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Monthly Archives: January 2016

./* D’après une histoire vraie de Delphine de Vigan

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Cette photo prise, l’acte de témoignage de l’écriture, le manichéisme de la diagonale face au dégradé de gris, la superposition des lignes de récit, le choix du cadrage. L’idée d’un message précis et décisif soumis à l’interprétation d’une lecture publique. “mon ami Olivier m’a appelée” atterrit sur une page Facebook dont le pseudo et la structure ont été inventés par un ami Olivier il y a plusieurs années, qui aime la publication immédiatement. Cette immédiateté (à des heures de décalage, via une plateforme virtuelle) renferme le germe d’une réflexion sur la fiction du geste artistique et la réalité, dont découle une pluie de questions infimes et fondamentales.

Mon ami Olivier m’a-t-il appelée ? Est-ce un appel à ce qu’il appelle ? L’écriture atteste-t-elle des faits, remet-elle en question leur véracité ou serait-elle en mesure de les provoquer ? Le passé composé relie au présent, suppose la conséquence ; peut-être l’énoncé se veut-il prémonitoire ? Olivier est-il mon ami ? L’est-il seulement ? Est-il toujours ? Se reconnaît-il comme l’unique protagoniste de cet extrait ? Était-il le destinataire de l’assertion ? Quand était-ce ?

En pleine lecture du dernier roman D’après une histoire vraie, de Delphine de Vigan, paru aux éditions JCLattès l’an passé et qui a fait grand bruit en lice de plusieurs concours littéraires renommés (gagnant du Goncourt Lycéen 2015), ce fleuve mouvant d’incertitudes dans lequel se noient mots et échos de la réalité submerge le suspense du livre pour faire remonter le sens à la surface, au rythme cyclique d’une marée. Ce cliché nocturne d’une page, d’une phrase inachevée, sonne telle une démonstration, une illustration, une question. Celle-ci incarne le doute, sa simplicité trahit tout ce que la thématique comporte de sous-couches et de profondeurs floues.

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La fluidité et la précision du vocabulaire comme de la syntaxe de De Vigan sont élégantes et séduisantes. L’acuité de son regard posé sur autrui, les tendances du monde en cours, sa franchise sans concession pour les faiblesses du caractère et les aléas difficiles de la vie, qu’elle applique à elle-même avant tout, à sa propre histoire, blanchissent sa patte qui tient la plume et la dague avec détermination. Elle ira jusqu’au bout, elle y est déjà allée. La narration est comme la connaissance ou la psychanalyse, un puits sans fin vers le démêlement de l’âme et du vécu.

Son histoire vraie est contée a posteriori, malgré tous les doutes émis de s’en être entièrement sortie, de l’intrusion d’une meilleure amie mystérieuse et inquiétante à un moment de grande vulnérabilité personnelle et de vocation. Son précédent Rien ne s’oppose à la nuit, qui retraçait admirablement et avec une fragilité assumée les méandres psychotiques de sa mère aux prises de tentations suicidaires et d’un passé familial pesant, connaît un succès plutôt retentissant, se retournant comme un boomerang d’accusation contre son auteure. La rédaction, l’introspection, la justification fût délicate aux yeux de tous, des proches et de soi-même. Une fois la parution entre les mains, d’autres interrogations criblent la conscience : Pourquoi être allé là ? Comment en revenir tout à fait ? Écrire de nouvelles lignes comme on ouvre un livre empêche-t-il qu’elles s’inscrivent à la suite des précédentes ? Les écrits restent, les pensées hantent, qui a pu croire que l’encre couchée sur le papier, aussi cathartique soit-elle, était libératrice ? Elle est tout autant un piège à retardement, celui qui se renferme lorsque “tout ce que vous aurez écrit sera retenu contre vous”.

Il y a dans la description de L., son irruption, sa clairvoyance, sa noblesse et son charme manipulateur, une perspicace étude sur l’intimité, l’amitié et la complicité, le désir d’être l’autre, enrichissante pour toute relation de confiance. Le personnage est hautement romancé et idéalisé, comme il sera démontré concrètement dans les derniers miles, tandis que le déroulement de l’intrigue se veut inscrit dans un quotidien latent. Par son entreprise de témoignage à remonter le temps, avoué incomplet dès le départ et fautif de demi-consentement, Delphine de Vigan fait une nouvelle fois preuve d’une authentique imputabilité. Cette fois son tour de force revient à l’appliquer non seulement à sa propre histoire, à sa personne, mais aussi à son geste artistique, sa persona.

