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Monthly Archives: March 2018

Se sont tenus le mois dernier (16 février) des États généraux des soins infirmiers dénonçant l’état d’urgence du système de santé et les conditions de travail plus que critiques du personnel soignant. Ils sont quelques unes, quelques uns de la profession et du milieu universitaire à avoir pris position plus fortement et publiquement ces dernières semaines (dont Marilou Gagnon, Amélie Perron, Patrick Martin et Louise Bouchard dans différents journaux) (1, 2, 3, 4). Sachant les difficultés et représailles rencontrées par le milieu à la moindre prise de parole, et la détresse avérée, il y avait là un moment crucial à saisir.

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Crise politique et généralisée

Malaise de circonstance : entre le préavis de l’événement le samedi précédent et le rassemblement de près de 150 manifestants Place Émilie-Gamelin, l’actuel Ministre québécois de la Santé M. Gaétan Barrette (dont beaucoup incriminent les politiques et réclament la tête) précisait le montant de l’augmentation accordée aux médecins spécialistes sur les prochaines années – amenant à terme le revenu moyen de cette tranche aisée du personnel soignant à 450 000$ par an, au 3e rang des provinces canadiennes (5). Largement contestées dans leur application, ces hausses sont également récriées dans le milieu, voire par les médecins eux-mêmes (6), non seulement par principe mais également quant à leurs conséquences néfastes sur le fonctionnement du système. En témoigne l’importante étude menée sur 10 ans de rémunération des médecins au Québec par le chercheur Damien Contandriopoulos et son équipe de l’Institut de recherche en Santé Publique de l’Université de Montréal (7), suscitant dès sa publication la controverse au sein du gouvernement (8).

La vie réelle trouve donc provisoirement refuge au théâtre pour un soir, à l’Usine C dans le quartier Centre-Sud – tout près du CLSC des Faubourgs, en bas de l’Hôpital Notre-Dame et pas très loin du grand complexe en chantier de Saint-Luc et de l’Hôtel-Dieu. Dans les gradins et sur scène, les micros sont ouverts et les langues se délient, à l’abri ou à bout. Tous témoignent d’une crise réelle qui ne fait qu’empirer, mettant en danger et le personnel et les bénéficiaires et le système au complet. Infirmières en sous-effectifs, quarts de travail de 12 à 16 heures en ligne, épuisement et arrêt maladie. Certains ne se remettent pas de la dépression, d’autres se résignent à abandonner le métier. Ceux qui restent encaissent les heures et les horreurs en désespérant que ça change avant qu’ils ne flanchent à leur tour.

Ils relatent les blessures, les erreurs médicales, la fatigue extrême qui met directement à mal la sécurité des patients, de services entiers, et leur propre santé. Personne ne s’en étonne ni ne blâme les « responsables » compte tenu de la pression qu’ils subissent. Sur cette notion de responsabilité d’ailleurs, une réflexion extrêmement pertinente et alarmante est parue depuis, signée par le professeur-chercheur de l’École de travail social de l’UQAM Michel Parazelli, disséquant avec la lorgnette du penseur Gérard Mendel les forces sournoises d’autorité à l’œuvre, particulièrement dans le domaine de la santé et sa régulation politique au Québec, sous le règne de Gaétan Barrette (9). L’analyse décrit « une figure perverse de l’autorité qui ne dit pas son nom et qui crée des ravages psychologiques chez les professionnels. Sous peine d’être dépréciés ou de voir leur poste supprimé, ceux-ci tentent d’être à la hauteur d’attentes impossibles à satisfaire » ; un résumé si proche de l’actualité qu’il fait froid dans le dos. Le cas de l’infirmière Émilie Ricard aura beau accrocher un temps le regard médiatique et s’attirer de nombreux soutiens (10), la situation reste figée. Par dessus tout, si le statu quo prendra sans doute de longues années à bouger, les conséquences graves des réformes passées et en cours n’ont pas fini de se faire sentir et mettront sans doute des décennies à résorber les cicatrices infligées.

