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Monthly Archives: November 2016

Les Sommets du cinéma d’animation ./* À propos du Programme de courts en Compétition internationale 2

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Le second programme de courts en compétition internationale présenté dans le cadre de ces 15e Sommets, qui se poursuivent jusqu’à dimanche, est moins sombre, plus éclaté que le premier programme, mais tout aussi dirigé. Et si les univers ou techniques de départ laissent parfois un peu en retard sur l’enthousiasme, les propositions finissent par s’imposer, certaines plus que d’autres, par un niveau général de qualité respecté.

De fil en aiguille, voilà un patron possible pour tisser ces 11 petits films entre eux :

Mon premier amour de fille

En 2014, la Québécoise Diane Obomsawin, aux personnages informes et fabuleusement gentils, se penchait sur les témoignages d’amoureuses relatant la découverte (souvent latente et inopinée) de leurs inclinations pour la gente féminine. La publication J’aime les filles donne aujourd’hui lieu à quelques portraits anecdotiques portant les prénoms de certaines demoiselles en question. Elles racontent en grandes lignes l’affirmation de leur homosexualité et bien souvent leur initiation à la sexualité, tout simplement. Un trait délicat, des sentiments fleuris, une simplicité qui désarme tout jugement, Obomsawin continue de charmer de son bestiaire unique et sensible.

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Fille de Dieu

Le titre d’un Mercredi passé en compagnie de Goddard (Wednesday With Goddard) s’affiche, et vous vacillez de savoir si vous avez la culture pour relever le défi et en saisir les subtilités : l’astrophysicien américain Goddard partirait en fusée rencontrer un God-quelque chose, suivant des questionnements métaphysiques nouvelle vague de l’autre Godard français ? Cette bulle d’absurdité de Nicolas Ménard est à succomber de rire. Il prend un chevelu à l’image de Lennon, le fait s’interroger sur l’existence, monter sur son toit de maison, aligner les astres… Sous psychotropes ! Intervient une hippie qui lui indique la voie de Dieu par delà les montagnes, vers l’illumination unique. Éclair divin si spectaculaire qu’il fait bon se précipiter chez soi après le foudroiement, de retour dans ses chaussons, son bain, son ignorance réconfortante.

Une fille, un gars, deux seins

Ils se rejoignent autour d’un verre après cinq ans, elle lui dit “Parle moi sale” comme on invite à baiser sans conséquence. Il hésite, ne sait pas quoi dire, débande quand elle annonce aller aux toilettes, la lèche, l’excite, et à deux ils s’offrent des retrouvailles sexuelles franches, à la bonne franquette. Parle-moi de Christophe Gautry allège le rapport amoureux et ça soulage.

Tuer la fille

Du britannique Shaun Clark, le film Neck and Neck est une impossible adaptation de la tragédie shakespearienne, dont les réminiscences violentes et meurtrières polluent à mort la fusion de deux êtres amoureux. Quand le drame mythique contamine nos ordinaires. Deux longs cous de clans opposés, l’un rouge l’autre noire, s’entortillent lascivement quand… le téléphone sonne. Par le combiné un flot de paroles nerveuses, fielleuses, de menaces et d’insultes emplit l’esprit de l’homme et le pousse à l’extrême de l’ire à étrangler sa femme. Tristes mensonges, jalousies sombres et éclatement de couple. Le traitement bicolore, la haine attisée et le drame passionnel sont plantés droit dans le coeur. Sanguin à souhait et agressif à l’écran.

Le temps se défile

AM/FM du britannique Thomas Hicks utilise le plan d’une bande son mesurée en Hertz pour rejouer comme un tourne-disque qui saute une trame brouillée de drame personnel et de canevas historique. Qualité de papier journal, graphiques abstraits, masques de carnage en chirurgie, tout y est pour faire peur dans le risque de remonter le temps, de provoquer le destin, d’éterniser l’avenir. Des années 1900 à deux siècles plus tard, il semblerait que toujours ça fume, ça s’épie, ça envoie des ondes, ça cherche à s’accorder sans trop de succès, et le ton monte. L’amour au temps de la radio ?

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Noyer le poisson

Dans d’autres territoires sauvages bordés de flots furibonds, la réalisatrice russe Anna Budanova invente une légende sur le rapt d’une créature marine, intitulée Among the Black Waves. Le dessin sied entre le crayonnage nerveux, le nuage qui envahit l’écran et les grands yeux et formes rondes d’une tradition nordique qui fait écho à nos souches Innuit. La jeune mère s’échappe pour redevenir poisson, sirène, baleine, plus confortable en plongée sous la glace qu’abusée dans un lit d’homme dominant.

La femme du chasseur

“Qui va à la chasse perd sa place, qui va à la pèche la repêche.” The Eyeless Hunter est un conte incongru du célèbre duo estonien Olga et Priit Pärn, présenté en première nord-américaine. On se souvient par exemple des visages fatigués, des peaux tannées et des putes plantureuses du Retour des aviateurs, aux Sommets 2014. Un homme niaise à la chasse et sieste au lieu de rapporter du gibier. Sa femme le prend en flagrant délit de paresse et s’écoeure. Ou plutôt lui arrache les yeux. Décalé, drôle, le trait de crayon est traditionnellement beau, et les soubresauts de scénario arrivent comme des cils sur la soupe : furtifs et absurdes. Une querelle domestique perpétuelle.

