Traîtres tréteaux

./* À propos du spectacle L’Homme de Hus de Camille Boitel (France) présenté à La Chapelle Scènes Contemporaines en collaboration avec la TOHU (13 au 16 février 2019)

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Camille Boitel est un artiste circassien dont l’univers au complet, peu importe le registre disciplinaire qu’il emprunte selon le projet, est tissé de poésie et de vulnérabilité. Avec L’immédiat, un spectacle collectif accueilli à la TOHU en 2015, il déployait déjà un langage chorégraphique d’un grande humanité et d’une époustouflante qualité tandis qu’il abordait le vertige de corps cherchant à s’arrimer dans un monde matériel encombré et chavirant sans cesse.

L’Homme de Hus, qui a voyagé depuis sur les plus prestigieuses scènes de performance contemporaine, a révélé son créateur dès 2003. Seize ans, ce ne sont pas toutes les œuvres d’arts vivants qui peuvent prétendre à une telle longévité. Ni tous les solistes qui peuvent revendiquer de continuer à les porter à bout de bras. Or la prestation n’a visiblement pas pris de rides ni trop de rhumatismes (bien que les deux dernières représentations aient été annulées pour cause de blessure).

Au contraire, le récit se bonifie possiblement avec l’âge, les questionnements sur le déséquilibre de l’être trouvant un nouvel écho avec les thèmes du vieillissement, de la sagesse, du sens éternellement insaisissable de l’existence.

L'homme de Hus © Olivier Chambrial (3)

(c) Olivier Chambrial

Dans une scénographie de tréteaux – sans doute l’élément le plus commun d’un modeste atelier d’artiste – cet homme étrange à la stature de géant échevelé joue la maladresse. Un client parfait pour s’enfarger dans les fleurs du tapis, comme on dit, tant il crée dans le vide des obstacles sur lesquels véritablement trébucher. C’est que son imaginaire foisonne d’idées, de doutes, de diversions qui le bousculent métaphysiquement, symboliquement, et concrètement.

Le fardeau de Sisyphe n’est pas tant la montagne à gravir ni l’effort de rouler sa roche, sinon le perpétuel recommencement de la tâche, sans issue ni but. Il en va de même pour ce personnage de charpentier clownesque. L’ambition d’une construction rangée qui tienne debout ? Non. Pas même le projet d’un établis auquel s’installer pour méditer sur le silence. Il y a, dans un cerveau humain, bien trop de points d’interrogation, de suspension, de guillemets sur des mots impossibles à formuler audiblement. Ce ne sont pas les micros qui manquent, ni les occasions d’ouvrir la bouche, la vraie difficulté étant davantage le chemin à parcourir avant, dans sa tête, pour choisir ce que l’on a à dire.

L'homme de Hus © Olivier Chambrial (4)

(c) Olivier Chambrial

Il en résulte quelques fulgurances magnétiques et révélatrices. Lorsqu’un orateur corpulent fait des pieds et des mains devant son auditoire au point d’en inverser ses extrémités et de se métamorphoser en créature sans tête et les poignets aux chevilles. Également, ce moment d’apesanteur sur terre, alors que les accessoiristes s’y prennent à trois pour tenter de maintenir notre homme bien ferré au sol.

L’esprit est volatile, il virevolte dans toutes les directions en dépit de la raison, ne se fixe jamais, et malgré ses légèretés il peut paradoxalement rendre la vie bien lourde et encombrante. Le fou, comme le poète et le passionné, vivent ainsi à cheval, un pied dans l’étrier de la pensée et l’autre en pleine démence. Funambules déliés de leurs attaches. Et entre les deux ils n’ont de cesse de pencher, tergiverser, basculer d’un extrême à l’autre. Ils se brûlent à leur propre feu, se perdent dans leur quête de distraction, joueurs compulsifs à la roulette des idées impromptues.

L’Homme de Hus, c’est touchant, se pliera toujours en quatre malgré son dos, malgré ses apprentissages, pour ne rien faire que de travers, de différent, d’instable. Car de ce déséquilibre, de son inadaptation, du risque pris naît la possibilité de créer, rêver, voir autrement. Et parce qu’une contorsion agile lui permet de glisser un œil sous sa jambe, derrière sa nuque ou du haut d’un amoncellement de barreaux, il nous offre à regarder la réalité sous un angle nouveau. Comme si tout était matière à être réinventé dès lors qu’on se libère du mode d’emploi normalisé, du bien-penser droit, de l’utilisation habituée et déterminée.

L'homme de Hus © Olivier Chambrial (1)

(c) Olivier Chambrial

Et si vous ne discernez pas clairement son poème, ses paroles, ce à quoi il aspire, c’est sans doute parce que le plus important, avant le sens, est déjà de mieux écouter.

 

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