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18e Sommets du cinéma d’animation du 3 au 8 décembre 2019 ./* Longs-métrages J’ai perdu mon corps de Jérémy Clapin , La fameuse invasion des ours en Sicile de Lorenzo Mattoti (2019) et The Thief and the Cobbler de Richard Williams (1992, version restaurée)

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En complément des programmes de courts, quelques longs-métrages complétaient la 18e édition des Sommets, nous amenant à repenser la notion de victoire, de réussite, à une échelle plus personnelle et intuitive.

Écouter son cœur

Aucune surprise à ce que le fameux J’ai perdu mon corps de Jérémy Clapin, qui a raflé de nombreuses récompenses depuis sa sortie, mais a disparu des écrans racheté par Netflix, exige d’être déplacé en salle principale et repris en supplémentaire le soir-même au vu de la demande. Et il y a fort à parier en effet, selon les conjectures du directeur artistique des Sommets Marco de Blois, que ce film d’animation marquera historiquement le genre et fera école de son imaginaire singulier. Déjà il y a quelques années, le court de Jérémy Clapin, Palmipédarium, se démarquait avec force, retenue et originalité, illustrant en touches délicates la famille, le rapport de l’enfance à la violence, la solitude et l’exclusion, mais aussi ces frontières subtiles entre le jeu, la réalité et le fantastique.

J’ai perdu mon corps ne cache pas son histoire, mais en remonte le cours par le biais de flashback tirés de la mémoire d’une main, dont on suit le périple pour retrouver le corps amputé qui l’a délaissée à l’hôpital. Cette source narrative teinte le récit d’une sensorialité unique puisque le point de vue de la main nous plonge dans des souvenirs tactiles, des plans rapprochés, et une exploration du monde par les doigts qui se tendent vers l’inconnu. Cela induit d’office la teneur de fantastique dans cette histoire où le réalisme est souvent dramatique, cru, loin d’être romancé.

De tout ceci découle de fins équilibres : entre le jeune Naoufel entouré de ses parents et l’adolescent orphelin exilé dans un autre pays, entre les rêves d’astronaute et pianiste et la dureté des petites jobs pour gagner son pain, entre une quenotte d’enfant nostalgique de son innocence et la dure loi des rats des fourmis des mouches et des hommes pour un moignon, entre la naissance de la passion d’un jeune homme et son obsession coupable. Le soin apporté au son est sublime et se prolonge dans un traitement musical particulier, incluant du rap, de la musique classique, de une bonne dose d’acoustique, mais prêtant une attention égale aux timbres et tons des voix, aux cliquetis d’une nature et d’une météo bruissantes, au bouillonnement des sentiments intérieurs.

Le tout couronné d’une poésie très humaine portée par des personnages attachants, aimants, chacun sauvage d’une méfiance ou d’une désillusion propres à son âge et son vécu. Des mains successives tendues vers l’autre. Les métaphores filées en parallèle, celle de la mouche à attraper ou de l’igloo avec vue sur l’horizon, sont autant d’humbles leçons de vie qui égrènent leurs clins d’oeil et tournent les pages de l’histoire avec rythme. De cette façon, il n’y a pas une intrigue qui prend le pas sur l’autre mais bien un seul protagoniste (main et corps, enfant et adulte, travailleur et amoureux, sensible et manuel, poète et banlieusard) qui voit sa vie grandir, à la fois riche, blessée et à rêver plus loin. Et pour un film d’animation, on creuse profond dans la réflexion métaphysique, la psychologie des personnages, le suspense de l’action et la critique sociale et urbaine. Sublime et arrache-cœur.

Sauver la peau de l’ours

Pour la petite histoire, La fameuse invasion des ours en Sicile de Lorenzo Mattoti est lui aussi un long-métrage d’animation de cette année, qui a donc eu le malheur de tomber dans l’ombre du succès précédemment exposé. La livraison du récit en est plus classique, mais on retrouve une grande sensibilité et fraîcheur dans l’enchaînement des faits et les rebondissements.

Le réalisateur italien revisite le roman jeunesse illustré de Dino Buzzati publié en 1945, qui se penche sur les rapports pas toujours sereins entre l’espèce humaine et le peuple des ours, et leur occupation respective du territoire entre les montages et les plaines de Sicile. Les animaux y sont humanisés : parlent, réfléchissent, établissent des stratégies, règnent, sympathisent, pardonnent, moralisent. L’adoption de leur point de vue vient donc enrichir la critique des hommes eux pareillement face au piège de l’abêtissement, de la bestialité, de la perte d’humanité. Au sortir de la seconde guerre mondiale, impossible de ne pas saisir la véracité de ces menaces prophétiques. Au regard de notre ère actuelle catastrophiquement anthropocène et pour les territoires, et pour les ressources et les espèces animales, ces thèmes amènent une nouvelle lecture, non moins angoissante.

L’invasion, elle, est traitée avec beaucoup d’humour du fait de la magie, de même que les combats, certes meurtriers, font moins appel aux effusions de sang qu’aux morts stupides : transformés en ballons de baudruche ou aplatis par des boules de neige gigantesques. Les relations sentimentales sont abordées sous des angles moins ordinaires, traitant de la famille par le biais d’un père monoparental, et parlant d’avantage de profonde amitié que d’amour improbable. Quant à la mise en abîme de la narration par le biais de deux saltimbanques au repos dans une caverne d’ours (là encore un autre duo, homme fille, qui ne tombe pas dans les clichés), elle se déplie en seconde partie par l’inversion des rôles et le changement des perspectives sur l’histoire. Une démonstration de l’importance des points de vue, selon le parti pris duquel on regarde, et une invitation concrète à ne pas tant distinguer l’homme de l’animal quant aux motivations et déviances de leurs comportements.

Marquer son point

Quelle grande chance que de pouvoir visionner The Thief and the Cobbler dans la version originalement imaginée par feu Richard Williams, toute une leçon de cinéma et d’animation ! Le film n’a jamais été achevé, ou plutôt a été recomposé en un agencement bancale par Miramax et sans l’accord du réalisateur ni de sa femme productrice, Imogen Sutton. Sa préservation et sa restauration, suivant l’idée première de Williams, et intégrant croquis, montage incomplet, ruptures sonores, esquisses et rushs tournés, est le fruit de l’Academy Film Archive et un gros pied de nez à l’industrie.

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Terriblement drôle, très classique dans l’intrigue et pourtant plus extravagant qu’il n’y paraît dans l’évolution des personnages et la tournure des événements, la construction est imparfaite et mal équilibrée (avec une longueur accordée à cette machine de guerre qui se mine elle-même) mais réellement fascinante tant elle se pousse à l’extrême. Les jeux d’escaliers et de décors issus des mille et une nuits sont irrésistibles, et le contournement du manichéisme vraiment jouissif. Surtout, ce long gagne paradoxalement à son remaniement et à son inachèvement puisqu’on ressent (devant ce travail d’archives) avoir occasionnellement accès, par un trou de serrure ou de souris, au génie et à la magie des coulisses de l’animation et de la réalisation. Par un tel maître de cet art disparu précocement cet été, c’est un mentorat, témoignage et hommage inespérés.

18e Sommets du cinéma d’animation du 3 au 8 décembre 2019 ./* Compétition internationale 2

 

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Ce Programme 2 de courts en compétition internationale est d’une qualité épatante dans chacun de ses composants, dont la variété parle très justement des maux qui nous submergent individuellement, collectivement, socialement.

