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Animation

FNC 2018 ./* À propos du film d’animation Miraï, ma petite sœur de Mamoru Hosoda (Japon, 2018, 98 minutes) et de l’expérimentation radiophonique Le Brasier Shelley de Céline Ters et Ludovic Chavarot (France, 2018, 71 minutes)

FNC2018

À la cadence du festival, et avec des sélections comme Temps Ø et Les nouveaux alchimistes, facile de passer d’une ambiance extrême à une autre, et d’embarquer dans des voyages insolites.

Ping-pong entre les générations

Les p’tits loups du FNC sont chanceux puisqu’ils découvrent avant tout le monde le dernier film d’animation de Mamoru Hosoda, présenté en avant-première à la Quinzaine des réalisateurs de Cannes et sorti au Japon en juillet, qui ne sera à l’affiche des cinémas montréalais qu’en février 2019. Voici donc Miraï, ma petite sœur en primeur, un peu comme le très jeune Kun qui, perturbé par le débarquement d’un bébé dans la famille, fera des bonds vers le futur où il rencontrera sa sœur plus grande alors qu’elle vient à peine de naître.

Des sauts dans l’avenir (mirai en japonais) mais aussi dans le passé : des allers-retours temporels chers à Hosoda et qui rendent son écriture et ses thématiques joliment originales. Le petit garçon apprendra de cette façon à faire du vélo sans petites roues avec son grand-père fabricant de moteurs alors que celui-ci dans la fleur de l’âge s’apprête à séduire sa grand-mère ; face à lui-même adolescent rebelle, Kun se déconseillera avec le recul de fuguer et de fuir les vacances en famille ; il partagera le trouble du double humain de son chien qui perdit lui aussi l’affection débordante des parents à l’arrivée du premier enfant dans le foyer. Rôles inversés entre cadets et aînés, enfants et parents, parallèles entre les générations, tout ce que permettent les courts-circuits du temps vient renseigner et rassurer le garçon de quatre ans sur la force de la famille.

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Le réalisateur emprunte les perceptions particulières de l’imaginaire enfantin, la conception différente du défilement des heures, des espaces, la confusion entre jeu et réalité, et les applique non seulement au propos du film mais à son déroulement. Les images sont à la fois très simples, symboliques, et ingénues. Dans le patio de la maison qui s’agrandit, une arbre magique, témoin des histoires successives, devient une sorte de matrice généalogique de la famille qui permet entre autres ces voyages dans le temps. L’animation est elle aussi assez basique, et se sert de tours faciles tel que l’album de photos pour relier les êtres à des demi-siècles de distance. Les plans larges de la ville vue du ciel, qui se resserrent sur la demeure, s’adaptent subtilement en fonction des époques. Le vélo qui était le cheval puis la moto et la voiture, les trains qui s’accélèrent en divers modèles de Shinkansen reproduits en jouets et autres goodies, marquent le passage du temps, le progrès, et au travers de ces évolutions, la continuité des liens filiaux et la transmission des valeurs.

Pour des yeux d’adultes, le portrait est touchant, un peu comme une chanson de Vincent Delerm ou des Cowboys fringants. Et surtout le film pourra servir à l’arrivée d’un second enfant, comme ces livres explicatifs qu’on lit aux plus grands pour expliquer le bébé dans le bedon de maman. Dans ce sens, la parenté est abordée avec finesse et perspicacité, sans romancer la période folle du bas-âge, son stress et ses défis au niveau conjugal. La distribution des places et responsabilités entre les différents membres de la famille essaie de ne pas s’enfermer dans la cellule caractéristique, avec les interventions des grands-parents ou du chien et le retour au travail de la mère. Pour les enfants indéniablement, il y a beaucoup d’humour et l’expression d’émotions en crise qu’il est bon de relâcher. Possible qu’au passage, Kun et Miraï se fassent quelques crasses, un coup de locomotive sur le coin du nez ou une poussée de sourires d’ange pour gagner toute l’attention. Ils n’en deviendront pas moins grands, ni moins frère et sœur pour tout le temps à venir.

Dérive dans le son

Dans le cadre des émissions et expérimentations radiophoniques typiques de France Culture (l’Atelier de création radiophonique), Le Brasier Shelley transpose en dérive sonore le noir voyage en enfer du poète britannique des débuts du XIXe siècle, Percy Bysshe Shelley. Ses écrits maudits, emprunts de perversion et de mauvais augures, et ses mœurs outrageantes pour la bonne société de l’époque le bannissent du Royaume-Uni. Son histoire est lacérée de drames familiaux, de très jeunes épouses enlevées, de maîtresses dans chaque port, d’enfants abandonnés et de présumés suicides de détresse. Ponctué d’allumettes enflammées et de remous aquatiques, de voix fantomatiques et d’obsession de certains vers nostalgiques, l’épisode relate non seulement le dépit, le rejet et l’exil, mais particulièrement la fin tragique d’une embarquée de Percy et Mary Shelley (celle de qui Frankenstein le monstrueux a vu le jour) sur un voilier de misère qui fait naufrage au large de la côte toscane et recrache sur la rive les cadavres des jours plus tard.

