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Animation

14e Sommets du cinéma d’animation – Montréal 2015 ./* Programme 1 de Compétition internationale

Neuf courts en provenance de sept pays : Allemagne, France, Italie, Québec, Royaume-Uni, Singapour et Suisse

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Récipiendaire du Grand prix Cinesite et du Prix du public, Le repas dominical de Céline Deveaux n’était pas la seule proposition solide et intrigante du programme 1 de courts en Compétition internationale.

Des chiens et des hommes

Peripheria du Français David Coquard-Dassault se démarque dès ses tout premiers plans parce qu’il met en scène des chiens, rien que des chiens, fabuleusement dessinés et racés façon lévrier. Ceux-ci se promènent en clan ou isolés et leurs silhouettes s’inscrivent en ombre sur des paysages vastes et poussiéreux qui évoquent la périphérie d’une ville désertée. L’ambiance post-apocalyptique qui règne dans cet univers délabré et visiblement mis à sac rappelle des scènes de Walking Dead au cœur d’agglomérations abandonnées.

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Bande-annonce PERIPHERIA

Où sont passés les hommes ? En contraste de la beauté des images, des comportements canins vraiment réalistes et de la perfection des bruitages, une tension latente habite ce court-métrage, issue de trois éléments principaux. L’action se situe dans un décor de banlieue caractérisé par ses tours d’habitations à loyers modérés, ses terrains de sports co entourés de grillages, ses murs tagués et plus généralement son béton, où que l’on regarde. Ces constructions et espaces tombent en ruine, manifestement fuis par la population, mais aussi pillés de toute nourriture. Puis résonne cette sirène, venue de loin, d’un centre-ville à l’horizon, et tout à coup le regarde s’inverse, glisse vers le jugement. Il ne s’agirait pas des suites d’une catastrophe à laquelle auraient survécu les chiens, davantage d’un confinement, de deux camps opposés, d’une critique inégalitaire de nantis contre opprimés dont la race canine est soit la caricature des êtres humains, soit une métaphore de comment sont maltraités les exclus de la société.

Des fauves et des hommes

Pour sa part, l’Allemand Daniel Nocke règle le compte de l’humanité en quatre minutes d’émission télévisée. Tel un débat des chefs entre représentants de la savane, Who will pay the bill? (Wer trägt die Kosten?) compte autour de sa table le Lion, la Panthère, le Charognard… et le Zèbre, visible minorité. Ce dernier souhaite attirer l’attention de ses homologues experts sur le fait que, en résultat de la loi du plus fort systématiquement appliquée dans la nature, ses congénères d’espèce occupent toujours la place de la proie, du faible, du festin dont tous les autres se régalent. Dans cette drôle et dynamique illustration de l’expression “se faire manger la laine sur le dos”, il n’est pas dit que les réclamations du zèbre se rendent bien haut dans le règne des animaux, ni même que ce participant survive à la pause publicitaire.

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Intégral WHO WILL PAY THE BILL? 

Cette allégorie des disparités sociales (et de l’espérance de survie) emprunte à la tradition anthropomorphique – des Fables de La Fontaine à la ferme d’Orwell et Maus de Spiegelmann –  dessinée et littéraire, les possibilités cyniques décuplées dès lors que les hommes sont déguisés en bêtes : non moins intelligents, mais plus cruels, primaires, injustes, et naturels.

Des vaches et des hommes

The Evening Her Mind Jumped Out Of Her Head de Shaun Clark et Kim Noce (Royaume-Uni, 2015, 8 min)

Marrante, cette somnolence fantaisiste dans train rebondit de tête en tête entre les pensées de cinq ou six passagers croqués avec humour ; un humour totalement britannique des coréalisateurs Shaun Clarke et Kim Noce imaginant cet [The] Evening Her Mind Jumped Out of Her Head. Le dessin en noir et blanc inversé s’accorde des rondeurs et des déformations farfelues tandis que les petits agacements de la réalité confinée du wagon cède peu à peu à la rêverie. Le cerveau de notre protagoniste s’évade à ce point qu’il saute par la fenêtre, décroche la lune, se vide et se remplit d’images surréalistes, et échange ses neurones avec ceux de la vache qui bloque la voie ferrée. Tout est plus calme et moins stressant dans l’esprit d’un bovin.

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Bande-annonce THE EVENING HER HEAD JUMPED…

Des rats, des rois, des vices

Parmi les autres films du programme 1 en compétition internationale, la production française Café Froid de Stéphanie Lansaque et François Leroy avait tendance à glacer le sens par son dérapage innocent dans la violence. L’atmosphère plutôt chaude, humide, appliquée et silencieuse d’un foyer asiatique et des relations entre tenancière de café et sa fille cédait subitement la place à une sauvagerie retenue, proche de la maladie mentale : la mère ébouillante à la théière un rongeur piégé par un bout de fromage dans une cage, de plus en plus d’insecte sont attirés à l’intérieur du domicile entraînant avec eux une symbolique de démence et d’obsession, et suite au trépas de sa mère dans un accident la jeune fille reprend le petit commerce et gère visiblement ses émotions et sa détresse. Un drame absolu prend forme en quinze minutes et a lieu sous nos yeux, sans que les signes précurseurs aient pu en laisser deviner l’ampleur.

De Suisse, Le Roi des aulnes (Erlkönig) de Georges Schwizgebel est une illustration de cinq minutes du Roi des aulnes, poème de Goethe, imaginée sur un extrait de musique de Schubert et Liszt interprétée par le fils du réalisateur, Louis Schwizgebel. La course effrénée d’un cavalier portant à cheval son enfant gravement malade est parfaitement rendue par la tension orchestrale et surtout par la technique de peinture naïve aux couleurs fauves, dont les contours flous expriment le délire du jeune garçon en prise à une fièvre fatale, et qui se croit sauvé par un roi imposant rencontré en chemin.

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Cette création a été récompensée aux Sommets par une mention spéciale soulignant “[sa] grande somptuosité [et sa] grande maîtrise de tous ses sujets ; narratifs, visuels et musicaux”.

Et toujours Myself Smoke de la série des Myself de l’Allemand Andreas Hykade, qui réussit ici en deux minutes, en plus d’être extrêmement drôle, à pointer les quatre vérités du fumeur: incapable d’arrêter, enfumant les autres, rejetant la faute sur le comportement social, et irascible lorsqu’il n’a pas sa dose.