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Attention au fil

D’Hexagram, Centre de recherche de l’UQAM, Thomas Corriveau signe La bêtise, un court librement inspiré d’illustrations de guerre. La narration est tenue par Christine Pasquier, qui récite l’arrivée d’un homme, puis d’un deuxième. Ça en prend deux, de profils légèrement différents, pour faire la guerre. L’un en costume d’affaires, l’autre muni d’une matraque, et leurs chemins qui se croisent irrémédiablement : collision. Les contours de crayon se démultiplient en décors géométriques et les personnages se clonent en armées brouillonnes, jusqu’à tramer un paysage de motifs serrés. Une première mondiale.

Au fil des ans

Le réalisateur suisse Claude Luyet était dans la salle pour présenter Le fil d’Ariane en première canadienne à ces Sommets. Fil conducteur facile : il choisit le prénom Ariane, appelé de l’intérieur de la maison, pour signifier le temps qui passe sur un balcon ordinaire. Une enfant échappe son ballon dans la cour, puis se voit chargée d’étendre le linge familial. On la reconnaîtra ado, jeune adulte sifflée de la rue, épouse fidèle d’un mari à la guerre, mère de deux enfants, de grands adultes, puis vieillissante comme sa propre mère. Et ainsi de suite. Le film prend pour vocabulaire le fil à coudre et la corde à linge, deux liens pour tricoter ces vies serrées malgré l’écart des générations, et des événements.  Le recyclage du tissu, de la robe de fillette au mouchoir de grand-mère en passant par la robé d’été et le chemisier est une élégante illustration des générations. Un poème un chouia trop conduit, joli et réussi.

Un fil à la patte

Le dessin de Tres moscas a medida est superbe. Son originalité sonore et son propos aussi. Ne veindrait-il pas de Barcelone ?  D’Espagne et de Lituanie en tout cas puisqu’il nous est transmis par les réalisatrices María Álvarez et Elisa Morais. Une vieille dame rondouillarde file discrète de par les rues curieuses jusqu’à son logis. Dans le silence du décès de son mari, elle enferme des mouches dans des moules vides, accrochées par la patte au pédoncule. Un mystérieux orchestre s’ensuit, qui ranime en boucle le vieux croulant dans une reconstitution de ce qui pourrait être une intoxication alimentaire aux fruits de mer. Culpabilité, quand tu nous tiens. Deuil, quand tu bourdonnes dans nos têtes. La pluralité des styles s’agence si harmonieusement que c’en est étonnant.

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Mère et fils

Il fait chaud, il fait luxueux dans cette résidence bourgeoise, ces jardins aux rosiers sauvagement entretenus. Cela manque de piscine alors que la moiteur appelle au rafraîchissement. Chabrol et Ozon guettent de belles créatures allumeuses derrière les buissons. Le Français Josselin Facon signe un six minutes dérangeant sur une provocation à charge sexuelle, entre deux individus d’âges distants mais d’arborescence étroite : une femme mûre qui pourrait être la mère du jeune ephèbe blond jardinier qu’elle prénomme Chéri. La température agite les sens, autant qu’elle semble endormir la morale. C’est le Plein été.

 

./* Le Programme 2 de Compétition internationale sera en reprise dimanche 27 novembre à 13h à la Cinémathèque québécoise

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Les Sommets du cinéma d’animation 2016 – 15e édition ./* À propos du Programme Compétition internationale 1

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La fin des hommes ne sera pas uniquement l’extinction d’une espèce mais précédée de la fin de l’humanité, sa contradiction fatale : l’inhumanité. C’est l’avertissement que formulent ensemble les différents courts internationaux rassemblés dans ce premier programme de trois en compétition. Notre monde va mal en plein d’endroits sensibles qui, plus que de le fragiliser, le déshumanisent. Au point qu’on ne souffre plus tant de l’appauvrissement des ressources ou de la propagation de maladies, et autres cataclysmes découlant de nos dégénérescences consommatrices et inégalitaires. Mieux que de reconnaître ces dérèglements et d’y remédier, nous dépérissons de notre vanité à nier nos responsabilités, et de leurs conséquences aggravantes. Ce ne sont plus nos erreurs qui nous achèvent, mais l’aveuglement qui attise la méchanceté et le mensonge, plus épidémiques que toute autre menace. Se foutre de la planète, c’est se foutre d’autrui, de toute descendance, et nous poignarder nous-mêmes, sans aucun gagnant peu importe le système dominant.

Rien de larmoyant ni d’alarmiste toutefois, le fait est accompli, s’accomplit sous nos yeux en fait, et c’est sans trop de surprise que nous recevons cette version sombre de l’état des lieux – de partout dans le monde et d’artistes qui pourtant ne manquent habituellement pas de recours à la fantaisie et à l’humour du scénario-capsule. Prenons les États-Unis, durement accablés par la dernière campagne électorale : Vocabulary 1 emploie les images simplistes d’un glossaire d’enfant naïvement exposé sur un pupitre pour illustrer comment le papillon inoffensif et fragile ne fait qu’une bouchée cruelle du serpent poli. Le voisinage des deux animaux entraîne une dégringolade de proximité (bien soulignée par Norman McLaren), et de case en case apparaissent des moignons, un étranglement, et un papillon victorieusement couvert de butins de guerre. Une fable amorale de notre temps.

