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Monthly Archives: October 2017

46e édition du FNC ./* À propos des films Mon ange de Harry Cleven (Belgique, 2016), Jupiter’s Moon de Kornél Mundunczó (Hongrie, Allemagne, 2017) et Strange but True de Michel Lipkes (Mexique, 2017)

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La transparence des bons

Harry Cleven, réalisateur belge et associé de Jaco van Dormael à la production, a pensé Mon ange à petit budget et grands sentiments. Le pitch séduit de sa fantaisie simple : histoire d’amour entre une fille aveugle et un gars invisible. Naïveté dont regorgent le scénario et les images au point d’en devenir mièvres, d’une façon assumée et somme toute poétique. Or un peu de beauté dans un monde brut, on ne peut pas s’en plaindre. Cette fable s’amuse du thème de la disparition tout en traitant de fatalités accompagnant différents âges de la vie, et insiste sur la sensorialité, l’attraction naturelle, la musicalité des gens. L’oeuvre rivalise surtout de moyens ingénieux et accessibles pour révéler les sentiments, l’immatérialité et la chimie amoureuse à l’écran.

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La foi des brutes

Jupiter’s Moon joue lui aussi la carte du fantastique pour aborder de plein fouet un thème brûlant d’actualité et difficile : la crise des migrants en Europe, la misère des peuples déracinés, la pauvreté des villes en manque d’emploi et la prolifération des commerces occultes et économies frauduleuses. Que devient l’identité humaine avilie de dégradations multiples – la peur, le désespoir, la honte, le mensonge, le crime ? Comment tourne un monde en perte totale de spiritualité au profit des bassesses morales et roublardes, en mode survie ?

Aryaan (Zsombor Jéger), un jeune réfugié de Syrie, planifie de s’enfuir comme des centaines et milliers d’autres en rejoignant la Hongrie via la Serbie. Embarcations minables, prix de passage sans doute exorbitants, barrages de police et tirs à vues. L’immigration clandestine est un peu trop répandue de ce temps-ci. Cherchant à retrouver son père, l’homme nous fait passer par les camps à la frontière, les hôpitaux d’urgence qui s’y annexent, avant de rejoindre la ville, sa gare, ses autres regroupements de réfugiés sous tente. Un déferlement de vies en détresse.

Celui qui le cache est un chirurgien radié de ses fonctions pour erreur professionnelle (il avait bu avant une opération qui a condamné son client de bonne famille). Et là commence l’aventure insolite d’un fugitif bien singulier : puisqu’Aryaan découvre, en compagnie de son médecin, qu’il sait voler. Le don rêvé pour réconcilier croyants fervents de toutes confessions et âmes égarées que les miracles résistent au temps et que le monde aussi déglingué soit-il peut espérer le salut, peu importe le dieu impliqué. Une pensée pour l’esprit fertile de Jean Leloup : “Et on vit dans le ciel Dieu le père et Bouddha / Manitou et Krishna bras dessus bras dessous / ivres morts et joyeux chanter à tue-tête au-dessus des nuages / Allez hop ! Un peu d’sincérité, le monde est à pleurer !”

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Dans ce film sombre et humide où la malhonnêteté se répand comme une épidémie, les idées préconçues sont nombreuses que les exilés, pour la moitié d’entre eux de potentiels terroristes, traînent avec eux des maladies étranges, portent un regard naïf sur les signes de civilisation, poursuivent le fantasme ultime de goûter des frites françaises… Dans l’autre camp, c’est la guerre contre les voleurs (!) d’emploi et les méchants illuminés d’autres religions infiltrant le pays et son économie. À l’image de ce constat absurde : prêts à tout pour survivre, jusqu’à risquer sa vie.

