Aimer à la folie

CINEMANIA 2016 22e édition ./* À propos du film Mal de pierres de Nicole Garcia (2016)

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Plus ce film avance, plus il devient intéressant. Il retrouve progressivement sa tension de la scène introductive en voiture, filmée en angles indirects, son malaise bourgeois, ses mensonges engloutis. L’entre-deux est davantage narratif et latent, dans l’attente d’une issue. Une plongée dans le monde de la cure thermale qui n’aborde que de biais la maladie mentale et ses fragilités psychologiques. En réalité, ces dernières sont vues de l’intérieur, par les yeux paniqués de celle qui en subit les assauts. Une femme tempêtueuse, aux élans passionnels et aux sentiments imprévisibles.

Le personnage de Gabrielle, porté par Marion Cotillard, place la thématique des troubles nerveux sur le plan du dérèglement hormonal et des explosions caractérielles, à une époque où la femme inféconde est encore dite au risque de l’hystérie. Alors qu’elle est écartée dans un établissement de bains, pour soigner le mal de pierres qui lui inflige des crampes intolérables et des sautes d’humeur difficiles, son état, en apparence plus constant et sociable, s’aggrave. À l’écran on ne montre que les verres et les jets d’eau, mais au regard de son tempérament incontrôlable, on suspecte aussi des traitements complémentaires, peut-être médicamenteux, qui corroborent par la suite un dur retour à la lucidité. Une accalmie avant la crise.

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Paysage complet de la France du sud provinciale, à un demi-siècle de là, ce long-métrage de Nicole Garcia effleure les bouleversements des années 1960, une guerre d’Indochine au lointain, les remous de l’Espagne franquiste, une main-d’œuvre immigrée qui s’installe après la reconstruction, les dernières résistances de la religion dans les foyers et des ambitions féministes qui cognent à la porte de l’émancipation. Pour quelques temps encore, le mariage endosse la responsabilité de construire un cocon familial protecteur. En ce sens, le personnage masculin José (le séduisant et silencieux Alex Brendemühl) est exemplaire : puissant et dévoué, il reste debout pour son épouse, discrètement bienveillant, travailleur, inquiet et patient.

L’actrice est royale et cassante, ses grands yeux éberlués de détresse et de mépris, posés sur la réalité. À plusieurs reprises, elle apparaît mauvaise, dévastée, irréparable. Poupée vêtue de robes fleuries, pourtant l’âme fanée, ballerine au mécanisme détraqué. Son destin est un drame. Quant à l’amant, l’ex-lieutenant Monsieur André Sauvage, incarné par la froideur et l’irascibilité de Louis Garrel, son teint cireux et son air brumeux fatiguent – effet de casting.

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Bande-annonce

Dans une scène finale de crise en bord de mer, sublime, une faille s’affirme, qui arrache la vérité à la folie. Le mari confie sa façon atypique et fidèle d’aimer, en préservant à sa femme cette bulle de liberté dans laquelle vivre ses rêves, quitte à entretenir le mirage et le mensonge. Il se rapproche en cela du témoignage du père dans En attendant Bojangles d’Olivier Bourdeaut, qui écrit dans ses mémoires :

“Son comportement extravagant avait rempli toute ma vie, il était venu se nicher dans chaque recoin, il occupait tout le cadran de l’horloge, y dévorant chaque instant. Cette folie, je l’avais accueillie les bras ouverts, puis je les avais refermés pour la serrer fort et m’en imprégner, mais je craignais qu’une telle folie douce ne soit pas éternelle. Pour elle, le réel n’existait pas. J’avais rencontré une Don Quichotte en jupe et en bottes, qui, chaque matin, les yeux à peine ouverts et encore gonflés, sautait sur son canton, frénétiquement lui tapait les flancs, pour partir au galop à l’assaut de ses lointains moulins quotidiens. Elle avait réussi à donner un sens à ma vie en la transformant en un bordel perpétuel. Sa trajectoire était claire, elle avait mille directions, des millions d’horizons, mon rôle consistait à faire suivre l’intendance en cadence, à lui donner les moyens de vivre ses démences et de ne se préoccuper de rien.”

C’est le tour de force de Mal de pierres, de dégager de vastes horizons dans cette existence d’orages. Les images sont magnifiques, la grisaille devient peinture, le parfum de l’intempérie imprègne l’écran. Là où le spectateur craint la lenteur, l’immobilité, l’ennui, la romance, ou la superficialité sur un sujet profond, Garcia délaisse un peu de son romantisme lisse pour relever ses manches et plonger dans la noirceur de la démence. Elle traduit, avec perspicacité, la brume et la vase de la dépression, ses éclaircies aussi miraculeuses qu’éphémères, ses épines et ses falaises, dans une métaphore paysagère de massifs alpins et de champs de lavande. L’effet est entêtant, et il n’y a que quand tout s’effondre qu’on comprend l’érosion sournoise de la raison, ces deux heures durant, le grignotement de la maladie comme une gangrène.

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