Le mal du siècle, brillamment conçu par l’illustratrice québécoise Catherine Lepage (dont c’est la première animation) à partir de trois de ses ouvrages graphiques (12 mois sans intérêts, Fines tranches d’angoisse et Zoothérapie), remporte la palme. Par un collage d’illustrations basiques et éclatées, une jeune femme en voix off se décrit, saine, performante, épanouie. Malheureusement, l’histoire est si lisse et positive qu’on y décèle peu à peu les brèches de l’épuisement, du découragement, de la dépression et du lâcher prise. Les courtes images repassent, truffées de détails et décalages qui les minent : un poisson pris dans une cage d’oiseau, un haltérophile portant un bâton de dynamite brûlé des deux bouts, un champion juché en haut d’un château de cartes, un porc-épic entouré de ballons de baudruche. Décidément la dégringolade menace de fesser fort. Mais au final, n’est-ce pas tant une question de pression de notre époque accélérée que nous subissons et qui nous contamine, à laquelle nous pouvons partiellement remédier en adoptant personnellement un certain détachement, forme d’indulgence et d’empathie envers soi-même ? Et dans le fond ce sentiment stigmatisant et rabaissant de la dépression ne devrait-il pas plutôt nous rapprocher humainement, si commun aujourd’hui ? Une mention pour l’équipe artistique talentueuse : Agathe Bray-Bourret à l’animation des images, Alexa-Jeanne Dubé à la voix, la metteur en scène Alexia Bürger, etc.

La crise d’angoisse résonne de façon hautement humoristique et plus psychosomatique chez le Belge Bruno Tondeur qui nous invite au creux de ses tripes qui bad-trippent avec Sous le cartilage des côtes. Hypocondriaque, le protagoniste consulte pour un peu de sang dans ses crachats et une mauvaise toux (il fume) et face à un médecin rassurant, il stresse encore plus. À mesure qu’il s’enferme et sombre dans son mal-être, il perd de plus en plus le sens des réalités et ses mythomanies s’aggravent. Il imagine des bactéries fourmillant sur tout inconnu qu’il croise et dans les espaces publics qu’il fréquente, visualise ses poumons qui s’encrassent, son cerveau qui pourrit, son cœur prêt d’éclater. Surmédication, drogues, insomnies, épuisement, isolement, son meilleur ami le gros homme barbe-à-papa rose et souriant (symbolisant l’effet des anxiolytiques, ou peut-être l’angoisse, la dépression elle-même, complaisance dans sa souffrance ?) finit par prendre toute la place dans sa vie, dans son lit, dans sa réalité. Le dessin est grossier et s’exagère à mesure que la déraison gagne du terrain, et c’en est presque libérateur de dérider un tel sujet.

Chez la Française Marie-Pierre Hauwelle, la préparation d’un trajet en train de Toulouse à Lyon piège l’innocente Chloé Denis dans une montée de stress qui fera exploser à l’écran nos angoisses contemporaines. La jeune femme est naturellement tendue à l’idée d’oublier quelque chose, d’être en retard, de ne pas parfaitement savoir d’avance ce qui va se passer, pourquoi et comment. Elle fait des listes, vérifie à trois fois, ne laisse rien au hasard. Alors quand apparaît La boîte, ce mystérieux colis qu’elle attrape au courrier sur son départ, tout bascule. Ne lui trouvant aucune justification, elle fabule des suppositions catastrophiques sur son contenu durant son trajet et cherche désespérément à s’en débarrasser. Mais l’angoisse n’est pas bonne conseillère et mauvaise menteuse, et par quelques réactions mal gérées, tout s’envenime. Une fureur collective gagnera la foule sur le quai de la gare, devant ce paquet finalement abandonné et suspecté de toutes les phobies terroristes. Métaphore ironique de l’anxiété actuelle et des menaces irrationnelles comme réels facteurs de danger, plus que preuves de dangers réels.

Dans des styles très éloignés et travaillés, Flow du Hollandais Adriaan Lokman et Central Square de l’Américain Daniel Rowe intègrent la notion de “transport”, à la fois déplacement et émotion, pour souligner le paradoxe entre nos existences régulièrement contiguës et l’absence de communication directe, d’interaction alors que nous partageons le même espace-temps de plus en plus serré(s). Le premier, qui ouvre le programme, déploie une technique de lignes tout à fait fascinante en ce qu’elle matérialise l’air que nous déplaçons et nous accompagne dans nos mouvements, mais surtout nous prolonge et nous relie les uns aux autres et avec le monde environnant. Du quotidien matériel, on bascule alors dans quelque chose de plus intangible et mystique, mêlant les odeurs, les sons, la lumière et nos impressions dans un grand ballet intuitif, sensoriel, cosmique. Un périple du réveil dans un lit à la désarticulation d’un parapluie égaré au milieu de rien, en passant par la rue, le métro, le train, l’auto, le vent et le vol d’oiseau. Hypnotisant et d’une belle et métaphysique poésie.

Virtuose où on ne l’attendait pas, Central Square choisit l’heure et un lieu de pointe qu’il juxtapose en deux ambiances très distinctes : l’une de formes et traits géométriques colorés sur fond noir qui fusent festivement et recréent la faune urbaine; l’autre de boucles giffées (sur quelques secondes) de décors surpeuplés en noir et blanc où personnages et coins de rue ne cessent de se métamorphoser en eux-mêmes. Le tout est non seulement captivant malgré l’abstraction, il est divertissant et rend curieux de ses détails multiples en trois petites minutes, explicitement bavard même si sans dialogue.

Ce duo voyage et isolement, Avarya de Gökalp Gönen le pousse à l’extrême dans une fiction de robot et d’errance interplanétaire. Même si l’histoire se répète et qu’on en devine le dénouement (que l’expédition est sans fin, justement), le personnage principal et son drame nous renverse habilement.

Mention spéciale pour l’esthétique (et le ton pudique mais brutal) de L’heure de l’ours, court signé Agnès Patron qui sonde avec originalité la nuit et les traumatismes de l’enfance qui entre en collision avec le monde adulte, son indifférence et les pulsions de violence qui prennent le dessus sur l’innocence. Les tignasses rousses sur fond noir et les regards blancs en amande, de même que la brousse des poils d’ours et les feux follets sont autant d’éléments d’une illustration puissante et distinguée.

 

18e Sommets du cinéma d’animation du 3 au 8 décembre 2019 ./* Compétition internationale 1

 

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La foule fait masse, toutes les silhouettes se ressemblent, se fondent, une révolte se prépare et gronde par le nombre. Mais quand tout explose, par la différence, par l’intolérance, que reste-t-il ? C’est sur cette note injuste de ségrégation bien réelle que s’annonce ce premier programme en compétition internationale. Le bal s’ouvre avec une manifestation dévastée (Suggestion of least resistance) qui donne l’envie de faire front malgré le risque. Ce que l’on ravale bien vite en situation de guerre où rien ne se passe mais tout arrive tragiquement (R.A.S). Alors on se prend à égrener les minutes, les secondes, s’obnubiler de chiffres (Oncle Thomas – la comptabilité des jours) à en oublier son humanité comme une poule sans tête (Per aspera ad astra). À vrai dire nous ne sommes pas tant des moutons, nous avons nos singularités (Paper or Plastic), parfois même nos incongruités plastiques justement (Deep Love). Des fois nous venons d’ailleurs (Saigon sur Marne), d’autres fois nous appartenons à ailleurs (Why Slugs Have No Legs). Mais alors, laissez nous être, nous coucher, nous dresser, résister, paraître ou nous effacer comme bon nous semble.