Le réalisateur hongrois Kornél Mundunczó se sert sans vergogne des préjugés pour décrier des vérités plus criantes que nature, malheureusement. Il y sème même de l’humour noir et des super pouvoirs, des coïncidences inexplicables et une chance ou malchance exagérées pour que son scénario impossible (Kata Wéber) d’une amitié (comme un colis piégé) atteigne sa cible. Son Dr Stern (Merab Ninidze) est un personnage buveur et grincheux tout droit sorti de Bukowski, attachant aussi. Son rescapé un fils prodige et innocent digne de rejoindre les Marvel de ce monde américanisé. Et les effets spéciaux qui font tourner le monde à l’envers et brassent littéralement les idées reçues et les jugements xénophobes ouvrent chaque fois une nouvelle perspective sur les problèmes, un angle de vue de plus haut, avec plus d’horizon et de recul, d’où la terre à feu et à sang paraît plus bêtement le gros gâchis d’une humanité vaniteuse.

Les truands aux vidanges

En introduction de son film, le réalisateur Michel Lipkes explique qu’en considération de ses origines mexicaines, des souvenirs qu’il a là-bas, de l’impossibilité d’y rester et de ce qu’il continue d’en apprendre de ceux qui y sont encore, il se devait de faire ce film, dont la violence crue et sans autocensure le choque lui-même. Il le devait pour pouvoir se retourner dans dix ans et savoir que ce geste a existé. Quelques 1h30 plus tard, le générique à peine retombé sur une assistance sous le choc, il finit par confirmer que, visionné par quelques éboueurs mexicains sur le quotidien desquels il a concentré ses recherches, l’essai étonnamment documentaire a paru romancé, encore loin de la réalité.

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L’histoire semble insolite et les choix des protagonistes illogiques, les faits sont insupportables, les images comme meurtries et leur signification horrifiante. C’est que de choix, de liberté, d’espoir, il n’en subsiste pas. Sinon l’amour torturé et sali d’un éclopé s’enfuyant épaulé par une gamine violée. Le tout dans un noir et blanc sans clarté jamais, terreux et corrompu. La complicité des courageux Yesi et Jonathan (Itzel Sarmientos et Kristyan Ferrer) plongés dans les ruines d’un monde cauchemardesque de sauvagerie est la seule bouée possible, si fragile face aux attaques du ciel bouché et d’une lutte écoeurante pour la vie. Jusqu’où l’humanité mérite-t-elle son nom, pourrie à la moelle ? Extreño pero verdadero règle la question en trois voyages de camions et un seul cadavre parmi des morts-vivants.

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46e FNC du 4 au 15 octobre 2017 ./* À propos de Drift de Helena Wittmann en compétition dans la section des Nouveaux alchimistes (Allemagne, 2017)

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Lent, contemplatif, le long-métrage Drift de la réalisatrice allemande Helena Wittmann est un essai cinématographique à part, qui étire les minutes jusqu’à imposer son propre cardiogramme. Les plans sont longs, sur des paysages étendus balayés par des vents froids et bercés d’un incessant ressac. Chaque image est magnifique, composition de teintes pluvieuses et de végétation sèche, de surfaces d’eau et de sable, d’intérieurs endormis.

Dans ces décors de fin de saison, deux amies emmitoufflées (Theresa George et Josefina Gill) finissent un séjour tranquille (près d’Hambourg suggèrera-t-on plus tard au détour d’une conversation) avant de repartir chacune de leur côté : l’une retournant chez elle en Argentine, l’autre partant à la découverte des Caraïbes. Le film suit d’abord leurs derniers partages et adieux simples, puis une traversée en bateau et leurs retrouvailles à distance. Il assume le rythme de la séparation et de l’inconnu intimidant, le temps que cela prend réellement de se pencher sur ses pensées et ses émotions, de les vivre dans la profondeur de ce qu’elles sont. Un temps appliqué et insistant, presque suspendu en déséquilibre, pareil à l’absorption du regard porté sur l’horizon de l’océan.

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Invitation à se perdre dans la beauté des plages et de l’écume éphémère, d’autres plans tournés sur un balcon, dans un appartement, à une terrasse ou par une fenêtre n’ont d’autre fonction que de prendre une action quelconque pendant son déroulement, sans finalité précise ni propos narratif. Les heures égrènent leurs secondes sur un monde en mouvement perpétuel, gris percé d’éclaircies, jamais pareil. Avec pour horloge le métronome des marrées surveillé par le clair de lune.

