné.

 

À revoir ./* The house that Jack built sera présenté une dernière fois dans le cadre du FNC 2018 ce dimanche 14 octobre au Cinéma Impérial à 21h. La sortie de The Guilty sur les écrans québécois est prévue pour le vendredi 19 octobre prochain.

FNC 2018 ./* À propos des films Touch me not de Adina Pintilie (Roumanie, Allemagne, République Tchèque, Bulgarie, 20128, 123 minutes) et All Good de Eva Trobisch (Allemagne, 2018, 83 minutes)

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Certains encourageront quiconque à se précipiter voir cet Ours d’or de la dernière Berlinale, révélation de la réalisatrice roumaine Adina Pintilie, qui crève les tabous sur nos actes, croyances et dérives amoureuses et sexuelles. D’autres se terreront d’ennui malgré une caméra étonnante dans des décors aseptisés où l’émoi, la répulsion et le désir sont aussi puissants qu’imprévisibles. Cette palette de réactions est peut-être le fruit d’un même profond malaise devant l’impudeur (par ailleurs bienveillante) de Touch me not.

Le long-métrage s’ouvre et se referme sur la mise en place, technique et habile, de la chambre photo qui filmera Laura dans ses différentes rencontres et expériences à domicile avec des profils bigarrés de la prostitution. Par exemple ce jeune homme tatoué qu’elle observe se dénuder, se laver, se masturber ; du moment qu’il n’y a pas de contact. Cette barrière à se laisser toucher, ce refus de permettre à l’autre de lire à l’intérieur, est à l’origine d’une quête auprès de transes s’épanchant à la musique de Brahms, de thérapeutes masochistes traquant le cri enfoui, et d’un service de physiothérapie travaillant la vulnérabilité physique des corps qui se regardent et se touchent.

Ces processus interactifs et introspectifs s’appliquent à faire tomber les murs qui nous construisent, mais aussi nous différencient, nous isolent et nous limitent. Pintilie parle de comprendre l’amour qui lui a été donné pour décortiquer sa propre façon d’aimer. Peu à peu, le mélange de retenue et perversion de la sexualité de Laura se teintera de colère et d’abus, avec l’intrusion d’un père dont le rôle débordera le résident sénile qu’elle va visiter sans parole à l’hospice. L’apprentissage corporel des patients en physio glissera vers des questions d’aide sexuelle, de couple, jusqu’à des pratiques sadomasochistes en clubs privés. La réalisatrice, son visage d’intervieweuse caché hors champ, sera finalement invitée sur le divan de Laura face objectif où elles partageront leurs émotions de liens et ruptures vécus.

Brouillant les pistes du documentaire et de la fiction, Touch me not transgresse sans cesse la distance de confort que le spectateur préfèrerait garder devant certains sujets. Mêlant la thérapie à la curiosité voire à la dépendance, le film emmêle les fantasmes, les figures paternelles et maternelles, la morbidité, le sexe et le mal-être. Mais son effet n’est pas nécessairement la danse libératrice les attributs à l’air que Laura célèbre une fois déliée sa haine du père.

À empoigner le diable au corps ou à ne pas toucher de trop près, selon les goûts de chacun et la propension à afficher ses pratiques et sa psychologie au grand écran.

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Autre premier long d’une jeune réalisatrice remarquée, All Good a été récompensé par le Prix du meilleur premier film à Locarno, et le Prix de la meilleure actrice au FilmFest München, deux mentions qui tombent totalement sous le sens.

Pourtant tout n’est pas irréprochable dans l’approche d’Eva Trobisch. Entre autres beaucoup de rebondissements dans le déchaînement de son intrigue ne sont dus qu’aux “mauvais choix” de sa protagoniste. Bien me lire ici, surtout, non pas qu’elle cherche les malheurs qui lui arrivent, plutôt qu’elle prend régulièrement les décisions opposées au dénouement dans ses prises de paroles et ses silences, ses confidences et ses refoulements. Et elle ne coupe pas au pire.

all_goodAu terme d’une soirée de retrouvailles d’école, Janne est forcée sexuellement par une rencontre hasardeuse, qui s’avèrera le gendre de son nouvel employeur et qu’elle sera donc amenée à recroiser les jours et semaines suivants. (La scène du viol est à elle seule une étude complexe des situations de non consentement, dont on se dit malheureusement qu’elle n’est sans doute pas reçue aussi catégoriquement par tous les spectateurs…) Au-delà du choc et de la difficulté de parler, on cerne chez cette jeune femme une détermination à endurer froidement, d’où elle se tait sur les faits, et les conséquences qui en découlent. En parallèle, elle et son partenaire Piet font face à la liquidation d’une petite affaire d’édition indépendante de laquelle leur troisième associé s’est désisté de façon peu élégante à ce qu’on comprend, et se lancent dans le projet de retaper une maison de campagne où ils s’installeraient ensemble.

