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Monthly Archives: January 2019

./* À propos du livre Simone au travail de David Turgeon (Éditions Le Quartanier,  <Série QR>, 2017)

La couleur de couverture aux belles éditions Le Quartanier, le titre à la mode d’aujourd’hui, et parce qu’on m’avait déjà plusieurs fois vendu David Turgeon sans que je trouve encore l’occasion du détour : j’ai finalement lu Simone au travail récemment. Avec un certain plaisir mais quelques doutes qui m’ont fait à plusieurs reprises décrocher de facilité, accrochant sur une formulation trop originale ou vieillotte, une situation excessivement rocambolesque, des protagonistes dessinés à force détails.

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Les pages filent, l’intrigue s’épaissit d’une fiction plus artificielle que concrètement prenante. Le fusain repasse sur des traits et plis de personnages déjà bien marqués, tentant de faire émerger du double cerne une personnalité ou vie cachée, les patronymes se démultipliant en confirmation.

Arrive cet extrait pour lequel je flanche :

“Le savez-vous, il arrive que l’on rencontre quelqu’un, une personne humaine, et que ce specimen humain a priori semblable aux autres de son espèce bousille à ce point notre boussole interne, si vous m’accordez cette métaphore, c’est celle qui me vient en tête, que le nord de cette boussole donc avoue enfin qu’il était dans le faux depuis le début, et qu’il fallait plutôt regarder du côté sud, enfin ce qui tenait lieu de sud mais qui en réalité était le nord, qu’en tout cas le magnétisme des pôles bascule de façon irréversible, et quand bien même ce serait irréversible, nous n’avons rien contre l’irréversible, pour autant qu’il nous laisse une part d’improvisation, parce que c’est l’improvisation qui nous fait choisir de lâcher prise, de donner cours à l’irréversible, de s’y adonner dans l’euphorie, d’y baigner ivre hurlant y en a marre, d’accepter avant le reste du monde cette irréversible affectation magnétique, le sud plutôt que le nord, le nord terré au sud, le monde y renversé, non pas renversé mais retrouvant son axe, le sud et le nord soudain confondus, tous deux carapatés aux tropiques pour ce qu’on en sait, les anciens pôles gagnés par l’anonymat, pauvres pavés de glace ou de ce qu’il en reste, supposez que la rencontre d’une personne humaine vous fasse cet effet, cela arrive, je ne vais même pas essayer de déployer l’arsenal de vraisemblance nécessaire à l’entendement de cette éventualité, supposez seulement qu’un jour la rencontre d’une personne humaine vous convainque que le sud est au nord et inversement.” (pages 74-75)

Sans condition, à part peut-être qu’il semble écrit exactement, parfaitement, justement comme je voudrais le lire… Et ce calcul me dérange.

Puis les défauts s’accentuent, les mots d’antan qui apportaient leur charme l’épuisent dans la répétition : je parle des “icelles”, des “y” décalés, des figures phoniques (assonances et allitérations) et rimes internes, du vocabulaire romanesque au rétro-polar. Les métaphores descriptives passent du ludisme à l’agacement. Tout devient appuyé.

Jusqu’à ce passage qui contient le style, ses ambitions et ses manies tout en un :

“C’est de toi ? s’esclaffa Simone.

— Eh bien… rosit Charles Rose.

— Vous avez ma foi tous les talents.

— Ce n’est pas gentil de se moquer.

— Le rythme est un peu monotone, certes. Le lexique est parfaitement cocasse. Mais la rime est originale. Et chapeau pour avoir inventé la monorime alternée.

Charles Rose se sentit honteux.

— Et maintenant que le mot est dit, suggéra encore Simone, que dirais-tu de me faire la chose ?” (page 191)

Dès lors c’est une évidence, David Turgeon s’amuse, sa plume est proprement taillée et délie sa pensée avec élégance, humour et fantaisie, mais le tout de bonne convenance si l’on veut. Et son style bien tourné contamine toutes les langues, de la tatoueuse à la princesse, ce qui édulcore les appartenances sociales (pas que la roturière ne puisse emprunter les tournures d’une bourgeoise, mais si les deux parlent le même verbiage simultanément, on n’y croit plus).

Et comme l’histoire politique et policière de trafic de diamant n’arrive pas à convaincre au rang des faits divers… On abandonne tout à fait à quelques chapitres de la fin, alors qu’il faut un post-mortem des enquêteurs à leur supérieur pour finir d’élucider les événements. Et qu’on boucle le destin de chacun en pied de nez au récit passé. Les enchevêtrements familiaux et conjugaux (l’inceste frère-soeur dans un bunker au sommet) finissent définitivement par faire fondre le sundae.