Il est pourtant démontré qu’un nombre augmenté d’infirmières sur le plancher engendre une réelle amélioration des soins prodigués et une réduction des erreurs, de meilleurs résultats de santé incluant une réduction de la durée des séjours et des coûts liés, des dynamiques d’équipe enrichissantes. À l’inverse, les sous-effectifs sont non seulement un cercle vicieux, ils aggravent les problèmes. Un finissant relate son choix de retourner aux études tant sa première année de pratique l’a effrayé et découragé. Un infirmier aguerri décrit les mutations des uns pour combler les postes des autres, et comment des infirmières encore en formation se voient raccourcir leur probation et envoyées au feu pour pallier le déficit.

Chaque établissement est différent, tous vont mal, bien futile l’argent investi dans la façade. Certains se réclament de « bonnes conditions » et « pratiques saines » malgré des « -1 » « -2 » quotidiens, de gestionnaires prévenants voire reconnaissants, de temps supplémentaires et gardes visant à encadrer la charge de travail et préserver les intermèdes de récupération. Très vite toutefois, les intervenants reviennent à des constats similaires : le personnel est exploité, négligé, surveillé et mis en garde au moindre écart disciplinaire (à savoir la réticence à faire des heures supplémentaires au titre aussi préjudiciable qu’une demande d’un congé de formation).

La situation n’est pas nouvelle et le ton s’envenime. L’émotion est forte, la patience fragilisée, les enjeux sont trop sérieux pour être plus longtemps méprisés. Tous vont mal, les yeux sont cernés, les mains tremblent, la rumeur monte. On ne peut plus se targuer de cas isolés quand les statistiques catastrophiques croissent à chaque heure d’une même journée. Ne parle-t-on pas de plus de la moitié de la profession relatant un indice élevé ou très élevé de détresse psychologique au travail ?

D’où vient le mal ?

Ces états généraux s’accompagnaient bien sûr d’un peu de rhétorique, de théories, de principes, d’histoire des politiques et rapports de commissions, en plus des mots crus et signaux d’alarme lancés.

Acteurs du milieu, au plus près des patients et force majeure du secteur de la santé, ils évaluent les dégradations de réformes successives et analysent clairement les dysfonctionnements et leurs conséquences, mais plus encore les sources problématiques, auxquels ils sont même prêts à proposer des solutions. Malheureusement, ils sont à peine entendus, jamais écoutés, encore moins compris, d’où un besoin criant de tribune publique et de considération politique. Y’aurait-il de sérieux problèmes de surdité, de déni voire d’amnésie chez nos gouvernants ?

Parmi les bêtes noires qui ont dramatiquement fait leurs preuves :

  • le TSO : le temps supplémentaire obligatoire ne se refuse pas, en complément du temps supplémentaire volontaire. Si votre chef d’équipe l’estime indispensable (pour cause d’urgence ou de sous-effectif par exemple) vous resterez davantage d’heures debout et opérationnel. Le système a pour effet que le personnel infirmier s’auto-impose « volontairement » le maximum d’heures supplémentaires afin de ne pas se voir attribuer aléatoirement des heures supplémentaires « obligatoires ». Cette absurdité de fonctionnement est la seule façon de garder une maîtrise de son horaire, quitte à turbiner plusieurs fin de semaine d’affilée, l’unique moyen de pouvoir prévoir et préserver quelques moments de congé pour souffler.
  • le Lean / méthode Toyota : aucune surprise à ce que des méthodes d’optimisation de la rentabilité et de la productivité industrielles n’aient pas à cœur le bien-être de la main d’œuvre et fassent des ravages humains lorsqu’appliquées à des domaines tels que la santé et les services sociaux. Il s’agit de limiter les effectifs sur le terrain en maximisant leur rendement, l’économie salariale finançant directement la mise en place de cadres gestionnaires grassement payés pour superviser le tout. Concrètement, une entreprise extérieure vient mesurer le temps requis pour chaque geste à poser par type de soin et patient en fonction de statistiques de fréquentation, et en déduit des standards chronométrés au plus serré qui deviennent la norme à respecter. L’humanisation des traitements prend immédiatement la porte, le personnel est considéré mécaniquement et surveillé à la loupe en plus d’être taxé d’incompétence peu importe le résultat des soins promulgués dès lors que ceux-ci prennent trop de temps.
  • l’excuse de la « vocation » : ce que Gérard Mendel résumait ainsi dans son analyse de l’auto-autorité en vogue : « Il est exigé de l’individu qu’il se donne toujours davantage à l’entreprise et qu’il lui offre volontairement certaines de ses ressources de sa personnalité jusque-là réservées au domaine de la vie privée. Il faut qu’elle devienne pour lui rien moins que l’objet de son désir et qu’il mette à son service son moi profond et sa créativité. » (11) C’est pourquoi le monde infirmier se défend corps et âme d’être encore les « bonnes sœurs » d’une société d’il y a plus d’un siècle, vision conservatrice complètement érodée.