./* Palmarès complet des Sommets 2015

./* Bilan du “Succès sans précédent pour la 14e édition des Sommets du cinéma d’animation de Montréal”

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14e Sommets du cinéma d’animation – Montréal 2015 ./* Programme 3 de Compétition internationale

Dix courts en provenance de neuf pays : Allemagne, Argentine, Belgique, Chili, Estonie, France, Québec, Royaume-Uni et Suisse

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Endgame de Phil Mulloy (Royaume-Uni, 2015,7 min)

Endgame de Phil Mulloy fait rire là où ça fait mal, de manière totalement détachée et injuste, et démontre comment le trait à lui seul peut aborder la complexité de la réalité en s’en tenant bien loin, en pleine absurdité. La narration introductive est aussi brève que d’énoncer qu’après le boulot, deux collègues, Richard et George, aiment s’affronter dans des jeux où on se tue. C’est dit. À peine que deux bonshommes allumettes descendraient presque par une échelle sur l’écran blanc pour passer du monde du travail à celui du divertissement… en guerre. Aussi simple que ça.

Dans ce petit récit de tous les conflits, souvent l’illustration se limite à une ligne d’horizon qui sépare les fronts aériens et souterrains, autant qu’elle symbolise les niveaux successifs d’univers vidéos, ici ultra simplifiés. Les personnages aux camp et mission non identifiés usent de raccourcis, d’ascenseurs et de subterfuges pour disparaître dans des nuages de fumée (somptueux). Il y a des tanks, des trahisons, des armées à reculons et des ambulanciers meurtriers. Tout cela condensé en de minuscules gribouillis qui gesticulent et sautillent d’un bord à l’autre de la largeur d’écran, sans aucun appui – ni éthique en vérité. Et comme on ne sait pas pour qui on prend, c’est à savourer.

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Silencieuse, cette animation explosive aux effets carboniques texturés et aux coups de crayon justes est géniale, drôle, et ose aborder le malaise entre la violence fictionnelle et active de front. C’est sans doute parce que c’est gratuit que ça passe si facilement devant les autres. Peut-être est-ce dû à l’esprit britannique si toujours est respectée cette propreté dans l’acte abominable de tuer, piéger, exploser, catapulter, condamner, achever, exécuter, etc.

Piano de Kaspar Jancis (Estonie, 2015, 10 min)

Piano avait été vampé sur les réseaux sociaux avant sa sortie et on espérait à l’écran profiter enfin de cette craque de seins dans robe rouge tango via rétroviseur de camionnette. L’Estonien Kaspar Jancis est allé au-delà des espérances en campant son film dans un quartier dont il nous dévoile plusieurs personnages et situations cocasses au fur et à mesure qu’elles se passent, le temps d’un embouteillage citadin.

Dans le désordre : une jeune femme déménage sensuellement un piano, une autre funambule fricote avec l’idée du suicide, un chauffard se rince l’oeil, un retraité hésite à déclarer sa flamme, une septuagénaire bouche son évier à coup de patate, et un militaire hésiter à sauter en parachute… Ces charmants personnages se croisent, évidemment, jamais comme on l’aurait présagé, par des détours alambiqués qui provoquent un humour morbide irrésistible. Fameux comique de situations malaisées. L’ensemble rappelle la détresse sociale de Loop, Ring, Chop, Dring de Nicolas Ménard, lauréat de la Compétition internationale étudiante des Sommets 2014, dans un langage graphique moins moderne, en quelque sorte plus politiquement correct. Du piano-crash, comme qui dirait.

Piano de Kaspar Jancis

Ronko de Carlos Montoya (Argentine, 2015, 7 min)

En troisième place de cette série, ça pourrait être Ronko du réalisateur argentin Carlos Montoya, en pâte à modeler essentiellement. Choisissant pour sujet le ronflement du mari et l’insomnie de la conjointe dans le rôle d’un couple au lit, la proposition ne s’aventure pas démesurément loin. Sauf que la dulcinée bercée des grognements masculins se retrouve en pleine forêt à fuir un phacochère menaçant. Arrivé au bord du couchage conjugal pour découvrir que c’est de l’époux que proviennent tous ces rugissements, le sanglier s’offusque et l’avale d’un coup, laissant la belle dame à un sommeil apaisé. Aux grinceurs de dents avisés, relisez Astérix plutôt que de sombrer trop vite.

Vient à l’esprit le gorille amant du récent Tout dernier testament de Jaco Van Dormael. Cette production fait le pont avec une question prédominante dans ce programme mais gênante : à quel point, en animation, la musique et le son – à comprendre le style et l’ambiance sonores – positionnent le court et peuvent avoir un impact désastreux, non par leur composition mais par leur inadéquation.

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Ronko débute sur ce ronflement raté, qui devient volontairement surjoué pour le rapprochement de l’homme à la bête sauvage. Mais plusieurs exemples partent mal ou sont tout de suite catalogués à cause de leur trame sonore. Marzevan, de Vergine Keaton, est une quête familiale touchante sur les traces de l’Alzheimer menée au fil d’une techno-dance difficile, qui correspond cela dit au mélange étrange de personnage en dessin sur fond de paysages de synthèse. Histoire d’un ours de Gabriel Osorio est un joli et bien pensé conte d’ourson mécanique façon Boucle d’or (dans le dessin aussi) questionnant des thèmes plus sensibles tels que l’emprisonnement, la domestication, l’espérance. Et la boîte à musique a de réels charmes. Quant à Pauvre histoire pauvre 9, ses pommes pourries ne répandent plus de trop de magie qu’une odeur de vieilli qui se transmet à cette diction dépassée de Nouvelle Vague nonchalante (Carl Roosens). Pour Lucens de Marcel Barelli c’est différent, il faut capter et accepter la risibilité suisse d’office, avec les montagnes c’est pas toujours évident d’attraper le signal…

Myself Universe

Pour finir : Myself Universe de l’Allemand Andreas Hykade. Lorsqu’on a déjà assisté à l’autre intervention Myself Smoke (Programme Compétition internationale 2), l’intrusion du Smiley reprochard est immédiatement hilarante. Ce petit personnage – un rond avec deux points pour les yeux, noir sur fond blanc, plus simple tu meurs – nous prend à partie, spectateur muet et impuissant, afin de surmonter des défis (personnels et collectifs) impossibles : arrêter de fumer ou retrouver le gout de l’existence. Les silences en disent long, les faces figées aussi. Là encore il y a un certain mauvais goût, dans le motif chargé et kaléidoscopique, clairement voulu. Ces capsules font leur effet en à peine quelques minutes. Smile, you’re on screen!

 

 

 

 

 

14e Sommets du cinéma d’animation – Montréal 2015 ./* Avril et le Monde Truqué de Christian Desmares et Franck Ekinci selon les dessins de Tardi (Belgique, France, Québec, 2015)

En février 2016 sur les écrans d’ici. Présenté en avant-première par les Sommets. Suivi d’un atelier de discussion autour de la production de film.

