En berline, Simone, et qu’ça saute

./* À propos du livre Simone au travail de David Turgeon (Éditions Le Quartanier,  <Série QR>, 2017)

La couleur de couverture aux belles éditions Le Quartanier, le titre à la mode d’aujourd’hui, et parce qu’on m’avait déjà plusieurs fois vendu David Turgeon sans que je trouve encore l’occasion du détour : j’ai finalement lu Simone au travail récemment. Avec un certain plaisir mais quelques doutes qui m’ont fait à plusieurs reprises décrocher de facilité, accrochant sur une formulation trop originale ou vieillotte, une situation excessivement rocambolesque, des protagonistes dessinés à force détails.

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Les pages filent, l’intrigue s’épaissit d’une fiction plus artificielle que concrètement prenante. Le fusain repasse sur des traits et plis de personnages déjà bien marqués, tentant de faire émerger du double cerne une personnalité ou vie cachée, les patronymes se démultipliant en confirmation.

Arrive cet extrait pour lequel je flanche :

“Le savez-vous, il arrive que l’on rencontre quelqu’un, une personne humaine, et que ce specimen humain a priori semblable aux autres de son espèce bousille à ce point notre boussole interne, si vous m’accordez cette métaphore, c’est celle qui me vient en tête, que le nord de cette boussole donc avoue enfin qu’il était dans le faux depuis le début, et qu’il fallait plutôt regarder du côté sud, enfin ce qui tenait lieu de sud mais qui en réalité était le nord, qu’en tout cas le magnétisme des pôles bascule de façon irréversible, et quand bien même ce serait irréversible, nous n’avons rien contre l’irréversible, pour autant qu’il nous laisse une part d’improvisation, parce que c’est l’improvisation qui nous fait choisir de lâcher prise, de donner cours à l’irréversible, de s’y adonner dans l’euphorie, d’y baigner ivre hurlant y en a marre, d’accepter avant le reste du monde cette irréversible affectation magnétique, le sud plutôt que le nord, le nord terré au sud, le monde y renversé, non pas renversé mais retrouvant son axe, le sud et le nord soudain confondus, tous deux carapatés aux tropiques pour ce qu’on en sait, les anciens pôles gagnés par l’anonymat, pauvres pavés de glace ou de ce qu’il en reste, supposez que la rencontre d’une personne humaine vous fasse cet effet, cela arrive, je ne vais même pas essayer de déployer l’arsenal de vraisemblance nécessaire à l’entendement de cette éventualité, supposez seulement qu’un jour la rencontre d’une personne humaine vous convainque que le sud est au nord et inversement.” (pages 74-75)

Sans condition, à part peut-être qu’il semble écrit exactement, parfaitement, justement comme je voudrais le lire… Et ce calcul me dérange.

Puis les défauts s’accentuent, les mots d’antan qui apportaient leur charme l’épuisent dans la répétition : je parle des “icelles”, des “y” décalés, des figures phoniques (assonances et allitérations) et rimes internes, du vocabulaire romanesque au rétro-polar. Les métaphores descriptives passent du ludisme à l’agacement. Tout devient appuyé.

Jusqu’à ce passage qui contient le style, ses ambitions et ses manies tout en un :

“C’est de toi ? s’esclaffa Simone.

— Eh bien… rosit Charles Rose.

— Vous avez ma foi tous les talents.

— Ce n’est pas gentil de se moquer.

— Le rythme est un peu monotone, certes. Le lexique est parfaitement cocasse. Mais la rime est originale. Et chapeau pour avoir inventé la monorime alternée.

Charles Rose se sentit honteux.

— Et maintenant que le mot est dit, suggéra encore Simone, que dirais-tu de me faire la chose ?” (page 191)

Dès lors c’est une évidence, David Turgeon s’amuse, sa plume est proprement taillée et délie sa pensée avec élégance, humour et fantaisie, mais le tout de bonne convenance si l’on veut. Et son style bien tourné contamine toutes les langues, de la tatoueuse à la princesse, ce qui édulcore les appartenances sociales (pas que la roturière ne puisse emprunter les tournures d’une bourgeoise, mais si les deux parlent le même verbiage simultanément, on n’y croit plus).

Et comme l’histoire politique et policière de trafic de diamant n’arrive pas à convaincre au rang des faits divers… On abandonne tout à fait à quelques chapitres de la fin, alors qu’il faut un post-mortem des enquêteurs à leur supérieur pour finir d’élucider les événements. Et qu’on boucle le destin de chacun en pied de nez au récit passé. Les enchevêtrements familiaux et conjugaux (l’inceste frère-soeur dans un bunker au sommet) finissent définitivement par faire fondre le sundae.

Peut-être il y a trente ans, alors que Regis de Sa Moreira tenait mal son stylo, que Daniel Pennac n’avait pas inspiré la génération David Foenkinos, que Nicolas Rey et Muriel Barbéry jouaient encore dans la cour des anonymes… on émet l’hypothèse que peut-être, alors, le nom de David Turgeon aurait sonné avec plus de clinquant, de poésie et de marginalité. Mais voilà, il y a un réel écœurement à tout ce qui touche de près ou de loin au monde enjolivé de farfelu d’Amélie Poulain depuis déjà quelque temps.

 

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3 comments
  1. david t said:

    cette critique n’est pas injuste. elle me fait l’honneur d’une lecture sérieuse, et je vais même passer sur les comparaisons peu flatteuses de sa conclusion. pour être tout à fait honnête, c’est un livre que j’ai fabriqué comme une farce, à mes risques et périls, en cherchant à y épuiser certains clichés, tics et pastiches, et avant de passer à autre chose. vous avez raison de noter que cette histoire est artificielle. c’est évidemment délibéré. à une prochaine, peut-être. bonne journée à vous,

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    • berline said:

      Cher David, enchantée ! Merci d’avoir pris le temps de soumettre ce commentaire. En réalité oui, cette critique (particulièrement les comparaisons de fin) est un peu injuste comme vous le pointez, je m’en excuse. J’ai soupesé ce sentiment, avant de publier quand meme. (Berline a un auditoire plus qu’intime, vous conviendrez de sa portée mineure…) J’étais juste à la fin de ma lecture, et c’est le mouvement que j’ai ressenti au fil des pages qui se reflète ici. En vérité et avec un peu de recul, on comprend tout à fait que certaines insistances sont volontaires de votre part, et la réussite globale vous revient. De toute façon, l’aboutissement de tout geste créatif est en soit honorable lorsqu’il est honnête. Belle année 2019 à vous, au plaisir de vous relire !

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      • david t said:

        ne vous excusez pas! votre lecture de «simone» est tout à fait légitime. merci encore,

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