Lecture et (méno)pause

23e Cinemania du 2 au 12 novembre 2017 ./* À propos de Jalouse de David et Stéphane Foenkinos (France, 2017)

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Autant l’on replonge toujours avec un certain plaisir dans les écrits de David Foenkinos, acceptant quelques écarts de style du roman à l’essai biographique (avec le captivant Charlotte, 2014), reconnaissant les cocasseries et lubies et même les tournures poétiques de ses personnages, autant le passage à l’écran dessert mal son monde. Au point qu’il faudrait sans doute un nouvel illuminé de la caméra pour s’approprier la matière, y ajouter son zeste de fantastique ou de médiocre, bref, rendre la pirouette littéraire au-delà de sa simple transposition en image.

Car l’image parle trop, alors que les personnages de David Foenkinos parlent bien, si bien qu’ils abusent parfois d’un lapsus ou d’une virgule pour renverser le sens de leurs actions. À l’écran on les voit seulement être et faire, mettant à plat toutes leurs fantaisies cérébrales et émotionnelles. Dans Jalouse, que l’écrivain coréalise avec son frère Stéphane, tout reste propret, chaque rôle est campé, l’humour est écrit, les situations déliées avec peu de surprise.

Karin Viard incarne cette femme ravissante, brillante, de caractère, qui s’aigrit en vieillissant sans accepter les années ni les changements qui s’opèrent. Mère d’une jeune ballerine douée, séduisante (Dara Tombroff, trop sage), ex-femme d’un homme généreux (Thibault de Montalembert) qui s’est recasé depuis (avec Marie-Julie Baup excellente dans son rôle de gentille naïve), entourée de quelques amis sympas (rayonnante Anne Dorval peu importe le rôle), rares mais réels, ses relations avec ses proches s’enveniment du jour au lendemain. Elle est grinçante avec sa fille, mal attentionnée envers quiconque approche sa bulle (dont le charmant Bruno Todeschini), méprise ses étudiants et la nouvelle recrue du département de lettres (Anaïs Demoustier, aussi à l’aise dans un échange de piques acerbes que dans le marquant film de genre Bird People). La fraîcheur et le bonheur des autres l’étouffent, alors elle vise où ça blesse et s’isole dans ce cercle vicieux.

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Bande-annonce

La progression de cette tension, les situations anecdotiques traversées et leur dénouement n’ont rien de surprenant connaissant les dadas de Foenkinos. Entre des personnages aux penchants antipathiques et solitaires, il provoque des rencontres improbables et éphémères dans lesquelles chacun découvre une lueur intérieure dans sa noirceur qui lui permet de s’ouvrir à la vie sous un nouveau jour, salutaire. Pour résumer. Cela se passe à la piscine comme dans une bibliothèque, souvent par l’entremise d’une vieille personne seule, qu’elle soit bavarde ou mourante, il y a habituellement une promenade ou une discussion sur un banc de cimetière, et toujours la métaphore littéraire déguisée derrière un professeur, un libraire, une correspondance secrète. C’est juste assez mignon et habile, mais tout de même facile et caricatural que l’on considère les relations mère-fille, patient-psy, prof-collègue, amoureuses ou amicales. Et long (1h42) pour une psychologie somme toute décorative.

Lecture sur pause

Il s’agit en partie d’un fonctionnement différent entre l’écriture et la scénarisation. Les lignes savent où elles s’en vont, elles se sont déjà relues et révisées à grands traits, jouant à imaginer le livre dont elles seraient éventuellement les héroïnes. Avec elles on prend davantage le temps de se laisser voguer, et si l’on devine leur destination, on apprécie les détours qu’elles empruntent pour s’y rendre finalement. Chez le lecteur l’émotion infuse, et cette occasion rare de renouer avec un temps humain, plus lent et réflexif, est précieuse.

Le film, lui, s’il annonce où il va, se plante. Depuis des décennies, son rythme s’est accéléré, ce qui est dit n’a plus à être montré et vice versa d’où aussi un appauvrissement de dialogues. Ce qui est fantasmé n’a plus à être vécu ou contredit. La fiction et la réalité embrouillent la ligne du temps, de part avec les incongruités anachroniques dont on ne soucie plus. D’où pléthore de bande-annonces égarantes, d’histoires qui s’entortillent sur elles-mêmes, d’intrigues sans résolution qu’une impasse psychologique ou cartésienne, de démence qui prend le pas sur la cohérence. Il en ressort d’ailleurs de surprenants objets esthétiques, angoissants et bouleversants, tels que The Killing of a Sacred Deer de Yorgos Lanthimos sacré Meilleur scénario et Palme d’Or à Cannes.

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Mais en termes de comédie ou de genres plus ordinaires tels que le polar, la romance, le drame familial, le grand écran se fait doubler par les séries qui offrent à la pelle et en rafale des petites bisbilles du quotidien s’envenimer et se régler joyeusement dans un seul épisode. Et puis : la jalousie passe mal à l’écran. Le sujet est ici abordé dans son sens large, via une femme célibataire allant sur sa ménopause, s’en prenant à sa fille, son ex-mari, son futur amant, sa meilleure amie, le couple de voisins nouvellement emménagé, bref à toute le monde y compris son médecin généraliste, de sa propre perte de contrôle sur ses nerfs. Ses hormones plus exactement, leur dérèglement, et l’affaiblissement du pouvoir physique : postulat de tout film d’Almodovar.

 

Avant-première au Festival d’Angoulème en août dernier, sortie sur les écrans en France demain (8 novembre) et au Québec l’an prochain.

 

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