C’est comme si, osons-le, le pouvoir politique en charge visait le démembrement du système : trop atteint, complexe, pernicieux, on évite les palliatifs ou les amputations à risque, on ne cherche même plus à soulager la douleur, au contraire on le fait attendre plus longtemps, et surtout on l’injecte d’infections, on l’étouffe sous l’oreiller la nuit et on l’empoisonne le jour. Mieux : on fusille le personnel, les plus dévoués. Et on les rend, de par leur engagement déontologique, responsables des conséquences des conditions déplorables et malsaines dans lesquelles ils sont forcés de poser leurs gestes.

Perversion du système

Tous vont mal : du préposé aux bénéficiaires qui a dû abandonner après 31 ans de métier au finissant de l’école qui pense quitter dès sa première année. Tous vont mal : de celle qui s’est résignée au temps partiel pour durer plus longtemps à la gestionnaire d’une équipe parfaite qui voit les têtes perdent pied. Tous vont mal, de ceux qui désertent au Nord à ceux qui se taisent et semblent abandonner leurs collègues tant ils craignent les avalanches d’heures, les sales besognes, ou que la porte ouverte aux récriminations soit le début pour eux d’une chute sans fond.

Or la perversion autoritaire nommée plus haut par le professeur Parazelli est essentielle à la compréhension de la dérive actuelle du système et au mutisme de ses acteurs les plus touchés. En termes juridiques en effet, la situation dans laquelle se retrouve une majorité du personnel infirmier s’apparente dangereusement à la définition de conditions de harcèlement en milieu professionnel, attestant une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte aux droits et à la dignité, d’altérer la santé physique ou mentale ou de compromettre l’avenir professionnel, mais dans ce cas précis et avancé de façon généralisée.

Des infirmières ont courageusement élevé leurs voix et énuméré dans des termes clairs ces abus et leur gravité : « Diverses formes de harcèlement, de mises en garde verbales, d’avertissements, de violence émotionnelle, de confrontation — souvent publique —, d’intimidation, de menaces et d’ostracisme attendent les infirmières qui seraient tentées de se faire résistantes. Des infirmières rapportent également un surcroît de surveillance de la part des gestionnaires d’unité ou de leurs assistantes, la dégradation soudaine des relations avec leurs supérieurs, des tensions qui perdurent par la suite et qui sont souvent irréversibles, de l’acharnement, des sanctions plus fréquentes, des sommations de passer au bureau, des notes disciplinaires au dossier, le fait d’être étiquetées. Les suspensions et même le congédiement, bien que moins courants, sont bel et bien possibles […]. » (12)

La culpabilisation inhérente à de tels cas rend complexe la distinction entre harcèlement subi et responsabilité personnelle, en ce qu’elle sape directement la confiance de l’employé en lui-même et en la qualité de son travail. Et parce que la victime de harcèlement professionnel est tenue responsable de ses actes mais privée du contrôle des circonstances dans lesquelles elle pourrait exécuter ces actes optimalement, elle est irrémédiablement poussée en situation de crise car il en relève de son engagement sans mesure dans son travail ; celui-ci reflétant de nos jours une part considérable de nos vies, de notre temps, de notre utilité sociale et donc des bases de notre identité.