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Lourd et sombre, l’univers des Shelley trouve ici une résonance poisseuse et presque paranormale qui imprègne et charge l’obscurité. Quelle brillante idée que de présenter un film sans images dans un festival de cinéma, et de partager cette expérience acoustique dans une vraie salle de projection ! Autre plan de génie : faire venir l’un des compositeurs, Augustin Viard (son complice sur le projet étant le musicien et compositeur australien Warren Ellis, violoniste de Nick Cave and The Bad Seeds) accompagner la première de trois séances aux ondes Martenot live. Un bémol sur la troisième représentation qui s’est déroulée avec plusieurs pistes en mineur par erreur, effaçant en sourdine une partie de la trame sonore et narrative ; mais le problème aura certainement obtenu réparation en vue de la quatrième et dernière chance de plonger dans cette pièce étrange et satanique.

Quelle joie enfin de visiter pour une première fois à cette occasion l’installation impeccable du nouveau Cinéma Moderne du Mile-End (dont les sièges confortables, la programmation fournie et le resto-bar bien accueillants n’attendent que les spectateurs en passant) ! Tous les crédits de ce périple poétique en musique ici. En anglais, en français, en son et en images mentales.

 

Prochaines projections ./* Miraï, ma petite sœur sera présenté encore le dimanche 14 octobre à 15h45 au Quartier Latin (salle 10) et Le Brasier Shelley le samedi 13 octobre à 15h, toujours au Cinéma Moderne.

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FNC 2018 ./* À propos du film d’animation Another day of life de Raúl de la Fuente et Damian Nenow (Pologne, Espagne, Allemagne, Hongrie, 2018, 85 min)

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Angola 1975. À la veille d’accéder à l’indépendance, en guerre contre l’hégémonie coloniale portugaise, ce territoire africain de la côte Ouest, le septième plus important du continent en superficie, devient l’un des fronts crépitants de la Guerre Froide opposant les Américains, les Russes et les Cubains à la rescousse. La population est prise en étau. “This is Cold War, Artúr. Forget about decolonization and independence. This here is Cold War. And a cold war never ends”. Le film n’est qu’à moitié déroulé. Le bain de sang durera 27 années de plus (1975-2002).

Le journaliste polonais Ryszard Kapuściński est dépêché dans la région de la grande ville Luanda par son agence de presse pour témoigner des affrontements, et passera trois mois au cœur du tumulte, à la charnière de la lutte pour l’indépendance, des prises de positions internationales et de l’embrasement en conflit civil. Reporter altermondialiste d’avant-garde, de toutes les causes en Asie, Afrique et Amérique Latine de la deuxième moitié du XXe siècle, à l’heure où tant de peuples réclament à feu et à sang leur liberté nationaliste, ce Ricardo slave essaie de faire une différence sur place. Il débarque chroniqueur utopiste et brillant, il revient brisé mais écrivain. Missionnaire dès la première heure.

Ingénieusement, le film alterne cours à l’université devant les interrogations des étudiants, images d’archives des lignes de tir, reconstitutions et paysages actuels, ainsi que les précieux témoignages de ceux qui n’ont pas disparu et que Kapuściński avait croisé dans son périple 40 ans plus tôt, qui viennent appuyer de leur barbe grisonnante le récit animé réalistement.

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Il y a de magnifiques séquences fantasmées dans ce long-métrage, relevant du rêve ou plutôt du cauchemar, souvent lorsque la douleur se fait trop intense ou le danger écrasant, sous les bombes et dans l’impasse la plus totale et fatale. L’image se fractionne, les corps se démembrent, les couleurs saturent et s’inversent, tout sombre dans une irréalité à l’envers. Un fin travail de son participe bien sûr à l’effet, mais l’image domine, et le sentiment, la dramaturgie. Tout y est.

À souligner donc, une production collaborative de plusieurs studios : PLATIGE FILMS (Pologne), KANAKI FILMS (Espagne), WALKING THE DOG (Belgique), WÜSTE FILMS et ANIMATIONS FABRIK (Allemagne) et PUPPERWORKS (Hongrie). De pair avec les réalisateurs Raúl de la Fuente d’Espagne et Damian Nenow de Pologne. Une large équipe de concepteurs chevronnés, vu le rendu.

Entrer dans Another day of life n’est pas si facile, on craint le journal de bord dépassé, et les intrusions de réalité documentaire ne sont pas immédiatement fluides. Très vite tout ça se place. Le matériel est vrai et nous avons collectivement le devoir de lui faire face, et de le garder vivant, palpitant. Ça rentre dedans d’une manière humaine et inéluctable : les gens qui font ce qu’il faut pour leur temps, et se sacrifient à l’oubli… Ceux qui traversent l’impossible, avec la charge de la mémoire. Les portraits en finale sont saisissants. Peu se retiendront d’une larme sur la voix pleine de Teresa Salgueiro vous suppliant de ne pas oublier en portugais…

Artur Queiroz

Luis Alberto Ferreira

Joaquim António Lopes Farrusco

Carlota Machado

+ Ryszard Kapuściński

CONFUÇAO, à vous tous !

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Dans une attaque, un commandant charismatique et cerné, papa d’un jeune garçon dont il est séparé depuis longtemps, confie qu’il n’a plus peur. Et sans doute c’est la leçon de ces bouts du monde, ne plus tenir à sa vie, sinon la lier à l’avenir de milliers d’autres. Anesthésier la frayeur. Être là pour être là parce que cela fait une différence, au bout du compte. Un leitmotiv source de vertige pour le photojournaliste : ce que sa présence quelque part signifie, et peut changer, à l’épicentre d’échanges armés et de propagande où la vérité est trop salie pour avoir sa place. Pas nécessaire de transmettre la nouvelle, mais bien en amont : figer le moment présent, savoir, voir, connaître les gens investis, mesurer la signification des gestes. L’autre temps de témoigner viendra.