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Hier 29 novembre dans le cadre des Sommets du cinéma d’animation à la Cinémathèque québécoise était présentée en collaboration avec le FIFEM Avril et le Monde Truqué, une coproduction France, Belgique et Québec animée à partir des dessins de Tardi.

La narration démarre sur les chapeaux de roues à la veille du conflit franco-prussien de 1870 qui n’aura pas lieu. Paris, siège de l’Empire de Napoléon III et ses descendants, et ville muse de Tardi, vibre toujours au rythme lent du charbon et de la vapeur un demi-siècle plus tard. Parce que ses scientifiques disparaissent mystérieusement, ou sont arrêtés et réquisitionnés au service d’avancées militaires uniquement, ce monde est bloqué dans le temps. Perte de vitesse et appauvrissement en découvertes entraînent des dérives telles que la disparition de tout bois (dont se chauffer réellement)et une démultiplication de curieuses machines imperfectionnées.

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La jeune Avril voit ses parents Paul et Annette kidnappés alors qu’ils sont sur le point, après des essais acharnés, d’obtenir l’Ultime Sérum en mesure d’assurer l’immortalité. Les retrouver, ainsi que la formule menant au parfait précipité, seront désormais son sacerdoce de chercheuse obstinée. Dans sa course à la vérité, elle sera suivie de près par son fidèle et bavard mais vieillissant matou Darwin, drôle comme tout et perspicace. Ainsi que du coureur des rues et jupons de Paris, Julius, un indic de l’Inspecteur Pinozi sur les traces de la fillette et de son grand-père également professeur fou, le doux Pops.

Cela fait déjà pas mal de gens et d’âges présents, d’autant que ce que va découvrir Avril sur l’affaire des ingénieurs disparus est en quelque sorte un univers parallèle de laboratoires cachés dans lesquels deux lézards androïdes Rodrigue et Chimène, organismes intelligemment modifiés biochimiquement et libérés par erreur, planifient l’avènement d’une sorte de seconde humanité évoluée et écolo. Sans compter que tout cela se déroule à la fois dans un lieu et un temps familiers mais qui ont considérablement divergé des manuels d’histoire-géographie, et ont en quelque sorte modifié le défilement horaire et le calendrier du progrès. On peut s’égarer facilement sans pour autant être trop petit ni distrait, mais d’explosion en pétarade on retrouvera vite le chemin du récit.

Scientifiques d’aujourd’hui

Ce long-métrage donne une résonance particulière à l’annonce faite ce matin, à l’occasion de Paris Climat 2015 et des mobilisations citoyennes partout dans le monde, du refus de l’émission Les années-lumières de ICI Radio-Canada Première d’inviter désormais sur son plateau des climatosceptiques. Cette décision pourrait, venant d’une chaîne radiophonique nationale, paraître une atteinte à la liberté d’expression et à la représentativité de toutes les opinions, seulement elle est défendue par un programme qui dessert la vérité scientifique et la conscientisation, et respecte par ce choix l’intégrité de son mandat.

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À Dessine-moi un dimanche ce même matin, l’intervenant Normand Baillargeon, spécialiste en philosophie, a présenté une brève et claire analyse des différents détournements de discours auxquels ont recours ces pseudos experts, plus politisés et recrutés par l’industrie que réellement scientifiques, afin de manipuler et nier les chiffres et évidences en matière de réchauffement climatique. Sans raccourci osé mais à la lumière des récents événements terroristes survenus à Paris, il a été fait référence à la ville de Paris et ce qu’elle symbolise en termes de civilisation occidentale, par le biais de nombreux écrivains, artistes et révolutions marquantes qui l’ont illustrées, donc cet extrait de L’exil de Victor Hugo (1870-1876) est précisément parlant :

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En cela Avril et le monde truqué – dont le travail de conception, scénarisation et animation a eu lieu bien en amont – est un témoignage étonnamment historique et pertinent, à point nommé. Il reconnaît, au sein de la communauté internationale des grands noms qui ont fait de ce monde ce qu’il est, des Flemming, Einstein, Pasteur et autres nombreux scientifiques, dont l’avancée potentielle des découvertes s’est toujours accompagnée d’un danger de récupération par le pouvoir. Très occidentalo-centrée, cette fiction vient rappeler des fondements de l’époque des Lumières, particulièrement stimulants, déterminants et explicatifs, de nos jours encore, des conceptions, réalités et valeurs dont l’Europe s’est fait le foyer et la gardienne.

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Les trucs du monde d’Avril

L’internationalisme de la production du projet et la coopération d’artistes et concepteurs de partout qu’elle a impliquée sont en eux-mêmes des inspirations pour la diffusion et le rayonnement de la connaissance, dégagés d’intentions propagandistes, obscurantistes, et simplement politiques. Une dizaine d’acteurs (*), six studios (Je Suis Bien Content, Tchack, TTK, Waooh!, Digital Graphics, Purearts), deux coréalisateurs (Christian Desmaures, Franck Ekinci) dont l’un coscénariste (avec Benjamin Legrand), un dessinateur. Et des équipes d’animation et conception dont le total de mains à la patte est indénombrable.

Il était donc justifié et intéressant de la part des Sommets d’organiser un atelier autour de l’aventure du film, abordant des thématiques et défis aussi divers que : convaincre Tardi, coordonner des équipes créatives dans plusieurs villes d’Europe, d’Asie et d’Amérique, marier des techniques de dessin et d’animation traditionnelles avec les opportunités technologiques de maintenant, rendre avec authenticité la fiction de XIXe et XXe siècles “arriérés” tout en adressant les faits et données rationnelles d’un univers scientifique en pleine recherche et découverte (de l’électricité entre autres).

Nicolas Brault (passionnant à écouter) s’est pour sa part penché sur une vulgarisation des techniques et surtout des étapes et supports successifs de travail pour passer de la planche à l’écran. Il a par exemple évoqué le mix de tradition 2D imposé par le dessin, et l’utilisation de tablettes graphiques avec possibilités de flip et filtres créant une rencontre “digitrad” entre le papier et la technologie, ainsi que de rares apports de synthèse pour l’activation des véhicules. Un écho plutôt marrant et inattendu avec les décors, les inventions et le propos du film.

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Pour clarifier la teneur des mois d’animation qui ont eu lieu à Montréal, il a expliqué comment chaque membre de l’équipe pouvait se targuer, les bonnes semaines, de près de six secondes de film, soit une seconde de bobine par jour, équivalent peut-être à sept à dix images. Ces approximations arrivaient en conclusion d’une courte présentation du nombre d’images par seconde utilisé généralement en animation, dépendant des effets de fluidité ou de saccade recherchés, du rythme de mouvement et de conventions stylistiques mais aussi culturelles et régionales.