Chacun son rythme

Drôle, hyperactif et surpeuplé, Why Slugs Have No Legs d’Aline Höchli nous arrive de Suisse et se sert de toutes sortes d’insectes et bestioles grouillantes pour illustrer sarcastiquement l’univers urbain et déshumanisé du travail, du bureau, de l’entreprise, de la croissance. Trois compères limaces évoluent dans ce cadre à leur rythme : leur voiture ralentit le trafic, leur passion pour le jardinage contemplatif fait baisser leur productivité, de caractère baba cool ils paressent tard devant la télé… Autant dire que ces qualités zen sont largement inadéquates à la société en accéléré, et déplaisent fortement au patron de la boîte où leurs dossiers en retard s’empilent. Ils finiront à la porte après avoir été démembrés, vulgaires limaces rampant au ban d’un monde moderne effréné.

Vu par leurs yeux globuleux, on se complaît dans leur décalage serein et naïf, vestiges d’un paradis perdu, temps fantasmé où le temps, justement, nous en avions à perdre, à jouir, à étirer. On s’éprend également du soin qu’ils portent à leur petite pousse verte, et du dénouement extatique de ces trois intrus de la ville alors qu’ils rejoignent béas une contrée sauvage où règne la profusion végétale. À ce monde-là, ils appartiennent et pourront en effet végéter en paix. Une invitation à nous échapper de nos routines cadencées, à retourner à la nature, à rêvasser à notre vraie place.

Amanites nucléaires et neurones de plastique

Trouvant son inspiration dans une série de tags répétant un mystérieux numéro de téléphone, Deep Love de Mykyta Lyskov dresse le portrait loufoque d’une Ukraine tout en désordre et égarée socialement, politiquement, économiquement, et même d’un point de vue environnemental. C’est aussi l’histoire d’amour impossible entre un géant vert gluant qui s’est fait arracher le cœur et une infirmière distraite, les deux baignant dans une tempête de sacs plastiques virevoltant et magiques.

À travers ce périple déglingué entre une place publique, un arrêt d’autobus, un hôpital, un terrain vague, des HLM, une brasserie, un appartement, mille petits détails se font signe et se métamorphosent. Un avion dans le ciel devient un oiseau qui pond un œuf lâché comme une bombe sur la ville où il explose en champignons toxiques. La balade crée des incongruités dans le temps aussi : l’œuf réapparaîtra au plat dans une assiette, un bâton lancé à un chien s’avèrera la branche d’un arbre pas encore poussé. Plusieurs images font rire jaune, tableaux criants d’une planète déréglée et d’une espèce humaine qui fonce dans le mur, comme un océan de plastique, des arbres qui saignent, des sacs qui remplacent les oiseaux et les nuages. Un bizarre mélange punk, flyé et extrêmement lucide.

L’amour sans calcul

La Portugaise d’origine, Regina Pessoa, revisite ses souvenirs d’enfance auprès de son étrange Oncle Thomas – La comptabilité des jours. Cet homme qui habitait de l’autre côté de la rue, et chez qui elle passait des après-midis à crayonner, était un réconfort pour la fillette, un modèle de liberté mais aussi un grand mystère. Maintenant qu’il a disparu, la jeune femme qu’elle est devenue illustre sa mémoire à partir de ses perceptions et de ses incompréhensions d’enfant. Elle démêle l’histoire d’un homme, ex comptable, qui s’isolait dans des calculs infinis après une faillite qui visiblement lui avait coûté sa place dans la société, ses relations familiales et peut-être la femme de sa vie. Portrait empreint d’une douce folie sur ce lien affectif fort entre un être reclus, différent, mais si riche d’enseignement et de saine désobéissance à la raison.

Le coup de crayon est parfois brumeux, d’autres fois enfantin et hésite un peu entre un ultraréalisme et des flous poétiques et nostalgiques. Par ce biais, il sert le récit qui vacille habilement entre ce que l’on saisit de la réalité étant petit, ce que l’on s’invente, ce qui nous marque et que l’on retient de cet âge de découverte et de confusion des années plus tard. Un hommage touchant de sincérité et d’empathie.

 

18e Sommets du cinéma d’animation du 3 au 8 décembre 2019 ./* Compétition internationale 4

 

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Ils sont insatiables et accaparants, ces petits films qui jouent en continu dans nos têtes. Certains nous empêchent de dormir (Nuit chérie), nous entraînent dans des fusions charnelles confuses (Organic), quand d’autres nous réveillent en pleins soupçons infidèles (Symbiosis). Ils nous font imaginer des chants ancestraux nous berçant (Ruunpe), des instincts simiesques aux penchants psychédéliques (The Dawn of Ape), ou simplement nous ouvrent les yeux sur le fait qu’ingurgiter de la lumière d’écran abusivement tue le temps (Story). Souvent ils nous racontent des histoires : qu’on inventait enfant avec nos toutous et le fantôme d’un papi (Lola et la patate vivante), le souvenir gravé de l’unique et premier amour (Alba’s Memories) ou le hit improbable d’une composition sonore et visuelle à base de pets sur 12 écrans juxtaposés (4:3). Des histoires à faire peur, à sourire et pleurer, des contes à dormir debout de brebis sauvées du loup (Am I a Wolf?) qui encore au théâtre, au cinéma, en livres, nous font grandir et rajeunir en même temps.

Toujours, qu’ils soient bulles au cerveau ou mettent le feu à l’écran, ces mêmes petits films d’amour courts courent et courent et courent.

En attente

En quelques minutes et courtes situations qui dégénèrent, la Story que nous montre la Polonaise Jolanta Bankowska prouve l’absurdité de notre monde actuel, rivé à ses écrans tout le temps. La nuit, dans les transports en commun, à photographier au lieu de voyager. Or certains effets de ces compagnons technologiques sont forcément aliénants : la confusion entre le réel et la fiction, le règne du profil (lire l’apparence), les bugs, l’inexistant répit, le manque d’attention pour autrui. Quand l’un de ses téléphoneux a la tête qui part en feu, il y a des curieux pour s’Instagramer à côté de l’incendie… Réalisé avec une appréciable justesse narrative, dans un décor de ville géométrique, simple, imposant, avec une trame sonore qu’on connaît bien, de signaux, vibrations, sonneries de notre quotidien. Le dépouillement d’humanité, d’interaction sociale, d’émotion et de discours est troublant de vérité.

Le cri du yéti

En fin de programme, Nuit chérie de Lia Bertels (Belgique) crée l’heureuse surprise tant son ton est finement équilibré. Dans une nuit de lucioles, de végétation endormie, de montagnes et forêts magiques, certaines créatures d’influence japonaise ne trouvent pas le sommeil. Alors que le cri du légendaire yéti résonne de l’autre côté du lac, une sorte de petit singe rose aux yeux énormes se réfugie chez l’ours (un Totoro géant et las) qui, faute d’hiberner, a l’estomac bien réveillé. Ensemble, ils décident de défier la peur du monstre blanc afin d’aller se sustenter chez la tante du chimpanzé. En chemin ils croisent un traversier baleine, une renarde romantique et les traces gigantesques de celui que tout le monde craint…

L’illustration de voiles bleutés et mauves tient à la fois du féérique et de l’entre chien et loup où le rêve, le cauchemar, l’illusion viennent confondre nos sens. Un simple contour rouge vient relever les silhouettes massives des personnages, une petite dent, un poil de moustache, suffisants. L’histoire est douce, drôle par touches, et moins naïve qu’il n’y paraît. Les jeux de regards dans le noir et l’originalité des animaux sont irrésistibles. D’une grande beauté, très réussi, attachant, et pour tous les âges.