“I knew I was witnessing events that would shape the fate of the humanity for generations, centuries even: the borning of the Third World.

I identify with those / who are humiliated and offended / I find myself amongst them / Poverty does not have a voice / My duty is to achieve / That their voice is heard / This is my mission.” – Ryszard Kapuściński

 

À ne pas manquer ./* Another Day of Life sera projeté à trois reprises les vendredi 5 à 17h30 au Cinéma du Parc (salle 1), dimanche 7 à 15h au Cinéma du Parc (salle 1) et dimanche 14 à 17h45 au Quartier latin (salle 10).

46e FNC du 4 au 15 octobre 2017 ./* À propos du film d’animation Téhéran Tabou d’Ali Soozandeh (Iran, 2017)

Le réalisateur iranien Ali Soozandeh, installé en Allemagne depuis les années 1990, réalise avec Téhéran Tabou son premier long-métrage d’animation, tout à fait osé, sorti en primeur en mai dernier à la Semaine de la Critique du Festival de Cannes. La 46e édition du Festival du nouveau cinéma est l’occasion de voir dès maintenant ce film percer à Montréal. Abordant la ville de Téhéran et ses habitants par les imbroglios sexuels qui relient plusieurs protagonistes, ce témoignage frappant fait la lumière sur les pratiques extrêmes, tordues et absurdes qu’entraîne un cadre religieux oppressant et patriarcal.

Un film qu’il aurait été impossible de tourner en Iran, insiste son concepteur, et dont le procédé d’animation utilisé accentue paradoxalement le réalisme. Ali Soozandeh a opté pour la rotoscopie, tournant toutes ses scènes avec de vrais acteurs transformés par la suite en personnages dessinés. Il en ressort une réelle beauté des traits, une recherche de postures et de mouvements expressifs, et des caractères subtilement nuancés. Les visages et silhouettes typées, les formes féminines surtout, sont travaillés alternativement en contours noirs ou en transparence, laissant émerger dans certains flous une variation de l’âme en quelque sorte, qui donne définitivement de la profondeur aux émotions et aux histoires relatées. Les couleurs de même que la présence de la nature dans ce paysage urbain sont magnifiques. On y sent à la fois la chaleur sèche du désert proche, et la fraîcheur alpine des Monts Elbourz.

Dans un scénario aux rebondissements intelligemment entremêlés, les différentes intrigues prennent des tournures aux dénouements inattendus. La matière de base semble pourtant puisée au quotidien de la société iranienne d’aujourd’hui. Vue sous un jour tout à fait perverti. Un petit garçon muet accompagne sa mère prostituée dans ses passes. Une jeune promise se fait dépuceler par un inconnu dans un bar à quelques jours de ses noces. Un juge retient des documents légaux contre échanges de services sexuels. Les commerces d’avortement, de faux monnayeurs et d’hymens artificiels sont prospères.

Outre la corruption à tous les niveaux, la répression policière de toute émancipation sociale, l’esclavagisme des femmes soumises à l’autorité des maris, l’enfermement au logis et sous les foulards, ce qui marque est la profonde hypocrisie qui règne dans les relations sous surveillance et déséquilibrées entre les hommes et les femmes. Car la prostitution et la pornographie ne se portent pas mal en vérité. La violence et le manque de respect se perçoivent derrière les gestes et les paroles de tous les jours, et dans le mode de fonctionnement de toute la société, qu’il s’agisse d’inscrire un enfant à l’école, d’obtenir le droit de travailler, de simplement exprimer un jugement. La chair est faible et si la morale se veut psychorigide, elle n’est pas longue à plier derrière les portes des chambres à coucher.

Des mots mêmes du réalisateur en entrevue : “Pour moi, le tabou de la sexualité est plus un problème social que politique. L’étroitesse d’esprit des gens est plus forte que le cadre légal.” Or le film témoigne, outre la débrouillardise et le marchandage, l’entraide et l’interdépendance, d’individus en mode survie qui doivent payer pour leur liberté avant de défendre celle d’autrui. Et apprennent à s’en sortir en pilant sur leurs personnalités et valeurs.

Il y a cela dit une très belle application portée à chaque personnage. Le ficelage des différents récits implique que chacun ait son moment de salut (et de bassesse d’ailleurs). Le passage chez le photographe du coin, que ce soit pour un passeport, des faux-papiers, un mariage, etc. devient une sorte de rituel qui catalogue les rôles à jouer ainsi que les tempéraments à tenir officiellement. Tous y révèlent une expression du visage qui trahit leur passé, leur présent ou leur avenir, une vérité qu’ils ne peuvent laisser transparaître le reste du temps.