Un travail minutieux est donc mené de main de maître sur la staticité extérieure des gens alors que les arbres bruissent sans cesse, que le soleil miroite sur l’eau, que les vagues vont et viennent, et que les oiseaux piaillent quelque part, mêmes invisibles. Tout est souffle, respiration, la brise, une vitre qui tremble, de l’air qui s’infiltre, une embarcation qui tangue. Et cette succession de soupirs fait directement écho à notre intériorité : la poitrine qui se soulève est ce doux mélange de rythme biologique et d’oscillation psychique.

L’esthétique culmine pendant la partie centrale du film, le voyage en pleine mer. Ce ne sont plus que des plans rapprochés d’écume et de vagues succédant à d’autres plans rapprochés, sous les reflets du jour ou de la nuit, une déclinaison du bleu ciel au pétrole d’un noir huileux. Ces variations d’une poésie subtile recèlent toutes les nuances de la tristesse, de la nostalgie, du souvenir précieux. Mais ce n’est qu’une fois à destination que le spectateur entrevoit la clé de cette introspection. Au fil de la divagation, voguant sur la houle d’un jour tumultueux, à un tournant de leur vie, les deux jeunes femmes cheminent sur la relation qui les rattache l’une à l’autre. Elles accueillent l’éloignement en elles, en scrutent la sensation nouvelle en plongeant leur regard par delà la limite entre ciel et terre. Elles sont en déplacement. Chacune conserve une partie de cette mémoire commune peuplée des tempêtes sur la Mer du Nord, ce moment vrai. Une vie, un sentiment secret sont désormais tapis derrière les vagues figées d’une carte postale.

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Au final, la caméra de Wittmann fixe assez longtemps les surfaces et leurs mouvements changeants pour nous faire deviner les dynamiques plus cosmiques et souterraines qui les animent. Les lignes de démarcation entre les éléments deviennent floues. L’azur est un mélange de vapeurs et de gouttes, la brume des nuages recouvre l’eau, celle-ci mousse et éclabousse la coque d’un bateau, rafle la vase de la berge et les brindilles qui courent vers l’allée de bois et bientôt le béton et la pierre de la ville. Tous ces éléments participent d’un même ensemble plus vaste répondant à la loi organique du “rien ne se perd, rien ne se forme, tout se transforme”. Au point qu’on réalise, à force d’observer la mer, qu’elle est une de ces multiples couches de bleus différents à la surface de la planète, dont les remous viennent autant des profondeurs de la terre que de la gravité et des courants atmosphériques. Sensation vertigineuse de tourner sur nous-mêmes en permanence et d’être possiblement, selon le référent, la tête en bas par instants.

Métaphore infinie de l’âme humaine et de sa mélancolie cyclique, Drift apporte un calme et une sagesse qui n’ont pas à s’expliquer. Simplement en réaffirmant le temps de l’observation et une palette de couleurs (Tim Liebe), bruits et textures, vivante bien qu’effacée et harmonieuse. Avec un fascinant soin visuel et sonore (Simon Bastian).

46e FNC du 4 au 15 octobre 2017 ./* À propos du Programme 4 de courts métrages des nouveaux alchimistes

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Il faut parfois s’accrocher aux propositions de la section des Nouveaux alchimistes car celles-ci dépaysent dans la forme, l’image, le rythme et le sujet. Elles s’amusent souvent à égarer tandis qu’elles explorent elles-mêmes dans quelle direction débroussailler un cinéma sauvage, inédit. Toujours elles bousculent, souvent elles testent, et au final, à travers leur étrangeté à chacune, un programme se tisse, des thématiques ou procédés se font écho. Dans la distinction, elles s’observent et se saluent de loin, se reconnaissent par brins.

Colour My World de Mike Hoolboom (Canada, 2017)

C’est ainsi que ça commence, par un jeu enfantin d’ajouter de la couleur à la vie de quelqu’un. Avant de filer ailleurs avec pinceaux, pigments et sentiments. L’image des bons souvenirs se fossilise et s’abîme, les vivaces se ternissent, et tout est remis en question. Le parallèle aux paroles passées de U2 n’est pas long : “I had a lover / A lover like no other / She got soul, soul, soul, sweet soul / And she teach me how to sing / Showed me colours when there’s none to see / Gave me hope when I can’t believe…” S’il était possible de retrouver, une fois l’histoire délavée, le vif de la première fois.