Ses affaires

Création franco-hongroise, Symbiosis de Nadja Andrasev emprunte un trait fin de bédé réaliste dans un décor effacé de ville monumentale (quelques vues sur les toits). La caméra suit une fille qui suit son copain qui la trompe en série. Loin d’être la première et la dernière trahison dans leur couple, elle semble s’être fait une raison et presque une passion de collectionner des preuves, cheveux, photos et autres détails féminins étrangers de ces multiples maîtresses. Elle en adopte même quelques signes distinctifs, comme un nouveau tatouage de tigre.

“Symbiose : association biologique, durable et réciproquement profitable, entre deux organismes vivants.” Or on est loin, très loin de la réciprocité amoureuse, sexuelle, morale entre Elle et Lui. On sentirait presque davantage de compréhension, d’attirance et de ressemblance entre trompée et amantes que dans le rapport conjugal. Sans parole, et sans autre commentaire que des prénoms de filles, des regards qui fuient, et une obsession grandissante, le malaise est palpable chez cette femme qu’on imagine intérieurement dévastée alors qu’elle agit pour normaliser ce qu’elle vit. Déroutant, et tristement banal.

 

 

 

18e Sommets du cinéma d’animation du 3 au 8 décembre 2019 ./* Compétition internationale 3

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Salle comble pour ce troisième programme d’une compétition internationale qui gagne son pari sur d’autres plans de vendredi soir. Le menu n’est pourtant pas facile à recevoir et plutôt risqué à monter, en ces temps de commémoration du tragique Polytechnique 89, de post-#metoo, de prises de position de plus en plus hargneuses via les réseaux jusqu’en commentaires politiciens ouvertement et officiellement sexistes… Le féminisme n’a pas d’âge ni ne connaît de frontière, il n’est évidemment pas désuet non plus – ne le sera sans doute jamais – mais il est trop souvent (peut-on se l’avouer ?) l’alibi d’une victimisation féminine, d’une diabolisation du masculin, d’une polarisation de la discussion au point de camper chaque sexe en opposition radicale et de miner tout dialogue. Nous sommes tous différents, différentes, certes, et dans nos interactions des rapports de force s’établissent et se déséquilibrent.

Ce nous est inclusif, humain et déviant dans tous les sens possibles. Alors si nous parlons de la violence envers les femmes, entendons plutôt la forme spécifique que la violence prend lorsqu’elle est dirigée vers une femme, qu’elle soit exercée par un homme, une autre femme, elle-même. Et c’est l’objectif large qu’adopte implicitement ce programme international, qui illustre malgré lui les singularités genrées de la violence, comment elle s’exprime, attaque et se contre différemment selon les sexes, sans pour autant que la femme ne dégage de la force, une force propre, dans son humiliation, son acceptation, sa résistance, son refus, sa libération.

L’épouse aux magnolias

Le cortège de Pascal Blanchet et Rodolphe Saint-Gelais, une création québécoise appuyée par l’ONF et Arte, devrait bien se mériter un prix du public et autres récompenses tant ce court de 11 minutes est soigné, précis, fatal. La voiture de Gabrielle fonce dans un arbre et plonge son conjoint Philippe dans le deuil et les doutes. Depuis l’autre côté, la femme s’adresse à son mari et témoigne de leur vie commune, heureuse et luxueuse, qui peut-être se délitait discrètement sur les derniers mois et ans. L’ennui, la lassitude, la mélancolie, le temps ? Les rêves toujours mis de côté de l’architecte, l’épouse éprise de ses précieux magnolias dans la cour, menacés par les plans de construction d’un atelier. Ce témoignage posthume d’une apparente froideur nous égare en fausses suppositions alors que le spectateur accompagne Philippe dans son enquête intérieure : était-ce un suicide, la querelle de trop qui fait exploser le vase conjugal en morceaux ? Y avait-il des tensions avec les proches aux condoléances équivoques ?

L’illustration s’applique aux lignes, aux perspectives, au design intérieur étudié d’une demeure et d’une relation qui visiblement ne laissaient rien au hasard, si ce n’est ce tiers jardin où s’étaient sauvagement imposés les florissants magnolias. Étranges fleurs fournies sur des branches effeuillées ; beauté rare de l’amour, le vrai, l’éternel… Tout est à leur image, allégorie de Gabrielle et de son affection dévouée et déterminée. L’atmosphère est baignée d’un trio chromatique de noir et blanc tranchés complétés par ce rose omniprésent, à la fois crémeux, élégant, doux et éteint. Avec une immense retenue, images, récit, jeux d’ombres et musique (subtile partition en deux teintes de Pierre Lapointe et Philippe Brault) s’unissent dans un drame poignant qui pousse aux larmes silencieuses et à une folle compassion pour la femme envolée, admirable. Sublime évocation du bonheur comme plan tracé, jamais à l’abri d’un accident, du coup de vent qui balaie la vie comme des pétales futiles.

La jardinière du musicien

Du Brésil et porté par une langue portugaise, sensuelle et de caractère, Tandem de Vivian Altman traite là encore de la féminité par la lunette d’un couple, harmonieux dans ses imperfections. Lui enregistre de la musique dans son studio qu’un jardinet sépare de la maison. Casque aux oreilles, pédale au pied, il se laisse emporter dans ses jams psychédéliques où même son minet empoigne un instrument pour un solo jazz. Mais voilà, une envie soudaine d’uriner l’oblige à se transporter devant la porte fermée de la salle de bains occupée par sa copine. Et comme elle prend trop de temps à sortir, il retourne arroser les fleurs du patio. Prise deux, l’action vue par elle. Elle se pomponne en sortant de la douche, se trouve sexy dans le miroir, attrape son vibromasseur et se lance dans un fantasme masturbatoire où la rejoignent un gigolo musclé et une bombe en cuir et résilles. La partie à trois est interrompue par les coups de son partenaire à la porte, pris d’un urgent besoin d’utiliser les toilettes. Le temps de se remettre de son épisode érotique, elle retrouve son homme à son atelier, absorbé dans une nouvelle composition. Leur apporte deux coupes de vin avec sans doute un plan dans le décolleté. Et plus tard fait simplement constater que le camélia dans le jardin a l’air contrarié. La chaleur ? Ou bien le jet d’urée n’est pas le parfait engrais…

Voilà comment, en une situation anodine, se dessine en poupées et décors de tissus l’intimité de deux êtres au fonctionnement et au rythme physique différents, qui alignent leurs flûtes par de subtils efforts de laisser à l’autre son jardin personnel, leur communication sexuelle et quelques savoureux non-dits. Le générique vient clore l’histoire et boucler le titre avec une charmante image des deux amoureux en vélo tandem, ne pédalant pas toujours dans le même sens, toutefois ensemble et légers.