Quant à l’enseigne lumineuse qui surplombe la tour de logements où ces histoires de voisinage se trament, elle est croquée sous tous les angles : en panoramique, en contre-plongée, par son reflet dans les vitres des appartements et de nuit comme de jour. Cette technique est réitérée à plusieurs occasions, avec les apparitions du chat, des oiseaux, le rituel des bombes à eau. L’autre trouvaille tient à confier le récit au jeune Élias dont le mutisme rend les yeux plus grands. Son regard à la fois rompu et innocent sur le monde et les gens redonne du relief et de l’humanité à ce que le système juge secondaire, tout en échappant à ses lois. Face à la perfidie des acteurs, calculateurs et stratèges, il ravive à son niveau la possibilité d’une naïveté libératrice, que tous ont perdu par obligation ou chèrement. Car même les jeunes n’ont qu’une idée en tête, plutôt que de contourner ou contrer les règles, celle de partir ailleurs. Et dans un cas comme dans l’autre – l’enseigne ou l’enfant – il est question de voir plus loin, un horizon plus large que celui restreint au quotidien dès le plus jeune âge, fille ou garçon.

./* 34e édition des Rendez-Vous du cinéma québécois du 18 au 27 février 2016 à Montréal

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Ce jeudi soir l’avant-première du dernier Denis Côté, Boris sans Béatrice mettant en vedette James Hyndman dans un triangle infernal avec sa conjointe et la dépression – a marqué le lancement attendu de la 34e édition des RVCQ. Une grosse programmation cette année, se réclamant de plus de 300 films au total, des longs et courts-métrages, des documentaires et des animations, des programmes vidéo expérimentaux, de même que des leçons de cinéma (par Jean-François Rivard et François Létourneau, Philippe Falardeau, la porte-parole de cette édition Pascale Bussières, et André Turpin), également des rencontres et tables rondes, une carte blanche au TIFF, des rendez-vous pro, une projection-concert, ainsi que les réputées soirées des RVCQ invitant successivement la formation musicale Last Ex, le Gala Prends ça court, l’INIS pour ses 20 ans en plus de dégustations et détours en mixologie.

Le survol de la grille horaire est l’occasion de se remémorer les bons ou excellents coups de 2015, de même que des accrocheurs médiatiques, quelques titres poétiques, ou des invitations jusqu’ici manquées. Parmi les longues plongées, on voudra absolument recaser à l’emploi du temps le chef d’oeuvre Chorus de François Delisle, le magistral et étrange Endorphine d’André Turpin, l’attachant et sensible Félix et Meira de Maxime Giroux, et Le bruit des arbres de François Péloquin, simple et percutant, sans oublier le petit dernier de Sophie Deraspe, Les Loups, et ses paysages esseulés qui ouvraient les RVCQ 2015. Il faudra aussi conseiller les virées fantastiques de Turbo Kid (François Simard + Anouk et Yoann-Karl Whissell), Le coeur de Madame Sabali pour son entrain chantant, et le style diabolique de Guy Maddin et son récent The Forbidden Room.

Il demeurera quelques réticences à s’aventurer dans la légèreté familiale, conjugale ou sociale des Paul à Québec (François Bouvier), Le mirage (Ricardo Trogi) ou Guibord s’en va-t-en guerre (Philippe Falardeau), mais ils font sans conteste partie du paysage cinématographique de l’année passée. Le journal d’un vieil homme engendrera la même profonde et déprimante tristesse, de même que L’amour au temps de la guerre civile (Rodrigue Jean) violence et rebellion, ou Noir (Yves Christian Fournier) son impression de déjà dit. Fatima (Philippe Faucon) assurément, Tokyo fiancée certainement, Les êtres chers (Anne Émond) sans doute, Early Winter (Michael Rowe) peut-être, Bienvenue à F.L. si le temps s’y prête ; quant aux Gurov et Anna, Antoine et Marie, Anna, Ana, Augustine, Corbo, Attila, Ville-Marie ou Le Garagiste, il est probable que tous leurs noms restent sur le tapis…

C’est que bien d’autres attractions monopoliseront la curiosité, en plus des nombreux documentaires (P.S. Jerusalem de Danae Elon, Police Académie de Mélissa Beaudet, Pipelines, pouvoir et démocratie d’Olivier D. Asselin, Le nez de Kim Nguyen – non merci – et L’anti-leçon d’économie de l’Oncle Bernard de Richard Brouillette, pour ne citer que les plus remarqués) et programmes de courts en compétition, telles que des sélections aux ramassés sous les titres prometteurs et variés d’Amour amour, Premières fois, Plaisantes angoissesDes robots et hommes, Psychotonique, Pauvres insectes par exemple, tout en se gardant un creux pour le mystérieux Avant les rues de Chloé Leriche en clôture. Rattraper un peu du charme calme de La Neuvaine de Bernard Émond et son envol d’oies à Ste-Anne, ou du Continental, un film sans fusil qui a lancé Stéphane Lafleur il y a quelques années, ce sera possible avec un peu de nostalgie venue de Toronto.

Un pari au hasard : Copenhague – A love story de Philippe Lesage (réalisateur des Démons). Quartier latin, jeudi 25 à 20h30

Une découverte discrète et ravissante : Nuits de Diane Poitras. Cinémathèque québécoise, vendredi 26 à 18h

Pour le reste, place à l’improvisation ! Une seule garantie : du cinéma bien d’ici. Un condensé de FNC, de Sommets de l’animation, de RIDM qu’il fait plaisir de retrouver hors-saison.