Auto Portrait / Self Portrait Post Partum de Louise Bourque (Canada, 2013)

Parlant interminablement d’amour – peut-être perdu, retrouvé ou pour toujours – Louise Bourque (conceptrice et interprète soliste) a assurément les yeux mouillés. Sa recherche dans un style rétro l’amène à approcher en gros plan un visage marqué par la sensibilité ou la nostalgie, alterné avec des citations d’auteurs divers évoquant la fatalité, la charge d’aimer. Outre que la réalisatrice s’inspire d’une expérience personnelle, la thématique du selfie abordée en discussion apporte une autre dimension à l’oeuvre, plus consistante critiquement parlant que le fait prétentieux de base de se mettre en scène maquillée de son chagrin amoureux.

Mehr Licht! de Mariana Kaufman (Brésil, 2017)

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On arrive ici à une réelle recherche performative in situ et en vue de l’écran de l’actrice Nanda Félix dirigée par la réalisatrice brésilienne Mariana Kaufman. Le travail s’est effectué par la proximité du visage d’une femme face au globe d’une lampe incandescente, celles-ci étant en voie d’extinction au Brésil pour le dépassement et peut-être la dangerosité de leur technique d’allumage par combustion. Elle se tient là, le décor est blanc et les murs brillants, la profondeur et les contrastes s’effacent. Intéressant que le fait d’intercaler des prises de vue dans des grottes d’apparence primitive. La métaphore est belle : de s’éblouir de la révélation, de s’aveugler de vérité crue, de sonder les profondeurs tamisées et humides de son être ou d’errer dans le vide d’un trop vaste ménage. “Plus de lumière” tout le temps n’est probablement pas la solution quand celle-ci risque de blesser, brûler, faire pâlir le passé au profit d’un futur immolé. Comment fait-on une fois que l’on sait ? Luminothérapie, nous voici tous !

What Happens to the Mountain de Christin Turner (États-Unis, 2017)

Des grottes surgissent les montagnes, et d’un trop-plein de lucidité l’envie d’une escapade dans les méandres des sens, au fil des paysages. Il y a des collines, à gravir, des mers à franchir, des déflagrations cosmiques à contenir. Il se passe des choses révolutionnaires à des échelles locales, et nous en sommes témoins. Le réalisateur Chris Turner change plusieurs fois son filtre de couleur sur une même diapositive pour en saisir le contenu émotionnel. Comme on lirait un mail à haute voix de différentes façons pour en faire vibrer le ton réel, celui de l’écriture et même de la pensée. Tout comme Cyrano déclinait son nez en une variété de tons, presque didactique. Et pendant ce temps, son Sisyphe gravit son sommet.

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Cabeça d’asno de Pedro Bastos (Portugal, 2016)

Si l’on évoque Cyrano de Bergerac, pourquoi ne pas ressusciter Don Quichotte, sa folie, ses illuminations, ses moulins à l’infini. Sur base de déclamations presque bibliques, un personnage barbu prophétise de drôles de fantaisies érotiques sur pellicule en décrépitude. Et si les scénarios qui se cachaient derrière des visages et des postures de corps tordus de plaisir (soupçonné) n’étaient pas les bons ? S’il s’agissait d’erreurs de lecture, d’interprétations prudes, de souvenirs échaudés ? Il y a du sang portugais qui coule là-dedans, autant dans la religiosité que dans la fureur de l’esprit.

Heliopolis Heliopolis de Anja Dornieden et Juan David Gonzalez Monroy (Allemagne, 2017)

En clôture de programme, un film remporte clairement la belle de l’usure du spectateur, à bon escient. Et l’on revient aux couleurs… Heliopolis deux fois est un essai basé sur un système urbain visant à redéfinir les notions d’intérieur et d’extérieur selon différentes perceptions et lois. La démonstration emprunte successivement aux principes d’énonciation, de nuance, et d’influence sociale. Les points de vue sont sans cesse intervertis selon qu’on se situe à l’intérieur ou à l’extérieur, sujet ou initiateur de l’action, perdant ou dominant. Le jeu de déplacement des focus est aussi marrant que lassant. Et les couleurs se suivent de plus en plus vite en un catalogue façon flip book de toutes les teintes disponibles. Avec une voix off synthétique et autoritaire et une collection de bougies laides qu’on regarde se consumer en tournant, ça en devient captivant.