Puis il a exposé rapidement différents scénarios de travail et d’échange créant une animatique intermédiaire, à partir d’esquisses et d’un storyboard parlé permettant dans un premier de placer les enchaînements, un timing et des répliques : bref une ébauche de la longueur des effets à peaufiner ensuite. Et tout au long de son intervention, le réalisateur et animateur montréalais a précisé l’énergie professionnelle et collaborative de même que la coordination de tous les intervenants, depuis des villes éloignées et concentrés sur des taches spécifiques mais interdépendantes, sans jamais omettre de souligner les talents impressionnants de chacun.

En clôture d’atelier, accompagnant un mini reportage sous forme de portraits illustrant les acteurs mandatés d’enregistrer les voix des personnages, et le visionnement de la bande-annonce, la participation de têtes d’affiche (aidant entre autres à la levée de fonds pour le financer le film), de comédiens de tous les pays coproducteurs, et même d’étonnantes ressemblances entre les porteurs de voix et leurs personnages ont été chaleureusement soulignés. Après tout, ces enregistrements s’étant pour la plupart déroulés avant la finalisation des images, soit une élaboration de rôles complets sous la direction du réalisateur Christian Desmares.

Bande-annonce
Making-of des voix
Site officiel
Dossier de presse

(*) Parmi eux Marion Cotillard (Avril), Marc-André Grondin (Julius), Jean Rochefort (Pops), Bouli Lanners (Inspecteur Pizoni), et surtout Philippe Katerine, délicieux dans le poil du chat Darwin qui parle et pense comme le savant.

Au final de cette extraordinaire et laborieuse aventure de dessin, d’écriture, d’animation et d’interprétation, ce long-métrage d’1h45 va bon train. Peut-être pas une locomotive en vente de billets, cela reste en suspens jusqu’à sa sortie en février 2016 sur les écrans québécois (dès novembre en Europe). Reste que le récit mêlant l’historique à la fiction laisse une place majeure à l’inventif et saura ravir les esprits mécaniques et bricoleurs amateurs de Jules Verne. (Pour ma part il a dépoussiéré l’humour et l’ingéniosité de certains feuilletons de Sherlock Holmes contre Moriarty dans la Vieille Angleterre des mêmes années, production télévisée italo-japonaise de Kyousuke Mikuriya et Hayao Miyazaki.) Ceux qui apprécient divertir et cultiver par la même occasion sauteront sur l’occasion.

 

 

14e Sommets du cinéma d’animation – Montréal 2015 ./* Programme 2 de Compétition étudiante

15 courts réalisés par des étudiants de divers pays : Allemagne, Australie, Belgique, Danemark, Estonie, États-Unis, France, Israël, Pologne, Québec, Royaume-Uni, Russie, Suisse et Taïwan

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Plusieurs propositions de ce Programme 2 de courts étudiants en compétition se démarquaient du lot, dont trois de façon plus complète que les autres.

Going Through the Motions d’Alan Jennings (États-Unis, 2015, 3 min)

Immédiatement, et par la seule force d’un trait noir sur fond blanc minimaliste, cette pause d’éducation physique et sportive fait sourire. Les scènes d’élèves bedonnants mis à l’effort se déroulent sous l’oeil d’un professeur surveillant les quatre coins d’un gymnase ou d’un terrain extérieur. Pas besoin de décor, simplement des agrès, quelques ballons lancés au hasard et le sol ici et là pour rappeler que rien que la gravité exige sa contribution en tonus musculaire pour ne pas laisser s’affaisser les bourrelets. Certaines silhouettes évoquent les personnages d’Obom, disproportionnées, de gros corps et des crêtes, un contour d’une seule ligne et un air gentillet. D’autres ont un transformisme pareil à La Linea, sans le sale caractère. Au coup de sifflet, la torture est terminée et ces jeunes s’éparpillent vers d’autres cours… et courts.

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Önnesoovid eakatele (Félicitations aux personnes âgées) d’Ave Taavet (Estonie, 2015, 9 min)

Leur monde est désormais en noir et blanc, trop calme et prévisible. Mal rasés, les lunettes de travers, boutonnés à l’envers, ils s’en foutent un peu, même de l’heure qu’il est, puisqu’à part les cuisinières ou les infirmiers, peu ou pas de visites. Pourtant de temps à autre, leur routine morne et ralentie s’illumine d’un arc-en-ciel kitsch auxquels se joignent tous les délires possibles d’une démence candide : bonbons multicolores, créatures de fantaisie, canaris et nuages joufflus. Dans ces moments d’euphorie collective, tout le monde revit, à la façon d’un enfant légèrement attardé et insouciant, mais ravi.

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Entre ce oui-oui land Barbapapa et les cernes fatigués de vieillards emprisonnés dans un silence de mort, le spectateur a tranché. Cela ne fait cependant pas l’affaire des soignants de cette résidence pour personnes âgées, qui mettent en cage les rêveries colorées et réinstallent coûte que coûte le calme. Ainsi on entendra mieux les heures décomptées. Quand l’un des patients s’évade, et s’enrhume au point d’y rester, ses amis de la vieille y voient une nouvelle occasion de faire le beau temps et des bêtises Betacolor dans le foyer. Délinquant à pas d’âge, le crayon et le pinceau ne cèderont jamais.

Kto Tam? (Who’s There?) d’Artur Hanaj (Pologne, 2015, 4 min)

Le dessin n’est pas tout de suite convaincant parce que cela ressemble à du vieux cartoon avec de gros yeux roulants, des dents serrées et des cadrages en judas. Mais ce sont finalement ces derniers qui ont raison de l’intérêt. Ça débute avec un regard apeuré dans le noir, en bas d’écran, Au-dessus de lui en trois apparitions, on devine l’appartement à l’étage : une entrée (ordinaire), une cuisine (toujours suspecte) et une salle de bain (scène de crime parfaite). Or au bout d’une générale et deux récidives, c’est compris, voici un Cluedo filmé, investigué par le biais des bruits angoissants du voisinage. Dont on n’a que le son pas l’image. Par un habile et simplissime jeu de section d’écran, la troisième reconstitution de meurtre frappe ni plus ni moins à la porte du témoin-voisin numéro 1.. Grincements de porte (et de dents) garantis.

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Aussi :

Sea Child de Min-Ha Kim (Royaume-Uni, 2015, 8 min).  Pour le dessin en mouvement, la peinture, les émotions complexes des yeux.

