Archive

Monthly Archives: May 2018

FTA 2018 du 26 mai au 7 juin ./* À propos du spectacle Dark Field Analysis de Jefta van Dinther (Suède, Allemagne, 2017) présenté au Théâtre Prospero

(Parution originale : DfDanse)

fta_book11

« Présence de soi : outil fou.
On pèse sur soi
On pèse sur sa solitude
On pèse sur les alentours
On pèse sur le vide
On drague. »
(« Comme pierre dans le puits », Lointain intérieur, Henri Michaux, 1938)

Dark Field Analysis agit comme une plongée hallucinogène dont on éprouve chaque sensation décuplée, les ruptures temporelles et la vibration des couleurs, les flous et les fulgurances. Cette intrusion aux profondeurs de l’être drague sa part sombre, autant mystère organique que noirceur de l’âme. Non dépressive, la révélation est davantage mystique, l’aveu d’un gouffre immense en soi quand on se noie dans la pupille de l’autre pour s’immiscer sous sa peau.

« On n’est pas seul dans sa peau » écrivait Henri Michaux (Qui je fus, 1927), poète et peintre, grande figure du surréalisme. Ce virtuose des mots tourmenté à l’os n’aura de cesse de sonder, à travers les voyages, l’imaginaire et les drogues, ce qu’il ressent d’étrange et d’étranger en lui-même. Il se détournera de « l’illusoire du dehors », aspiré vers son « lointain intérieur » peuplé de personnages fantastiques, de contrées sauvages, d’angoisses et de violences fascinantes. Plus réel que le réel, insistait-il. « J’écris pour me parcourir. Peindre, composer, écrire : me parcourir. Là est l’aventure d’être en vie » confie-t-il en 1950 dans Passages.

Aussi fasciné par le vivant, le chorégraphe et danseur Jefta van Dinther expérimente dans sa plus récente création un parcours initiatique : de soi à l’autre, de l’intérieur à l’environnement, du vécu au présent, du mouvant à la mort. Il emprunte la rencontre de deux corps à découvert, leur rapprochement et leur domestication, puis la délivrance cathartique de leur animalité. Le face à face de la conversation, pudique et presque machinale, glisse inéluctablement vers la chaleur, la fusion, la vulnérabilité de la confidence. « Dans les bras tordus des désirs à jamais inassouvis sera sa mémoire. » (« Qu’il repose en révolte », La vie dans les plis, 1949)

3_DarkFieldAnalysis_BenMergelsberg_5

(c) Ben Mergelsberg

« What I vividly recall is the colour red. » Dans un bain de lumière rouge sang, comme filmées à infrarouge, les silhouettes sœurs se déplacent en accéléré. Elles se reniflent, se défient et s’accordent sur un rapport de force, deux bêtes qui se croisent et instaurent un ordre immédiat. Elles sont aussi des microparticules qui s’agitent dans le sang en temps réel, captées par microscopie en champ sombre – la technique diagnostique non conventionnelle dont la pièce tire son titre, dark field analysis.

Dans son prologue déjà, le duel est sous tension et dégage une énergie sexuelle particulière, d’abord latente et qui exulte ensuite. On y lit le désir, le fantasme, la pulsion et l’instinct qui constituent la nature humaine. Et plus forts encore, les plaisirs érotiques et orgasmiques, l’érogénéité du corps et sa jouissance. Participent à ces sensations de « petite mort » la peur et le danger, la domination et l’abandon, la pénétration (physique et symbolique) d’un corps étranger dans son intimité.

(Parenthèse) S’interrogeant lui-même sur sa pratique, Jefta van Dinther se penche sur son passé et raconte : « I come from a religious background and my childhood years were full of people wanting to believe and wanting to connect, to make sense of life, and to experience something beyond this material world. Now I sometimes wonder if that’s why I got into choreography. Choreography is a way for me to encounter people, believe in something, even something beyond the material world. I realize now that many of my performances can be thought of as some kind of rituals, alternative ways of congregating. » (Fin de la parenthèse)

Plénitude, hypersensibilité et ivresse sont également les vertus de la consommation rituelle de peyotl pratiquée depuis des siècles en Amérique centrale à des fins cérémonielles, religieuses, thérapeutiques et médicales, et non inconnues de Michaux. Celui-ci plaçait dans la bouche de son personnage Plume ces mots : « Tout est drogue à qui choisit pour y vivre l’autre côté ».

L’expérience de la mort ou de l’accident, de même que la puissance de certaines intoxications, nous rapproche vertigineusement de la vie et de la conscience de soi. « It’s about the privilege to witness that moment when life suddenly departs from the body » répondra l’un des danseurs.