Ce qui ressort de ce programme, c’est une direction artistique, la preuve que les propositions ont été choisies au delà de leur pertinence absolue, pour leur pertinence relative au contexte. Habituellement, un programme de courts, c’est de tout et de rien. Ici il y a une construction, une pensée, une intrigue qui s’élabore par épisodes et facettes distinctes. Le silence et l’aveuglement de SAMT font écho à la connaissance et au vocabulaire imagé de Vocabulary 1 ; Le mythe de la poule aux oeufs d’or de Golden Egg critique une société capitaliste axée sur le profit qui exclut les protagonistes de I am Here et Beast!, doués d’une autre richesse qui ne se vole pas par Un plan d’enfer ni ne s’économise si We Drink Too Much.

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SAMT – Bande-annonce

Puisque nous sommes dans une société du mérite, la récompense va droit à SAMT, court politique du libanais Chadi Aoun, percutant et lyrique. Bien que le titre signifie “Silence”, la trame sonore y est pour beaucoup dans la force d’impact de ce film, à laquelle s’ajoute évidemment un dessin élégant et une vision paysagiste poétique dans ses angles et sa minutie. Un état répressif y est dépeint en 15 minutes, à travers l’intransigeance armée qu’y subissent des âmes artistes, libres, animées. Aux burqas et masques aliénants de ce monde, et à tous les arcs bandés de flèches meurtrières, de jeunes résistants répondent par l’entrain et la grâce libératrice de la danse. La musique et les bruitages entrecoupés font écho aux fondus brutaux de l’image, au milieu de plans contemplatifs et d’un sentiment de passion et d’espoir naissant, enivrant. Des sections de titres en langue arabe imposent aussi leur calligraphie et leur précision haïku. Une flèche en plein coeur.

On pourrait décerner un second prix à I Am Here du Vancouvérois Eoin Duffy sans trop se tromper. La forme simple d’un visage au nez géométrique centré sur fond rose pastel n’est là (du début à la fin) que pour leurrer le spectateur. Sur cette face défile des siècles de cinéma, de références religieuses, de personnages mythiques ou historiques, se questionnant sur une présence plus grande. Et lorsque la succession de figures importantes et colériques semble finalement n’accuser qu’un seul Dieu et son absence, changement de décor et d’époque : une file d’attente dans un café où un commis de comptoir raccompagne dehors l’illuminé du quartier en plein délire mystique, apparemment. Entre temps le rose s’empourpre ou bleuit selon qu’il s’énerve ou agonise, de son désespoir d’être piégé sur terre et vieillissant. À revoir pour en capter tous les symboles.

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I Am Here

Plusieurs mentions viennent ensuite, en guise de troisième marche. À commencer par Beast! du Belge Pieter Coudyzer, dont le dessin et l’utilisation des couleurs, en particulier pour les feux, laissent coi. L’histoire intelligente appelle au fantastique extra-terrestre pour tirer les ficelles d’un réalisme cru sur l’itinérance, du limon xénophobe de la peur et des dérives de la consommation marginalisant bestialement tout un pan de la société. Qui sont les vrais monstres, sinon les regards qui accusent ? S’ensuit l’efficace We Drink too Much des Québécois Chris Lavis et Maciek Szczerbowski qui pose la question miroir : Face aux gros poissons possédants, qui sont les pigeons ? Sous les traits de deux tourtereaux embourgeoisés qui dressent leur bilan financier devant leur bière, cette fable d’aujourd’hui choisit l’animal urbain le moins respecté pour représenter une société pas-de-tête, aveuglée par le gain comme une poule le serait d’un maigre ver.

Golden Egg arbore une esthétique asiatique naïve, de grands yeux tout de même bridés dans lesquels luit l’appât du profit, d’élever une progéniture prometteuse de fortune. Alors qu’il part heureux de rien, comblé à deux, un couple en arrivera à nourrir haine et dépit de trop de gourmandise et d’ambition mal investies. Ils perdront leur poussin, ses oeufs dorés, dignité et humilité. Le découpage en vignettes et dégradés de gris est particulièrement réussi, facture développée par Srinivas Bhakti de Singapour. À l’inverse, Un plan d’enfer des réalisateurs français Jean-Loup Felicioli et Alain Gagnol adopte un vocabulaire classique de dessin animé aux héros corpulents parlant l’argot avec accent franchouillard, pour raconter le plan foireux de deux compères cambrioleurs pas très doués ni perspicaces pour le métier. Les gags sont prévisibles mais rapidement amenés et la fin en soupe de requin passe le test.

