Réparer les morts

CINEMANIA 2016 22e édition ./* À propos du film La fille inconnue de Jean-Pierre et Luc Dardenne (Belgique, 2016)

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L’intrigue se passe en périphérie de Liège, où Dre. Davin, une jeune médecin généraliste décide, après un remplacement temporaire, de reprendre le cabinet et la clientèle d’un mentor retraité. Cette femme obstinée et de caractère taciturne, la moue froide, ne craint ni les heures supplémentaires, ni les visites en foyer défavorisé ou les patients récalcitrants. Silencieuse, elle suit son curieux instinct et une déontologie propre, qui la mènent à s’ingérer dans une intrigue policière, plus détective et perspicace que les policiers eux-mêmes. C’est qu’un soir fatigué, pressée par son assistant stagiaire d’ouvrir la porte à un coup de sonnette une heure après la fermeture de la salle d’attente, elle décide d’ignorer l’appel. Elle apprendra par la suite que la prostituée filmée sur son perron par la caméra de vidéosurveillance, en état visible d’urgence, s’est fracassé la tête sur la berge bétonnée du fleuve, un peu plus bas dans la ruelle, de tenter d’échapper à un agresseur, et qu’elle n’est pas identifiée. Parce que la demoiselle fuit la précarité de sa vie sentimentale par le travail, et qu’elle conserve de ce fait divers un fort sentiment de culpabilité, elle s’investit dans une enquête de pointes de cheveux coupées en quatre et tirées les unes les autres bout-à-bout pour former un scénario criminel, à la reconstitution humainement improbable. Tout cela pour retrouver le nom de la victime à graver sur sa tombe.

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Ce rôle de praticienne rigoureuse et bornée est tenu solidement par l’actrice Adèle Haenel, qui crevait l’écran dans Les Combattants l’an passé. On ne saurait pas lui donner d’âge, tellement elle oscille entre la naïveté, l’impétuosité, l’expérience ; une forme d’adolescence aussi butée que mature et perpétuellement en rébellion contre elle-même. Elle est déroutante par son sens unique, frondeur, et son élagage de la vérité à l’essentiel. Elle met un certain temps à gagner du crédit dans son rôle de soignante, tant elle semble au départ peu empathique. Mais à la voir aller avec les gens, on comprend progressivement : le temps précieux, l’écoute alerte, l’attention au bon moment, sans jamais insister sur aucun geste. Vraie.

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D’un coup cette “fille inconnue”, écho du soldat anonyme de guerres injustes, vient faire trembler la muraille de pierre. L’ébranlement pourrait être une qualité du corps médical sans faille, s’il advenait à lui faire réaffirmer son engagement, voire l’endossement de la vocation. L’histoire du stagiaire Julien, qui menace de renoncer à la fin d’études éprouvantes et d’une expérience fragilisante, est de cette trempe. Qui croire ? Pourquoi persévérer ? Contre quoi se battre ? Le récit donne raison aux incessants insatisfaits : il faut toujours continuer de chercher, peu importe les obstacles.

Le film va donc plus loin : chaque personnage impliqué finit par entrer en contact avec la docteure pour lui confier, dans un élan d’allègement de la conscience, ce qu’il a sur le coeur et sait de vérité. Qu’il s’agisse de l’enfant acteur, du parent menteur, de la soeur jalouse, tous réagissent en camouflant leurs fautes avant de provoquer des aveux. Au final demeure ce docteur, prometteur de mieux accueilli au sein de quelques familles, dans l’intimité de leur désordre et de leurs dysfonctionnements, de leurs solitudes. La paysage complet est triste malgré les témoignages généreux envers la profession et l’espoir de soins. Les temps sont bêtement difficiles et il n’y a pas nécessairement de responsable pour chaque mal, juste un système oubliant les noms de chacun.

Bande-annonce

Il se passe en sous-texte quelque chose de grave : la grisaille belge prend un goût désagréable, sans doute pas anodin, dès lors qu’on passe en revue les témoins et badins. Mère monoparentale, clients d’un centre de téléphonie, écoliers à scooter ou addict en manque. À plusieurs moments des remarques racistes fusent, des raccourcis de répliques marmonnées, des regards. Les frères Dardenne abordent la médiocrité socioéconomique dans ses impasses pratiques, presque sournoises. Si le petit est malade l’école le ramène, et sa mère ne pouvant s’absenter de jobbine en période de probation professionnelle, appelle un renfort pour le garder, qui ne répond pas : direction le médecin de famille. L’indistinction entre sphère professionnelle et espace privé dans ce film est une clé.

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“J’arrive pas à me faire à l’idée qu’on va l’enterrer sans connaître son nom.

– C’est vrai et en même temps, c’est pas vous qui l’avez tuée.”

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