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Monthly Archives: February 2019

./* À propos de STADIUM performé par Eli Keszler au Centre PHI le 23 février

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STADIUM est le neuvième album solo de l’artiste basé à New York, Eli Keszler, un percussionniste virtuose globalement allumé par tout ce qui l’entoure : la réflexion architecturale du son, la circulation physique dans l’espace, l’immédiateté de l’instrument, l’écoute intime de la cacophonie du monde. Sa performance aux baguettes hypnotise de célérité, d’élégance et de puissance, donnant naissance à des constructions, des situations, des atmosphères dont la perception des textures et des angles ne cesse de se renouveler. Un travail de variations sur les points de vue qui puise sa mathématique subtile dans le plus grand style d’une écriture jazz géniale.

Le compositeur électro-acousticien de la pièce Les haut-parleurs du Théâtre Bluff (texte et mise en scène de Sébastien David, 2015) transmettait à son jeune voisin, pris dans les turbulences de l’adolescence et les fragilités de la famille, la passion du son par cette formule mantra : “organiser le chaos”. Chez Keszler, ce chaos est également fascinant car il signifie la riche diversité et immensité de l’existence sensible, ses couches d’interprétations, de générations et d’infinies modulations. Et qu’il renferme en lui un ordre immanent, une beauté secrète qui force l’écoute attentive et compréhensive.

On l’aura compris, le musicien qu’est Eli Keszler depuis son plus jeune âge est du calibre des phénomènes mondiaux, sa technique et dextérité percussives des extensions de lui-même. Et le voir jouer en direct suffirait à amadouer les puristes. Diplômé du Conservatoire de musique de la Nouvelle-Angleterre à Boston en 2007, cela fait de lui un prodige à la fois jeune et prolixe, qui s’est déjà produit dans les événements et lieux de concert expérimentaux les plus émérites internationalement. Le garçon a de plus un cerveau bouillonnant de références en histoire et philosophie de l’art, vraisemblablement. Et marcheur quotidien à l’exemple des situationnistes dérivant et observant la vie à la volée, il en enregistre mentalement les schèmes répétés et les incongruités pour nourrir ses compositions aux mouvements à la fois complexes et fluides, radicalement contrastés et naturellement fluctuants.

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À l’origine de STADIUM, il rappelle une exploration du Carpenter Center, le centre d’art contemporain d’Harvard conçu par Le Corbusier, qu’il a arpenté en compagnie de l’artiste visuel James Host quelques années auparavant. Rêvant de haut-parleurs en hauteur, les deux collaborateurs avaient mis à jour (de façon assez inespérée) et investi tout un système de sonorisation élaboré, intégré à même le bâtiment. Obsédé par l’imbrication de l’architecture avec la musique, Eli Keszler a ensuite reproduit son cheminement auditif et presque sociologique dans différents lieux, dont il archivait les enregistrements en vue de les revisiter tout à fait librement dans un projet de 12 pistes (Shelter Press, automne 2018).

Il en résulte une partition dont les paradoxes ravissent de leur fusion insolite : des pointes de baguettes hyperactives côtoient des résonances sombres et veloutées, l’accélération des images crée l’illusion d’une fixité et inversement l’immobilité vibre, la douceur d’un ralenti caressant à l’extrême renferme un désir ardent d’énervement et de transgression vive. À l’écran, des plans d’une bâtisse de nuit en contre-plongée reviennent, dont le regard tente à plusieurs reprises l’intrusion par les sous-sols et parking, avant d’être rejeté à l’extérieur, aimanté à nouveau vers les fenêtres supérieures et la toiture.

Comme si chez ce compositeur et artiste visuel, penseur et promeneur, la rencontre d’un quelconque mur érigé n’était jamais l’obstacle sinon la promesse de s’élever au-delà. Parce que les fils, les haut-parleurs, les ondes, peuvent toujours être projetés plus haut que les limitations concrètes. Et qu’à sa suite, à son proximité, la musique nous permet cette insouciante échappée.

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À l’image de la course d’un ruisselet au pied d’un trottoir, qui fait scintiller l’asphalte autant qu’il avale ses aspérités, à la fois nappe liquide et fuyante, la balade de STADIUM rappelle le charme urbain et introspectif d’Ascenseur pour l’échafaud : une nuit passée par Miles Davis à improviser sur les pas nonchalants de Jeanne Moreau. À l’opposé de ce songe éveillé, on aurait à d’autres instants l’impression d’assister en direct au concert de lames d’un chef cuisiner préparant des sushis raffinés à une vitesse experte. Entre ces deux images, improbables à rapprocher, et ce rôle de rôdeur autour d’un bâtiment imposant, on plaît à s’aventurer et s’égarer dans des fulgurances qui pourraient s’étirer à l’éternité.

