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Monthly Archives: May 2017

./* À propos de La singularité est proche écrit et mis en scène par Jean-Philippe Baril Guérard du Théâtre En Petites Coupures présenté du 5 au 20 mai à Espace Libre

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(c) Hugo B. Lefort

Cela fait quelques années que l’actualité de Jean-Philippe Baril Guérard revient régulièrement aux pages Culture, parce qu’il est à la fois acteur à la télé et au cinéma, chroniqueur, auteur de romans (aux Éditions de Ta Mère) et de pièces de théâtre, metteur en scène et comédien. Il allonge un CV qui ne manque pas de diversité de talents ni de nouveaux projets. Quelques deux ans après Tranche-cul (dont il rappelle d’ailleurs quatre de ses six comédiens : Olivier Gervais-Courchesne, Mathieu Handfield, David Strasbourg et Anne Trudel rejoints par Isabeau Blanche et Maude Hébert), le directeur artistique du Théâtre En Petites Coupures réinvestit la scène d’Espace Libre avec La singularité est proche, inspiré des visions futuristes de l’essayiste Raymond Kurzweil sur l’hybridation de l’intelligence humaine par les nouvelles technologies.

D’entrée de jeu… celui-ci est un peu faible. Il est en réalité victime du système qui se met en place. Il faut situer les limbes par lesquelles la protagoniste Anne transite, cet entre-deux à mi-chemin entre une énième mort et la résurrection qui s’ensuit. Cette procédure appelée “transfert” est le fantasme devenu normalité autour duquel s’organise la réflexion de l’auteur. Il y a les organiques, rares témoins d’une race humaine mortelle, vouée à s’éteindre, et face à eux la nouvelle génération des synthétiques, ceux qui se régénèrent à perpétuité. Si l’on fait rapidement le calcul, c’est bien sûr ces seconds qui signent l’extinction de l’homme plus que les premiers : de par leur immortalité ils condamnent l’espèce, ses fondements biologiques, son évolution par la reproduction et les mutations génétiques.

Immédiatement se perçoit le regard vif et critique – voire caustique – du conte urbain dont  Jean-Philippe Baril Guérard se tenait proche à ses débuts au théâtre. Il faut jouer sur l’absurdité des potentialités technologiques, pousser au paroxysme le désir de jeunisme et d’invincibilité, miser sur l’échelle disproportionnée de l’Humanité. On se rapproche alors très vite d’allégories effrayantes sur les totalitarismes (de Maus d’Art Spiegelman à L’aveuglement de José Saramago), dont la démesure de la fiction offre un écho vertigineux à l’histoire. Une fois les dizaines et dizaines de tentatives de suicide d’Anne éventées, il faudrait dépasser son anecdote particulière pour un cadrage plus large : qu’advient-il quand plus personne ne détient l’authenticité des souvenirs ? quand la mort et le meurtre deviennent des trips égocentriques et libérateurs ? quelle redéfinition du temps s’opère alors que s’estompent sa fin, son début et son sens ?

La pièce proposée manque de fouiller cette singularité dans ce qu’elle a de plus perturbant, et se limite à tenter de se construire un certain réalisme. Ce par quoi elle perd sa force de frappe. Expliquer la procédure de transfert selon l’exemple de la carte mémoire réinitialisée tient en une phrase qui ne gagne pas à être répétée. D’ailleurs, la répétition est un procédé fondamental de cette écriture sur l’amnésie volontaire puisqu’en effaçant, déformant et reformulant, elle permet d’avancer vers cette autre réalité, sans unité de temps, de lieu ni d’espace que celle que chaque individu se choisit de façon isolée. Là aussi se trouve une autre mine d’or : si chaque personne se démultiplie en profils et vies disparates qu’il abandonne au fil des déceptions et attraits ailleurs, comment se rejoindre dans aucun contexte commun ?

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(c) Hugo B. Lefort

Aux premières répliques de La singularité est proche, cette élaboration du commun est bien mise en scène par des phrases et des gestes orphelins qui, à chaque redite de la scène avec un nouvel acteur entrant, sont adoptés par une enveloppe corporelle neuve. Parmi les autres effets, la reconstitution des souvenirs est extrêmement signifiante et pour le coup critique. Notre cerveau, imparfait et manipulateur, sait se rejouer les moments qu’ils préfèrent sans fausse note alors qu’il passe en accéléré ou sous silence ce qui ne le met pas à l’honneur. L’interprétation en choeur du Wonderwall d’Oasis transforme un carnage cacophonique autour d’un feu de camp en communion virtuose dans le bonheur, et plus de doute : nous sommes dans la vraie vie, celle où l’on se ment perpétuellement en se racontant une autre histoire qu’on archive intentionnellement. Plus belle la vie, plus réussie.

Autre trouvaille évidemment : le personnage de Bruno, collègue comptable déconneur à l’exaspération. Outre sa drôlerie insatiable, il est une révélation, l’incarnation du glitch, le commentateur qui parle par-dessus le film de la réalité colorisé. Il y a beaucoup d’Inside Out (le dernier Disney-Pixar) dans son personnage et de l’enthousiaste Joie qui jongle avec les précieux souvenirs, entre candeur des émotions et hyperconscience de la mécanique en dessous.

Si elle aurait gagné à moins se décortiquer et s’étirer pour prendre peut-être la forme d’un épisode parmi d’autres farfelus sur le cerveau ou l’artificialité de l’existence aujourd’hui, la création de Jean-Philippe Baril Guérard tient bon et défend une belle originalité scénique. Les éclairages de Julie Basse, le ciel étoilé et les coupures de courant comme sur un plateau de tournage créent un rythme de boucles intéressant. Le fait qu’Estelle Charron et Cloé Alain Gendreau aient préféré un paysage rocheux, limite apocalyptique plutôt qu’une chambre d’hôpital ou un quelconque centre neurologique est un autre bon point. L’univers sonore alliant justement les deux pôles organiques et synthétiques proposé par Olivier Gervais-Courchesne. Quant au texte, il a beau tourner en rond et rester un peu superficiel, il aborde quand même des pistes de réflexion au-delà de l’horizon du présent. Car les conséquences d’une telle perpétuation de la même génération engendrerait nécessairement son lot d’aberrations, d’angoisses démographiques, environnementales et métaphysiques. Avec l’impression toutefois que, les lumières revenues, on est pas mal de retour à la case départ, assis à la mal place et assez inchangé.

 

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