Le fruit de nos traumas

Place à l’univers décadent, déjanté, difficile mais totalement hilarant de PTSD porté à l’écran par le duo de réalisatrices Claudia Cortés Espejo et Lora d’Addazio. Le jeune Billy, enfant très perturbé, entreprend de sauver sa mère alcoolique avachie sur le canapé et vraisemblablement dépressive. Sous l’effet des puissants anxiolytiques de celle-ci, le cerveau du garçon fabule la conversation de trois canes pétasses qui insultent le leurre d’un canard gonflable sur leur mare, d’un couple canin dont le mari frustré traite sa femme de chienne, d’un loser fini qui pète un cable à ses potes de beuverie et d’un divorcé qui séquestre son gamin à la cave à lui ressasser ses souvenirs de voyage… Redescendant un peu de son trip, Billy part à la chasse au ténia malsain qui squatte sa mère et lui bouffe l’envie de vivre, ce qui se répercute sur lui en sérieux troubles psychologiques.

Sujets sensibles et douloureux traités avec cruauté et absurdité, PTSD (acronyme du syndrome post-traumatique) n’y va pas de main morte quand il s’agit de dénoncer la transmission mère-enfant des violences et de la détresse subies. Le contraste entre la brutalité des faits et du langage et la banalité joyeuse de personnages animés et animaux aux traits enfantins est plus qu’efficace et signifiante, à propos du sort d’une jeunesse qui n’a rien de drôle, de tendre, ni d’anodin.

… et autres plantes carnivores

San de Jin Woo (Corée du Sud) : un dessin noir et blanc aux traits brouillons paresseusement animé, une action minimale répétée jusqu’à épuisement sans paroles, une allégorie de caverne où un monstre rentre de la montagne (“san” en coréen) et bourre de boules de poils la fille assise à table qui se désosse et se démembre et se vomit sans cesse. Portrait d’une violence insoutenable sur les besoins incompris de la femme, son réflexe de soumission, d’encaissement, d’auto-destruction, et la déprimante routine domestique à la fois laborieuse et d’un vide vertigineux.

Around The Stairway de Die Wimmelgruppe (Suisse) : le labyrinthe coloré, d’inspiration vénitienne, que ce court nous amène à explorer joue sur l’illusion de l’escalier de Penrose et autres constructions impossibles, où se succèdent des personnages tout aussi improbables. Les uns remplacent les autres, repeignent sur la peinture du précédent, prennent la place de qui croyait prendre avant d’être suivis à leur tour. Jusqu’à ce que la mort elle-même vienne se rire de tout ce jeu éphémère, qui déploie tant d’énergie à se mordre la queue. La mort, faucheuse, femme décharnée, qui finalement détient tous pouvoirs sur la vie, dont son terme.

Un final moqueur et décalé à ce programme intense sur la violence et les femmes.

./* En reprise le 7 décembre à 13h30 à la Cinémathèque québécoise

18e Sommets du cinéma d’animation du 3 au 8 décembre 2019 ./* Panorama Québec / Canada

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Ces 18e Sommets du cinéma d’animation tenus à Montréal prennent définitivement du galon à travers une série de signaux positifs : un nouveau site, une brochure toute belle, agrémentée d’une magnifique identité visuelle signée Martine Frossard, des rendez-vous professionnels et nostalgiques ou innovants en tous genres, un espace lounge dédié à la salle Raoul Barré, et évidemment une programmation touffue et attrayante à souhait. Bin ouais, 18 ans : on revendique sa majorité, soit une place majeure et légitime dans le paysage créatif et festivalier montréalais, si à la cote ! Heureusement il y a des constantes : le fief à la Cinémathèque québécoise, la grande famille d’incomparables adeptes, les passionnés au rendez-vous, la convivialité. Et un calendrier qui, sur quelques jours, sait rester raisonnable et fourni sans viser une surenchère frustrante.

Ça fait Bzitt, quand ça vole ou quand ça grille ?

Deady Freddy d’Alicia Eisen crée la surprise de son humour inattendu, efficace, somme toute perspicace. Freddy est ce bébé au nez carré qui comme beaucoup naît dans un fracas de cellules en pleine explosion. En quelques dizaines de secondes de son biopic animé, il exténue ses parents, casse ses premiers jouets, et a vraisemblablement quelques rendez-vous manqués avec les âges traversés (puberté, vie adulte, paternité, vieillesse) jusqu’à son accident cardiaque. Il reste 7/10 minutes de film…

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C’est là l’ingénieuse idée revisitée habilement par ce court : revoir le film de sa vie en accéléré au moment du décès, certes, mais réincarné. Moments heureux, moments honteux, moments brefs ou inutiles, tous mêlés. Sauf que… réincarné… en toutes les petites bestioles que vous avez insensiblement zigouillées de multiples et créatives façons ? Moucheron entre deux doigts, mouche contre tapette, mille-pattes noyé dans l’évier, papillon atteint par balai, la liste est interminable et vos remémorations aussi. De même que la palette des liquides fluos de l’écrabouillage. Aïe, aussi digeste et savoureux qu’une dégustation d’insectes au Biodôme, oui oui !

Ça fait Zipp aussi quand ça se recycle

Presque d’entrée de programme, Les vêtements de Caroline Blais remplit très bien son rôle d’essai technique, épuré et juste ce qu’il faut métaphorique, sans en rajouter. Première chose que l’on remarque, dans ce décor de quelques coins de commode blancs sur fond noir : les ciels sont texturés, ou plutôt textilés : laine tricotée, jean métissé, coton effiloché. S’enchaîne un très beau et subtil développement autour du vêtement, celui qu’on doit enfiler chaque jour, qui reflète notre humeur, qui nous fait faux bond, quelquefois définitivement, ou qui nous sauve d’un moment d’hésitation. Tout dans cette construction appliquée établit ce circuit entre notre ressenti, la météo, nos habits (lire : ce que l’on donne à voir de nous au monde, sur le moment).

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L’histoire n’est pas alambiquée, on comprend son fonctionnement dès la première maille, puis on en ouvre les tiroirs un à un, et c’est à la fois confortable, rassurant et qui sait : durable.

Ça fait aussi Waa !

Même si ça ne convainc pas toujours à 100%, viennent ensuite plusieurs mentions, triées sur le volet…

À la mémoire de Shannon Jamieson (1982-2006), Shannon Amen est une œuvre collective menée de front et courageusement par Chris Dainty à partir du matériel poétique, visuel et performatif de son amie, disparue il y a plusieurs années. La narration est portée par la protagoniste, guitare en poing et bible commentée à portée de main. Elle y confie sa découverte de l’homosexualité, heureuse mais si confrontante avec ses principes religieux, ainsi que ses projets artistiques de suicide mis esthétiquement en scène, qui tragiquement se concrétiseront. Un ovni célébrant qui a sans doute été cette Shannon tragiquement filante, à la panoplie de forces et facettes, mais aussi aux tourments abyssaux.

À l’aube, signé Anaé Bilodeau, suit une écriture sans fioritures autour du quotidien de plusieurs personnes (une grand-mère, une jeune femme sur la grève – en rêve ? -, une autre endormie, un veilleur à la belle étoile) qu’on voit bien géographiquement et socialement séparés mais dont on imagine facilement un vécu commun et une sorte de pensée télépathique bienveillante les unissant. À travers quelques gestes du quotidien (comme le réveil et la préparation du café matinal), on lit avec beaucoup de poésie ces habitudes et besoins simples et anodins qui nous relient malgré le temps, la distance, les différences.

