Le haut parleur par-delà les murs

./* À propos de STADIUM performé par Eli Keszler au Centre PHI le 23 février

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STADIUM est le neuvième album solo de l’artiste basé à New York, Eli Keszler, un percussionniste virtuose globalement allumé par tout ce qui l’entoure : la réflexion architecturale du son, la circulation physique dans l’espace, l’immédiateté de l’instrument, l’écoute intime de la cacophonie du monde. Sa performance aux baguettes hypnotise de célérité, d’élégance et de puissance, donnant naissance à des constructions, des situations, des atmosphères dont la perception des textures et des angles ne cesse de se renouveler. Un travail de variations sur les points de vue qui puise sa mathématique subtile dans le plus grand style d’une écriture jazz géniale.

Le compositeur électro-acousticien de la pièce Les haut-parleurs du Théâtre Bluff (texte et mise en scène de Sébastien David, 2015) transmettait à son jeune voisin, pris dans les turbulences de l’adolescence et les fragilités de la famille, la passion du son par cette formule mantra : “organiser le chaos”. Chez Keszler, ce chaos est également fascinant car il signifie la riche diversité et immensité de l’existence sensible, ses couches d’interprétations, de générations et d’infinies modulations. Et qu’il renferme en lui un ordre immanent, une beauté secrète qui force l’écoute attentive et compréhensive.

On l’aura compris, le musicien qu’est Eli Keszler depuis son plus jeune âge est du calibre des phénomènes mondiaux, sa technique et dextérité percussives des extensions de lui-même. Et le voir jouer en direct suffirait à amadouer les puristes. Diplômé du Conservatoire de musique de la Nouvelle-Angleterre à Boston en 2007, cela fait de lui un prodige à la fois jeune et prolixe, qui s’est déjà produit dans les événements et lieux de concert expérimentaux les plus émérites internationalement. Le garçon a de plus un cerveau bouillonnant de références en histoire et philosophie de l’art, vraisemblablement. Et marcheur quotidien à l’exemple des situationnistes dérivant et observant la vie à la volée, il en enregistre mentalement les schèmes répétés et les incongruités pour nourrir ses compositions aux mouvements à la fois complexes et fluides, radicalement contrastés et naturellement fluctuants.

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À l’origine de STADIUM, il rappelle une exploration du Carpenter Center, le centre d’art contemporain d’Harvard conçu par Le Corbusier, qu’il a arpenté en compagnie de l’artiste visuel James Host quelques années auparavant. Rêvant de haut-parleurs en hauteur, les deux collaborateurs avaient mis à jour (de façon assez inespérée) et investi tout un système de sonorisation élaboré, intégré à même le bâtiment. Obsédé par l’imbrication de l’architecture avec la musique, Eli Keszler a ensuite reproduit son cheminement auditif et presque sociologique dans différents lieux, dont il archivait les enregistrements en vue de les revisiter tout à fait librement dans un projet de 12 pistes (Shelter Press, automne 2018).

Il en résulte une partition dont les paradoxes ravissent de leur fusion insolite : des pointes de baguettes hyperactives côtoient des résonances sombres et veloutées, l’accélération des images crée l’illusion d’une fixité et inversement l’immobilité vibre, la douceur d’un ralenti caressant à l’extrême renferme un désir ardent d’énervement et de transgression vive. À l’écran, des plans d’une bâtisse de nuit en contre-plongée reviennent, dont le regard tente à plusieurs reprises l’intrusion par les sous-sols et parking, avant d’être rejeté à l’extérieur, aimanté à nouveau vers les fenêtres supérieures et la toiture.

Comme si chez ce compositeur et artiste visuel, penseur et promeneur, la rencontre d’un quelconque mur érigé n’était jamais l’obstacle sinon la promesse de s’élever au-delà. Parce que les fils, les haut-parleurs, les ondes, peuvent toujours être projetés plus haut que les limitations concrètes. Et qu’à sa suite, à son proximité, la musique nous permet cette insouciante échappée.

Live STADIUM @ Kitchen

À l’image de la course d’un ruisselet au pied d’un trottoir, qui fait scintiller l’asphalte autant qu’il avale ses aspérités, à la fois nappe liquide et fuyante, la balade de STADIUM rappelle le charme urbain et introspectif d’Ascenseur pour l’échafaud : une nuit passée par Miles Davis à improviser sur les pas nonchalants de Jeanne Moreau. À l’opposé de ce songe éveillé, on aurait à d’autres instants l’impression d’assister en direct au concert de lames d’un chef cuisiner préparant des sushis raffinés à une vitesse experte. Entre ces deux images, improbables à rapprocher, et ce rôle de rôdeur autour d’un bâtiment imposant, on plaît à s’aventurer et s’égarer dans des fulgurances qui pourraient s’étirer à l’éternité.

 

 

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