Les bons, les brutes, les truands

46e édition du FNC ./* À propos des films Mon ange de Harry Cleven (Belgique, 2016), Jupiter’s Moon de Kornél Mundunczó (Hongrie, Allemagne, 2017) et Strange but True de Michel Lipkes (Mexique, 2017)

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La transparence des bons

Harry Cleven, réalisateur belge et associé de Jaco van Dormael à la production, a pensé Mon ange à petit budget et grands sentiments. Le pitch séduit de sa fantaisie simple : histoire d’amour entre une fille aveugle et un gars invisible. Naïveté dont regorgent le scénario et les images au point d’en devenir mièvres, d’une façon assumée et somme toute poétique. Or un peu de beauté dans un monde brut, on ne peut pas s’en plaindre. Cette fable s’amuse du thème de la disparition tout en traitant de fatalités accompagnant différents âges de la vie, et insiste sur la sensorialité, l’attraction naturelle, la musicalité des gens. L’oeuvre rivalise surtout de moyens ingénieux et accessibles pour révéler les sentiments, l’immatérialité et la chimie amoureuse à l’écran.

Bande annonce

La foi des brutes

Jupiter’s Moon joue lui aussi la carte du fantastique pour aborder de plein fouet un thème brûlant d’actualité et difficile : la crise des migrants en Europe, la misère des peuples déracinés, la pauvreté des villes en manque d’emploi et la prolifération des commerces occultes et économies frauduleuses. Que devient l’identité humaine avilie de dégradations multiples – la peur, le désespoir, la honte, le mensonge, le crime ? Comment tourne un monde en perte totale de spiritualité au profit des bassesses morales et roublardes, en mode survie ?

Aryaan (Zsombor Jéger), un jeune réfugié de Syrie, planifie de s’enfuir comme des centaines et milliers d’autres en rejoignant la Hongrie via la Serbie. Embarcations minables, prix de passage sans doute exorbitants, barrages de police et tirs à vues. L’immigration clandestine est un peu trop répandue de ce temps-ci. Cherchant à retrouver son père, l’homme nous fait passer par les camps à la frontière, les hôpitaux d’urgence qui s’y annexent, avant de rejoindre la ville, sa gare, ses autres regroupements de réfugiés sous tente. Un déferlement de vies en détresse.

Celui qui le cache est un chirurgien radié de ses fonctions pour erreur professionnelle (il avait bu avant une opération qui a condamné son client de bonne famille). Et là commence l’aventure insolite d’un fugitif bien singulier : puisqu’Aryaan découvre, en compagnie de son médecin, qu’il sait voler. Le don rêvé pour réconcilier croyants fervents de toutes confessions et âmes égarées que les miracles résistent au temps et que le monde aussi déglingué soit-il peut espérer le salut, peu importe le dieu impliqué. Une pensée pour l’esprit fertile de Jean Leloup : “Et on vit dans le ciel Dieu le père et Bouddha / Manitou et Krishna bras dessus bras dessous / ivres morts et joyeux chanter à tue-tête au-dessus des nuages / Allez hop ! Un peu d’sincérité, le monde est à pleurer !”

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Dans ce film sombre et humide où la malhonnêteté se répand comme une épidémie, les idées préconçues sont nombreuses que les exilés, pour la moitié d’entre eux de potentiels terroristes, traînent avec eux des maladies étranges, portent un regard naïf sur les signes de civilisation, poursuivent le fantasme ultime de goûter des frites françaises… Dans l’autre camp, c’est la guerre contre les voleurs (!) d’emploi et les méchants illuminés d’autres religions infiltrant le pays et son économie. À l’image de ce constat absurde : prêts à tout pour survivre, jusqu’à risquer sa vie.

Le réalisateur hongrois Kornél Mundunczó se sert sans vergogne des préjugés pour décrier des vérités plus criantes que nature, malheureusement. Il y sème même de l’humour noir et des super pouvoirs, des coïncidences inexplicables et une chance ou malchance exagérées pour que son scénario impossible (Kata Wéber) d’une amitié (comme un colis piégé) atteigne sa cible. Son Dr Stern (Merab Ninidze) est un personnage buveur et grincheux tout droit sorti de Bukowski, attachant aussi. Son rescapé un fils prodige et innocent digne de rejoindre les Marvel de ce monde américanisé. Et les effets spéciaux qui font tourner le monde à l’envers et brassent littéralement les idées reçues et les jugements xénophobes ouvrent chaque fois une nouvelle perspective sur les problèmes, un angle de vue de plus haut, avec plus d’horizon et de recul, d’où la terre à feu et à sang paraît plus bêtement le gros gâchis d’une humanité vaniteuse.

Les truands aux vidanges

En introduction de son film, le réalisateur Michel Lipkes explique qu’en considération de ses origines mexicaines, des souvenirs qu’il a là-bas, de l’impossibilité d’y rester et de ce qu’il continue d’en apprendre de ceux qui y sont encore, il se devait de faire ce film, dont la violence crue et sans autocensure le choque lui-même. Il le devait pour pouvoir se retourner dans dix ans et savoir que ce geste a existé. Quelques 1h30 plus tard, le générique à peine retombé sur une assistance sous le choc, il finit par confirmer que, visionné par quelques éboueurs mexicains sur le quotidien desquels il a concentré ses recherches, l’essai étonnamment documentaire a paru romancé, encore loin de la réalité.

extrano-pero-verdadero

L’histoire semble insolite et les choix des protagonistes illogiques, les faits sont insupportables, les images comme meurtries et leur signification horrifiante. C’est que de choix, de liberté, d’espoir, il n’en subsiste pas. Sinon l’amour torturé et sali d’un éclopé s’enfuyant épaulé par une gamine violée. Le tout dans un noir et blanc sans clarté jamais, terreux et corrompu. La complicité des courageux Yesi et Jonathan (Itzel Sarmientos et Kristyan Ferrer) plongés dans les ruines d’un monde cauchemardesque de sauvagerie est la seule bouée possible, si fragile face aux attaques du ciel bouché et d’une lutte écoeurante pour la vie. Jusqu’où l’humanité mérite-t-elle son nom, pourrie à la moelle ? Extreño pero verdadero règle la question en trois voyages de camions et un seul cadavre parmi des morts-vivants.

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