Un questionnement central repose donc sur la mince probabilité de minimiser l’impact d’un traumatisme si l’on se contraint à ne pas lui accorder tant d’importance. L’actrice principale, derrière son visage muré et en pleine maîtrise, est une bombe à retardement. Plus largement, le film aborde toutes sortes de concessions, comportements, assentiments qu’on ne peut obtenir ni même exiger et encore moins arracher à l’autre, peu importe le degré d’intimité de la relation. Cela s’étend autant de la communication de base à l’aveu, de l’engagement dans des projets d’enfants, de maison, de carrière au refus de confiance et d’ouverture, et trouve évidemment un écho tacite et fragile dans les rapports sexuels.

Bémol au tableau, il y a un peu de didactisme dans l’énumération des différents types de violence, de l’agression sexuelle à la pression psychologique, de l’insulte verbale ou physique à l’omission et à la mise à distance, du non-respect des engagements qui met hors gonds. Le panorama global est complet et percutant, mais un poil guidé pour le public. Enfin, ce ne sont que de mineurs aspects d’une œuvre qui par ailleurs épate de sa subtilité à traiter de brutalité et d’abus, de sentiments mutuels et d’indépendance. Dans laquelle Aenne Schwarz excelle en Janne, appuyée par Andreas Döhler dans le rôle de son amoureux, aussi à la hauteur.

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Une réalisation sèche, presque pas de musique, pas d’enrobage, peut-être un manque de piquant dans certains plans mais pas dans l’écriture, quelques regards perdus, des dialogues et des éléments d’intrigue livrés au compte-goutte, zéro apitoiement, des tensions et des malaises trop palpables, beaucoup d’alcool. À l’allemande et prenant.

 

./* Touch me not de Adina Pintilie sera repris le 11 octobre à 17h15 au Cinéma du Parc (salle 2) et le 13 octobre à 18h30 au Quartier Latin (salle 17) et All Good de Eva Trobisch le 12 octobre à 19h30 au Quartier Latin (salle 17).

FNC 2018 ./* À propos du film d’animation Another day of life de Raúl de la Fuente et Damian Nenow (Pologne, Espagne, Allemagne, Hongrie, 2018, 85 min)

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Angola 1975. À la veille d’accéder à l’indépendance, en guerre contre l’hégémonie coloniale portugaise, ce territoire africain de la côte Ouest, le septième plus important du continent en superficie, devient l’un des fronts crépitants de la Guerre Froide opposant les Américains, les Russes et les Cubains à la rescousse. La population est prise en étau. “This is Cold War, Artúr. Forget about decolonization and independence. This here is Cold War. And a cold war never ends”. Le film n’est qu’à moitié déroulé. Le bain de sang durera 27 années de plus (1975-2002).

Le journaliste polonais Ryszard Kapuściński est dépêché dans la région de la grande ville Luanda par son agence de presse pour témoigner des affrontements, et passera trois mois au cœur du tumulte, à la charnière de la lutte pour l’indépendance, des prises de positions internationales et de l’embrasement en conflit civil. Reporter altermondialiste d’avant-garde, de toutes les causes en Asie, Afrique et Amérique Latine de la deuxième moitié du XXe siècle, à l’heure où tant de peuples réclament à feu et à sang leur liberté nationaliste, ce Ricardo slave essaie de faire une différence sur place. Il débarque chroniqueur utopiste et brillant, il revient brisé mais écrivain. Missionnaire dès la première heure.

Ingénieusement, le film alterne cours à l’université devant les interrogations des étudiants, images d’archives des lignes de tir, reconstitutions et paysages actuels, ainsi que les précieux témoignages de ceux qui n’ont pas disparu et que Kapuściński avait croisé dans son périple 40 ans plus tôt, qui viennent appuyer de leur barbe grisonnante le récit animé réalistement.

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Il y a de magnifiques séquences fantasmées dans ce long-métrage, relevant du rêve ou plutôt du cauchemar, souvent lorsque la douleur se fait trop intense ou le danger écrasant, sous les bombes et dans l’impasse la plus totale et fatale. L’image se fractionne, les corps se démembrent, les couleurs saturent et s’inversent, tout sombre dans une irréalité à l’envers. Un fin travail de son participe bien sûr à l’effet, mais l’image domine, et le sentiment, la dramaturgie. Tout y est.

À souligner donc, une production collaborative de plusieurs studios : PLATIGE FILMS (Pologne), KANAKI FILMS (Espagne), WALKING THE DOG (Belgique), WÜSTE FILMS et ANIMATIONS FABRIK (Allemagne) et PUPPERWORKS (Hongrie). De pair avec les réalisateurs Raúl de la Fuente d’Espagne et Damian Nenow de Pologne. Une large équipe de concepteurs chevronnés, vu le rendu.