Le poète qui s’était rendu dans les années 1930 en Équateur, Asie, Espagne et Portugal, puis en Uruguay et Argentine, a consacré plusieurs écrits dont l’ouvrage Misérable Miracle à la description et à l’illustration des délires traversés sous l’emprise d’hallucinogènes. Il pointait le caractère artificiel du voyage : « Du clinquant, son spectacle. En plus il suffisait de se découvrir les yeux pour ne plus rien voir de la sotte féérie. L’inharmonieuse Mescaline, alcaloïde tiré du Peyotl qui en contient six, avait bien l’air d’un robot. »

Il est intéressant ce terme « robot » en écho à la gestuelle saccadée accompagnée de sons de machines programmées marquant la première phase du spectacle de van Dinther. Là où l’on attendait une critique des artifices technologiques qui concurrencent de leur virtualité les rapports humains et physiques, le Néerlando-suédois commente davantage une tendance chez l’homme à reproduire des comportements ou des conceptions systématiquement.

De même, le cœur du sujet n’est pas tant l’intelligence artificielle en plein boom actuellement et l’hybridation des espèces qu’elle implique, que la mécanique du cerveau et des fluides. La performance ne débute-t-elle pas sur cette question brute entre deux individus « What is your first memory? » qui les entraîne inévitablement sur le terrain incertain du souvenir et de la perception : est-ce que j’invente ? quel écart y’a-t-il entre le sens, l’interprétation, la conséquence traumatique ou déterministe accordée au vécu ? « Dès que j’écris, c’est pour commencer à inventer », avoue Henri Michaux.

1_DarkFieldAnalysis_©BenMergelsberg_1

(c) Ben Mergelsberg

D’autres parallèles curieux peuvent être établis entre l’œuvre de ce dernier et celle de Jefta van Dinther. Simples coïncidences ou résonances entre des trajectoires de vie intenses, ces liens poétiques soulignent le partage d’un langage sensible et saturé d’images monstrueuses (au sens d’extraordinaires). Lorsque dans une semi obscurité les corps nus rampent dans les plis d’un sol mouvant, viennent ces mots : « Paysage de la vie, non de la surface de la terre, paysage comme un drap tiré sur la tête ». Et sur la sublime finale d’une échelle humaine qui fait disparaître la tête dans le ciel : « Qu’est-ce que cet opaque partout ? C’est l’opaque qui a bouché mon ciel. Qu’est-ce que ce silence partout ? C’est le silence qui a fait taire mon chant. » (extrait de « Nous deux encore », poème hommage à sa femme disparue accidentellement dans un incendie).

Jefta van Dinther et ses collaborateurs fidèles, Minna Tiikkainen à la conception des éclairages et David Kiers à la conception sonore, recréent sur scène un trip hallucinatoire et sa partition rythmique et chromatique si particulière. Pour l’une : les ombres auréolées de vert de rouge sur l’ossature exposée, les contrastes anguleux dans des teintes livides de peau désertée par la vie, un vermillon sanguin et électrique de chambre noire, la lame d’un microscope dessinée en un cadre de fluos tranchants telle une chape de plomb orageuse. Pour l’autre : les voix amplifiées servant de guide sous hypnose ou psychotropes, les tressaillements épidermiques en réponse aux bruissements d’une nature luxuriante, le bourdonnement confus de la réalité qui se fond au songe. Et ce chant suprême, profond et dramatique, entre le râle animal et la plainte éthérée, dans la langue de PJ Harvey (The Slow Drug et Horses in my Dreams).

De la musique, les Passages de l’auteur ont décrit l’« appréciation des trajets. Descentes et montées, ascensions infinies dans l’abstrait (Le seul voyage intelligent l’abstrait) », en concluant : « Ainsi vous amène-t-elle tout naturellement à une identification, et à l’illusion d’un transvasement d’être à être. » Pris dans les mêmes high et down, le public s’abandonne aux remous, les sens éblouis, ressentant son poids puis son apesanteur, son inertie intérieure, avant de se dissoudre dans l’immatérialité du moment. Il mesure l’aura autour des êtres qui se cherchent, jusqu’à cette main posée délicatement sur le dos de l’autre, à son écoute. La danse – ses Déplacements Dégagements (1985) – traite les corps avec beauté et violence, elle les modèle et les renouvèle de façon presque surnaturelle, elle sculpte au présent. Les interprètes Juan Pablo Cámara et Roger Sala Reyner créent des apparitions bouleversantes. « What I remember is… » Une œuvre marquante, coupure vive qui laissera sa trace.

Advertisements