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Monthly Archives: November 2017

./* À propos du film Le Redoutable de Michel Hazanavicius (France, 2017) présenté dans le cadre du 23e CINEMANIA du 2 au 12 novembre 2017

./* À propos de la pièce de théâtre Nina, c’est autre chose de Florent Siaud présentée du 1 au 5 novembre à La Chapelle Scènes contemporaines

Un grand écart de 68 à 76

On comprend sans difficulté que le festival CINEMANIA ait porté à l’honneur de sa 23e édition le réalisateur français Michel Hazanavicius (aussi producteur, scénariste, monteur, acteur, pour la télévision et pour le cinéma), mondialement reconnu suite au succès triomphal de The Artist en 2010, de retour à Cannes en 2014 avec The Search en compétition, et cette année avec une comédie biographique plus qu’attendue sur Jean-Luc Godard et le tournant historique 1967-1968 : Le Redoutable.

Rétrospective de plusieurs films, classe de maître et rencontres à l’appui, quand il monte sur les planches de l’Impérial pour introduire son long-métrage, c’est un homme plein d’aisance, d’humanité, d’aplomb et d’humour, mais aussi empreint d’un fin mélange d’humilité et d’assurance qui prend la parole. Il ne faut pas avoir peur de la comédie, du cuisant 68, du légendaire Godard. Il faut faire ce en quoi l’on croit, s’entourer des personnes pertinentes, oser le sourire et le clin d’oeil à l’histoire. Après visionnement on peut dire que ce grand du 7e art a découvert une plage sous les pavés jetés, sorte de fascination apaisée pour son sujet, faisant la part belle à la filmographie, aux faits ainsi qu’au récit autobiographique d’Anne Wiazemsky alors la conjointe de JLG, intitulé “Un an après”.

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Sans rapport si ce n’est le rapprochement de dates, le Français Florent Siaud, jeune dramaturge à la carrière remplie, partagé entre le monde du théâtre et celui de l’opéra, s’est frotté à de multiples oeuvres d’envergure (La Mort de Tintagiles de Maeterlinck, Didon et Enée de Purcell, avant cela Les Noces de Figaro de Mozart pour n’en citer que quelques unes) auprès de créateurs de haut calibre (d’ici, Robert Lepage, Denis Marleau, Brigitte Haentjens). Il cofonde en 2010 Les songes turbulents (avec Pauline Bouchet), compagnie à cheval entre Grenoble et Montréal à l’origine du 4.48 Psychose en 2016, solo de Sophie Cadieux sur un texte de Guillaume Corbeil directement inspiré de Sarah Kane pour lequel Florent Siaud signait la mise en scène. Tôt, les critiques québécois reconnaissent en lui une promesse de renouveler la scène, un pari que sa récente création Nina, c’est autre chose peine à relever.

Nina conserve des années 1970 une garde-robe. Elle ne conçoit pas ses rapports sentimentaux selon les règles du tango. Elle entend parler de racisme, de harcèlement au travail et de montée du chômage mais n’en pense rien de spécial. Au mot « politique » elle se met à poil. Elle ne fait pas la cuisine, pas le ménage, pas la révolution. Elle change dix fois de costumes sans endosser aucun rôle. Nina, au final, c’est pas grand chose. Adaptée de “Pièce de chambre” de Michel Vinaver (1976), ce journal de colocation suit l’emménagement soudain (et le départ tout aussi impulsif) de sa protagoniste chez deux frères habitant l’appartement de leur mère récemment disparue.

Bande-annonce du spectacle

Ni la classe

Nina, c’est autre chose a été développé en début d’année en France et démontre sur plusieurs plans une volonté de se distinguer dans la manière de faire. Par exemple le duo Doble Filo, d’abord caché puis apparaissant en notes et ombres chinoises avant de gagner l’avant-scène comme figurant, ponctue le bal d’irrésistibles tangos. Parti pris pour ce que la musique a à dire au-delà des mots, la pianiste Chloé Pfeiffer et l’accordéoniste Lysandre Donoso apportent une belle fougue à la construction.

