Bras de fer et fer à cheval

FNC 2016 45e édition ./* Mister Universo de Tizza Covi + Rainer Frimmel, Autriche + Italie, 2016

45efnc2016

À cheval entre le film documentaire et le road-movie, Mister Universo est la dernière immersion réaliste dans l’univers du cirque conçue par le duo de réalisateurs et photographes italo-autrichien Covi et Frimmel, à la tête de leur agence indépendante Vento Film. Un cinéma à part : pensé, précis, pudique et perçant.

Dans cette aventure on suit le jeune Tairo, dompteur, sur les traces d’un ancien homme de fer autrefois déclaré Monsieur Univers, Arthur Robin, ainsi que son amie acrobate. Dans une bisbille de terrain vague, Tairo voit sa caravane pillée et ses objets personnels jetés ici et là en guise de représailles : il ne retrouvera jamais son fer à cheval porte-bonheur, sans lequel il refuse de se représenter. C’est pourquoi il part à la recherche de l’homme fort qui lui a tordu et offert ce fer alors qu’il était enfant, souvenir d’un quasi rituel initiatique qui aurait déterminé sa carrière. À travers chaque rencontre et visite à une grande famille éparpillée, dont on ne distingue pas les liens du sang des liens du cirque, on en découvre un peu plus sur ce mode de vie et les valeurs particulières qui le régissent tout en préservant une totale liberté individuelle.

0xbabb3b8deceddc61ba128078323cc0c3

Bande-annonce

La distribution et les personnages sont tout à fait étonnants et attachants, plus vrais que nature. L’âge travaille les corps durement et pourtant les traits trahissent une originalité sans ride. D’oncle en fils et de grand-mère en belle-fille, les générations se succèdent dans la profession, qui voltigeur qui trapéziste. Personne ne quitte jamais vraiment le monde forain, pris dans sa roulotte à perpétuité, les moyens limités ou le rêve collé au plafond. Toutefois, toujours il y a quelque chose à dire, à se rappeler, à donner ou à conseiller, surtout dans la précarité. Au pire un sourire et des encouragements, une information, une recette de bonne fortune, un avis. Chacun y va donc de son ragot sur la piste de ce Monsieur Univers, jusqu’à ce qu’on le retrouve en effet, lui et sa conjointe longue et marrante, couple de retraités attendrissant, à la hauteur de tous les espoirs.

Il y a beaucoup de l’Italie dans ce fonctionnement, berceau des cirques classiques européens. Le verbal, la famille, l’honneur et la fierté, le rire et l’enchère. Il y a aussi de l’Autriche (ou de la Belgique) dans une météo morne, pluvieuse et visiblement froide, et des vies difficiles comme en expose souvent le cinéma d’Europe du Nord. Et une poésie particulière de la marginalité. Rien n’est trop romancé, Tairo n’est pas un athlète ni un gagnant mais il arpente une face ronde et généreuse, et se moque du malheur. Courageux, le mauvais sort l’atteint cependant à la mort d’un de ses tigres, tandis qu’une lionne vieillit et que le lion n’est pas dans son assiette. On ne le forcerait d’ailleurs pas à descendre dans la fosse tant ses petits chats n’ont pas l’air commode à rebrousse-poil. Mais il s’obstine. Au final, tous vivent modestement, avec peu de possessions et un avenir restreint, mais humainement et ludiquement ils voient grand. C’est la solidarité qui règne dans cette communauté bigarrée qui enrichit ses gens. Ils nourrissent également une insoumission viscérale à l’autorité et à la norme, âmes de caractère, intègres.

misteruniverso_03

L’écriture de Tizza Covi s’amuse aussi du thème des croyances et du désorcellement. Si Tairo est réticent à se faire tirer les cartes, tous et lui le premier sont sensibles aux symboles, aux grigris, aux rites de pratique. Cela fait en quelque sorte partie de leur costume de scène. Car il ne faut pas oublier que le cirque, même de famille et de village, joue avec le risque et l’exploit. De très belles métaphores de la vie à contre-courant sont illustrées avec humour et ironie : cette procession dans laquelle le protagoniste évolue en sens contraire, une route en pente où un défaut gravitationnel fait remonter les masses, une coupelle mise à l’eau avec des restes brûlés de bougie qui revient contre le flot se caler dans la berge… Une sorte de magnétisme lie les performeurs au cirque, un fatalisme qui teinte leur façon d’être au quotidien et alimente directement leur détermination. Irrationnel et fascinant.

Advertisements

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google photo

You are commenting using your Google account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s

%d bloggers like this: