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Monthly Archives: September 2018

./* À propos de Calme et tranquille de Valérie Manteau, paru aux éditions Le Tripode 2016

Il y a le mystère contenu de cette femme, belle et fragile, le regard vif et la posture blessée d’avant (remise d’aplomb, déterminée), qui participe au cercle passionnant organisé à la Grande Librairie sur le thème de la folie, à l’occasion de son nouvel écrit Sillon. Il y a cette même couverture en traits fin tournesol sur fond anthracite des éditions Le Tripode qui m’attire de son titre précédent et prometteur pour qui cherche une trêve dans la bataille : Calme et tranquille.

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Quelques mots des Écorchés de Noir Désir en ouverture, puis d’autres de Mano Solo suivront, en errant de l’hécatombe de Charlie à celle du Bataclan et en Turquie. En plus des disparitions de grandes voix et plumes de la chanson qui nous font vaciller l’espoir, il y a ces événements qui ont souillé de violence et de tristesse l’actualité française des dernières années, liant musique et mort d’une douloureuse façon.

Et puis l’enchaînement. Assez près pour m’y reconnaître, et distant pour en sourire légèrement. Ma grand-mère s’en est allée, mon gros chat gentil aussi. Charlie ne m’a jamais quittée, d’autres oui. Ils ne furent pas si nombreux, mais il y a eu la fuite, l’effacement, l’alcool, pas les psys ni les médicaments, la trithérapie prophylactique. On déroule les mêmes fils qui attachent une génération, ceux qui la suturent au présent, tirent sur les vieilles cicatrices et lacèrent l’avenir de coupures vives pour lesquelles on se réinvente radicaux.

p. 26 Dans l’émission Koh-Lanta, deux participants font l’heureuse découverte d’un gros panier de fruits et s’enfilent 14 bananes avant de rapporter le reste du butin – deux noix de coco – au campement de starlettes affamées pour le bien de la série télé : “Les traîtres bafouillent, s’embrouillent dans leurs explications, les bananes étaient trop mûres, elles n’auraient pas supporté le voyage ; au début il est question de douze bananes seulement, mais le présentateur ne laisse rien passer, il rectifie, c’étaient bien quatorze bananes et le groupe atterré répète comme l’orange du marchand, quatorze bananes, quatorze bananes, c’est pas possible, quatorze bananes c’est énorme, tout ce qu’on aurait pu faire avec quatorze bananes tu te rends compte, non mais quatorze bananes.” Gilbert Bécaud, un détail.

p. 33 “7 J’ai fait un rêve. Je fais beaucoup de rêves, mon inconscient travaille fort à me trouver des sujets de conversation matinale avec le psy.”

p. 110 “41 J’ai encore dans ma bibliothèque un livre que je ne lui ai jamais rendu. Il me l’avait amené en disant : Tiens, ça va te plaire c’est une fable très peace and love, faites du théâtre pas la guerre, tout ça tout ça. Un groupe multiconfessionnel qui monte Antigone sur la ligne verte à Beyrouth. En plus l’héroïne se suicide, tu vas adorer.” Le Quatrième Mur de Sorj Chalandon, une claque, noir et difficile, si beau et transportant par moments qu’on se ramasse à mordre la poussière sans l’avoir vu venir. Le sol n’est jamais très loin, miné, criblé de trous de bombes et de fractures.

p. 129 “La danse absorbe tout, la violence brute et la suffisance pompière, dégoupille, transforme et jubile dans un grand feu d’artifice narquois.”

C’est écrit, en plein désarroi, armes baissées, avec fatalité. En plein coeur de la tourmente et pourtant d’une lucidité renversante. Abordant la vie personnelle, sexuelle, politique et publique d’un même élan de sincérité et d’affliction. Il faut l’avoir vécu dans la chair et l’extrême pour pouvoir ensuite soutenir chaque mot de ce bouquin-là. Choisis précisément, ces mots, pour ce qu’ils contiennent d’explosif enfermé dans le modeste écrin. Il n’y a pas à gratter bien loin quand on est dans le vrai de la plaie.

p. 76 “Je ne dors pas. Quand j’étais à Paris, pour ne pas zoner chez mes amis je sortais la nuit et j’allais marcher ivre le long du canal Saint-Martin, dans le froid de l’hiver parisien, je me regardais tituber vers le bord de l’eau. J’ai tellement marché, depuis le 11 janvier, que j’ai les pieds détruits et ça ne veut pas guérir. J’enlève mes chaussures et je découvre les dégâts. La psy avec sa plume met la main devant sa bouche. Mes bottines prennent l’eau, les gerçures se mêlent aux plaies, aux bleus. Je n’ai pas vraiment mal. J’ai fait de la danse classique vous savez, longtemps. J’ai appris à me tenir droite même avec les pieds douloureux. La psy rassemble ses esprits. J’aimerais que vous retrouviez le sentiment de la douleur. On va travailler là-dessus. Ça a duré quelques séances. Comme une rééducation. Sentir le sol. Essayer de se mettre sur la pointe des pieds, attendre longtemps, plus longtemps que le déséquilibre, plus longtemps que les crampes de la voûte plantaire, des petits orteils, sentir la cheville qui flanche, et les larmes qui montent. S’allonger pour pleurer.”

Rien de comparable bien sûr. Si ce n’est une profonde empathie pour les dommages collatéraux, et ce sentiment d’abandon vertigineux de l’écriture au moment crucial. Qui disparaît dans le noir froid du gouffre mais visiblement, toujours, accompagne. Histoire de grand-mère.

 

 

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