Cette énergie, typiquement latine et pleine de caractère, devrait sans doute dialoguer et danser avec le personnage principal « Nina », figure d’une fraîcheur effrontée et libertine. En réalité, la sensualité et l’élégance de l’une ne fait qu’accentuer la superficialité voire la vulgarité de l’autre. Le trio d’acteurs composé de Eugénie AnselinÉric Bernier et Renaud Lacelle-Bourdon intègre bien dans son jeu quelques pirouettes et pas engagés pour suivre le tempo, sans brio. La présence du tango est riche et forte mais malhabilement utilisée, à contre-emploi de son essence. Une valse à 20 ans peut-être, mais un tango à 3 tout fout le camp. Et d’une danse tout en séduction et tensions, d’une rigueur angulaire, les rapports humains sur scène dégoulinent en frivolités.

Ni le vécu

C’est probablement l’écart le plus problématique de cette proposition théâtrale : le manque de consistance historique et sociopolitique. Le texte de Michel Vinaver, dépouillé de son contexte post-68 pour n’en garder que quelques dates de 1976 marquées à la craie sur un mur de cuisine, est assez pauvre. Car tout ce qu’il pourrait porter en lui de libertés acquises et d’espoirs déçus, de changements des moeurs et des cadres d’autorité, disparaît derrière une anecdote édulcorée de triangle amoureux.

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Nina, c’est autre chose (c) Julien Benhamou

En parallèle et en avant-première, Le Redoutable du réalisateur Michel Hazanavicius met en scène un incomparable Louis Garrel dans le rôle d’un Jean-Luc Godard féru de révolution et d’Anne Wiazemsky (l’actrice est décédée le mois dernier – interprétée par Stacey Martin), alors que les émeutes étudiantes et ouvrières battent leur plein dans les rues de Paris. Par l’ingénieux détour de la comédie et du drame amoureux, l’oeuvre ne manque en aucun cas d’aborder la radicalité des idéologies et comment celle-ci déteint sur l’organisation de la société et les logiques individuelles. Qui plus est l’artiste est indissociable de sa mission politique : son art – pas juste ses films, mais ses sujets, ses moyens, ses méthodes – est un manifeste. (C’est à cette même époque bousculée que Michel Vinaver choisit de mener de front une carrière de PDG au sein de la multinationale Gillette, s’assurant ainsi les moyens pécuniaires de poursuivre l’écriture.)

Ni la verve

Chaque plan filmé, chaque échange contient un double-sens cinématographique, les graffitis crient le grondement de l’histoire ou la réplique que les acteurs évitent, la vérité simultanée ou à venir que tous nient. Chaque situation dispute son mélange de caprices du quotidien et d’ironie des événements. Godard, perfectionniste et tyran de plateau, star malgré lui d’un genre à part et élitiste, qui créait des personnages anticonformistes au point de devenir des idéaux radicaux de son école à lui. Godard engagé envers une liberté sauvage et asociale. Politisé à devoir en cracher sur son talent, à bannir l’étiquette et la reconnaissance de son intransigeance esthétique. Passionné éperdu, solitaire fini, qui finit par s’égarer momentanément.

Pied de nez en abîme que de faire de cette période française, des chamboulements mondiaux en écho, des théories de l’art et des doctrines communistes, d’un réalisateur à l’oeil révolutionnaire, d’une histoire d’amour pas banale prise à son point tragique (la disparition du sentiment), une oeuvre légère, drôle et magnifique, subtile et presque évidente tout en demeurant impliquée véritablement et viscéralement au coeur des faits. Témoin d’un élan du coeur, des idées, de la créativité et des armées en mouvement, l’intrigue a beau être romancée, elle est bouleversante.

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Nina

Pour en revenir à Nina…, malgré des allusions (slogans, symboles, affaires de harcèlement et licenciement, racisme ambiant), le politique est faussement présent. Peut-être devait-on deviner dans les remous de ce triangle intime des dynamiques de pouvoir et de remaniement des hiérarchies ? Les liens de fratrie, la disparition maternelle et les sentiments entre les trois protagonistes sont trop peu crédibles pour qu’on leur confère une interprétation double. Il en résulte davantage un essai esthétique, une reconstitution des années 1970 d’après une enfilade de costumes bruns et jupes à fleurs, manteaux de poils et agencements criards (Jean-Daniel Vuillermoz).