En revanche, les autorités littéralement responsables de la dégradation des conditions de travail en cause, de l’augmentation des risques et de la baisse des effectifs sur le terrain ne sont, elles, jamais remises en cause dans leurs décisions et les impacts négatifs observés. C’est l’exécutant qui est blâmé, pas celui qui commande ou gère n’importe comment. Au minimum, si tout repose sur le personnel infirmier – erreurs, surmenage, coûts, rendements et faiblesse psychologique compris -, qu’on leur accorde enfin la valorisation de leur expertise, leur capacité de diagnostic, leur autonomie d’action et toute la reconnaissance sociale due.

* * *

(13) Je ne suis pas un (bon) soldat

Il y a 10 ou 15 ans, j’ai tourné le dos aux sciences politiques qui se dévoilaient trop stratégiques, démagogiques et hypocrites, pour me soucier des système de santé délivrant les meilleurs soins, équitables, respectueux, accessibles. Étudiante chercheure au département d’administration de la santé à l’Université de Montréal, je me penchais avec mes professeurs, collègues et en classe sur l’organisation du système de santé québécois, l’intégration de pratiques gestionnaires dans la culture médicale, la coordination des différentes lignes d’intervention et des établissements de soins par spécialité, et les mesures de performance et d’accréditation pour des services optimaux à la population. Je suivais des cours de management, d’éthique internationale et de valeurs publiques, de comparaison des politiques et contextes culturels, des études de cas juridiques d’erreurs médicales et de plaintes de patients aussi.

Il y a 10 ou 15 ans à l’université, quelle que soit l’orientation des recherches et des discours, il était bien clair que tout devait se faire dans l’intérêt des individus – à comprendre plus largement lorsque nécessaire “dans l’intérêt de la collectivité” : ceux qui constituaient la force de travail active, ceux qui élèveraient les enfants de la société de demain, ceux qui faisaient face à la maladie ou à la vieillesse, ceux qui n’avaient pas les moyens de saines habitudes de vie, ceux jugés inaptes de consentement médical, ceux qui se dédiaient à sauver des vies… Cela fait des décennies que, des cerveaux émérites aux étudiants en formation, tous défendent l’importance de résister à la privatisation des biens publics, de privilégier l’investissement dans les domaines sociaux d’avenir tels que l’éducation et la santé, de protéger les ressources humaines et environnementales des logiques d’exploitation dominées par l’argent, d’avoir pour considération primordiale les inégalités. J’ai du mal à croire aujourd’hui, après autant d’évidence scientifique (14) et de témoignages humains, que l’on pollue à ce point ce qui fait l’avancement de l’espèce. Que l’on prête de moins en moins, au final, d’importance aux gens, à leurs différences, à leur histoire et leur savoir, à leur santé et leur équilibre en général, parce que l’on ne considère plus qu’ils valent autant qu’une belle auto, qu’une liasse de billets corrompus, qu’un échelon hiérarchique dans la grande pyramide de la domination.

Travailler avec passion est une chose, s’investir jusqu’à se brûler dans ce que l’on fait est totalement contradictoire, improductif, une aberration qui s’avère vaine à très court terme. On y perd de vue le sens de son engagement premier, on met en péril les objectifs que l’on vise. Et puis on effrite la passion, on se démobilise, on abdique. On s’oublie également soi-même dans cette désertion du système. Soit, les systèmes sont imparfaits, ils sont le fruit de gens et l’héritage de générations, et les erreurs commises servent en fait à ne pas être répétées de la même façon. Car l’erreur est humaine, comme le système. Ceux qui montrent le moins d’humanité par exemple, ne sont pas les machines, mais bien les fous qui les guident, du haut de leur “raison” franchement financière et de leurs ambitions démesurées, réalistement destructrices. Ce sont ces mêmes illuminés, aveuglés de chiffres qui n’ont rien compris à la teneur de l’acte infirmier, qui transforment les soignants en machines, en soldats, bientôt zombies dépressifs. Mais nous ne sommes pas des soldats, nous sommes des gens chargés de compassion et capables d’erreurs comme de magie, si nous disposons d’assez de liberté et d’espace pour la créativité.