 

./* Programmation RVCQ 2016 http://rvcq.quebeccinema.ca/grille-horaire 

 

./* Le Prophète (États-Unis, Canada, Liban, Qatar, France, 2014), film d’animation collectif adapté de l’ouvrage éponyme de Gibran Khalil Gibran

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Présentée dans de nombreux festivals internationaux de cinéma et d’animation de choix depuis 2014 – dont Cannes, le TIFF, le Jerusalem Festival ou la sélection internationale d’animation d’Annecy – la coproduction Le Prophète est une surprenante et admirable initiative de collaboration, tel un message proactif de paix mondiale. Tramée par les écrits tissés de sagesse et d’humanité du poète et peintre libanais Gibran Khalil Gibran (1883-1931), cette oeuvre exulte d’une merveilleuse espérance dans la puissance libératrice des mots.

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Bande-annonce

Il est revenu à l’Américain Roger Allers, distingué il y a dix ans à Deauville pour sa coréalisation du Roi Lion aux côtés de Rob Minkoff, de diriger la réalisation de cette heure et demie d’animation qui lui a valu un prestigieux Annie Award. La tâche n’était pas mince puisqu’en plus d’adapter la riche prose d’origine (aussi emblématique que la parole d’un Zarathoustra), cela impliquait la coordination d’une dizaine de dessinateurs des plus reconnus au monde aujourd’hui. Le résultat donne l’impression d’un ouvrage collectif dont les pages se tournent en une suite d’histoires et d’univers illustrés. Une enfilade de nouvelles de bande dessinée animée, comme on a vu sur les dernière décennies des convocations de noms du cinéma d’auteur au service d’une thématique éclairée sous différents angles : par exemple New York, I Love You (2008) ou 11’09”01 – September 11 (2002).

L’abécédaire poétique éclaire plusieurs thèmes et réflexions sur les grandes leçons de l’existence : la liberté, l’amour, la paix ou le pardon. Chaque divagation est l’occasion d’une plongée stylistique et picturale, la plus réussie étant ce tango froid et langoureux aux petites heures matinales signé Joann Sfar. Nul autre que lui pour capter l’attraction, la sensualité de la musique, les grands yeux dans la nuit perse. Facile aussi de reconnaître le crayon brouillon et vicieux d’un Bill Plympton, comme de pister la touche experte des jumeaux français Gaëtan et Paul Brizzi. Les excursions dessinées laissent également place à des parenthèses aux motifs arabisants ou kaléidoscopiques, qui représentent une autre part de l’animation contemporaine, travaillée par ordinateur selon des principes de géométrie et perspective 3D – un filon présent en court-métrage, moins en long.

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Au-delà de l’intérêt du panorama de pratiques en animation, il y a le récit, simple et sensible, de Mustafa le poète assigné à résidence, dont les paroles et paraboles chaleureuses rassurent les gens autant qu’elles insécurisent le pouvoir politique. À sa rencontre, la toute jeune et intrépide Almitra qui a perdu la voix de chagrin au départ de son papa trouve une expression unique de l’immensité de son imaginaire et de son désarroi intérieur. Ensemble, ils voguent sur l’émerveillement et le rêve, l’espoir et la libre pensée. Kamila, la maman d’Almitra qui fait des ménages chez le prisonnier et doit désormais s’occuper seule du quotidien familial empesé du mutisme de sa fille, s’apaise elle-aussi de la légèreté réconfortante des mots.

À l’aube d’être relaxé et reconduit à la frontière après sept années de détention, le poète attise toujours la bonté publique tandis qu’il sème calme et générosité sur son passage. Les démonstrations de solidarité sociale et d’admiration ne font que précipiter le plan tordu des autorités de placer sa libération sous condition de reniement de ses écrits et ouvrages de toute une vie. Almitra crie à l’injustice. Piégé, intègre, Mustafa choisit l’évasion spirituelle à la basse loi des militaires qui l’exécutent au fusil dans la cour arrière.

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Le bref voyage du logis de détention au poste frontière maritime où sera proclamée sa condamnation se déroule entre deux sentinelles, l’un gros bourru bon vivant, l’autre frêle et maniéré serviteur au coeur mou, et sous la pluie d’acclamations des villageois qui fêtent la victoire symbolique de la liberté. Tous les personnages sont, de caractère et de physique ainsi que dans leurs multiples expressions, extrêmement justes et attachants. Et constamment interrompu par des envolées de poésie, le fil du récit se maintient et se boucle aisément, en se réclamant sans cesse d’une sagesse inspirante.

Au comble de l’embellie, des chansons romantiques reprennent les belles phrases de Mustafa au coeur de musiques emphatiques. Un sirop définitivement sucré qui affirme son succès par le timbre charmeur du chanteur Damien Rice et les violoncelles élégants de Yoyo-Ma. Les voix de la version anglaise, dont celles de Liam Neeson (Mustafa) et Salma Hayek (Kamila), sont une douceur de plus à l’oreille.

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Au synopsis qui invoquait deux films portés à l’écran cette année, L’institutrice de Nadav Lapid (Iran) et Court de Chaitanya Tamhane (Inde), Le Prophète répond, en dépit d’une esthétique d’enfance mêlée de candeur et de nombreuses arabesques, par une aventure colorée et modeste, instructive et à méditer.