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Comment ne pas souligner Giant Bear, collaboration de Neil Christopher et Daniel Gies, pour son soin graphique porté à ces paysages du grand Nord dont la glace à perte de vue renferme des créatures inespérées.

Et dernier laurier lancé à Sans objets, réalisé par Moïa Jobin-Paré, une digression en images sur l’univers électroacoustique dans tout ce qu’il a de mélodique, de méthodique, de sensuel, de concret et d’intangible à la fois.

./* En reprise le 8 décembre à 15h à la Cinémathèque québécoise

 

 

 

 

48e FNC du 9 au 20 octobre 2019 ./* À propos de Children of the Sea de Ayumu Watanabe (Japon, 2019) dans la catégorie Temps Ø, présenté en collaboration avec Le Jour de la Terre

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S’il est un long-métrage de cette programmation 2019 à faire honneur à la mise en place de la nouvelle série “Films pour la planète”, c’est indéniablement ce récent chef d’œuvre de l’animation japonaise de Ayumu Watanabe Children of the Sea, adapté du manga de Daisuke Igarashi. Hypnotique, initiatique, somptueusement fascinante, cette plongée sensorielle dans une vie sous-marine en connexion avec les astres et les esprits recèle mille petites merveilles du monde naturel et de l’art cinématographique.

Le style s’impose d’entrée de jeu, d’abord par touches discrètes. Des éclats de lumière irisée, la transparence d’une flaque d’eau, la sensation d’une prise de son en extérieur dans le vent. Le rouge soutenu des amaryllis est chargé de parfum, de chaleur, de la mélancolie qu’inspire la fleur. Le vivant frémit dans les éléments avant même qu’on soit dans l’action, l’histoire, les personnages.

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Les cadrages à leur tour se décentrent, arrimés au torse d’humains pris à défaut, sans visage comme s’ils souhaitaient disparaître de honte. D’autres demeurent hors-champ, remplacés par les preuves matérielles de leur addiction, de leur profession, de leur obsession. Nous ne sommes pas dans les images composées, construites et complètes qui illustrent, mais bien dans le récit plus psychologique qui comprend ses non-dits, ses silences et ses zones grises. Le regard se déplace, appelé ailleurs par une intuition, une rumeur, une autre forme de présence et de porosité au monde.

Ainsi la petite Ruka, dont les vacances d’été hébergent l’intrigue, est introduite par le biais d’un mélange de sentiments confus, piégée dans des situations floues, que ce soit dans sa famille, dans son équipe sportive, ou dans son âge de changements. Le père est absent de la maison, la mère boit, la gamine n’accepte pas qu’on minimise ses propres bobos et sa colère bien qu’elle les taise aux autres, et dans ces moments de grand vertige et d’insupportable isolement, l’été vient sournoisement rallonger ses journées vides et désœuvrées.

C’est alors au tour de la réalité, perçue sous un angle différent, de glisser vers le fantastique. Lors d’une visite à l’aquarium où l’attirent ses souvenirs d’enfance, Ruka va faire la rencontre inattendue de mystérieux enfants de la mer, Umi et son frère Sora. Sorte de dauphins humains élevés parmi les lamantins, nageurs aguerris au souffle infini et à la peau fragile, alertes aux fascinants signaux sonores qui relient les créatures sous-marines à des milles à la ronde. Une grande fête s’annonce, la célébration unique d’une naissance, la consécration d’un être élu, invité, révélé, reconnu de cette lignée magique issue de la mer… Et de ce climax crucial on pressent simultanément le danger du sacrifice imminent.

À ce point de la fiction, la narration coule entre les lignes et décroche des lettres moulées noir sur blanc pour se fondre dans des profondeurs aussi opaques que translucides et scintillantes. Tout ce que l’on peut en décrire, c’est la fusion aquatique d’une jeune fille et d’une météorite. La lecture de cet imaginaire, poétique et cosmique, doit se libérer du carcan rationnel et factuel pour se laisser emporter, captiver, éblouir, immerger dans un univers sans commencement ni fin, un grand tout créatif. On n’aura jamais vu pareilles explosions d’images en cinéma d’animation : œuvres chorégraphiques, visuelles, sonores et chromatiques en pleine osmose et perpétuelle mutation. Une déferlante violente, un long tourbillon multicolore, des vagues d’aventure et d’émotion qui avalent tout sens sur leur passage.

Tandis que ciel et mer se fondent, que des pluies diluviennes emportent les larmes, que les bancs de poissons créent des arc-en-ciel de lumière, la réalité humaine s’éparpille en gouttelettes, en éclats, en sentiments aux facettes miroitantes, surface sensible et insaisissable sur laquelle glisse la vie.

Children of the Sea déploie des paysages aussi sublimes que les eaux dans tous leurs états d’Aquarela (2018). La musique, l’harmonie, la puissance de la nature y font lois. L’instinct animal en adéquation avec l’habitat y reprend tous ses droits. Et le devenir de l’homme repose ultimement sur sa capacité d’écoute, d’inscription humble dans cet ordre supérieur, sur sa relation paisible avec ses origines, ses sentiments, son environnement, sa reconnaissance de ce qui l’habite et le dépasse. Au passage, un brillant portrait du tumulte de l’adolescence et de l’éveil de la personnalité – écoresponsable qui plus est.

FNC 2018 ./* À propos du film d’animation Miraï, ma petite sœur de Mamoru Hosoda (Japon, 2018, 98 minutes) et de l’expérimentation radiophonique Le Brasier Shelley de Céline Ters et Ludovic Chavarot (France, 2018, 71 minutes)

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À la cadence du festival, et avec des sélections comme Temps Ø et Les nouveaux alchimistes, facile de passer d’une ambiance extrême à une autre, et d’embarquer dans des voyages insolites.

Ping-pong entre les générations

Les p’tits loups du FNC sont chanceux puisqu’ils découvrent avant tout le monde le dernier film d’animation de Mamoru Hosoda, présenté en avant-première à la Quinzaine des réalisateurs de Cannes et sorti au Japon en juillet, qui ne sera à l’affiche des cinémas montréalais qu’en février 2019. Voici donc Miraï, ma petite sœur en primeur, un peu comme le très jeune Kun qui, perturbé par le débarquement d’un bébé dans la famille, fera des bonds vers le futur où il rencontrera sa sœur plus grande alors qu’elle vient à peine de naître.

Des sauts dans l’avenir (mirai en japonais) mais aussi dans le passé : des allers-retours temporels chers à Hosoda et qui rendent son écriture et ses thématiques joliment originales. Le petit garçon apprendra de cette façon à faire du vélo sans petites roues avec son grand-père fabricant de moteurs alors que celui-ci dans la fleur de l’âge s’apprête à séduire sa grand-mère ; face à lui-même adolescent rebelle, Kun se déconseillera avec le recul de fuguer et de fuir les vacances en famille ; il partagera le trouble du double humain de son chien qui perdit lui aussi l’affection débordante des parents à l’arrivée du premier enfant dans le foyer. Rôles inversés entre cadets et aînés, enfants et parents, parallèles entre les générations, tout ce que permettent les courts-circuits du temps vient renseigner et rassurer le garçon de quatre ans sur la force de la famille.