Je ne suis plus ce soldat, même si des fois encore je m’enfarge à pointer aux aurores. Je ne suis pas un nombre d’heures supplémentaires qui explose des records, ce qui n’enlève par ailleurs rien à la qualité de mon engagement. Je serais susceptible d’être plus vive, alerte, sociable et confiante une fois reposée, me sachant respectée et appuyée, voire remerciée. Je n’ai jamais souhaité l’être, mais je me revois parfois, ce soldat-là, fonçant dans un mur cagoule sur la tête. Se répétant qu’il doit assurer, être à la hauteur des heures, surmonter la pression, atteindre les cibles, respecter l’échéancier, avec le sourire s’il vous plaît, se plaindre étant l’échec avoué. Parce qu’il est passionné de ce qu’il fait.

M’étant extraite d’une situation de harcèlement professionnel il y a juste un an et accusant encore les déformations de cette malheureuse expérience, traversée par certains sentiments, certaines pensées, des doutes quant à l’analyse précise de ce que j’ai subi et comment encore cela a pu prendre le pas sur ma clairvoyance et mon jugement, cet état d’urgence du personnel infirmier me touche au plus haut point. Par quelles justifications obscures laisser aller un système qui broie son monde au quotidien et dont tant dépend pourtant, socialement parlant ? Comment, individuellement, des responsables de ces dérives systémiques s’expliquent et assument les choix qu’ils prennent et dont ils savent, preuves à l’appui, qu’ils sont cruellement et à long terme nocifs ? Probablement, tout simplement, en effaçant le long et moyen termes, en retenant seulement la date de l’élection, en se racontant que les actes et politiques n’ont plus comme conséquences que des commentaires effaçables sur Facebook. Mais quand la vie d’autrui y passe… quand on est représentant des enjeux d’une société et des préoccupations d’une population… quand on insulte des années de recherche et de formation… ?

 

Références :

  1. « Les infirmiers et les infirmières haussent le ton », Le Devoir, 5 février 2018
  2. « À bas les heures supplémentaires obligatoires pour les infirmières », Le Devoir, 6 février 2018

  3. « Nous avons des solutions », Huffington Post – Blogue, 9 février 2018

  4. « Des demandes irréalistes de la part des infirmières ? Au contraire… », Huffington Post, 9 mars 2918

  5. « Les médecins spécialistes pourraient obtenir plus que les 2 milliards annoncés », Le Devoir, 17 février 2018

  6. « Des médecins ont honte de leur hausse de salaire », Le Devoir, 20 février 2018

  7. « Mieux traiter les médecins ne profite pas aux patients », Le Devoir, 7 mars 2018

  8. « Rémunération des médecins: le rapport Contandriopoulos est sans utilité, selon Gaétan Barrette », Le Devoir, 7 mars 2018

  9. « Un réseau de la santé soumis à une forme perverse d’autorité », Le Devoir, 17 mars 2018

  10. « Je suis Émilie », Le Devoir, 3 février 2018

  11. Idem Référence 9

  12. Idem Référence 2

  13. Note biographique
  14. La réaction du ministre Barrette à l’étude de l’équipe de recherche de Contandriopoulos est désarmante en termes de statu quo : « Pas besoin d’une étude pour montrer ça ». Idem Référence 8.
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36e FIFA ./* À propos de Eero Saarinen: The Architect who Saw the Future de Peter Rosen, États-Unis, 2016 (68 min)

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Les réalisations de l’architecte finno-américain Eero Saarinen ont de quoi impressionner. Futuristes, grandioses, audacieuses, empruntant leurs courbes à des carapaces de tortues géantes, leur hauteur rappelant le cou de dinosaures, qu’elles flirtent avec les nuages ou s’étendent au soleil d’un bassin ou d’un parc… Il a fallu à plusieurs reprises innover, inventer les techniques et les matériaux qui pourraient rendre concrets les plans fous que l’architecte avait en tête.