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Simulacra du Britannique Theo Tagholm et Time Rodent du Tchèque Andrej Svasdlena sont d’une autre trempe, plus expérimentale et conceptuelle. Le premier est un travail de décalage des perspectives, recomposant de nouveaux horizons de paysages urbains et sauvages vus du ciel. Des cartes postales se détachent du plan en une mosaïque de détails redondants, soulignant la complexité de nos infrastructures industrielles en regard du systémisme de la Nature. Outre l’illusion du développement, ce court assemble plusieurs reflets d’un monde prêt à voler en éclats: cacophonique, saturé, hostile et irrespectueux envers l’environnement.

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Le héros rongeur de Time Rodent s’aventure pour sa part dans des cités mystérieuses en perpétuelle déchéance et post-industrialisation à outrance. Les forteresses lumineuses et technologiques se détruisent, s’effondrent, s’engouffrent pour repousser plus haut de leurs ruines, et s’écrouler à nouveau. Ces cycles s’accélèrent dans un décor apocalyptique d’effets de jeu vidéo, au point que notre super-souris n’a plus le temps de saisir sa mission ni le fonctionnement de ces systèmes successifs. Les habitants exploités abandonnent peu à peu toute lumière, sucés, pompés, dépiautés. Jusqu’à s’exiler, disparaître, s’entredévorer pour renaître en formes insectes archaïques. Une régression cauchemardesque, bien plus terrifiante que toute autre éradication d’espèce : autocannibalisme programmé et irréversible.

./* Le Programme 1 de courts en Compétition internationale est en reprise ce samedi 26 novembre à 21h à la Cinémathèque québécoise (78 min)

Coups de théâtre 2016 ./* À propos du spectacle Comment j’ai appris à parler aux oiseaux de la compagnie québécoise Les Filles électriques, pour les 5 à 8 ans

 

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Après une semaine éclair de spectacles, les Coups de théâtre 2016 entrent en jachère pour deux années à magasiner, dénicher, amarrer les productions jeunesse d’ici et d’ailleurs pour la prochaine programmation. Parmi les offres de sa dernière fin de semaine, deux propositions interrogeaient le monde des oiseaux pour démêler celui des humains.

De Québec, la compagnie Code Universel et Théâtre du Gros Mécano (qui fête ses 40 ans de création pour enfants) ont allié les forces de la danse et du théâtre, du spectacle son et lumière et des technologies pour réaliser une création visuellement étonnante et élaborée, Nous ne sommes pas des oiseaux ?, dans laquelle la famille est une force et la scène un lieu de magie, d’agitation et d’allégorie.

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À l’opposé, le spectacle Comment j’ai appris à parler aux oiseaux de la compagnie québécoise Les Filles électriques, pourrait se renommer “Quand l’oiseau ne fait pas mouche”, étant donné qu’on n’y siffle pas, on n’y vole pas, et on n’arrive pas tant que ça à se parler en personne. Mouche est une femme originale, différente de sa mère et de sa soeur avec lesquelles elle entretient des liens distants et méfiants par l’intermédiaire de répondeurs téléphoniques respectifs. Elle cherche à s’envoler de la lourdeur du quotidien et de la difficulté des rapports humains et s’inscrit pour cela dans un gym où pratiquer ses muscles des ailes, son zèle et sa volonté. Au détour de quelques situations et personnages cocasses qu’elle rencontre à la salle de musculation – dont Jim l’entraîneur de gym – elle établit des parallèles avec des oiseaux caractéristiques tels que l’albatros, le jardinier satiné, le paradisier, le paon, et bien sûr le colibri – communément appelé l’oiseau-mouche.

Mouche préfère donc la compagnie des oiseaux à celle de sa famille, mais elle ne connaît pas vraiment leur langage, ni ne maîtrise leur gazouillis. Mis à part de timides “rout-rout” pour ponctuer des anecdotes échevelées, il n’y aura durant ce 45 minutes de représentation aucun sifflement ni chant extraordinaire. Pas de roucoulement, pas de hululement non plus, à peine quelques informations sur les couleurs et les danses déployées par les mâles pour séduire les femelles à la saison de la nidation.

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En écran de fond, des illustrations animent l’espace, version illustrée de livres d’ornithologie où les espèces se côtoient et sautillent dans un style de collage maison raffiné (façon boutique V de V). Cet univers réaliste et naïf est touchant, et se prolonge trop peu sur le plateau, où le texte, la scénographie (en collaboration avec Lucie Bazzo) et le bruitage (musique et son de Guido del Fabbro) manquent d’échos de la nature : ceux de la forêt, de la savane, du zoo ou de la serre, de la fenêtre ou de la cour, du ciel. À l’inverse, la routine de Mouche et son choix de la salle de sport comme échappatoire nous enferment dans une cage, cernée par un répondeur, une vie sous cadenas, un monde de musique pop dans le casque pendant qu’on court sur un tapis ou qu’on rame en regardant ses efforts dans le miroir.

Directrice artistique du collectif Les Filles électriques ainsi que du festival montréalais Phénomena, l’interprète D. Kimm, à l’origine de l’idée, de l’imagerie et du texte de ce spectacle, est évidemment  une drôle d’artiste, qui éclabousse par une pratique décalée. Elle livre ce texte avec entrain et sincérité (guidée par les conseils dramaturgiques et de jeu de Simon Boulerice et Yves Dagenais), d’un allant qui parfois ne perçoit pas ses propres lenteurs ou égarements, et les zones où la référence trop personnelle perd son public. Ses accessoires et artifices sont plutôt décousus : trois pas de claquettes, un masque de corbeau (conçu par Erica Schmidz), des oiseaux de cartons à distribuer aux enfants, une cigogne télécommandée (par Guillaume Arsenault de chez Artificiel), des textures florales au sol et à l’écran, autant d’initiatives distrayantes convoquées aléatoirement et mises bout à bout sans mener à rien de constructif, ni d’assez spectaculaire pour susciter l’émerveillement.