Ivan’s Need de Veronica L. Montano + Manuela Leuenberger + Lukas Suter (Suisse, 2015, 6 min). Pour le cul affranchi. Euh.. Suisse, vraiment ?! Ou des italiens au sang chaud d’expatriés ?

Et Damn Those Crows de Shay Blumenkranz + Iqbal Grossman + Rotem Hermoni + Roy Tsour (Israël, 2014, 5 min). Pour les corbeaux, animaux fétiches en animation, qui picorent les fils électriques comme des chats.

 

14e Sommets du cinéma d’animation – Montréal 2015 ./* Le repas dominical de Céline Devaux (France, 2015) au Programme en Compétition Internationale 1

En reprise ce vendredi 27 novembre à 21h à la Cinémathèque québécoise (les neuf autres courts qui accompagnent celui-là valent aussi le détour)

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Depuis des mois qu’on rêvait de l’avoir ici, les Sommets du cinéma d’animation l’ont fait venir en première nord-américaine : LE REPAS DOMINICAL de la Française Céline Devaux. Le court est en lice dans le programme Compétition internationale 1, en reprise ce vendredi 27 novembre à 21h à la Cinémathèque québécoise – et dont les neuf autres propositions valent sincèrement le coup d’oeil.

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Quatorze minutes de franc bonheur. Le filon est bon : le repas du dimanche en famille quand t’as la gueule de bois de la veille, pour tout citoyen à peine majeur c’est le passage obligé. Et le calvaire chaque fois, ce qui n’empêche pas la récidive. Jean n’y coupe pas. Jean, la trentaine probablement, Parisien ou pas peu importe. Une job et un appart et une vie et des emmerdes de merde. Et merde, Jean dit “Je suis homosexuel” et chez lui ce n’est même pas grave, on s’est fait à l’idée. Pas de crise, pas de suicide, à peine de la dépression, pas de pauvreté suffisante ni de destin fatidique pour forcer le dérapage. Sauf que d’y penser, ça agite toujours un peu les idées, les préjugés. Juste des remarques à la con, absurdes mais pas volontairement méchantes.
 
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Les Français sont plutôt connus pour : ne pas avoir la langue dans leur poche naturellement, et arroser ça convenablement. Autant dire que le lot de banalités crasses qui se déverse en même temps que la bibine tient le rythme. Tout un débit. “Y’en a un peu plus, j’vous l’met pareil ?” Fantasmes de la mère, alcoolisme du père, frustrations des tantes, on n’est pas sorti de table…
Cru, succulent. On rit, c’est triste, un dimanche typique. Ce petit film criant de vérité a réussi à se faire entendre en séduisant bien des gens depuis sa mise en Compétition Courts-métrages de Cannes 2015. Hurlant dans la tête et la bouche de Jean, nul autre que l’acteur de l’heure, Vincent Macaigne. Ça rajoute de l’authenticité à l’agacement surjoué.
 
Les illustrations, les idées, les enchaînements et les répliques imaginées par Céline Devaux sont tout simplement magiques. La jeune femme n’a même pas trente ans et une modestie plus grosse encore que son talent. Définitivement à suivre. Son Viméo : https://vimeo.com/celinedevaux
(Par Sacrebleu Productions)

SOMMETS DU CINÉMA D’ANIMATION 2014 13e édition ./* Panorama étudiant Québec/Canada

Des doutes envers l’avenir de l’animation d’ici ? Quelques réticences à s’intéresser aux travaux d’étudiants et une préférence a priori pour les sélections internationales ? Le Panorama étudiant Québec/Canada présenté dans le cadre des Sommets du cinéma d’animation a de quoi faire changer d’avis, avec près de 30 très courtes formes, toutes avec leurs attraits particuliers et fièrement défendus. L’enchaînement défile à un rythme intense mais aéré, et chaque capsule semble répondre à la consigne de l’exercice de style, à la technique ciblée et menée à bout. Aussi brèves soient-elles, ces visites éclair dans des univers marquants démontrent une richesse d’idées, une ambition visuelle, un souci du genre narratif de la nouvelle. Minuscules démonstrations en rafale de bien des talents à développer, et découvrir bientôt, plus affirmés encore, en compétition. Autre remarque: en plus de l’éventail de supports, de dessins et de lignes esthétiques à répertorier dans son anthologie de la création animée, ce programme offre une large variété de travaux sonores – compos, bruitages, trame électro et plus rarement musiques existantes – pouvant accompagner, souligner et pimenter l’image.

On vieillit, on dérive, et on déprime aussi. Plusieurs courts ne font qu’une bouchée de nos sociétés en profonde dépression, qu’elle soit économique, sociale, intime. Et ils font partie des bons et plus percutants tableaux de cette promo. La palme revient à Blobby de Laura Stewart de l’Université Concordia. Sa marionnette de vieux tricot beige est un monsieur âgé et seul qui se réveille avec, à ses côtés, un tas de boue grise prenant de plus en plus de place et polluant son quotidien. Sa peine lui joue des tours, jusqu’à ce qu’il l’accepte, et accueille sa solitude en nourrissant le souvenir de temps plus heureux et colorés. Bien pensé et réalisé, sans excès.  +  De Concordia aussi, Daniel Sterlin-Altman imagine la drôle d’histoire Headstrong, celle d’une jeune femme qui, faisant preuve d’une détermination rigolote et d’un sens pratique à tout défier, n’en fait qu’à sa tête pour tout réaliser: ouvrir des portes, découper des bouchées, enfoncer des clous. Un comportement borné et surhumain qui semble toutefois bien fonctionner, à part qu’il déplaît à son entourage sonnant l’alerte psychiatrique, pour qu’elle se mette au diapason commun d’utiliser ses mains. Transposition physique du mode de fonctionnement bélier, à socialiser.  +  Petit bijou offert par Jaime Giraldo de la Vancouver Film School, Religatio dresse le portrait d’une communauté de chiures dégoulinantes dans laquelle se distinguent des altruistes, des familles, ceux qui n’hésitent pas à en écraser d’autres et de simples moutons. Système collectif confronté à l’instinct individualiste de survie, ce noir et blanc ultra épuré et humoristique suppure de vérités montrées dans leur plus unicellulaire appareil.

Des excursions un peu plus dépaysantes ? Sur une musique et un décor arabisants, Empire détone. Travail collectif d’étudiants de Concordia (Alex Langlois + Julie Lefaivre + Dimitri Néron + Martin Paré), ce coup d’oeil efficace sur la pêche locale enlaidit le devenir de l’activité vitale à mesure que le progrès s’affirme, que l’architecte impérial avance ses plans et que les monuments s’érigent sur la côte. Critique droit au but de l’appauvrissement par la course à l’opulence. Un pêcheur modeste et heureux se retrouve ainsi condamné à déserter le marécage gris, car le règne de l’argent ne fait pas bon ménage avec les bonheurs simples des honnêtes gens. Une métaphore de qui hameçonne le gros poisson ?