Peut-être il y a trente ans, alors que Regis de Sa Moreira tenait mal son stylo, que Daniel Pennac n’avait pas inspiré la génération David Foenkinos, que Nicolas Rey et Muriel Barbéry jouaient encore dans la cour des anonymes… on émet l’hypothèse que peut-être, alors, le nom de David Turgeon aurait sonné avec plus de clinquant, de poésie et de marginalité. Mais voilà, il y a un réel écœurement à tout ce qui touche de près ou de loin au monde enjolivé de farfelu d’Amélie Poulain depuis déjà quelque temps.

 

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./* À propos du film Cold War de Pawel Pawlikowski (Pologne, 2018) présentement à l’affiche du Cinéma du Parc

De ce noir et blanc du temps de la Guerre froide, les premiers plans sont sublimes, bercés par les chants campagnards. Les traits des visages, les accoutrements, l’émotion des personnages, les intérieurs précaires et paysages déserts. On reconnaît immédiatement la signature somptueuse du réalisateur d’Ida (2013), et son mutisme particulier qui déplace les dialogues dans les regards, et dans des décors figés dans la stupeur de l’instant.

Une professeure de danse et un pianiste virtuose parcourent les régions reculées où ils enregistrent des chœurs folkloriques, des airs païens, des complaintes fredonnées par les grands-mères et grands-pères d’une génération décimée précocement par la guerre. Puis vient la saison des auditions d’entrée pour recruter les jeunes talents qui porteront la culture russe aux yeux d’une Europe nouvelle.

Têtes toutes blondes, innocence de bonne famille ou naïveté paysanne, ces braves enfants de la Nation endosseront les costumes et les paroles traditionnels, et travailleront et répèteront avec engagement au sein de cet ensemble d’avenir, Mazurek, afin que la troupe se produise dans les capitales. Le conservatoire n’est pas à l’abri des convoitises politiques et des commandes de propagande stalinienne.

Au fil des trains, des exils, des petites heures du matin et des portées musicales, le film suit la romance de Wiktor (Tomasz Kot) et Zula (Joanna Kulig), le pianiste ténébreux et la chanteuse prometteuse. À la première note, aux premiers silences échangés, ils sont dramatiquement liés l’un à l’autre. Le contexte historique et l’ambition professionnelle de même que des situations sociales les entraînera dans des directions divergentes et ils ne cesseront de recroiser leurs chemins, aimantés fatalement. Mais à ce point fusionnels qu’ils se consument l’un l’autre dans les rares moments qui leur seront donnés à partager librement. Comme un accord en appelle un autre qui en tue irrémédiablement l’essence.

Le long-métrage épouse la cadence et les logiques des courants musicaux qu’il illustre, de l’arrière-pays soviétique aux clubs parisiens. Chants aux accents arméniens, ballets plus classiques, envolées jazz, velouté blues, exotisme colonial, fanfares, guinguettes, et la bonne vieille chanson française de l’après-guerre, tous les styles s’y succèdent, formant une élégante partition d’anthologie. Chaque mode insuffle son intensité propre, son énergie libératrice. Les individus vibrent de toute leur mémoire et leur vécu aux sons dépoussiérés et aux cordes tendues ou aux rengaines bohèmes. L’enchaînement de chapitres fondus au noir, parenthèses coupées en pleine musique et soirées inachevées, crée cette texture des rêves et souvenirs dont il ne demeure que des flashs, d’une sensibilité aiguë et vive. À l’image de l’époque aussi, baignée de tensions vagues, de clashs diplomatiques et d’un présent troué par les traumatismes et disparus. Le récit s’en trouve presque trop simplifié dans son déroulement et trop tragique dans ses événements clés. Comme si l’on n’avait filtré que les extrêmes, l’âme nerveuse.

Il y a en réalité une intelligence pudique à relater à la fois l’histoire d’amour d’une vie, traversée par l’histoire de la musique et marquée par l’Histoire tout court, sans jamais archiver les faits précis sinon leurs répercussions émotionnelles, leurs résonances profondes. Un drame qui arrache à plusieurs reprises les larmes tant la facture visuelle est épurée, l’écriture fine et le son puissant. Pawel Pawlikowski compose une œuvre qui entrelace soyeusement le réalisme et sa transposition artistique. Romance qu’il dédie à ses parents dont les protagonistes portent les prénoms.

Et puis on dira que c’est facile, d’ajouter en générique les murmures de Glenn Gould accompagnement les Variations Goldberg de Bach. Ce baume vient se poser délicatement sur les incisions à vif de la mélodie rurale “Two Hearts” qui hante le film, hymne de l’héroïne.

 

./* Sélection officielle à Cannes 2018, prix de la mise en scène / Nominé aux Oscars 2019 pour le meilleur film étranger / nombreuses récompenses européennes

(c) Diaphana Distribution http://diaphana.fr/film/cold-war/