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Il y aurait pourtant un milliard de sons, de plumages, de connaissances marrantes sur les espèces d’oiseaux, leurs particularités, leurs penchants moqueurs ou voleurs. Une nuée de comparaisons sur les façons de voler et de marcher, de jaser et de jaqueter, de voir la réalité selon qu’on est perché sur échasses ou pris sur des pattes de canard. Se servir du colibri pour agacer la mésange, le geai, le hibou, l’outarde, le héron, l’aigle ou le flamand. Entre le bestiaire et la narration individuelle, l’histoire bat de l’aile, remue l’air sans choisir un sens dans lequel avancer. Une poule pas de tête qui peine à décoller de sa cour pour voir et rêver un peu plus grand.

 

./* Dernière représentation le dimanche 20 novembre à 13h au Théâtre Rouge du Conservatoire

 

Coups de théâtre 2016 ./* À propos du spectacle d’ouverture Slumberland de Zonzo compagnie (Belgique) pour les 6 ans et plus

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Les Coups de théâtre, festival des arts vivants jeune public aux deux ans, lançait ce soir officiellement leur programmation 2016, dont les spectacles et activités (dont Focus Québec) se tiendront en majorité entre l’Usine C, la Maison théâtre, le théâtre Aux Écuries, le Conservatoire et le Monument-National jusqu’au 20 novembre. Or les organisateurs peuvent se targuer d’un bel alignement des astres avec cette Lune toute spéciale, protagoniste du spectacle d’ouverture Slumberland de Zonzo compagnie, qui avait particulièrement belle presse aujourd’hui. Cela dit, si la Superlune agitait les curieux, les unes de journaux ont vite fait de nuancer le spectaculaire de l’événement. Certes la Lune serait à un point proche de la Terre, d’autant plus remarquable qu’elle est au plein de son cycle, mais à l’oeil nu la différence serait peu mesurable, et si ce n’est une luminosité accrue, ce satellite terrestre paraîtrait relativement ordinaire. C’est un pareil désenchantement que crée ce “Au pays du sommeil” néerlandais, un rendez-vous manqué (“Le Soleil a rendez-vous avec la Lune, mais la Lune n’est pas là et le Soleil l’attend”, Charles Trenet, 1939).

On connaît leur nom, à ces Belges de Zonzo, car ils étaient présents à l’édition 2014 des Coups avec deux productions : Écouter le silence…, voyage abstrait dans l’univers du compositeur John Cage, et le fabuleux et poétique La fille qui fixait inspirée de personnages de Tim Burton et son Petit enfant huitre. C’est d’ailleurs cette dernière expérience qui revenait en comparaison tout au long de la soirée, qu’il s’agisse d’honorer l’étiquette de théâtre musical, d’assurer une prestation de qualité et captivante à tous âges, ou de créer un effet digne d’un événement d’ouverture bisannuel.

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Dès les premières poussées de cris stridents, d’instruments désaccordés et de vidéos bancales, c’est l’ébranlement. Ça prend bien quatre chansons sur une douzaine pour admettre que les fausses notes pourraient faire partie du jeu, comme un préalable créatif de donner voix aux enfants. Quand ces têtes blondes racontent leurs rêves ou les habitudes de dodo sur cinq écrans de télévision à peine déguisés sur la plateau, c’est mignon, mais peut-on vraiment miser sur la séduction de ces petits rires et frimousses pointus ?

Sur la scène, tout est brouillon, comme improvisé. Des fils partout, des lumières et des loupiotes, des amplis et des micros, un écran de fond. La chanteuse An Pierlé se tient derrière un clavier et son piano à queue, au coffre légèrement “préparé”, tandis que son comparse Fulco Ottervanger a ses deux claviers à lui, et sa guitare. De tous ces instruments et de leurs bouches sortent des sonorités extraterrestres accompagnant ce voyage interstellaire et ses cahotements. Embarqués sur un vaisseau de misère aux voiles rapiécées pour un périple supposé fantastique.

Pensée par les musiciens en collaboration avec la metteur en scène Nathalie Teirlinck, l’histoire débute à la nuit tombée, alors que les buildings de villes illuminées s’éteignent progressivement. Les enfants plongent dans le sommeil et ses étranges personnages : le Pro de la nuit secoue les draps et lave les dents, la Fille de la Lune dégringole des étoiles, les araignées sortent des oreillers, le Marchand de sable fouille la poussière pour trouver des amis. Tout cela est bien joli juste assez bariolé, mais il manque à cette langue une aisance poétique pour qu’elle coule avec clarté en une voie lactée pétillante. À la place, les mots sont mal articulés, et les idées un peu tirées par les cheveux. Les saynètes filmées, mettant en vedette des garçons et filles en costumes d’astronautes ou de sorciers, ne décollent jamais, d’une qualité critique.