Moins dans la misère économique que la misère humaine, Circus de Simon Vézina (Université Laval) est un bel essai stylistique sis au fond d’une boutique sombre: un homme reçoit une invitation à une adresse inconnue qui lui défrise les moustaches. Pomponné il s’y rend, et devra dès lors assumer la virilité, ou la cruauté, de son passé de dompteur de cirque. La vengeance de l’ours n’a rien de domestiqué.  +  Cette fois-ci plongeon sous les mers: avec La dérive, de Sindre Ulvik Péladeau (Concordia). Intérieur confortable dans cité lacustre, parfait pour deux et sofa intégré devant la télé. Il se lève et de quelques bulles va voir dehors, y aperçoit les mêmes annonces qu’au poste, rentre et se rassied. Elle n’a pas bougé. Mine de rien vient de se jouer là un drame typiquement nord-européen dans son silence et sa lenteur inactive, transposé à l’ère du tout-est-possible et rien-n’est-nouveau, mais restons hyper-connectés. Malgré vous, vous y repenserez bientôt, et c’est subtilement inquiétant, sournois.  +  Enfin Fallow, tourné dans cette ville désertée de Stelburne (il faut l’avoir vécu), en friche, au dynamisme agricole grillé sur tige. Deux personnages y font office de mannequins de cire, probablement un travailleur et une waitress dans leur genre, et par leur prostration et routine quotidienne réduite au minimum (un café, une cigarette), ils créent parfaitement le contraste avec ce qui reste. Car dans ce no-man’s-land imaginé par Breanna Cheek d’Emily Carr University, il n’y a pas rien, tout tourne à vide (le ventilateur, la tasse fumante, les reflets dans la vitre et peut-être une girouette au vent). Le vide c’est différent, ça parle silencieusement pour tout ce qui fût.

Plusieurs élèves sont demeurés dans des formes de cartoon assez classiques. Christopher Noël de l’Université Laval a par exemple conçu une sortie de pêche aux rebondissements prévisibles dès lors que s’exerce une Tension sur le fil.  +  Dans la même veine, Vompt Attaque! de Jérémie Locas (Cégep du Vieux-Montréal) mise sur l’action à outrance et la surenchère de gros monstres méchants dans un genre interplanétaire et super-héros assez maîtrisé.  +  Du même Cégep et toujours dans un dessin caricatural, Karma de Jessie Lemelin se démarque par un fil humoristique à l’enfilade de déboires infligée au méchant, puisqu’il s’agit d’un voleur du bijou d’une cartomancienne qui se voit puni par le sort des cartes: foudre, piano tombé du ciel, etc. Déjà s’installe une double lecture du court, menant en parallèle une réflexion de base sur les outils et possibilités de l’animation dont il est fait.  +  En introduction de programme, c’est Mauvaise étoile de leur collègue Camille Perreault qui s’approprie de façon un peu plus réaliste le dessin animé populaire et lui donne des allures de conte urbain moderne. Jeune, son récit est attendu: deux adolescents mornes s’illuminent à la vue l’un de l’autre, juste avant que les portes du métro ne se renferment sur leurs retrouvailles improbables. Poisse et mésaventure solitaire d’aujourd’hui, sous un luminaire qui lui même démissionne.

En contrepartie, d’autres étudiants ont exploré des pistes moins fréquentées, dans une volonté visible de distinction et d’innovation. Pour exemple Learning to Draw, typique DIY anglophone sur les techniques et les satisfactions affranchies du dessin à la main.  +  Aussi le recherché La dernière danse sur la Main d’Aristofanis Soulikias sur l’historique artistique et urbanistique de la fameuse Main de Montréal.   +  Également Spectrum, une virée dans le jeu vidéo avec un héros défiant une contrée peuplée de méchants sorciers afin de replacer dans la mosaïque évolutionniste la pièce contenant l’homme. Celui-là même qui devra reprendre le flambeau de sa course-poursuite à travers un temps immémorial et sans fin.  +  Le Banc : étude intéressante mais tellement vue déjà sur la ségrégation. Un seul accessoire occupant l’écran, un banc. Qui plus gros l’occupe, qui l’occupe moque, qui trébuche devant se ridiculise à encore plus petit qu’il n’est déjà. Mais se révolte plus grand que l’offense et déloge le dominant du banc. Afin d’y prendre place et de répéter fatalement cette loi animale du plus fort. Et ainsi de suite. Pas assez d’excentricité graphique pour compenser la prévisibilité du discours.  +  Quant à Traditional Healing de Raymond Caplin, dans le cadre du précieux Wapikoni Mobile, c’est différent. Une femme se rend dans un bois, un bois trop proche de la ville, desséché de son manque d’air, arrosé par ses évacuations. La nature morte qui l’entoure reprend pourtant vie et couleurs à mesure que sa danse réveille en tapant du pied le sens de la terre. Ça paraît enfantin et simpliste, ça ne manque pas d’enseignement, ne serait-ce que pour faire fleurir un paysage en animation.

Au rang des scènes plantées au milieu de nulle part, Construction d’Alison James (University of Manitoba) opte pour un plateau statique : un jardin privé entourant une piscine, un cabanon et quelques buissons, sur lequel jonchent les bières vides et autres indices d’un party bien arrosé. Les protagonistes apparaissent dans diverses situations, d’abord immobiles puis l’un après l’autre animés par le discours de jeunes filles se rappelant, avec difficulté, le vrai et le faux de ce qu’il s’est passé. Avant de disparaître de la même façon, signant la fin de la fête. Joli « tout le monde flirte ensemble et ment », décadent et futile.  +  Reprenant des ingrédients identiques ponctués d’un pareil franc-parler un peu vulgaire, That Bitch Becky de Rebecca Rochon (Emily Carr University) annonce plus clairement sa couleur. Intérieur soirée avec bols de chips, alcool et divan, les leçons de pétasserie règnent entre ces insectes à la taille de guêpe anorexique, à l’appétit sexuel de mante-religieuse ou au dard brandi de moustique excité. La voix off commentant des arrêts sur image est assez limitée, aux répliques toutefois piquantes.