 

./* Le Prophète, actuellement à l’affiche du Cinéma du Parc et du Beaubien, entre autres

14e Sommets du cinéma d’animation – Montréal 2015 ./* Programme parallèle “Une nouvelle vague italienne” présenté en collaboration avec l’Institut Culturel Italien de Montréal

Quatorze courts en provenance d’Italie réalisés entre 2009 et aujourd’hui

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L’enfance de Magda Guidi

Dans cette sélection de la Nouvelle vague italienne, le nom de l’illustratrice Magda Guidi revient à plusieurs reprises, et l’on reconnaît dans sa patte à la fois un talent du crayon à saisir des émotions et sentiments fragiles – l’appréhension, la honte, l’attachement – et à protéger leur vulnérabilité en les portant à l’écran dans un mouvement calme, accompagnés de sons et musiques disons introspectifs. Se dégage de cet ensemble une poésie franche, par moments effrontée, d’autres fois plus mystérieuse voire rêveuse.

Ces constructions s’articulent autour d’un ressenti plutôt que d’une narration, et plus qu’une fascination pour le monde de l’enfance, elles ressuscitent souvent les souvenirs et superposent différents âges. Via Curiel 8 par exemple, coréalisé avec Mara Cerri, nous promène dans la cage d’escalier de l’appartement à cette adresse. Sur le palier se croisent timidement un homme et une femme, apparemment très proches mais qui n’osent plus même se regarder. Tandis qu’il déserte le logement qu’ils ont probablement habité, et amoureusement, dans un passé récent, elle l’y relaie. La main sur la poignée, elle redevient la petite fille du temps qu’ils étaient si complices et innocents. La mémoire de leur relation s’anime et fait revivre la force de l’amour autant que les éclats de leurs querelles. Lui s’égare et dégringole les marches sans fin, rejoignant dans l’amnésie de la chute un même soulagement d’effacer le malheur traversé depuis. Proximité sensible, dans l’espace et le temps, de deux êtres confrontés à la distance irréparable de  leur séparation.

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Dalila reprend une atmosphère et des thèmes assez similaires en établissant un parallèle entre Dalila la fillette avalant une hostie en cours d’éducation religieuse ou simplement à la messe, et Dalila la femme adulte, qui n’est plus en mesure de soutenir le regard de l’enfant. Là encore, outre un dessin aux traits brouillons mais à la sensation extrêmement précise, ce court laisse une empreinte sonore touchante, épurée et cristalline faite de bruits, de rires et de notes éparpillés. En revanche, San Laszlo contro Santa Maria Egiziaca apporte une toute autre couleur par son anachronisme et ses collisions de styles. Sur fond blanc, des personnages de techniques et symboliques sans rapport se tirent dessus dans un western spaghetti loufoque. Un exercice drôle et décalé qui démontre que Magda Guidi sait aussi s’amuser à autre chose que ses thérapies fines et illustrées.

La valigia de Pier Paolo Paganelli (2014, 15 min)

De sa pâte à modeler traditionnelle, réaliste et réussie, Pier Paolo Paganelli extirpe une histoire d’Alzheimer prévisible dans ses récurrences et ses obsessions d’enfance, dont la forme retournée fait tout l’intérêt. Un homme très vieux, dans une cellule grise et abîmée, répète qu’il ne sait pas ce qu’il fait ici. Ou plutôt qu’ »ils disent » qu’il ne cesse de répéter sa question comme un mantra. La maladie et la sénilité mêlées lui laisse pourtant quelques bribes de souvenirs de son passé lointain concernant son frère et une vie résumée à une valise, possiblement vide, posée sur son lit. D’épisode en épisode, l’homme rajeunit et bien qu’il ressasse la même histoire, celle-ci change selon les humeurs, s’agrémente de différentes vérités. Ce mouvement de retour à la puérilité est une vérité chez les patients en stade avancé, à la fois difficile à gérer et déchirante, mais qui simplifie la prise en charge infantilisante quelquefois. Redevenu bambin, dans le même accoutrement et la même piaule délabrée, il lâche prise et s’envole par les barreaux rejoindre sa vue sur mer dont il rêvait tant.

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C’est le plan final d’un homme vieux trépassé dans le lit d’une vaste et luxueuse chambre à coucher, qui dénoue l’ensemble de la construction, le glissement vers une folie qui remplace de plus en plus la vie, l’enfermement dans un espace miteux qui n’est autre que l’isolement dans la maladie. Enjolivée par l’imagination, la chute dans la réalité est d’autant plus abrupte. Un témoignage vrai et attendrissant.

Arithmétique de Giovanni Munari et Dalila Rovazzani (2010, 4 min)

Cette animation cerne joliment l’esprit de la fantaisie lyrique composée en 1924 par Maurice Ravel sur un livret poétique de l’auteure Colette, Les enfants et les Sortilèges, dont elle présente un tableau, « Deux robinets coulent dans un réservoir ! » – Le petit vieillard et les chiffres, parmi la vingtaine de fabulettes. Dans une grande maison, un jeune garçon puni dans sa chambre s’évade dans une multitude de rêveries furtives par lesquelles les objets l’entourant, par exemple son cahier de mathématiques, prennent vie. L’animation joue sur la déformation des proportions, un vertige des grandeurs et des nombres qui avale l’enfant dans une bousculade d’opérations aux résultats réinventés. Cette danse de chiffres et de notes est menée par une figure maléfique, entre le diable, le vieillard et le chef d’orchestre.