À quelques moments, une magie se crée, discordante. La chanteuse emprunte des airs d’opéra pour souffler un charme de la nuit sur tout ce monde endormi, le musicien pimente son jeu de bruitages étonnants, le plateau scintille de places éparses et presque on y croit. La construction ne manque pas d’originalité ni d’enthousiasme, mais elle ne gagne pas son public d’office, et peine ensuite à rendre ses excentricités accessibles. Et puis il aurait fallu soigner le style et les finitions. Ici, rien n’est vraiment mélodique ni entraînant, l’espace de projection est limité à un carré de 6 par 6 sur un écran plus large, rarement agrémenté de textures autour, et l’image est assez illisible. L’ensemble de la pièce pourrait facilement déborder de son cadre, avec une utilisation des instruments à contresens, et une mise en abîme entre les interprètes, les vidéos et les histoires, malheureusement tout reste à plat et confus.

S’il s’agit de parler de rêve, rêvons grand. S’il est question de cauchemars, qu’une tarentule géante écrase la scène. Et si toutes les villes du monde sont pour éteindre leurs lampadaires au profit de la lumière des étoiles, alors il faut un ciel, un horizon, tout un paysage. Slumberland se limite à un bric à brac maison sans trop d’ambition, bruyant pour peu d’évasion et d’émotion. Ça manque définitivement de l’écriture d’un Mathias Malzieu (La Mécanique du Coeur) ou d’un Florent Marchet (Coquillette la Mauviette) pour flirter avec le fantastique, le monstrueux, et les rires méchants des enfants.

CINEMANIA 2016 22e édition ./* À propos du film Réparer les vivants de Katell Quillévéré (France, 2016)

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Le festival Cinemania souhaitait décidément créer l’événement les semaines passées, avec une édition solide, fortement promue par un catalogue conséquent, aux nombreux éclairages sur des invités séduisants, une belle affluence à l’origine de files et retards réguliers devant l’Impérial. Et diverses occasions d’attirer le cinéphile, dont cette primeur de Réparer les vivants, de retour sur les écrans publics en 2017 seulement.

Avec la royale Anne Dorval en tête d’affiche, et son thème d’une greffe de cardiaque, il est certain que la réalisatrice française Katell Quillévéré jouerait sur une palette de sentiments dramatiques, au seuil fragile entre vie et mort. Ce long-métrage suit donc deux familles aux destins liés par un coeur, celui d’un jeune surfeur victime d’un accident de voiture, et d’une femme mûre atteinte d’une dégénérescence cardiaque qui l’essouffle et l’affaiblit de plus en plus. Il s’organise en réalité comme s’il filmait l’organe protagoniste, captant toute l’agitation médicale pour assurer la réussite de la transplantation. De cette façon, le choc de la mort ou l’espoir de survie sont traités à distance, dans les marques qu’ils laissent sur des visages fatigués, stressés ou éblouis. Un peu de romance est habilement esquivé.

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L’accent porte davantage sur le déploiement et le dévouement des efforts médicaux. Qu’il s’agisse des médecins traitants, urgentistes, spécialistes, psychologues, du personnel infirmier, de l’équipe volante de transplantation, du centre de dons et des diverses cellules d’intervention, chacun a un rôle précis et capital. Chaque geste peut avoir des conséquences désastreuses s’il est erroné, miraculeuses s’il est parfaitement opéré. Rien ne peut être laissé au hasard, et s’il subsiste un certain degré de “chance”, c’est plutôt un risque de complication qu’un joker.

La distribution a donc des charmes pluriels : tombé dans l’oeil d’une Monia Chokri infirmière têtue, Tahar Rahim (César du meilleur acteur 2010 pour le film Un prophète) dans le rôle du Dr. Rémige, qui convainc les parents du jeune adolescent dont sa mère, Emmanuelle Seigner ravagée par le deuil. À l’inverse, d’autres acteurs et personnages sont moins à leur place ou trop dans leur image : par exemple les amis surfeurs, ou la copine du défunt incarnée par la modèle Alice Taglioni en minette de 16 ans du haut de ses 40, de même que le père colérique joué par Kool Shen (rappeur, graffeur, breaker et joueur de poker, à ses heures acteurs). L’idée d’un tel casting était probablement de signifier que la santé, l’accident, la maladie atteignent tout le monde, au même titre que les magiciens qui tiennent le scalpel ou les secouristes sur place sont également des êtres ordinaires. On imagine aisément que le roman de Maylis de Kérangal à la source du film réussissait à introduire un nouvel intervenant à chaque chapitre, une ombre éphémère au coup de main aussi furtif qu’indispensable (un conducteur d’hélicoptère quand il faut aller cueillir des organes dans un autre hôpital d’une autre ville en pleine nuit). Au cinéma, il est un peu plus surprenant de faire entrer de nouveaux visages à tout instant, qui ont un rôle sans avoir d’histoire, et quasi impossible d’inventer une histoire à des figurants de quelques minutes.