Bien sûr, la révolte des années 1960 est assez loin, l’audace émergente de la Nouvelle Vague essoufflée, les guerres d’indépendance cèdent le pas à la mondialisation des marchés financiers. Mais qu’il ne demeure de cette décennie mouvementée qu’un zeste d’émancipation en la personne d’une jeune femme délurée et peu articulée fait mal à l’histoire d’une certaine façon, du moins nous enseigne peu sur les contextes et leurs développements.

Possiblement : 1976 n’est qu’un décor planté, parce que somme toute Nina, c’est autre chose. Dans ce cas, le personnage est plat malgré sa nature colibri et colorée. L’interprétation est une faible réplique d’une désinvolture authentique de par le passé, et réfléchie. Là où Le Redoutable de Michel Hazanavicius joue des codes du cinéma et des voix-off, de l’insoumission de l’acteur envers son rôle, et du développement de l’industrie du divertissement (soit un regard critique sur le médium, le milieu et ses évolutions), la création des Songes turbulents se limite au vaudeville. Il y a le voeu d’une certaine immersion dans un temps démodé, fait de motifs à grandeur de plateau, d’unités d’appartement modulables (scénographie de Philippe Miesch et lumières de Cédric Delorme-Bouchard) et d’un mélange de styles mettant le tango au service de la comédie musicale. Ce métissage hétérogène n’est un éclairage neuf ni pour la scène d’aujourd’hui ni sur la philosophie d’alors.

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Nina c’est autre chose (c) Julien Benhamou

Pour dernière comparaison, pensons à l’intelligent et sensible Nos serments de Julie Duclos présenté au FTA 2016, adapté librement de La Maman et la Putain de Jean Eustache. À un demi-siècle d’écart, la jeune troupe de L’In-quarto tissait des ponts signifiants entre les époques et les générations, confrontant le regard d’un Guy-Patrick Sainderichin, réalisateur sexagénaire, à celui de la metteure en scène et de ses comédiens à peine trentenaires, dans une construction entre tournage de film et plateau de théâtre. Là encore, les relations entre les personnages et leurs questionnements intérieurs étaient nourris de plus de psychologie et surtout d’un bagage politique et philosophique élaboré. Et le rapprochement entre les différents jeux – de l’écran et de la scène – amenait un apport critique de chaque médium. 

Autant de matière dont Nina s’est visiblement délestée dans sa quête d’insouciance et de légèreté. Autant de complexité et de contradiction qu’Hazanavicius catalyse à travers Godard, réalisant une fois de plus une pirouette habile sur l’histoire du cinéma lui-même.

(Contenus révisés. Parution originale courte sur dfdanse.com)

 

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23e Cinemania du 2 au 12 novembre 2017 ./* À propos de Jalouse de David et Stéphane Foenkinos (France, 2017)

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Autant l’on replonge toujours avec un certain plaisir dans les écrits de David Foenkinos, acceptant quelques écarts de style du roman à l’essai biographique (avec le captivant Charlotte, 2014), reconnaissant les cocasseries et lubies et même les tournures poétiques de ses personnages, autant le passage à l’écran dessert mal son monde. Au point qu’il faudrait sans doute un nouvel illuminé de la caméra pour s’approprier la matière, y ajouter son zeste de fantastique ou de médiocre, bref, rendre la pirouette littéraire au-delà de sa simple transposition en image.

Car l’image parle trop, alors que les personnages de David Foenkinos parlent bien, si bien qu’ils abusent parfois d’un lapsus ou d’une virgule pour renverser le sens de leurs actions. À l’écran on les voit seulement être et faire, mettant à plat toutes leurs fantaisies cérébrales et émotionnelles. Dans Jalouse, que l’écrivain coréalise avec son frère Stéphane, tout reste propret, chaque rôle est campé, l’humour est écrit, les situations déliées avec peu de surprise.