D’un autre genre mais là encore dans un décor planté, celui d’une maison de poupée en coupe, filmé en plans 3D tournants, Evelyne est une digression sur ce prénom répété à l’amnésie, par une jeune infirmière dont le logis familial referme des souvenirs d’elle enfant et son image de vieille femme errant dans le désordre de sa démence. Réalisé par Rebecca St-John de Concordia, cet essai sur la mémoire s’organise autour d’éléments simples, qui font écho au récent spectacle Dans ma maison de papier, j’ai des poèmes sur le feu (Coups de théâtre 2014).  +  On retrouve d’ailleurs l’accessoire clé de ce spectacle, les souliers d’enfance, dans la proposition Éphémère de Monica Carolina Chen (Université Concordia), où la sénilité perd une fois de plus pied entre la réalité, l’hallucination et les scènes du passé.  +  Troisième réflexion sur le sujet, Unordinary journey in an ordinary day de Yoshino Aoki (de Concordia encore) poursuit une allégorie plus évocatrice de la vie qui voyage, fleurit et s’évanouit comme une musique. Métaphore riche et enjovélie de ces airs inoubliables qui réveillent parfois la mémoire et des moments forts de nos vies.

Aussi présentés dans ce complet panorama: Plugin de Sergio Di Bitetto (Vancouver Film School) + Hollow de Catheirne Dubeau (Université Concordia) + Illusion de Laurence Grégoire (Collège de Bois-de-Boulogne) + The Cave de Marie-Josée Doutre (Université Concordia) + Collision de Jeremy Berger (Collège de Bois-de-Boulogne) + Windsor 3:10 de Louis Roy (qui ne devrait pas se retrouver là vu sa qualité, mais la fin de programme, c’est toujours pénalisant… Tro’z’injuste). Pas que ceux-ci soient des mal-aimés ou mal-notés… Ils sont victimes du manque de temps et doivent être fiers de s’être rendus jusque-là. Non moins convaincants si ce ne sont des détails qui pourraient être réglés en se confrontant une ou deux fois aux critiques – constructives – d’un public.

À tous. Merci !

SOMMETS DU CINÉMA D’ANIMATION 2014 13e édition ./* Compétition internationale Programme 2

Fraîchement arrivés de Québec où ils étaient présentés la fin de semaine dernière, les 13e Sommets du cinéma d’animation occupent la Cinémathèque québécoise de Montréal depuis mercredi et jusqu’à dimanche, dans une ambiance définitivement festive, conviviale et passionnée. Cette année encore sont proposés une variété de programmes de courts, sélections internationale et Québec/Canada, panoramas étudiants et rétrospectives de maîtres – dont les japonais Ôfuji Noburô et Masaoka Kenzô, l’incontournable Norman McLaren ainsi que le Londonien Robert Morgan, spécialiste réputé de l’animation d’horreur – complétés de multiples activités éducatives, de réseautage, d’exposition et de partage. Premier rendez-vous avec les animations en compétition internationale du programme 2 (de 3): un éventail solide et varié, dont même les propositions moins accessibles suscitent l’intérêt. Des préliminaires plutôt sexys et prometteurs. (Parions que le prix du jury en fait partie. Pour moi: Laznia !)

Pris qui croyait prendre

De Lettonie, Edmunds Jansons apporte le souffle glacial et surtout rafraîchissant d’Isle of Seals, une animation presque documentaire sur un coin nordique où des chasseurs de phoques pratiquent leur art martial et assurent leur survie, en toute impunité, à l’abri des regards. Jusqu’à ce qu’un curieux photographe accoste la banquise en quête d’un paysage dont l’action surprise briserait la monotonie. Aussi brève et géométrique soit-elle (dans le genre de l’illustrateur Benoît Tardif), cette construction est hautement efficace dans ses pieds de nez (le bras si long qu’il revient chatouiller par en arrière) et ses crocs en jambe (des bonshommes à la rigidité playmobil toutefois armés de membres spaghettis). Bande-annonce alternative au tant attendu Les loups de Sophie Deraspe annoncé en ouverture des RVCQ hivernales de 2015 ?

Faire l’avion

Les célèbres époux Olga et Priit Pärn imaginent le retour à pied de trois aviateurs en manque de leurs dulcinées respectives dans le réjouissant Pilots on the Way Home (Le retour des aviateurs). Agrémenté d’une musique jazzée et de rebondissements marrants joliment dessinés, leur périple séduit surtout par ce qu’ils cachent dans leurs valises et leurs pantalons de fantasmes grivois aux arrondis avenants. En effet, les formes incongrus de leurs trois mallettes ne sont pas d’origine instrumentale, sinon à l’image complète d’une femme de rêve, du genre poupée gonflable à chair bien humaine. Aussi, lorsque la nuit se fait longue et sombre, le gagnant d’un tirage rituel à la courte paille remporte le gros lot des seins et fesses raboutés en un seul beau morceau. Et place aux positions et pratiques les plus exotiques, du cabaret pulpeux au Kâmasûtra acrobatique, chacun divertissant sa solitude au gré de ses pensées et transpositions de sa propre femme attendant à la maison.

L’humour de cette composition emprunte aux déclinaisons classiques du trio de brigands, le tout revisité d’une généreuse libido virile. L’appétit sensuel s’en sort avec belle mine et bonne conscience tant ces trois esprits typiquement masculins ne sont pas mal tournés, mais plein de bonnes intentions fidèles envers leurs moitiés. C’est du moins ce qu’entend montrer leur dénigrement des offres de la maison de passe, et leur excitation à l’approche de la maison. Joli voyage dans l’illustration sexuelle aux charmes ethniques.

Frère misère et Soeur malheur

Tu ressembles à moi (You look like me) est à l’origine un texte de Paule Marier, passé entre plusieurs mains (mise en musique de René Lussier), sur les ondes de CBC (Jim Corcoran), et de l’anglais au français avant de trouver à l’écran des yeux et des coeurs pour l’incarner (Pierre Hébert). Partant d’une photo de fait divers, le court et la chanson-poème qui le trame évoquent le regard de jeunes abîmés par la vie, frères de misère et soeurs de malheur. Façon « Salut à toi » des Bérus, cet hymne à la compassion tisse une solidarité entre tous ces prénoms écorchés par le viol, la dépression, la pauvreté, la guerre, les conflits, la peur et la souffrance. Cri du coeur contre l’indifférence. On repense à ces enfants innocents condamnés par le bal de vieux malades qui se joue à l’ambages, de Renaud, aux clichés historiques de National Geographic des yeux persans aux corps napalmés. Et l’on se dit que si chaque année la prestigieuse compétition photographique mondiale, le World Press Photo, renouvèle son palmarès d’émotions figées pour l’éternité, ce n’est pas seulement que l’actualité propose une suroffre d’images, mais aussi que celles-ci ne manquent pas de sujets percutants ni n’ont perdu leur pouvoir de rejoindre les gens, même pris dans des réalités aux antipodes.