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Le réalisateur emprunte les perceptions particulières de l’imaginaire enfantin, la conception différente du défilement des heures, des espaces, la confusion entre jeu et réalité, et les applique non seulement au propos du film mais à son déroulement. Les images sont à la fois très simples, symboliques, et ingénues. Dans le patio de la maison qui s’agrandit, une arbre magique, témoin des histoires successives, devient une sorte de matrice généalogique de la famille qui permet entre autres ces voyages dans le temps. L’animation est elle aussi assez basique, et se sert de tours faciles tel que l’album de photos pour relier les êtres à des demi-siècles de distance. Les plans larges de la ville vue du ciel, qui se resserrent sur la demeure, s’adaptent subtilement en fonction des époques. Le vélo qui était le cheval puis la moto et la voiture, les trains qui s’accélèrent en divers modèles de Shinkansen reproduits en jouets et autres goodies, marquent le passage du temps, le progrès, et au travers de ces évolutions, la continuité des liens filiaux et la transmission des valeurs.

Pour des yeux d’adultes, le portrait est touchant, un peu comme une chanson de Vincent Delerm ou des Cowboys fringants. Et surtout le film pourra servir à l’arrivée d’un second enfant, comme ces livres explicatifs qu’on lit aux plus grands pour expliquer le bébé dans le bedon de maman. Dans ce sens, la parenté est abordée avec finesse et perspicacité, sans romancer la période folle du bas-âge, son stress et ses défis au niveau conjugal. La distribution des places et responsabilités entre les différents membres de la famille essaie de ne pas s’enfermer dans la cellule caractéristique, avec les interventions des grands-parents ou du chien et le retour au travail de la mère. Pour les enfants indéniablement, il y a beaucoup d’humour et l’expression d’émotions en crise qu’il est bon de relâcher. Possible qu’au passage, Kun et Miraï se fassent quelques crasses, un coup de locomotive sur le coin du nez ou une poussée de sourires d’ange pour gagner toute l’attention. Ils n’en deviendront pas moins grands, ni moins frère et sœur pour tout le temps à venir.

Dérive dans le son

Dans le cadre des émissions et expérimentations radiophoniques typiques de France Culture (l’Atelier de création radiophonique), Le Brasier Shelley transpose en dérive sonore le noir voyage en enfer du poète britannique des débuts du XIXe siècle, Percy Bysshe Shelley. Ses écrits maudits, emprunts de perversion et de mauvais augures, et ses mœurs outrageantes pour la bonne société de l’époque le bannissent du Royaume-Uni. Son histoire est lacérée de drames familiaux, de très jeunes épouses enlevées, de maîtresses dans chaque port, d’enfants abandonnés et de présumés suicides de détresse. Ponctué d’allumettes enflammées et de remous aquatiques, de voix fantomatiques et d’obsession de certains vers nostalgiques, l’épisode relate non seulement le dépit, le rejet et l’exil, mais particulièrement la fin tragique d’une embarquée de Percy et Mary Shelley (celle de qui Frankenstein le monstrueux a vu le jour) sur un voilier de misère qui fait naufrage au large de la côte toscane et recrache sur la rive les cadavres des jours plus tard.

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Lourd et sombre, l’univers des Shelley trouve ici une résonance poisseuse et presque paranormale qui imprègne et charge l’obscurité. Quelle brillante idée que de présenter un film sans images dans un festival de cinéma, et de partager cette expérience acoustique dans une vraie salle de projection ! Autre plan de génie : faire venir l’un des compositeurs, Augustin Viard (son complice sur le projet étant le musicien et compositeur australien Warren Ellis, violoniste de Nick Cave and The Bad Seeds) accompagner la première de trois séances aux ondes Martenot live. Un bémol sur la troisième représentation qui s’est déroulée avec plusieurs pistes en mineur par erreur, effaçant en sourdine une partie de la trame sonore et narrative ; mais le problème aura certainement obtenu réparation en vue de la quatrième et dernière chance de plonger dans cette pièce étrange et satanique.

Quelle joie enfin de visiter pour une première fois à cette occasion l’installation impeccable du nouveau Cinéma Moderne du Mile-End (dont les sièges confortables, la programmation fournie et le resto-bar bien accueillants n’attendent que les spectateurs en passant) ! Tous les crédits de ce périple poétique en musique ici. En anglais, en français, en son et en images mentales.

 

Prochaines projections ./* Miraï, ma petite sœur sera présenté encore le dimanche 14 octobre à 15h45 au Quartier Latin (salle 10) et Le Brasier Shelley le samedi 13 octobre à 15h, toujours au Cinéma Moderne.

FNC 2018 ./* À propos du film d’animation Another day of life de Raúl de la Fuente et Damian Nenow (Pologne, Espagne, Allemagne, Hongrie, 2018, 85 min)

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Angola 1975. À la veille d’accéder à l’indépendance, en guerre contre l’hégémonie coloniale portugaise, ce territoire africain de la côte Ouest, le septième plus important du continent en superficie, devient l’un des fronts crépitants de la Guerre Froide opposant les Américains, les Russes et les Cubains à la rescousse. La population est prise en étau. “This is Cold War, Artúr. Forget about decolonization and independence. This here is Cold War. And a cold war never ends”. Le film n’est qu’à moitié déroulé. Le bain de sang durera 27 années de plus (1975-2002).

Le journaliste polonais Ryszard Kapuściński est dépêché dans la région de la grande ville Luanda par son agence de presse pour témoigner des affrontements, et passera trois mois au cœur du tumulte, à la charnière de la lutte pour l’indépendance, des prises de positions internationales et de l’embrasement en conflit civil. Reporter altermondialiste d’avant-garde, de toutes les causes en Asie, Afrique et Amérique Latine de la deuxième moitié du XXe siècle, à l’heure où tant de peuples réclament à feu et à sang leur liberté nationaliste, ce Ricardo slave essaie de faire une différence sur place. Il débarque chroniqueur utopiste et brillant, il revient brisé mais écrivain. Missionnaire dès la première heure.

Ingénieusement, le film alterne cours à l’université devant les interrogations des étudiants, images d’archives des lignes de tir, reconstitutions et paysages actuels, ainsi que les précieux témoignages de ceux qui n’ont pas disparu et que Kapuściński avait croisé dans son périple 40 ans plus tôt, qui viennent appuyer de leur barbe grisonnante le récit animé réalistement.

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Il y a de magnifiques séquences fantasmées dans ce long-métrage, relevant du rêve ou plutôt du cauchemar, souvent lorsque la douleur se fait trop intense ou le danger écrasant, sous les bombes et dans l’impasse la plus totale et fatale. L’image se fractionne, les corps se démembrent, les couleurs saturent et s’inversent, tout sombre dans une irréalité à l’envers. Un fin travail de son participe bien sûr à l’effet, mais l’image domine, et le sentiment, la dramaturgie. Tout y est.

À souligner donc, une production collaborative de plusieurs studios : PLATIGE FILMS (Pologne), KANAKI FILMS (Espagne), WALKING THE DOG (Belgique), WÜSTE FILMS et ANIMATIONS FABRIK (Allemagne) et PUPPERWORKS (Hongrie). De pair avec les réalisateurs Raúl de la Fuente d’Espagne et Damian Nenow de Pologne. Une large équipe de concepteurs chevronnés, vu le rendu.