Karin Viard incarne cette femme ravissante, brillante, de caractère, qui s’aigrit en vieillissant sans accepter les années ni les changements qui s’opèrent. Mère d’une jeune ballerine douée, séduisante (Dara Tombroff, trop sage), ex-femme d’un homme généreux (Thibault de Montalembert) qui s’est recasé depuis (avec Marie-Julie Baup excellente dans son rôle de gentille naïve), entourée de quelques amis sympas (rayonnante Anne Dorval peu importe le rôle), rares mais réels, ses relations avec ses proches s’enveniment du jour au lendemain. Elle est grinçante avec sa fille, mal attentionnée envers quiconque approche sa bulle (dont le charmant Bruno Todeschini), méprise ses étudiants et la nouvelle recrue du département de lettres (Anaïs Demoustier, aussi à l’aise dans un échange de piques acerbes que dans le marquant film de genre Bird People). La fraîcheur et le bonheur des autres l’étouffent, alors elle vise où ça blesse et s’isole dans ce cercle vicieux.

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Bande-annonce

La progression de cette tension, les situations anecdotiques traversées et leur dénouement n’ont rien de surprenant connaissant les dadas de Foenkinos. Entre des personnages aux penchants antipathiques et solitaires, il provoque des rencontres improbables et éphémères dans lesquelles chacun découvre une lueur intérieure dans sa noirceur qui lui permet de s’ouvrir à la vie sous un nouveau jour, salutaire. Pour résumer. Cela se passe à la piscine comme dans une bibliothèque, souvent par l’entremise d’une vieille personne seule, qu’elle soit bavarde ou mourante, il y a habituellement une promenade ou une discussion sur un banc de cimetière, et toujours la métaphore littéraire déguisée derrière un professeur, un libraire, une correspondance secrète. C’est juste assez mignon et habile, mais tout de même facile et caricatural que l’on considère les relations mère-fille, patient-psy, prof-collègue, amoureuses ou amicales. Et long (1h42) pour une psychologie somme toute décorative.

Lecture sur pause

Il s’agit en partie d’un fonctionnement différent entre l’écriture et la scénarisation. Les lignes savent où elles s’en vont, elles se sont déjà relues et révisées à grands traits, jouant à imaginer le livre dont elles seraient éventuellement les héroïnes. Avec elles on prend davantage le temps de se laisser voguer, et si l’on devine leur destination, on apprécie les détours qu’elles empruntent pour s’y rendre finalement. Chez le lecteur l’émotion infuse, et cette occasion rare de renouer avec un temps humain, plus lent et réflexif, est précieuse.

Le film, lui, s’il annonce où il va, se plante. Depuis des décennies, son rythme s’est accéléré, ce qui est dit n’a plus à être montré et vice versa d’où aussi un appauvrissement de dialogues. Ce qui est fantasmé n’a plus à être vécu ou contredit. La fiction et la réalité embrouillent la ligne du temps, de part avec les incongruités anachroniques dont on ne soucie plus. D’où pléthore de bande-annonces égarantes, d’histoires qui s’entortillent sur elles-mêmes, d’intrigues sans résolution qu’une impasse psychologique ou cartésienne, de démence qui prend le pas sur la cohérence. Il en ressort d’ailleurs de surprenants objets esthétiques, angoissants et bouleversants, tels que The Killing of a Sacred Deer de Yorgos Lanthimos sacré Meilleur scénario et Palme d’Or à Cannes.

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Mais en termes de comédie ou de genres plus ordinaires tels que le polar, la romance, le drame familial, le grand écran se fait doubler par les séries qui offrent à la pelle et en rafale des petites bisbilles du quotidien s’envenimer et se régler joyeusement dans un seul épisode. Et puis : la jalousie passe mal à l’écran. Le sujet est ici abordé dans son sens large, via une femme célibataire allant sur sa ménopause, s’en prenant à sa fille, son ex-mari, son futur amant, sa meilleure amie, le couple de voisins nouvellement emménagé, bref à toute le monde y compris son médecin généraliste, de sa propre perte de contrôle sur ses nerfs. Ses hormones plus exactement, leur dérèglement, et l’affaiblissement du pouvoir physique : postulat de tout film d’Almodovar.

 

Avant-première au Festival d’Angoulème en août dernier, sortie sur les écrans en France demain (8 novembre) et au Québec l’an prochain.