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Bref, des éléments réalistes, une émotion effleurée – peut-être pour le meilleur afin d’éviter le glissement dans le mélodrame -, une caméra sérieuse en salle d’opérations ou dans les couloirs malgré des incohérences grossières (une chirurgienne à culs-de-bouteille ?). Il en résulte un vibrant hommage à toute la profession médicale, un corps à soigner socialement. Et un engagement déterminé pour le vivant, incluant sa dignité dans l’effacement et l’entretien de sa mémoire.

À 36 ans, Katell Quillévéré a déjà scénarisé et réalisé plusieurs films dont des courts-métrages, et son précédent long Suzanne s’est distingué pour plusieurs récompenses que Réparer les vivants pourraient certainement décrocher lors de sa sortie officielle. Elle signe un périple dynamique et touchant, assez juste et original, à suivre.

CINEMANIA 2016 22e édition ./* À propos du film La fille inconnue de Jean-Pierre et Luc Dardenne (Belgique, 2016)

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L’intrigue se passe en périphérie de Liège, où Dre. Davin, une jeune médecin généraliste décide, après un remplacement temporaire, de reprendre le cabinet et la clientèle d’un mentor retraité. Cette femme obstinée et de caractère taciturne, la moue froide, ne craint ni les heures supplémentaires, ni les visites en foyer défavorisé ou les patients récalcitrants. Silencieuse, elle suit son curieux instinct et une déontologie propre, qui la mènent à s’ingérer dans une intrigue policière, plus détective et perspicace que les policiers eux-mêmes. C’est qu’un soir fatigué, pressée par son assistant stagiaire d’ouvrir la porte à un coup de sonnette une heure après la fermeture de la salle d’attente, elle décide d’ignorer l’appel. Elle apprendra par la suite que la prostituée filmée sur son perron par la caméra de vidéosurveillance, en état visible d’urgence, s’est fracassé la tête sur la berge bétonnée du fleuve, un peu plus bas dans la ruelle, de tenter d’échapper à un agresseur, et qu’elle n’est pas identifiée. Parce que la demoiselle fuit la précarité de sa vie sentimentale par le travail, et qu’elle conserve de ce fait divers un fort sentiment de culpabilité, elle s’investit dans une enquête de pointes de cheveux coupées en quatre et tirées les unes les autres bout-à-bout pour former un scénario criminel, à la reconstitution humainement improbable. Tout cela pour retrouver le nom de la victime à graver sur sa tombe.

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Ce rôle de praticienne rigoureuse et bornée est tenu solidement par l’actrice Adèle Haenel, qui crevait l’écran dans Les Combattants l’an passé. On ne saurait pas lui donner d’âge, tellement elle oscille entre la naïveté, l’impétuosité, l’expérience ; une forme d’adolescence aussi butée que mature et perpétuellement en rébellion contre elle-même. Elle est déroutante par son sens unique, frondeur, et son élagage de la vérité à l’essentiel. Elle met un certain temps à gagner du crédit dans son rôle de soignante, tant elle semble au départ peu empathique. Mais à la voir aller avec les gens, on comprend progressivement : le temps précieux, l’écoute alerte, l’attention au bon moment, sans jamais insister sur aucun geste. Vraie.

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D’un coup cette “fille inconnue”, écho du soldat anonyme de guerres injustes, vient faire trembler la muraille de pierre. L’ébranlement pourrait être une qualité du corps médical sans faille, s’il advenait à lui faire réaffirmer son engagement, voire l’endossement de la vocation. L’histoire du stagiaire Julien, qui menace de renoncer à la fin d’études éprouvantes et d’une expérience fragilisante, est de cette trempe. Qui croire ? Pourquoi persévérer ? Contre quoi se battre ? Le récit donne raison aux incessants insatisfaits : il faut toujours continuer de chercher, peu importe les obstacles.

Le film va donc plus loin : chaque personnage impliqué finit par entrer en contact avec la docteure pour lui confier, dans un élan d’allègement de la conscience, ce qu’il a sur le coeur et sait de vérité. Qu’il s’agisse de l’enfant acteur, du parent menteur, de la soeur jalouse, tous réagissent en camouflant leurs fautes avant de provoquer des aveux. Au final demeure ce docteur, prometteur de mieux accueilli au sein de quelques familles, dans l’intimité de leur désordre et de leurs dysfonctionnements, de leurs solitudes. La paysage complet est triste malgré les témoignages généreux envers la profession et l’espoir de soins. Les temps sont bêtement difficiles et il n’y a pas nécessairement de responsable pour chaque mal, juste un système oubliant les noms de chacun.

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Il se passe en sous-texte quelque chose de grave : la grisaille belge prend un goût désagréable, sans doute pas anodin, dès lors qu’on passe en revue les témoins et badins. Mère monoparentale, clients d’un centre de téléphonie, écoliers à scooter ou addict en manque. À plusieurs moments des remarques racistes fusent, des raccourcis de répliques marmonnées, des regards. Les frères Dardenne abordent la médiocrité socioéconomique dans ses impasses pratiques, presque sournoises. Si le petit est malade l’école le ramène, et sa mère ne pouvant s’absenter de jobbine en période de probation professionnelle, appelle un renfort pour le garder, qui ne répond pas : direction le médecin de famille. L’indistinction entre sphère professionnelle et espace privé dans ce film est une clé.