Le TWA Flight Center de l’aéroport international John-F.-Kennedy à New York et l’aéroport international de Dulles, le Centre technique de General Motors au Michigan ou les bureaux d’IBM, une église anonyme ou la chapelle du MIT à Cambridge, l’Arche passerelle Saint-Louis dans le Missouri, le siège de CBS New York ou encore la chaise Tulipe. Le fils Eero aura eu la chance de marcher dans les traces de son père, Eliel Saarinen, et de faire ses classes à l’Université Yale où il reviendra plus tard laisser sa marque dans plusieurs bâtiments. Ainsi son travail sera remarqué très tôt, suscitant la reconnaissance et surtout la confiance d’investisseurs, autant que des regards détracteurs toujours prêts à fustiger les nouvelles esthétiques. Il aura moins de chance quand une tumeur au cerveau l’emportera précocement à 51 ans, le privant de voir abouties les plus ambitieuses de ses créations.

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Le réalisateur Peter Rosen (lui aussi diplômé de Yale) choisit un angle familial pour ce documentaire d’architecture et design intérieur, qui est presque un simple jeu de mots. L’ancêtre se prénomme Eliel, son fils célèbre Eero, et les grandes lignes de sa vie de même que les arêtes principales de ses monuments nous sont rapportés par Éric Saarinen, son descendant. Fils d’un premier mariage, le dit Éric a l’œil pour l’influence des sculptures de sa mère dans les constructions de son père, il a aussi l’admiration de l’enfant un peu laissé sur sa faim par un père mangé par le travail et la passion. Il a enfin le regard jaloux et maintenant résigné envers un homme parti reconstruire sa vie ailleurs pour plus de liberté et de folie.

À plusieurs reprises, la caméra s’extasie sur des angles, bénéficiant de tout le potentiel aérien de drones, et parfois d’un hélicoptère, pour saisir dans leur majesté ces œuvres qui se permettent de gratter le ciel et les dieux. L’homme ne manquait ni d’ambition ni d’exception, et jouait d’un peu de ferveur chrétienne pour s’accorder une existence satisfaisante et une fin paisible. Il a, n’empêche, révolutionné quelques façons de penser et de faire, à une ère où les designers et les architectes étaient bâtisseurs de rayonnement et de prospérité pour les villes, les universités et les entreprises de demain.

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Saarinen ne faisait pas les choses à moitié. Sur des photos d’archives, on le voit plonger son corps entier dans des maquettes à taille humaine. En début de documentaire, il plante son père à un concours d’architecture. Plus tard, il changera d’épouse, fondera une nouvelle famille, s’offrira la une des journaux et même des vacances entre deux chantiers. Sur ses sites, dans ses constructions, rien n’est non plus laissé au hasard. Le passage de la lumière, la perspective vue de différents angles, le dégagement du paysage, mais aussi l’organisation intérieure, l’intelligence des fantaisies permises (couleurs, formes). Et c’est sans doute ce qui transparaît discrètement de ce film, comment l’architecte a déteint sur l’homme et vice versa. Comment chaque lieu, de par ce qui le définit, sa fonction, son emplacement, en appelle à dessiner ses propres lignes de fuite qui s’affirment finalement. Comment chaque réalisation décide son propre style que seuls des visionnaires (among those who see the future) peuvent concevoir et accomplir.

 

36e FIFA ./* À propos de Liminality de Matt Wright, Royaume-Uni, 2018 (sans dialogue, 35 min) et Dansen i Os de Helle Pagter, Danemark, 2017 (46 min)

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Vision rétrécie

Liminality est pour le moins une œuvre de danse atypique qui vise l’éclatement. Éclatement des formes rassemblant sous le dôme de la SAT film 3D, danse contemporaine et performance musicale live. Éclatement des frontières et des cultures par le biais du contraste entre le dispositif technologique et l’exotisme de paysages industriels ou naturels captés à l’autre bout du monde. Éclatement des perspectives et de l’espace-temps entre la présence des corps et leur jeu d’échos avec ceux projetés. L’aventure a été menée de front par toute une équipe dévouée sous la direction du réalisateur Matt Wright, dont les chorégraphes Kim Noble et Manas Sharma, et le musicien Grey Filastine accompagné par Nova Ruth à la voix, et coproduite par Productions 4Pi et la SAT.