Entrer dans Another day of life n’est pas si facile, on craint le journal de bord dépassé, et les intrusions de réalité documentaire ne sont pas immédiatement fluides. Très vite tout ça se place. Le matériel est vrai et nous avons collectivement le devoir de lui faire face, et de le garder vivant, palpitant. Ça rentre dedans d’une manière humaine et inéluctable : les gens qui font ce qu’il faut pour leur temps, et se sacrifient à l’oubli… Ceux qui traversent l’impossible, avec la charge de la mémoire. Les portraits en finale sont saisissants. Peu se retiendront d’une larme sur la voix pleine de Teresa Salgueiro vous suppliant de ne pas oublier en portugais…

Artur Queiroz

Luis Alberto Ferreira

Joaquim António Lopes Farrusco

Carlota Machado

+ Ryszard Kapuściński

CONFUÇAO, à vous tous !

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Dans une attaque, un commandant charismatique et cerné, papa d’un jeune garçon dont il est séparé depuis longtemps, confie qu’il n’a plus peur. Et sans doute c’est la leçon de ces bouts du monde, ne plus tenir à sa vie, sinon la lier à l’avenir de milliers d’autres. Anesthésier la frayeur. Être là pour être là parce que cela fait une différence, au bout du compte. Un leitmotiv source de vertige pour le photojournaliste : ce que sa présence quelque part signifie, et peut changer, à l’épicentre d’échanges armés et de propagande où la vérité est trop salie pour avoir sa place. Pas nécessaire de transmettre la nouvelle, mais bien en amont : figer le moment présent, savoir, voir, connaître les gens investis, mesurer la signification des gestes. L’autre temps de témoigner viendra.

“I knew I was witnessing events that would shape the fate of the humanity for generations, centuries even: the borning of the Third World.

I identify with those / who are humiliated and offended / I find myself amongst them / Poverty does not have a voice / My duty is to achieve / That their voice is heard / This is my mission.” – Ryszard Kapuściński

 

À ne pas manquer ./* Another Day of Life sera projeté à trois reprises les vendredi 5 à 17h30 au Cinéma du Parc (salle 1), dimanche 7 à 15h au Cinéma du Parc (salle 1) et dimanche 14 à 17h45 au Quartier latin (salle 10).

46e FNC du 4 au 15 octobre 2017 ./* À propos du film d’animation Téhéran Tabou d’Ali Soozandeh (Iran, 2017)

Le réalisateur iranien Ali Soozandeh, installé en Allemagne depuis les années 1990, réalise avec Téhéran Tabou son premier long-métrage d’animation, tout à fait osé, sorti en primeur en mai dernier à la Semaine de la Critique du Festival de Cannes. La 46e édition du Festival du nouveau cinéma est l’occasion de voir dès maintenant ce film percer à Montréal. Abordant la ville de Téhéran et ses habitants par les imbroglios sexuels qui relient plusieurs protagonistes, ce témoignage frappant fait la lumière sur les pratiques extrêmes, tordues et absurdes qu’entraîne un cadre religieux oppressant et patriarcal.

Un film qu’il aurait été impossible de tourner en Iran, insiste son concepteur, et dont le procédé d’animation utilisé accentue paradoxalement le réalisme. Ali Soozandeh a opté pour la rotoscopie, tournant toutes ses scènes avec de vrais acteurs transformés par la suite en personnages dessinés. Il en ressort une réelle beauté des traits, une recherche de postures et de mouvements expressifs, et des caractères subtilement nuancés. Les visages et silhouettes typées, les formes féminines surtout, sont travaillés alternativement en contours noirs ou en transparence, laissant émerger dans certains flous une variation de l’âme en quelque sorte, qui donne définitivement de la profondeur aux émotions et aux histoires relatées. Les couleurs de même que la présence de la nature dans ce paysage urbain sont magnifiques. On y sent à la fois la chaleur sèche du désert proche, et la fraîcheur alpine des Monts Elbourz.

Dans un scénario aux rebondissements intelligemment entremêlés, les différentes intrigues prennent des tournures aux dénouements inattendus. La matière de base semble pourtant puisée au quotidien de la société iranienne d’aujourd’hui. Vue sous un jour tout à fait perverti. Un petit garçon muet accompagne sa mère prostituée dans ses passes. Une jeune promise se fait dépuceler par un inconnu dans un bar à quelques jours de ses noces. Un juge retient des documents légaux contre échanges de services sexuels. Les commerces d’avortement, de faux monnayeurs et d’hymens artificiels sont prospères.

Outre la corruption à tous les niveaux, la répression policière de toute émancipation sociale, l’esclavagisme des femmes soumises à l’autorité des maris, l’enfermement au logis et sous les foulards, ce qui marque est la profonde hypocrisie qui règne dans les relations sous surveillance et déséquilibrées entre les hommes et les femmes. Car la prostitution et la pornographie ne se portent pas mal en vérité. La violence et le manque de respect se perçoivent derrière les gestes et les paroles de tous les jours, et dans le mode de fonctionnement de toute la société, qu’il s’agisse d’inscrire un enfant à l’école, d’obtenir le droit de travailler, de simplement exprimer un jugement. La chair est faible et si la morale se veut psychorigide, elle n’est pas longue à plier derrière les portes des chambres à coucher.

Des mots mêmes du réalisateur en entrevue : “Pour moi, le tabou de la sexualité est plus un problème social que politique. L’étroitesse d’esprit des gens est plus forte que le cadre légal.” Or le film témoigne, outre la débrouillardise et le marchandage, l’entraide et l’interdépendance, d’individus en mode survie qui doivent payer pour leur liberté avant de défendre celle d’autrui. Et apprennent à s’en sortir en pilant sur leurs personnalités et valeurs.

Il y a cela dit une très belle application portée à chaque personnage. Le ficelage des différents récits implique que chacun ait son moment de salut (et de bassesse d’ailleurs). Le passage chez le photographe du coin, que ce soit pour un passeport, des faux-papiers, un mariage, etc. devient une sorte de rituel qui catalogue les rôles à jouer ainsi que les tempéraments à tenir officiellement. Tous y révèlent une expression du visage qui trahit leur passé, leur présent ou leur avenir, une vérité qu’ils ne peuvent laisser transparaître le reste du temps.

Quant à l’enseigne lumineuse qui surplombe la tour de logements où ces histoires de voisinage se trament, elle est croquée sous tous les angles : en panoramique, en contre-plongée, par son reflet dans les vitres des appartements et de nuit comme de jour. Cette technique est réitérée à plusieurs occasions, avec les apparitions du chat, des oiseaux, le rituel des bombes à eau. L’autre trouvaille tient à confier le récit au jeune Élias dont le mutisme rend les yeux plus grands. Son regard à la fois rompu et innocent sur le monde et les gens redonne du relief et de l’humanité à ce que le système juge secondaire, tout en échappant à ses lois. Face à la perfidie des acteurs, calculateurs et stratèges, il ravive à son niveau la possibilité d’une naïveté libératrice, que tous ont perdu par obligation ou chèrement. Car même les jeunes n’ont qu’une idée en tête, plutôt que de contourner ou contrer les règles, celle de partir ailleurs. Et dans un cas comme dans l’autre – l’enseigne ou l’enfant – il est question de voir plus loin, un horizon plus large que celui restreint au quotidien dès le plus jeune âge, fille ou garçon.