La forêt et ses mythes

FNC 2016  45e édition ./* The Ornithologist de João Pedro Rodrigues (Portugal, France, Brésil, 2016) + Lily Lane de Bence Fliegauf (Hongrie, 2016)

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Pèlerinage dans les bois

Au rayon des Incontournables, le FNC a classé la dernière oeuvre du réalisateur portugais João Pedro Rodrigues, dont la carrière avait démarré fort en 2000 avec le long-métrage O Fantasma. Rodrigues n’a depuis jamais dérogé de sa signature d’un cinéma gay affranchi et sans compromis, appelant au fantastique comme aux actes sexuels non simulés pour élargir les limites d’un réalisme dérangeant. O Ornitólogo a remporté un Léopard de la meilleure réalisation au Festival de Locarno cette année.

L’action se déroule dans les forêts du Nord du Portugal, en marge du célèbre chemin de Compostelle. Un jeune homme s’y retranche pour quelques jours de retraite personnelle et d’observation ornithologique. Plus les messages de son compagnon l’interrogent sur son état, la prise de ses médicaments, ses sentiments, plus lui prend du recul et de la distance vis-à-vis d’une relation qui le ligote intérieurement. Le film s’avère une allégorie de cette libération. Sympathisant avec les oiseaux sauvages de ce coin de nature préservé, il s’enfonce silencieusement dans la simplicité des besoins primaires et leur immédiateté. Plusieurs rencontres démoniaques – touristes japonaises castratrices, danseurs du feu, berger sourd-muet, amazones vengeresses – réveilleront chez lui des instincts de survie, des pulsions d’isolement ou de socialisation et des envies sexuelles brutes, l’éloignant de plus en plus de la réalité et de la raison.

Outre ses dérapages extrêmes subits, comme des coulées de roches chassées sous les pas, L’ornithologue impose une lenteur apaisante. Les vols d’oiseaux et les nages libres ramènent le corps a une existence simple, et bien sûr nue. Une nudité qui, chez Rodrigues, ne pourrait demeurer innocente tant elle est filmée avec puissance et sexualité. Dès lors, personne n’est plus seul et à l’abri mais espionné et menacé. La présence oblige le contact, et ce contact, physique, créé la prémisse au danger.

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Bande-annonce

Cette réflexion sur l’individualité en société ou en marge et sur l’état de nature s’embrase finalement en un feu de joie meurtrier, excessif et échevelé : Fernando se transforme en San Antonio avant de prendre le visage du réalisateur lui-même, dans un cauchemar identitaire costumé. Comme une traque du sacré derrière chaque arbre, débusqué par les moyens et superstitions les moins catholiques. Blasphématoire et faunique.

L’arbre aux mille poisons

À plusieurs reprises, la caméra du Hongrois Bence Fliegauf suit le tronc d’un arbre interminable dont l’écorce et les embranchements se veulent évocateurs du thème de la transmission, de la filiation, des générations. Plongé dans la noirceur ou filmé sous des jours gris, Lily Lane décortique la relation unique et atypique entre une maman (Rebeka) et son enfant (Dani) alors que l’unité familiale a éclaté et que la santé mentale perd pied. Dans le personnage de la mère, l’actrice Angela Stefanovics (membre de la Bela Pinter Theater Company) excelle d’une voix aiguë et surnaturelle dans une enfilade de récits obsessifs frisant la démence. Ceux-ci, plus que de simples histoires à faire des cauchemars dont elle emplit la tête de son bambin avant de s’endormir, leur constitue de fil en aiguille un univers parallèle qu’eux deux seuls peuvent peupler, comprendre, domestiquer. Au fur et à mesure de cette confidence, se dégagent aussi, par le biais du conte, les racines des troubles de celle qui raconte, Rebeka, partie sur les traces de son propre père retranché, qu’elle doit informer du décès de sa mère.

Au coeur d’un contexte conjugal difficile, il y a la détresse d’un enfant pris au piège et en chantage entre ses deux parents, l’agressivité et la méfiance que ces derniers nourrissent l’un envers l’autre, et cet âge fragile d’avant l’adolescence où la frontière entre le réel et le monstrueux, l’innocence et le mal, est si mal dessinée. La folie dépressive de la mère alimente les craintes déformées de l’enfant, et l’éloignement du père dans une vie d’apparence posée ne fait que creuser les écarts. La séparation des adultes et le vertige du garçon face au drame de la vie quotidienne devient une fausse aux mille dangers impossible désormais à traverser.

Stefanovics Angéla; Sótonyi Bálint

Bande-annonce

N’égalant pas cette fois le Lion d’argent que la Berlinale lui avait attribué pour son précédent Just the Wind, Bence Fliegauf se distingue avec Lily Lane par une direction photographique sublime. Les images et décors énigmatiques sont issus de la périphérie de Budapest et des Collines de Buda, étendues forestières, sombres et labyrinthiques de l’ouest de la ville. Le réalisateur réussit également une direction d’acteur formidable avec son jeune interprète, Balint Sotonyi. De facture expérimentale, ce long-métrage déploie un imaginaire enfantin grouillant de peurs ultra-réalistes autant qu’irrationnelles. Ses excès et sa froideur émotionnelle renforce l’état psychologique de ses personnages. Enfin, Fliegauf y prend un malin plaisir à mélanger tout, le divorce, la violence et l’expérience de l’accouchement, le legs des grands-parents, le deuil et la passion. Un précipité d’autant plus toxique qu’il se répand partout silencieusement.

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