Les pouvoirs de nos grands-mères

46e FNC du 4 au 15 octobre 2017 ./* À propos de Thelma de Joachim Trier (Norvège, France, Danemark, Suède, 2017)

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De Copenhague, le réalisateur Joachim Trier se fait tranquillement un nom et une signature. Il avait déjà été remarqué à Cannes avec Oslo, 31 août inscrit à la section Un Certain Regard en 2011, avant de revenir il y a deux ans avec Back Home (Louder than Bombs) en sélection officielle. Dans ce dernier long-métrage sur le stress post-traumatique et l’éclatement d’une famille, il dépeignait l’engagement fatal d’une photographe de guerre (incarnée par la glaçante Isabelle Huppert) et la reconstitution des morceaux par ses fils après sa disparition. Aussi puissant que complexe sur des relations parents-enfants entre fusion et couteaux tirés, le film abordait avec une sensibilité clairvoyante l’instabilité psychologique, le déchirement et l’anesthésie à la douleur, et l’appel de quelque chose de plus grand et violent.

On reconnaît dans Thelma ces pareilles forces qui agissent, aux limites du surnaturel, de l’irradiation tellurique, de la sorcellerie et de la pure folie. Le contexte est différent et explore cet âge de l’émancipation où le corps et l’esprit ne cessent d’aller de découvertes en sensations nouvelles, insoupçonnées. Là encore, la production est portée par une actrice charismatique, belle (de pureté) et volcanique, Eili Harboe. La jeune actrice offre à son personnage toute une gamme de charmes et de variations sur les thèmes de l’introversion, du tourment et de la sensualité.

D’une violence contenue absolument frigorifiante, la première scène du film, à la chasse l’hiver, entre le père et la fille, sera pour le spectateur le traumatisme déclencheur. Elle n’aura jamais à être explicitée, prendra son sens après une bonne heure de développements, ne sera même pas un souvenir marquant pour l’enfant. Mais elle donnera d’office le ton : par quelle monstruosité accéder à l’insanité, et vice versa.

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Thelma part étudier à Oslo et quitte la campagne au bord d’un lac paisible où ses parents, sa mère Unni (Ellen Dorrit Petersen) en fauteuil roulant et son père Trond (Henrik Rafaelsen) confident et contrôlant, mènent une existence pieuse, scellée, figée. D’un foyer pratiquant très stricte, elle glisse dans un monde jeune, libertin, nocturne, aux nombreuses tentations et à la permission enivrante. D’abord intimidée par le jeu social, elle se lie d’amitié avec Anya (Okay Kaya) à la silhouette sinueuse et exotique, qui la prend sous son aile avec immédiatement trop de soin et de caresse dans le regard et le geste. L’énergie sexuelle entre les deux jeunes femmes est palpable et traitée par la caméra avec beaucoup de justesse et de persuasion. Le sentiment d’immersion dans le désir et l’inconnu est trop brutal et en clash radical avec l’éducation parentale. Thelma elle-même rejette en bloc l’intrusion de cette vulnérabilité et la perte de contrôle et de valeurs qu’elle entraîne, trouvant refuge dans ce qu’elle connaît, la confession et l’intériorité, et la réminiscence de phychoses passées.

Les bouleversements récents et l’éloignement du berceau familial (symbolisant l’innocence) déclenchent une série de crises convulsives d’apparence épileptiques, accompagnées de tremblements inquiétants et de manifestations extérieures inexpliquées. Des oiseaux se frappent dans les vitres, un serpent s’immisce dans les appartements, les lits, les cous et les bouches, des personnes disparaîssent, aspirées par un univers cauchemardesque. Ces épisodes suivis médicalement amènent la protagoniste à poser sur l’histoire familiale un regard plus critique et à revisiter des souvenirs flous et mystérieux : son frère bébé volatisé, les traitements maison de son père médecin pour ses nerfs fragiles, la paraplégie accidentelle de sa mère.

Elle retrace alors sa grand-mère qu’elle croyait décédée dans un établissement de soins où la pauvre femme a perdu pied dans la démence après la mort de son mari, dont elle s’accusait responsable. Les troubles psychologiques que semblent partager les deux parentes à une génération de distance prennent peu à peu des allures de pouvoir maléfique héréditaire. Le monde du premier roman de Carole Martinez Le coeur cousu (2007) s’ouvre soudain sur des générations de filles, de vieilles, d’hystériques et de sorcières.

Bande-annonce

 

Sorte de tragédie moderne où le sort s’abat sur une famille exemplaire (ou au contraire totalement déséquilibrée), Thelma égrène les symboliques religieuses et les menaces de purgatoire et de vices sur fond de paysages norvégiens froids et gris. L’histoire réussit à mener de front l’idylle adolescente, la révolte spirituelle, la quête identitaire et le vertige psychiatrique, tout en mêlant les codes du film d’horreur, de la magie noire, du thriller scientifique et du drame social. Elle adresse aussi habilement les fondements irréconciliables entre enseignement scientifique et croyances divines. Joachim Trier retrouve pour l’occasion le scénariste Eskil Vogt à la coécriture, Ola Fløttum à la composition sonore et Jakob Ihre à la direction photo, une équipe manifestement solide et bien accordée déjà à l’origine de Louder than Bombs.

 

./* Thelma sera en reprise le mercredi 11 octobre au Cineplex du Quartier Latin à 14h45.

 

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