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Le silence fait peur aux brutes d’Étienne Boulanger (Canada, 2016)

Revenons donc à une vision plus calmante, réconfortant, le fjord du Saguenay tandis qu’un batteur (Joé Brodeur) se défoule sur une berge de cailloux, au rythme des brassées d’athlètes en aviron. Jour de compétition ou concert, ou non, tous se donnent sincèrement dans cette gestuelle sonore et constructive, en quête d’une paix évidente face à la beauté, l’harmonie, la grandeur de l’espace environnant. Une belle étude d’Étienne Boulanger, commande de Sonimage sur le thème du fjord, d’offrir dans l’espace le son.

46e FNC du 4 au 15 octobre 2017 ./* À propos de Thelma de Joachim Trier (Norvège, France, Danemark, Suède, 2017)

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De Copenhague, le réalisateur Joachim Trier se fait tranquillement un nom et une signature. Il avait déjà été remarqué à Cannes avec Oslo, 31 août inscrit à la section Un Certain Regard en 2011, avant de revenir il y a deux ans avec Back Home (Louder than Bombs) en sélection officielle. Dans ce dernier long-métrage sur le stress post-traumatique et l’éclatement d’une famille, il dépeignait l’engagement fatal d’une photographe de guerre (incarnée par la glaçante Isabelle Huppert) et la reconstitution des morceaux par ses fils après sa disparition. Aussi puissant que complexe sur des relations parents-enfants entre fusion et couteaux tirés, le film abordait avec une sensibilité clairvoyante l’instabilité psychologique, le déchirement et l’anesthésie à la douleur, et l’appel de quelque chose de plus grand et violent.

On reconnaît dans Thelma ces pareilles forces qui agissent, aux limites du surnaturel, de l’irradiation tellurique, de la sorcellerie et de la pure folie. Le contexte est différent et explore cet âge de l’émancipation où le corps et l’esprit ne cessent d’aller de découvertes en sensations nouvelles, insoupçonnées. Là encore, la production est portée par une actrice charismatique, belle (de pureté) et volcanique, Eili Harboe. La jeune actrice offre à son personnage toute une gamme de charmes et de variations sur les thèmes de l’introversion, du tourment et de la sensualité.

D’une violence contenue absolument frigorifiante, la première scène du film, à la chasse l’hiver, entre le père et la fille, sera pour le spectateur le traumatisme déclencheur. Elle n’aura jamais à être explicitée, prendra son sens après une bonne heure de développements, ne sera même pas un souvenir marquant pour l’enfant. Mais elle donnera d’office le ton : par quelle monstruosité accéder à l’insanité, et vice versa.

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Thelma part étudier à Oslo et quitte la campagne au bord d’un lac paisible où ses parents, sa mère Unni (Ellen Dorrit Petersen) en fauteuil roulant et son père Trond (Henrik Rafaelsen) confident et contrôlant, mènent une existence pieuse, scellée, figée. D’un foyer pratiquant très stricte, elle glisse dans un monde jeune, libertin, nocturne, aux nombreuses tentations et à la permission enivrante. D’abord intimidée par le jeu social, elle se lie d’amitié avec Anya (Okay Kaya) à la silhouette sinueuse et exotique, qui la prend sous son aile avec immédiatement trop de soin et de caresse dans le regard et le geste. L’énergie sexuelle entre les deux jeunes femmes est palpable et traitée par la caméra avec beaucoup de justesse et de persuasion. Le sentiment d’immersion dans le désir et l’inconnu est trop brutal et en clash radical avec l’éducation parentale. Thelma elle-même rejette en bloc l’intrusion de cette vulnérabilité et la perte de contrôle et de valeurs qu’elle entraîne, trouvant refuge dans ce qu’elle connaît, la confession et l’intériorité, et la réminiscence de phychoses passées.