En misant sur un dessin relativement classique, toutefois très rebondissant, le court Arithmétique respecte la richesse de la musique et attire l’attention sur les paroles déjà pleines de calculs confus et d’originalités. À l’origine, l’œuvre était pensée pour un orchestre normal, que Ravel a agrémenté de plusieurs instruments inusités, tels qu’une râpe à fromage, un éoliphone, une crécelle ou une flûte à coulisse. La composition fait également appel à diverses influences et pastiches de musiques et danses, folkloriques par exemple, dont on perçoit ici comme un air slave.

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Intégral ARITHMÉTIQUE

« Deux robinets coulent dans un réservoir ! »
Le petit vieillard et les chiffres

Le petit vieillard
(il marche à petits pas dansés, en récitant des bribes de problèmes) :
« Deux robinets coulent dans un réservoir
Deux trains omnibus quittent une gare à vingt minutes d’intervalle,
valle, valle, valle,
Une paysanne, zane, zane, zane, porte tous ses œufs au marché,
Un marchand d’étoffe, toffe, toffe, a vendu six mètres de drap ! »
L’enfant (affolé) : « Mon Dieu, c’est l’arithmétique ! »
Le petit vieillard : « Tique, tique, tique ! »
Les chiffres : « Tique, tique, tique ! »
Le petit vieillard : « Quatre et quat’ dix-huit, onze et six vingt-cinq,
Quatre et quat’ dix-huit, sept fois neuf trente-trois ! »
L’enfant (surpris) : « Sept fois neuf trente-trois ? »
Les chiffres : « Sept fois neuf trente-trois ! »
L’enfant (égaré) : Quatre et quat’ ? »
Le petit vieillard (soufflant): « Dix-huit ! »
L’enfant : « Onze et six ? »
Le petit vieillard : « Vingt-cinq ! »
L’enfant (égaré) : Quatre et quat’ ? »
Le petit vieillard (soufflant) : « Dix-huit ! »
L’enfant (exagérant) : « Trois fois neuf quatre cents ! »

Le petit vieillard (en accélérant) : « Millimètre, centimètre, décimètre,
Décamètre hectomètre, kilomètre, myriamètre
Faut t’y mettre, quelle fêtre! des millions, des billions,
Des trillions, et des frac-cillons ! »
Les chiffres (entraînant l’enfant dans leur danse)
« Deux robinets coulent dans un réservoir
Deux trains omnibus quittent une gare à vingt minutes d’inter… »
Le petit vieillard : «Une paysanne, zane, zane, zane, porte tous ses… »
Les chiffres : « Un marchand d’étoffe, toffe, toffe, a vendu six… »
Le petit vieillard : « Deux robinets coulent coulent coulent dans un réservoir ! »
Les chiffres : « Une paysanne, zanne,zanne, zanne, s’en va-t-au marché… »
Le petit vieillard et les chiffres (dans une ronde folle)
« Trois fois neuf ? Trente-trois! Deux fois six ? Vingt-sept !
Quatre et quat’ ? Quatre et quat’ ? Quatre et quat’ ? Quatre et quat’ ? (bis)
Deux fois six trente et un ! Quatre et sept ? Cinquante-neuf ! (bis)
Cinq fois cinq ? Quarante-trois ! Sept et quat’ ? Cinquante-cinq ! (bis)
Quatre et quat’ ? Cinq et sept !
Vingt-cinq ! Trente-sept ! Ah

L’enfant tombe étourdi de tout son long.
Le petit vieillard et les chiffres s’éloignent en chuchotant :
« Quatre et quat’ ? Dix-huit ! Onze et six vingt-cinq !
Trente-trois ! Z’huit ! »

 

Étaient aussi présentés dans ce programme :
Sans tête (Senza testa) de Michele Bernardi ( 2009, 5 min)
Percorso#0008-0209 d’Igor Omhoff ( 2009, 6 min)
Videogioco – Loop Experiment de Donato Sansone (2009, 2 min)
J de Virgilio Villoresi (2009, 5 min)
Ci sono gli spiriti d’Alvise Renzini (2009, 6 min)
Corpus Nobody de Saul Saguatt et Audrey Coïaniz (2011, 6 min)
Silenziosa-Mente d’Alessia Travaglini (2011, 5 min)
Le Fobie del Guard Rail de Marco Cappellaci (2012, 5 min)
Haircut de Virginia Mori (2014, 8 min)
et Pandemonio de Valerio Spinelli (2015, 3 min)

14e Sommets du cinéma d’animation – Montréal 2015 ./* Programme 1 de Compétition internationale

Neuf courts en provenance de sept pays : Allemagne, France, Italie, Québec, Royaume-Uni, Singapour et Suisse

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Récipiendaire du Grand prix Cinesite et du Prix du public, Le repas dominical de Céline Deveaux n’était pas la seule proposition solide et intrigante du programme 1 de courts en Compétition internationale.

Des chiens et des hommes

Peripheria du Français David Coquard-Dassault se démarque dès ses tout premiers plans parce qu’il met en scène des chiens, rien que des chiens, fabuleusement dessinés et racés façon lévrier. Ceux-ci se promènent en clan ou isolés et leurs silhouettes s’inscrivent en ombre sur des paysages vastes et poussiéreux qui évoquent la périphérie d’une ville désertée. L’ambiance post-apocalyptique qui règne dans cet univers délabré et visiblement mis à sac rappelle des scènes de Walking Dead au cœur d’agglomérations abandonnées.