 

 

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./* À propos du spectacle L’Homme de Hus de Camille Boitel (France) présenté à La Chapelle Scènes Contemporaines en collaboration avec la TOHU (13 au 16 février 2019)

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Camille Boitel est un artiste circassien dont l’univers au complet, peu importe le registre disciplinaire qu’il emprunte selon le projet, est tissé de poésie et de vulnérabilité. Avec L’immédiat, un spectacle collectif accueilli à la TOHU en 2015, il déployait déjà un langage chorégraphique d’un grande humanité et d’une époustouflante qualité tandis qu’il abordait le vertige de corps cherchant à s’arrimer dans un monde matériel encombré et chavirant sans cesse.

L’Homme de Hus, qui a voyagé depuis sur les plus prestigieuses scènes de performance contemporaine, a révélé son créateur dès 2003. Seize ans, ce ne sont pas toutes les œuvres d’arts vivants qui peuvent prétendre à une telle longévité. Ni tous les solistes qui peuvent revendiquer de continuer à les porter à bout de bras. Or la prestation n’a visiblement pas pris de rides ni trop de rhumatismes (bien que les deux dernières représentations aient été annulées pour cause de blessure).

Au contraire, le récit se bonifie possiblement avec l’âge, les questionnements sur le déséquilibre de l’être trouvant un nouvel écho avec les thèmes du vieillissement, de la sagesse, du sens éternellement insaisissable de l’existence.

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(c) Olivier Chambrial

Dans une scénographie de tréteaux – sans doute l’élément le plus commun d’un modeste atelier d’artiste – cet homme étrange à la stature de géant échevelé joue la maladresse. Un client parfait pour s’enfarger dans les fleurs du tapis, comme on dit, tant il crée dans le vide des obstacles sur lesquels véritablement trébucher. C’est que son imaginaire foisonne d’idées, de doutes, de diversions qui le bousculent métaphysiquement, symboliquement, et concrètement.

Le fardeau de Sisyphe n’est pas tant la montagne à gravir ni l’effort de rouler sa roche, sinon le perpétuel recommencement de la tâche, sans issue ni but. Il en va de même pour ce personnage de charpentier clownesque. L’ambition d’une construction rangée qui tienne debout ? Non. Pas même le projet d’un établis auquel s’installer pour méditer sur le silence. Il y a, dans un cerveau humain, bien trop de points d’interrogation, de suspension, de guillemets sur des mots impossibles à formuler audiblement. Ce ne sont pas les micros qui manquent, ni les occasions d’ouvrir la bouche, la vraie difficulté étant davantage le chemin à parcourir avant, dans sa tête, pour choisir ce que l’on a à dire.

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(c) Olivier Chambrial

Il en résulte quelques fulgurances magnétiques et révélatrices. Lorsqu’un orateur corpulent fait des pieds et des mains devant son auditoire au point d’en inverser ses extrémités et de se métamorphoser en créature sans tête et les poignets aux chevilles. Également, ce moment d’apesanteur sur terre, alors que les accessoiristes s’y prennent à trois pour tenter de maintenir notre homme bien ferré au sol.

L’esprit est volatile, il virevolte dans toutes les directions en dépit de la raison, ne se fixe jamais, et malgré ses légèretés il peut paradoxalement rendre la vie bien lourde et encombrante. Le fou, comme le poète et le passionné, vivent ainsi à cheval, un pied dans l’étrier de la pensée et l’autre en pleine démence. Funambules déliés de leurs attaches. Et entre les deux ils n’ont de cesse de pencher, tergiverser, basculer d’un extrême à l’autre. Ils se brûlent à leur propre feu, se perdent dans leur quête de distraction, joueurs compulsifs à la roulette des idées impromptues.

L’Homme de Hus, c’est touchant, se pliera toujours en quatre malgré son dos, malgré ses apprentissages, pour ne rien faire que de travers, de différent, d’instable. Car de ce déséquilibre, de son inadaptation, du risque pris naît la possibilité de créer, rêver, voir autrement. Et parce qu’une contorsion agile lui permet de glisser un œil sous sa jambe, derrière sa nuque ou du haut d’un amoncellement de barreaux, il nous offre à regarder la réalité sous un angle nouveau. Comme si tout était matière à être réinventé dès lors qu’on se libère du mode d’emploi normalisé, du bien-penser droit, de l’utilisation habituée et déterminée.

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(c) Olivier Chambrial

Et si vous ne discernez pas clairement son poème, ses paroles, ce à quoi il aspire, c’est sans doute parce que le plus important, avant le sens, est déjà de mieux écouter.