Les bouleversements récents et l’éloignement du berceau familial (symbolisant l’innocence) déclenchent une série de crises convulsives d’apparence épileptiques, accompagnées de tremblements inquiétants et de manifestations extérieures inexpliquées. Des oiseaux se frappent dans les vitres, un serpent s’immisce dans les appartements, les lits, les cous et les bouches, des personnes disparaîssent, aspirées par un univers cauchemardesque. Ces épisodes suivis médicalement amènent la protagoniste à poser sur l’histoire familiale un regard plus critique et à revisiter des souvenirs flous et mystérieux : son frère bébé volatisé, les traitements maison de son père médecin pour ses nerfs fragiles, la paraplégie accidentelle de sa mère.

Elle retrace alors sa grand-mère qu’elle croyait décédée dans un établissement de soins où la pauvre femme a perdu pied dans la démence après la mort de son mari, dont elle s’accusait responsable. Les troubles psychologiques que semblent partager les deux parentes à une génération de distance prennent peu à peu des allures de pouvoir maléfique héréditaire. Le monde du premier roman de Carole Martinez Le coeur cousu (2007) s’ouvre soudain sur des générations de filles, de vieilles, d’hystériques et de sorcières.

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Sorte de tragédie moderne où le sort s’abat sur une famille exemplaire (ou au contraire totalement déséquilibrée), Thelma égrène les symboliques religieuses et les menaces de purgatoire et de vices sur fond de paysages norvégiens froids et gris. L’histoire réussit à mener de front l’idylle adolescente, la révolte spirituelle, la quête identitaire et le vertige psychiatrique, tout en mêlant les codes du film d’horreur, de la magie noire, du thriller scientifique et du drame social. Elle adresse aussi habilement les fondements irréconciliables entre enseignement scientifique et croyances divines. Joachim Trier retrouve pour l’occasion le scénariste Eskil Vogt à la coécriture, Ola Fløttum à la composition sonore et Jakob Ihre à la direction photo, une équipe manifestement solide et bien accordée déjà à l’origine de Louder than Bombs.

 

./* Thelma sera en reprise le mercredi 11 octobre au Cineplex du Quartier Latin à 14h45.

 

46e FNC du 4 au 15 octobre 2017 ./* À propos du Programme 4 de courts métrages en compétition internationale

Le Programme 4 de courts-métrages en compétition internationale en est un à voir sans hésitation, à condition de se dire que la fiction est justement là pour aborder une misère humaine dont il serait difficile et douloureux de témoigner sinon. Autrement dit, un peu de dérision dans ce monde de perversion, au point qu’on puisse presque en rire pour relâcher la pression.

Nathan loves Ricky Martin de Steven Arriagada (Australie 2016)

Un gars de télé, un gars de technique, un gars d’industrie et de marketing, le jeune réalisateur australien (aussi directeur photo, scénariste, producteur) Steven Arriagada ne semble pas manquer d’ambition ni de talents. Pour ce premier court qui a raflé des prix en Australie, aux États-Unis et au Royaume-Uni depuis sa sortie l’an passé, il aborde la détresse sexuelle, la maladie mentale, l’isolement et l’insanité avec drôlerie et presque insouciance. Une mère enfermée avec son fils visiblement atteint de troubles sévères du développement manigance une chute de son fauteuil roulant afin d’appeler à l’aide son voisin et tenter de l’assaillir sexuellement. La précarité de la situation et son potentiel traumatique sont détournés par le regard déconnecté et naïf de Nathan, le garçon paraplégique, transporté de joie par un hit de Ricky Martin à la radio. Une leçon de détachement qui pose la question de la satisfaction personnelle, de l’accomplissement et des aidants naturels, d’une façon loufoque.

Heyvan de Bahman & Bahram Ark (Iran, 2017)

13863_2Primés par la Cinéfondation pour leur film Heyvan (Animal) en compétition étudiante, les frères Bahman et Bahram Ark sont sur la voie d’une percée rapide. Leur univers sombre fraye avec la démence et le fantastique tout en demeurant réaliste. Un homme tentant en vain de franchir les barbelés d’une frontière surveillée manque chaque soir de se faire fusillé comme un lapin. Il dessine alors le projet obsédant de chasser un bélier et d’enfiler sa peau (et ses postures) comme tenue de camouflage pour sa fuite ultime. Et puisque d’entrée de jeu il est annoncé qu’aucun animal n’a été maltraité pour le tournage, on pressent définitivement qu’il y aura en revanche mort d’homme. Ce court s’inscrit dans la tradition des allégories sur un monde en perte d’humanité, où la survie requiert plus de bestialité et de sauvagerie de la part des humains que le règne animal n’en recèle naturellement.