Forêt, architecture gigantesque, côtes du Pays de Galle et réalités indiennes, toutes ces effluves du monde tourbillonnent autour de danseurs interprétant des rituels conviviaux, sorte de perpétuation de liens humains en communion avec l’environnement peu importe le grondement de la Terre. Et bien que la chorégraphie en appelle à plus grand en termes de spiritualité et de 360°, tout demeure à un niveau ésotérique, relativement plat. La palette multiculturelle ne prend pas. Quant à la danseuse plongée dans la tourmente, prisonnière parmi les spectateurs et écrasée par ses hologrammes géants, ses jetés et ses rondes paraissent bien petits et vains.

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L’expérience liminale, de dissociation entre deux lieux, deux temps, deux réalités, l’existence physique et le ressenti psychique peut-être, a été pensée sur le papier avec beaucoup d’éléments donc la musique et le chant en direct, qui devraient en décupler la teneur sensorielle. Le résultat en salle n’est pas pour toucher tous les publics, et l’aspect chorégraphique est comme bien souvent le bât qui blesse. Les projections se poursuivent jusqu’au 31 mars.

Le regard haut tourné vers soi

Le moyen-métrage Dansen i Os (Danser en nous) de la réalisatrice danoise Helle Pagter est problématique et frustrant pour qui a déjà des doutes quant aux vertus libératrices de la discipline, de la rigueur et de la soumission qu’exigent le ballet et sa pratique. Ce documentaire choisit de suivre un petit groupe d’élèves en tutu de l’École du ballet royal danois, élu pour partir en Chine enseigner leur méthode d’apprentissage si spéciale héritée du chorégraphe Antoine-Auguste Bournonville. Ce fidèle danseur du Ballet royal, qui y a étudié et en prendra la direction à la suite de son père à la fin du XIXe siècle, voulait rétablir le rôle masculin à la hauteur de la ballerine.

Plusieurs couacs à cette production. La moitié du film se concentre sur la préparation, dans les studios de répétition de l’école à Copenhague. Que des filles, jeunes corps en collants roses et aux pommettes fragiles, se pliant sagement aux leçons de leur professeure Ann Crosset. Le nom vénéré de Bournonville scande chaque phrase, chaque geste et chaque idée dans un formatage absolument dérangeant. Le processus exige que tout interprète sonde son équilibre intérieur, ses pensées et ses peurs, ses réalisations et ses ambitions afin de se dédier pleinement, consciemment et sans aucune retenue à la danse. Quelques exercices supposeraient des sauts et des cris frisant un ridicule assumé, mais on parle bien là d’exercices, d’essais, pas d’une véritable expression de sa nature…

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Quand, après des jours et semaines de bourrage de crâne, les princesses débarquent à l’Académie de danse de Pékin, auprès de danseurs et danseuses virtuoses et matures, accueillants et communicatifs mais avant tout respectueux et attentifs, le clash est visible. Les jeunes danoises sont généreuses et souriantes mais vraiment sérieuses et hautaines dans leur position d’enseignantes. Le chignon blond tiré à quatre épingles. Elles dirigent, elles contrôlent, détiennent la perfection et l’unique vérité du mouvement qu’elles transmettent sans aucun souci des personnalités et richesses qu’elles ont en face d’elles.

L’échange ne fonctionne que dans un sens, bien unique, bien hautain. Il faut dire qu’elles vont à bonne école depuis des années, en témoigne la montée de stress de Madame Crosset dès que son autorité se voit non pas défiée mais à peine ébranlée par la lointaine possibilité d’être remise en cause par l’expression de nouvelles façons, différentes, de faire. Non, la jeune professeure de Beijing n’aura aucunement raison d’avoir elle aussi pensé à une chorégraphie que les élèves pourraient conjointement s’approprier. Bournonville n’admet pas le sourcillement critique devra-t-elle apprendre.

Une drôle de manière d’entrevoir les bienfaits du voyage, de l’ouverture à l’autre, du grandissement de l’être par le biais de l’art et de la découverte. Y avait-il un semblant de contrepoint dans le récit documentaire (?), il échappe complètement à la lecture univoque et fermée de ce reportage sur l’École du ballet royal du Danemark.