Les cordes sensibles

./* À propos du film Cold War de Pawel Pawlikowski (Pologne, 2018) présentement à l’affiche du Cinéma du Parc

De ce noir et blanc du temps de la Guerre froide, les premiers plans sont sublimes, bercés par les chants campagnards. Les traits des visages, les accoutrements, l’émotion des personnages, les intérieurs précaires et paysages déserts. On reconnaît immédiatement la signature somptueuse du réalisateur d’Ida (2013), et son mutisme particulier qui déplace les dialogues dans les regards, et dans des décors figés dans la stupeur de l’instant.

Une professeure de danse et un pianiste virtuose parcourent les régions reculées où ils enregistrent des chœurs folkloriques, des airs païens, des complaintes fredonnées par les grands-mères et grands-pères d’une génération décimée précocement par la guerre. Puis vient la saison des auditions d’entrée pour recruter les jeunes talents qui porteront la culture russe aux yeux d’une Europe nouvelle.

Têtes toutes blondes, innocence de bonne famille ou naïveté paysanne, ces braves enfants de la Nation endosseront les costumes et les paroles traditionnels, et travailleront et répèteront avec engagement au sein de cet ensemble d’avenir, Mazurek, afin que la troupe se produise dans les capitales. Le conservatoire n’est pas à l’abri des convoitises politiques et des commandes de propagande stalinienne.

Au fil des trains, des exils, des petites heures du matin et des portées musicales, le film suit la romance de Wiktor (Tomasz Kot) et Zula (Joanna Kulig), le pianiste ténébreux et la chanteuse prometteuse. À la première note, aux premiers silences échangés, ils sont dramatiquement liés l’un à l’autre. Le contexte historique et l’ambition professionnelle de même que des situations sociales les entraînera dans des directions divergentes et ils ne cesseront de recroiser leurs chemins, aimantés fatalement. Mais à ce point fusionnels qu’ils se consument l’un l’autre dans les rares moments qui leur seront donnés à partager librement. Comme un accord en appelle un autre qui en tue irrémédiablement l’essence.

Le long-métrage épouse la cadence et les logiques des courants musicaux qu’il illustre, de l’arrière-pays soviétique aux clubs parisiens. Chants aux accents arméniens, ballets plus classiques, envolées jazz, velouté blues, exotisme colonial, fanfares, guinguettes, et la bonne vieille chanson française de l’après-guerre, tous les styles s’y succèdent, formant une élégante partition d’anthologie. Chaque mode insuffle son intensité propre, son énergie libératrice. Les individus vibrent de toute leur mémoire et leur vécu aux sons dépoussiérés et aux cordes tendues ou aux rengaines bohèmes. L’enchaînement de chapitres fondus au noir, parenthèses coupées en pleine musique et soirées inachevées, crée cette texture des rêves et souvenirs dont il ne demeure que des flashs, d’une sensibilité aiguë et vive. À l’image de l’époque aussi, baignée de tensions vagues, de clashs diplomatiques et d’un présent troué par les traumatismes et disparus. Le récit s’en trouve presque trop simplifié dans son déroulement et trop tragique dans ses événements clés. Comme si l’on n’avait filtré que les extrêmes, l’âme nerveuse.

Il y a en réalité une intelligence pudique à relater à la fois l’histoire d’amour d’une vie, traversée par l’histoire de la musique et marquée par l’Histoire tout court, sans jamais archiver les faits précis sinon leurs répercussions émotionnelles, leurs résonances profondes. Un drame qui arrache à plusieurs reprises les larmes tant la facture visuelle est épurée, l’écriture fine et le son puissant. Pawel Pawlikowski compose une œuvre qui entrelace soyeusement le réalisme et sa transposition artistique. Romance qu’il dédie à ses parents dont les protagonistes portent les prénoms.

Et puis on dira que c’est facile, d’ajouter en générique les murmures de Glenn Gould accompagnement les Variations Goldberg de Bach. Ce baume vient se poser délicatement sur les incisions à vif de la mélodie rurale “Two Hearts” qui hante le film, hymne de l’héroïne.

 

./* Sélection officielle à Cannes 2018, prix de la mise en scène / Nominé aux Oscars 2019 pour le meilleur film étranger / nombreuses récompenses européennes

(c) Diaphana Distribution http://diaphana.fr/film/cold-war/

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