Vagues à l’âme

46e FNC du 4 au 15 octobre 2017 ./* À propos de Drift de Helena Wittmann en compétition dans la section des Nouveaux alchimistes (Allemagne, 2017)

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Lent, contemplatif, le long-métrage Drift de la réalisatrice allemande Helena Wittmann est un essai cinématographique à part, qui étire les minutes jusqu’à imposer son propre cardiogramme. Les plans sont longs, sur des paysages étendus balayés par des vents froids et bercés d’un incessant ressac. Chaque image est magnifique, composition de teintes pluvieuses et de végétation sèche, de surfaces d’eau et de sable, d’intérieurs endormis.

Dans ces décors de fin de saison, deux amies emmitoufflées (Theresa George et Josefina Gill) finissent un séjour tranquille (près d’Hambourg suggèrera-t-on plus tard au détour d’une conversation) avant de repartir chacune de leur côté : l’une retournant chez elle en Argentine, l’autre partant à la découverte des Caraïbes. Le film suit d’abord leurs derniers partages et adieux simples, puis une traversée en bateau et leurs retrouvailles à distance. Il assume le rythme de la séparation et de l’inconnu intimidant, le temps que cela prend réellement de se pencher sur ses pensées et ses émotions, de les vivre dans la profondeur de ce qu’elles sont. Un temps appliqué et insistant, presque suspendu en déséquilibre, pareil à l’absorption du regard porté sur l’horizon de l’océan.

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Invitation à se perdre dans la beauté des plages et de l’écume éphémère, d’autres plans tournés sur un balcon, dans un appartement, à une terrasse ou par une fenêtre n’ont d’autre fonction que de prendre une action quelconque pendant son déroulement, sans finalité précise ni propos narratif. Les heures égrènent leurs secondes sur un monde en mouvement perpétuel, gris percé d’éclaircies, jamais pareil. Avec pour horloge le métronome des marrées surveillé par le clair de lune.

Un travail minutieux est donc mené de main de maître sur la staticité extérieure des gens alors que les arbres bruissent sans cesse, que le soleil miroite sur l’eau, que les vagues vont et viennent, et que les oiseaux piaillent quelque part, mêmes invisibles. Tout est souffle, respiration, la brise, une vitre qui tremble, de l’air qui s’infiltre, une embarcation qui tangue. Et cette succession de soupirs fait directement écho à notre intériorité : la poitrine qui se soulève est ce doux mélange de rythme biologique et d’oscillation psychique.

L’esthétique culmine pendant la partie centrale du film, le voyage en pleine mer. Ce ne sont plus que des plans rapprochés d’écume et de vagues succédant à d’autres plans rapprochés, sous les reflets du jour ou de la nuit, une déclinaison du bleu ciel au pétrole d’un noir huileux. Ces variations d’une poésie subtile recèlent toutes les nuances de la tristesse, de la nostalgie, du souvenir précieux. Mais ce n’est qu’une fois à destination que le spectateur entrevoit la clé de cette introspection. Au fil de la divagation, voguant sur la houle d’un jour tumultueux, à un tournant de leur vie, les deux jeunes femmes cheminent sur la relation qui les rattache l’une à l’autre. Elles accueillent l’éloignement en elles, en scrutent la sensation nouvelle en plongeant leur regard par delà la limite entre ciel et terre. Elles sont en déplacement. Chacune conserve une partie de cette mémoire commune peuplée des tempêtes sur la Mer du Nord, ce moment vrai. Une vie, un sentiment secret sont désormais tapis derrière les vagues figées d’une carte postale.

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Bande annonce

Au final, la caméra de Wittmann fixe assez longtemps les surfaces et leurs mouvements changeants pour nous faire deviner les dynamiques plus cosmiques et souterraines qui les animent. Les lignes de démarcation entre les éléments deviennent floues. L’azur est un mélange de vapeurs et de gouttes, la brume des nuages recouvre l’eau, celle-ci mousse et éclabousse la coque d’un bateau, rafle la vase de la berge et les brindilles qui courent vers l’allée de bois et bientôt le béton et la pierre de la ville. Tous ces éléments participent d’un même ensemble plus vaste répondant à la loi organique du “rien ne se perd, rien ne se forme, tout se transforme”. Au point qu’on réalise, à force d’observer la mer, qu’elle est une de ces multiples couches de bleus différents à la surface de la planète, dont les remous viennent autant des profondeurs de la terre que de la gravité et des courants atmosphériques. Sensation vertigineuse de tourner sur nous-mêmes en permanence et d’être possiblement, selon le référent, la tête en bas par instants.

Métaphore infinie de l’âme humaine et de sa mélancolie cyclique, Drift apporte un calme et une sagesse qui n’ont pas à s’expliquer. Simplement en réaffirmant le temps de l’observation et une palette de couleurs (Tim Liebe), bruits et textures, vivante bien qu’effacée et harmonieuse. Avec un fascinant soin visuel et sonore (Simon Bastian).

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