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“J’arrive pas à me faire à l’idée qu’on va l’enterrer sans connaître son nom.

– C’est vrai et en même temps, c’est pas vous qui l’avez tuée.”

CINEMANIA 2016 22e édition ./* À propos du film Mal de pierres de Nicole Garcia (2016)

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Plus ce film avance, plus il devient intéressant. Il retrouve progressivement sa tension de la scène introductive en voiture, filmée en angles indirects, son malaise bourgeois, ses mensonges engloutis. L’entre-deux est davantage narratif et latent, dans l’attente d’une issue. Une plongée dans le monde de la cure thermale qui n’aborde que de biais la maladie mentale et ses fragilités psychologiques. En réalité, ces dernières sont vues de l’intérieur, par les yeux paniqués de celle qui en subit les assauts. Une femme tempêtueuse, aux élans passionnels et aux sentiments imprévisibles.

Le personnage de Gabrielle, porté par Marion Cotillard, place la thématique des troubles nerveux sur le plan du dérèglement hormonal et des explosions caractérielles, à une époque où la femme inféconde est encore dite au risque de l’hystérie. Alors qu’elle est écartée dans un établissement de bains, pour soigner le mal de pierres qui lui inflige des crampes intolérables et des sautes d’humeur difficiles, son état, en apparence plus constant et sociable, s’aggrave. À l’écran on ne montre que les verres et les jets d’eau, mais au regard de son tempérament incontrôlable, on suspecte aussi des traitements complémentaires, peut-être médicamenteux, qui corroborent par la suite un dur retour à la lucidité. Une accalmie avant la crise.

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Paysage complet de la France du sud provinciale, à un demi-siècle de là, ce long-métrage de Nicole Garcia effleure les bouleversements des années 1960, une guerre d’Indochine au lointain, les remous de l’Espagne franquiste, une main-d’œuvre immigrée qui s’installe après la reconstruction, les dernières résistances de la religion dans les foyers et des ambitions féministes qui cognent à la porte de l’émancipation. Pour quelques temps encore, le mariage endosse la responsabilité de construire un cocon familial protecteur. En ce sens, le personnage masculin José (le séduisant et silencieux Alex Brendemühl) est exemplaire : puissant et dévoué, il reste debout pour son épouse, discrètement bienveillant, travailleur, inquiet et patient.

L’actrice est royale et cassante, ses grands yeux éberlués de détresse et de mépris, posés sur la réalité. À plusieurs reprises, elle apparaît mauvaise, dévastée, irréparable. Poupée vêtue de robes fleuries, pourtant l’âme fanée, ballerine au mécanisme détraqué. Son destin est un drame. Quant à l’amant, l’ex-lieutenant Monsieur André Sauvage, incarné par la froideur et l’irascibilité de Louis Garrel, son teint cireux et son air brumeux fatiguent – effet de casting.

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Dans une scène finale de crise en bord de mer, sublime, une faille s’affirme, qui arrache la vérité à la folie. Le mari confie sa façon atypique et fidèle d’aimer, en préservant à sa femme cette bulle de liberté dans laquelle vivre ses rêves, quitte à entretenir le mirage et le mensonge. Il se rapproche en cela du témoignage du père dans En attendant Bojangles d’Olivier Bourdeaut, qui écrit dans ses mémoires :

“Son comportement extravagant avait rempli toute ma vie, il était venu se nicher dans chaque recoin, il occupait tout le cadran de l’horloge, y dévorant chaque instant. Cette folie, je l’avais accueillie les bras ouverts, puis je les avais refermés pour la serrer fort et m’en imprégner, mais je craignais qu’une telle folie douce ne soit pas éternelle. Pour elle, le réel n’existait pas. J’avais rencontré une Don Quichotte en jupe et en bottes, qui, chaque matin, les yeux à peine ouverts et encore gonflés, sautait sur son canton, frénétiquement lui tapait les flancs, pour partir au galop à l’assaut de ses lointains moulins quotidiens. Elle avait réussi à donner un sens à ma vie en la transformant en un bordel perpétuel. Sa trajectoire était claire, elle avait mille directions, des millions d’horizons, mon rôle consistait à faire suivre l’intendance en cadence, à lui donner les moyens de vivre ses démences et de ne se préoccuper de rien.”

C’est le tour de force de Mal de pierres, de dégager de vastes horizons dans cette existence d’orages. Les images sont magnifiques, la grisaille devient peinture, le parfum de l’intempérie imprègne l’écran. Là où le spectateur craint la lenteur, l’immobilité, l’ennui, la romance, ou la superficialité sur un sujet profond, Garcia délaisse un peu de son romantisme lisse pour relever ses manches et plonger dans la noirceur de la démence. Elle traduit, avec perspicacité, la brume et la vase de la dépression, ses éclaircies aussi miraculeuses qu’éphémères, ses épines et ses falaises, dans une métaphore paysagère de massifs alpins et de champs de lavande. L’effet est entêtant, et il n’y a que quand tout s’effondre qu’on comprend l’érosion sournoise de la raison, ces deux heures durant, le grignotement de la maladie comme une gangrène.