Entrer dans Another day of life n’est pas si facile, on craint le journal de bord dépassé, et les intrusions de réalité documentaire ne sont pas immédiatement fluides. Très vite tout ça se place. Le matériel est vrai et nous avons collectivement le devoir de lui faire face, et de le garder vivant, palpitant. Ça rentre dedans d’une manière humaine et inéluctable : les gens qui font ce qu’il faut pour leur temps, et se sacrifient à l’oubli… Ceux qui traversent l’impossible, avec la charge de la mémoire. Les portraits en finale sont saisissants. Peu se retiendront d’une larme sur la voix pleine de Teresa Salgueiro vous suppliant de ne pas oublier en portugais…

Artur Queiroz

Luis Alberto Ferreira

Joaquim António Lopes Farrusco

Carlota Machado

+ Ryszard Kapuściński

CONFUÇAO, à vous tous !

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Dans une attaque, un commandant charismatique et cerné, papa d’un jeune garçon dont il est séparé depuis longtemps, confie qu’il n’a plus peur. Et sans doute c’est la leçon de ces bouts du monde, ne plus tenir à sa vie, sinon la lier à l’avenir de milliers d’autres. Anesthésier la frayeur. Être là pour être là parce que cela fait une différence, au bout du compte. Un leitmotiv source de vertige pour le photojournaliste : ce que sa présence quelque part signifie, et peut changer, à l’épicentre d’échanges armés et de propagande où la vérité est trop salie pour avoir sa place. Pas nécessaire de transmettre la nouvelle, mais bien en amont : figer le moment présent, savoir, voir, connaître les gens investis, mesurer la signification des gestes. L’autre temps de témoigner viendra.

“I knew I was witnessing events that would shape the fate of the humanity for generations, centuries even: the borning of the Third World.

I identify with those / who are humiliated and offended / I find myself amongst them / Poverty does not have a voice / My duty is to achieve / That their voice is heard / This is my mission.” – Ryszard Kapuściński

 

À ne pas manquer ./* Another Day of Life sera projeté à trois reprises les vendredi 5 à 17h30 au Cinéma du Parc (salle 1), dimanche 7 à 15h au Cinéma du Parc (salle 1) et dimanche 14 à 17h45 au Quartier latin (salle 10).

FNC 2018 ./* À propos du film Anthropocene: The Human Epoch de Jennifer Baichman, Nicholas de Pencier et Edward Burtynsky (Canada, 2018, 87 min)

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Long-métrage documentaire d’une qualité visuelle, sonore, didactique et discursive renversante, Anthropocene: The Human Epoch de Jennifer Baichman, Nicholas de Pencier et Edward Burtynsky livre un cri d’alarme déchirant du plus profond des entrailles de la planète et des entailles souffertes en quelques centaines de siècles d’occupation et d’exploitation par l’espèce humaine.

Il y a de La Terre vue du ciel (Yann Arthus Bertrand, 1999), des images chocs du World Press Photo, autant que du cinéma drone et de la dénonciation de l’hyperconsommation post-industrielle dans ces plans vertigineux de paysages dévastés, vidés de leurs richesses et remplis d’ordures et de matières toxiques des quatre coins du monde. Bassin désertique de lithium au Chili, décharge monumentale à Nairobi, entreprise d’excavation d’une superficie d’au moins trois villes rasées en Allemagne, site d’hydroponie alternative dans d’anciens abris antiaériens de la seconde guerre mondiale à Londres, cheminées de l’industrie pétrolifère texane, déforestation massive en Colombie-Britannique, mines tunnels digues bulldozers ouvriers ruines commerces de Sibérie du Nigeria de Chine d’Australie d’Italie.

La course folle au développement ne s’arrête jamais, elle prolifère et produit toujours plus, brûle et détruit pour s’étendre dans toutes les directions, draine et épuise par couches, appauvrit les sols et pollue les airs comme les fonds marins. Aucune mesure, à peine la détresse des espèces fauniques et végétales qui disparaissent. Le progrès est bien plus synonyme de progression sauvage, à des vitesses et dans des proportions qu’il n’est plus possible de concevoir, ni même de comparer ou prévoir en termes d’impact et d’avenir. D’ici trente ans, la population mondiale culminera à 10 milliards. Devant tant d’attaques gravissimes on a du mal à croire que ça n’explose pas tout de suite.

L’humanité entière travaille (fièrement ou malgré elle) à cet état de crise. Une fourmilière géante inventant les outils mécaniques, informatiques, l’ingénierie et la soif de retourner la terre en montagnes russes et poussiéreuses, à sec. Un exemple : le lithium destiné aux batteries des voitures électriques comme aux téléphones, sa couleur verte à perte de vue d’Atacama tandis qu’il s’évapore tranquillement au soleil. Autre image : le dépotoir à ciel ouvert de Dandora s’étalant sur une cinquantaine d’hectares, où les poubelles se vident par milliers de tonnes quotidiennement, sur lesquelles vivent des millions d’individus et d’échassiers.