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Bande-annonce PERIPHERIA

Où sont passés les hommes ? En contraste de la beauté des images, des comportements canins vraiment réalistes et de la perfection des bruitages, une tension latente habite ce court-métrage, issue de trois éléments principaux. L’action se situe dans un décor de banlieue caractérisé par ses tours d’habitations à loyers modérés, ses terrains de sports co entourés de grillages, ses murs tagués et plus généralement son béton, où que l’on regarde. Ces constructions et espaces tombent en ruine, manifestement fuis par la population, mais aussi pillés de toute nourriture. Puis résonne cette sirène, venue de loin, d’un centre-ville à l’horizon, et tout à coup le regarde s’inverse, glisse vers le jugement. Il ne s’agirait pas des suites d’une catastrophe à laquelle auraient survécu les chiens, davantage d’un confinement, de deux camps opposés, d’une critique inégalitaire de nantis contre opprimés dont la race canine est soit la caricature des êtres humains, soit une métaphore de comment sont maltraités les exclus de la société.

Des fauves et des hommes

Pour sa part, l’Allemand Daniel Nocke règle le compte de l’humanité en quatre minutes d’émission télévisée. Tel un débat des chefs entre représentants de la savane, Who will pay the bill? (Wer trägt die Kosten?) compte autour de sa table le Lion, la Panthère, le Charognard… et le Zèbre, visible minorité. Ce dernier souhaite attirer l’attention de ses homologues experts sur le fait que, en résultat de la loi du plus fort systématiquement appliquée dans la nature, ses congénères d’espèce occupent toujours la place de la proie, du faible, du festin dont tous les autres se régalent. Dans cette drôle et dynamique illustration de l’expression “se faire manger la laine sur le dos”, il n’est pas dit que les réclamations du zèbre se rendent bien haut dans le règne des animaux, ni même que ce participant survive à la pause publicitaire.

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Intégral WHO WILL PAY THE BILL? 

Cette allégorie des disparités sociales (et de l’espérance de survie) emprunte à la tradition anthropomorphique – des Fables de La Fontaine à la ferme d’Orwell et Maus de Spiegelmann –  dessinée et littéraire, les possibilités cyniques décuplées dès lors que les hommes sont déguisés en bêtes : non moins intelligents, mais plus cruels, primaires, injustes, et naturels.

Des vaches et des hommes

The Evening Her Mind Jumped Out Of Her Head de Shaun Clark et Kim Noce (Royaume-Uni, 2015, 8 min)

Marrante, cette somnolence fantaisiste dans train rebondit de tête en tête entre les pensées de cinq ou six passagers croqués avec humour ; un humour totalement britannique des coréalisateurs Shaun Clarke et Kim Noce imaginant cet [The] Evening Her Mind Jumped Out of Her Head. Le dessin en noir et blanc inversé s’accorde des rondeurs et des déformations farfelues tandis que les petits agacements de la réalité confinée du wagon cède peu à peu à la rêverie. Le cerveau de notre protagoniste s’évade à ce point qu’il saute par la fenêtre, décroche la lune, se vide et se remplit d’images surréalistes, et échange ses neurones avec ceux de la vache qui bloque la voie ferrée. Tout est plus calme et moins stressant dans l’esprit d’un bovin.

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Bande-annonce THE EVENING HER HEAD JUMPED…

Des rats, des rois, des vices

Parmi les autres films du programme 1 en compétition internationale, la production française Café Froid de Stéphanie Lansaque et François Leroy avait tendance à glacer le sens par son dérapage innocent dans la violence. L’atmosphère plutôt chaude, humide, appliquée et silencieuse d’un foyer asiatique et des relations entre tenancière de café et sa fille cédait subitement la place à une sauvagerie retenue, proche de la maladie mentale : la mère ébouillante à la théière un rongeur piégé par un bout de fromage dans une cage, de plus en plus d’insecte sont attirés à l’intérieur du domicile entraînant avec eux une symbolique de démence et d’obsession, et suite au trépas de sa mère dans un accident la jeune fille reprend le petit commerce et gère visiblement ses émotions et sa détresse. Un drame absolu prend forme en quinze minutes et a lieu sous nos yeux, sans que les signes précurseurs aient pu en laisser deviner l’ampleur.

De Suisse, Le Roi des aulnes (Erlkönig) de Georges Schwizgebel est une illustration de cinq minutes du Roi des aulnes, poème de Goethe, imaginée sur un extrait de musique de Schubert et Liszt interprétée par le fils du réalisateur, Louis Schwizgebel. La course effrénée d’un cavalier portant à cheval son enfant gravement malade est parfaitement rendue par la tension orchestrale et surtout par la technique de peinture naïve aux couleurs fauves, dont les contours flous expriment le délire du jeune garçon en prise à une fièvre fatale, et qui se croit sauvé par un roi imposant rencontré en chemin.

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Cette création a été récompensée aux Sommets par une mention spéciale soulignant “[sa] grande somptuosité [et sa] grande maîtrise de tous ses sujets ; narratifs, visuels et musicaux”.

Et toujours Myself Smoke de la série des Myself de l’Allemand Andreas Hykade, qui réussit ici en deux minutes, en plus d’être extrêmement drôle, à pointer les quatre vérités du fumeur: incapable d’arrêter, enfumant les autres, rejetant la faute sur le comportement social, et irascible lorsqu’il n’a pas sa dose.

./* Palmarès complet des Sommets 2015

./* Bilan du “Succès sans précédent pour la 14e édition des Sommets du cinéma d’animation de Montréal”