Protokolle de Jan Soldat (Allemagne, 2017)

Au rang des fantasmes sexuels, la vorarephilie n’est pas le penchant le plus partagé ni le plus évident à mettre en pratique. Le réalisateur allemand Jan Soldat amène trois adeptes masculins à témoigner de leur excitation marginale et de leur désir ultime d’être dévoré morceau par morceau par leurs semblables. Face à la caméra en contre-jour, leurs entrevues sont incarnées par trois acteurs anonymes, tandis qu’ils décrivent comment ce trépas idéal pourrait advenir, quels ont été de possibles déclencheurs ou révélateurs de leur sexualité, et les difficultés de cette tentation au quotidien. Sans aucune dérogation ni transposition du style interrogatoire, Protokolle adresse de la manière la plus directe des images tout à fait dérangeantes de “bouchers” découpant et mastiquant des “porcs” consentants, au bord de l’orgasme. Jan Soldat nourrit lui-même une fascination pour ces sujets, modes de vie et paraphilies extrèmes : Prison System 4614 traitait d’une prison où se faire enfermer et torturer volontairement, Law and Order plongeait dans le sadomasochisme et The Incomplete relatait le choix de Klaus Johannes Wolf de vivre esclave enchaîné nu à son lit.

The Curfew de Chris Chun (Corée du Sud, 2017)

13774_mp4_20170808_200332_534En termes d’horreur, les Sud-Coréens n’ont rien à apprendre du genre dont ils maîtrisent dramatiquement les codes. Ils sont pareillement maîtres dans l’art de faire surgir des tentacules monstrueuses aux douze coups de minuit, à trois secondes du noir final. Et voilà comment deux fillettes peureuses disparaîssent, avalées par les légendes urbaines de tout ce qu’il se passe d’étrange si le couvre-feu vous surprend encore dans la rue à cette heure interdite. Dans un noir et blanc léché, s’amusant de cadrages à moitié de visages et d’une galerie de créatures empaillées aux yeux globuleux ou révulsés, The Curfew (Couvre-feu) de Chris Chun construit sur les déformations de l’enfance. Comment des seins qui pointent, une envie de pipi, une histoire à faire peur, un mensonge ou une jalousie deviennent des obsessions plus effrayantes encore que la réalité. Pourtant la trame concrète est autrement plus écoeurante : un professeur séquestre les deux jeunes soeurs prépubères et les punit d’une gymnastique en petites culottes, humiliante et qui excite sa pédophilie. Si ce n’était l’intervention du fantastique, la ligne narratrice serait assez insupportable.

 

./* Programme en reprise ce lundi 9 octobre à la salle Fernand-Séguin de la Cinémathèque québécoise

46e FNC du 4 au 15 octobre 2017 ./* À propos du film d’animation Téhéran Tabou d’Ali Soozandeh (Iran, 2017)

Le réalisateur iranien Ali Soozandeh, installé en Allemagne depuis les années 1990, réalise avec Téhéran Tabou son premier long-métrage d’animation, tout à fait osé, sorti en primeur en mai dernier à la Semaine de la Critique du Festival de Cannes. La 46e édition du Festival du nouveau cinéma est l’occasion de voir dès maintenant ce film percer à Montréal. Abordant la ville de Téhéran et ses habitants par les imbroglios sexuels qui relient plusieurs protagonistes, ce témoignage frappant fait la lumière sur les pratiques extrêmes, tordues et absurdes qu’entraîne un cadre religieux oppressant et patriarcal.