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Edward Burtynsky, Lithium Mines #1, Salt Flats, Atacama Desert, Chile, 2017

Il y a dans ce chef d’œuvre photographique, commande originale de la Art Gallery of Ontario et du Musée des beaux-arts d’Ottawa, un choc d’autant plus terrifiant avec les alertes multiples et tonitruantes montrées en chaînes, images fascinantes et d’horreur décodées, expliquées, d’une humanité qui creuse la tombe d’écosystèmes complexes et ultrasophistiqués de 4,5 milliards d’années de légitimité.

Les grondements, les griffures dans la pierre et l’écorce, la nature et la vie qui s’écroulent sous les pelleteuses anonymes arrachent le cœur et tordent le ventre. Réellement, le message est si violent et les vues si incroyables que le spectacle est insoutenable à en perdre pied bien que cloué à son siège. Le film n’a pas besoin d’une flopée de statistiques ni de slogans militants, une accroche minimaliste suffit, mieux une revendication théorique de la communauté scientifique pour la reconnaissance de cette ère “Anthropocène”, celle qui fait donc suite à l’Holocène et trahit un débalancement dramatique : “l’époque où l’activité humaine est devenue la principale force de changement sur l’écosystème terrestre”.

Dominer quitte à tout tuer. Attila n’était pas un homme pour rien. Comment justifier autrement qu’un tigre à la mâchoire aiguisée ou qu’un mammouth aux immenses défenses se soient éteints de la surface terrestre ? Pas qu’ils aient manqué des armes pour se faire une niche de choix dans un règne sauvage ancestral. Plutôt qu’ils ont été les victimes de pratiques génocidaires issues de cerveaux égocentriques. On leur a drastiquement coupé l’herbe sous la patte.

Les bons et les méchants de la politique, de l’économie, des lois et de la société sont gardés bien loin heureusement. Pas question de se rendre si bas. On ne parle pas de système ici mais d’écosystème, pas de court ou long terme mais de survie en danger, de sixième extinction massive en cours, de disparition purement et simplement. Il n’y a pas à nier l’avancement des connaissances et des technologies, certaines manifestations de grandeur artistique permises (des miniatures en ivoire aux statues de marbre à l’architecture vénitienne unique), l’installation et la prolifération de familles génération après génération. L’homme est à l’origine de tout ça, en effet.

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Edward Burtynsky : Saw Mills #1, Lagos, Nigeria, 2016

C’est là exactement que le gouffre se fait en nous-mêmes, inexorablement, nous avale du dedans. Et qu’un seul message d’espoir peut venir sauver, peut-être, tant d’impasses : si l’homo sapiens a réussi à construire tant de villes, de machines, à inventer des hiérarchies et des massacres, à conquérir et dominer des espaces et d’autres espèces au point de les menacer radicalement, est-ce que cette intelligence ne pourrait pas renverser décisivement la tendance en prenant compte d’un équilibre plus large et vieux de milliards d’années, faisant en sorte que le bipède n’est pas seul au monde et ne survivra pas seul sur terre, mais que cette Terre, avec ses métaux, ses climats, ses reliefs, ses océans, sa faune et sa flore, son rythme lunaire et son atmosphère était là bien avant ?

On voudra y retourner immédiatement avec papier et crayon, apprendre les lieux et réciter les couleurs et les phénomènes par cœur, s’abreuver du talent photographique de Burtynsky merveilleusement mis en scène par les réalisateurs Baichman et de Pencier, ne manquer aucune note criante de la partition des compositeurs Rose Bolton et Norah Lorway. Revoir et disséquer ce geste sacral du gouvernement kenyan contre la profanation et le braconnage des éléphants qui ouvre et clôt le voyage d’un brasier suffoquant. On voudrait que le film, sorti en primeur il n’y a pas un mois au TIFF, fasse le tour des musées, des festivals, des écoles, des parcs public, des chaînes télés et qu’il y reste à l’affiche jusqu’à ce qu’on trouve les moyens d’inverser ces pendules catastrophiques qui décomptent le peu de temps avant l’implosion.

 

À ne surtout pas manquer ./* Anthropocene: The Human Epoch sera présenté les samedi 6 octobre au Quartier Latin (17h05, salle 10, sous-titres en français) et samedi 13 octobre au Parc (15h, salle 1, sous-titres en anglais) dans le cadre du FNC. Une discussion aura également lieu après la projection du 6 octobre en présence de Bénédicte Ramade de l’Université de Montréal et de Geneviève Puskas de l’organisme Équiterre, modérée par Krystel Papineau de la Maison du développement durable.