« Je t’ai croisé, seulement croisé, dans la rue, dans le métro, ou bien je t’ai vu, je t’ai seulement vu, à la télé, dans les journaux, j’ai lu ta vie, vu des photos, je t’ai vu passer, seulement passé, mais tes deux yeux me sont restés, ils me disaient: “Petit frère, petite soeur, tu ressembles à moi”. »

De l’autre côté du bain

Ce court-métrage est sans doute l’un des plus attrayants pour la simplicité de sa facture, l’originalité sans fioritures de son histoire et sa portée symbolique très perméable à toute lecture. Du jeune et prometteur réalisateur polonais Tomek Ducki, Laznia (Bains) s’égrène comme un poème pour enfants imprimé dans la mémoire d’une vieille personne, une ode à la mémoire et à l’espoir, qu’on souhaite tous deux d’une éternelle jeunesse.

Retrouvant à la piscine sa compagne de nage quotidienne, une dame âgée, un peu ronde dans son costume démodé, entame un crawl encore assez gracieux et libérateur. Faisant équipe, l’une en bleu l’autre en rouge, elles renouent dans l’eau avec l’apesanteur de leurs belles années, jusqu’à atteindre, intact, le piquant de la compétition et la fierté de pleine forme physique. Le jeu de bain et âges inversés, qui les fait émerger dans un bassin olympique sous les applaudissements émerveillés du public, est d’une touchante naïveté et d’une esthétique aquarelle renversante. Parce que l’on a tous eu (ou que l’on aura tous) l’âge à l’envers de ses parents, un siècle à deux, et le rêve de compter les ans en rajeunissant à chaque printemps. Déjà joliment récompensé.

Partie du décor

Petite étude de d’intérieur sud-coréen somme toute assez banal, Man on the Chair de Dahee Jeong s’intitule comme un tableau dans un musée, état sédimentaire voire immobile qui mène son personnage principal, de calibre sumo, à des questions et des angoisses existentielles concernant sa propre réalité humaine ou sa transformation mimétique en élément du mobilier, moins branlant encore qu’un verre d’eau, une table bancale ou la chaise qui le supporte. Cette mise en abîme graphique propage quelques sueurs froides et vertiges quant à l’impact d’un design non Feng shui sur l’organisation de notre quotidien et notre perception de la vie.

Un Cheval De Troie Quatre Cinq

Sur le principe des illustrations du mouvement décomposé d’Eadweard Muybridge, Horse du réalisateur chinois Jie Shen décortique cinq temps d’une séquence dont on découvre le vrai sens de l’action à mesure que les images principales cèdent leur place à leur face cachée. La morale de l’événement se complique de tours de magie, plans d’agression, déguisements qui trompent sa première lecture.

Décrocher la Lune

Réalisé par les Britanniques Ainslie Henderson et Will Anderson, ces Monkey Love Experiments ne sont pas séduisants au premier abord, mêlant des images de laboratoire scientifique et de reportage télévisé à des poupées et chimpanzés en cage aux yeux ahuris. Déconstruit en plans à la chronologie remaniée, ce court dévoile progressivement ses clés et attendrit d’une histoire d’amour d’impossible, d’un rêve d’astronaute irréalisable, d’expérimentations folles sur les comportements simiesques. Si les singes avaient marché sur la Lune, on tournerait peut-être La planète des hommes.

La femme-boisson

Soif de Michèle Cournoyer a été présenté en ouverture avec le long-métrage Rocks in My Pockets de l’américaine Signe Baumane, et constituait un rendez-vous attendu de cette année 2014 en animation québécoise. Une femme se revisite à différents âges, de la petite enfance à la maturité, en illustrant la place qu’a pris l’alcool dans son existence, son corps, sa pensée et la vision d’elle-même. Les bouteilles et leur liquide composent une métaphore illustrée qui rassemble toutes les sensations et images: se noyer, être vide, s’avaler, se liquéfier. Tout en dessins noirs et blancs à l’encre, cette décomposition lente de l’estime de soi maintient un équilibre fragile entre les ravages de la consommation et l’échappatoire léger et éphémère de l’ivresse. Une poésie que seule permet l’animation, mais qui, dans le fond, rappelle des campagnes de santé publique et prévention en toxicomanie, qui opposaient les rêves de jeunesse, de beauté et de séduction à la réalité moins glamour du « Tu t’es vu(e) quand t’as bu ? ». C’est le retour des Nez rouges !

À souligner: le générique de cette parenthèse aussi aquatique qu’alcoolique mentionne plusieurs noms qui confirment la qualité du projet et de l’équipe de réalisation, dont Olivier Calvert à la conception sonore (qui a également signé le son du dernier Olga et Priit Pärn au même programme), la voix éthérée d’Émilie Laforest (de Forêt) en finale, ainsi qu’une participation d’Ottoblix (il me semble).

Feues vieilles branches

D’un type dessin animé plus classique, le Suisse Nils Hedinger joue la carte du jeu de mots et de l’humour mesquin, alors que son court Timber fait feu de tout bois pour réchauffer l’atmosphère. À l’orée d’une forêt menacée par les bûcherons, un paquet de branches taillées se rejoignent, grelottantes, à la merci du froid, de la nuit et du vent. Leur initiative de rassemblement solidaire autour d’un feu de joie vire en un irrémédiable carnage cannibale.

Germinaison

La réalisatrice croate Petra Zlonoga offre avec Glad (Faim) une création toute en suggestion et enchaînement d’images autour de l’idée de graine, de germinaison, de descendance et de transmission du désir. Superposant trois mondes, l’un de floraison, l’autre d’éclosion, et celui principal de l’attirance humaine, elle illustre à merveille la naissance d’un projet amoureux et d’enfantement entre deux êtres. Tandis que la femme fertile bourgeonne de l’intérieur, l’homme grandit en se plaçant derrière elle et la protège. Leurs deux corps s’emplissent d’une nature en harmonie et en communication directe avec le monde qui les entoure, et ensemble ils forment ce nid douillet familial prêt à accueillir la vie. Illustrations d’une sensibilité douce et tendre.

Amours hippopotames

Hipopotamy, réalisé par Piotr Dumala (Pologne), est sans doute l’un des morceaux les plus durs à avaler de la série. Outre son esthétique léchée: des personnages blancs dans un lac noir, nus de femmes, hommes et enfants se baignant, son propos brutal fait difficilement l’unanimité – mettre en scène l’accouplement et la perpétuation de l’espèce humaine selon le système propre aux hippopotames.. De la copulation pas dans la dentelle, et une conception plutôt contestable de la procréation.