Un film qu’il aurait été impossible de tourner en Iran, insiste son concepteur, et dont le procédé d’animation utilisé accentue paradoxalement le réalisme. Ali Soozandeh a opté pour la rotoscopie, tournant toutes ses scènes avec de vrais acteurs transformés par la suite en personnages dessinés. Il en ressort une réelle beauté des traits, une recherche de postures et de mouvements expressifs, et des caractères subtilement nuancés. Les visages et silhouettes typées, les formes féminines surtout, sont travaillés alternativement en contours noirs ou en transparence, laissant émerger dans certains flous une variation de l’âme en quelque sorte, qui donne définitivement de la profondeur aux émotions et aux histoires relatées. Les couleurs de même que la présence de la nature dans ce paysage urbain sont magnifiques. On y sent à la fois la chaleur sèche du désert proche, et la fraîcheur alpine des Monts Elbourz.

Dans un scénario aux rebondissements intelligemment entremêlés, les différentes intrigues prennent des tournures aux dénouements inattendus. La matière de base semble pourtant puisée au quotidien de la société iranienne d’aujourd’hui. Vue sous un jour tout à fait perverti. Un petit garçon muet accompagne sa mère prostituée dans ses passes. Une jeune promise se fait dépuceler par un inconnu dans un bar à quelques jours de ses noces. Un juge retient des documents légaux contre échanges de services sexuels. Les commerces d’avortement, de faux monnayeurs et d’hymens artificiels sont prospères.

Outre la corruption à tous les niveaux, la répression policière de toute émancipation sociale, l’esclavagisme des femmes soumises à l’autorité des maris, l’enfermement au logis et sous les foulards, ce qui marque est la profonde hypocrisie qui règne dans les relations sous surveillance et déséquilibrées entre les hommes et les femmes. Car la prostitution et la pornographie ne se portent pas mal en vérité. La violence et le manque de respect se perçoivent derrière les gestes et les paroles de tous les jours, et dans le mode de fonctionnement de toute la société, qu’il s’agisse d’inscrire un enfant à l’école, d’obtenir le droit de travailler, de simplement exprimer un jugement. La chair est faible et si la morale se veut psychorigide, elle n’est pas longue à plier derrière les portes des chambres à coucher.

Des mots mêmes du réalisateur en entrevue : “Pour moi, le tabou de la sexualité est plus un problème social que politique. L’étroitesse d’esprit des gens est plus forte que le cadre légal.” Or le film témoigne, outre la débrouillardise et le marchandage, l’entraide et l’interdépendance, d’individus en mode survie qui doivent payer pour leur liberté avant de défendre celle d’autrui. Et apprennent à s’en sortir en pilant sur leurs personnalités et valeurs.

Il y a cela dit une très belle application portée à chaque personnage. Le ficelage des différents récits implique que chacun ait son moment de salut (et de bassesse d’ailleurs). Le passage chez le photographe du coin, que ce soit pour un passeport, des faux-papiers, un mariage, etc. devient une sorte de rituel qui catalogue les rôles à jouer ainsi que les tempéraments à tenir officiellement. Tous y révèlent une expression du visage qui trahit leur passé, leur présent ou leur avenir, une vérité qu’ils ne peuvent laisser transparaître le reste du temps.

Quant à l’enseigne lumineuse qui surplombe la tour de logements où ces histoires de voisinage se trament, elle est croquée sous tous les angles : en panoramique, en contre-plongée, par son reflet dans les vitres des appartements et de nuit comme de jour. Cette technique est réitérée à plusieurs occasions, avec les apparitions du chat, des oiseaux, le rituel des bombes à eau. L’autre trouvaille tient à confier le récit au jeune Élias dont le mutisme rend les yeux plus grands. Son regard à la fois rompu et innocent sur le monde et les gens redonne du relief et de l’humanité à ce que le système juge secondaire, tout en échappant à ses lois. Face à la perfidie des acteurs, calculateurs et stratèges, il ravive à son niveau la possibilité d’une naïveté libératrice, que tous ont perdu par obligation ou chèrement. Car même les jeunes n’ont qu’une idée en tête, plutôt que de contourner ou contrer les règles, celle de partir ailleurs. Et dans un cas comme dans l’autre – l’enseigne ou l’enfant – il est question de voir plus loin, un horizon plus large que celui restreint au quotidien dès le plus jeune âge, fille ou garçon.