Ainsi s’oublient les redondances, les annonces renchéries à chaque fin de chapitre d’un malheur à venir, les suspicions et relents dépressifs, et à mesure que la lumière se fait sur les déséquilibres d’une relation aux intentions malsaines et abusives, la nuit s’épaissit autour du dessein de l’écriture et ses droits de réalisme. Plus l’ouvrage dénoue ses méandres et détours narratifs, plus l’étau piège la main de l’écrivain : il n’y aura pas d’échappatoire au choix d’écrire le vrai comme seul et valeureux devoir. Existentiel.

Aussi dérangeantes, stupides et stériles soient certaines généralités, surtout lorsqu’appliquées à des gens, et les savoirs que l’on dit détenir d’autrui, le détour par l’ami nous permet d’en saisir beaucoup en termes de reflets de soi. Tout ce que je ne veux pas entendre, voir ou m’avouer, je le projette afin de sonder la manière dont je le reçois en retour, peut-être. D’après une histoire vraie s’amuse sur cette frontière de l’identité et l’identification. Sur le jeu des alter ego, des âmes soeurs et siamoises, des fusions signifiantes et toxiques. Il y est question d’image, d’estime et de croyance en soi. Il y est plus fortement et dangereusement fait état de notre rapport à la réalité, à la créativité et à l’imagination. Jusqu’où se rendre pour (se) (persuader d’) exister.

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5.. 4.. 3.. 2.. 1.. 2016 s’en vient. Le moment de revenir sur les découvertes en 2015 dans les salles de cinéma.

 

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La Tierra y la Sombra de César Augusto Acevedo (Colombie, France, Pays-Bas, Chili, Brésil)

Güeros d’Alonso Ruiz Palacios (Mexique)

Victoria de Sebastian Schipper (Allemagne)

Chorus de François Delisle (Québec)

Soleil de plomb (Zvizdan) de Dalibor Matanić (Croatie, Serbie, Slovénie)

Sicario de Denis Villeneuve (États-Unis)

The Whispering Star (Hiso Hiso Boshi) de Sion Sono (Japon)

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Gett – Le procès de Viviane Amsalem de Ronit et Shlomi Elkabetz (France, Allemagne, Israël)

Court de Chaitanya Tamhane (Inde)

Jafar Panahi’s Taxi de Jafar Panahi (Iran)

Amy d’Asif Kapadia (États-Unis)

A Pigeon Sat on Branch Reflecting on Existence de Roy Andersson (Suède, Norvège, France, Allemagne)

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Gravity d’Alfonso Cuarón (États-Unis, Royaume-Uni)

Inside Out de Pete Docter et Ronnie del Carmen des Studios Dysney et Pixar (États-Unis)

Les Nouveaux Sauvages (Relatos salvajes) de Damián Szifrón (Argentine, Espagne)

La Isla Mínima d’Alberto Rodriguez (Espagne)

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The Assassin de Hou Hsiao-hsien (Taïwan)

The Tribe de Miroslav Slaboshpitsky (Pays-Bas, Ukraine)

A Most Violent Year de J.C. Chandor (États-Unis)

Love de Gaspar Noé (France)

Winter Sleep de Nuri Bilge Ceylan (Turquie)

Me and Earl and the Dying Girl d’Alfonso Gomez-Rejon (États-Unis)

.. et autres manqués ou oubliés.

./* Le Prophète (États-Unis, Canada, Liban, Qatar, France, 2014), film d’animation collectif adapté de l’ouvrage éponyme de Gibran Khalil Gibran

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Présentée dans de nombreux festivals internationaux de cinéma et d’animation de choix depuis 2014 – dont Cannes, le TIFF, le Jerusalem Festival ou la sélection internationale d’animation d’Annecy – la coproduction Le Prophète est une surprenante et admirable initiative de collaboration, tel un message proactif de paix mondiale. Tramée par les écrits tissés de sagesse et d’humanité du poète et peintre libanais Gibran Khalil Gibran (1883-1931), cette oeuvre exulte d’une merveilleuse espérance dans la puissance libératrice des mots.

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Bande-annonce

Il est revenu à l’Américain Roger Allers, distingué il y a dix ans à Deauville pour sa coréalisation du Roi Lion aux côtés de Rob Minkoff, de diriger la réalisation de cette heure et demie d’animation qui lui a valu un prestigieux Annie Award. La tâche n’était pas mince puisqu’en plus d’adapter la riche prose d’origine (aussi emblématique que la parole d’un Zarathoustra), cela impliquait la coordination d’une dizaine de dessinateurs des plus reconnus au monde aujourd’hui. Le résultat donne l’impression d’un ouvrage collectif dont les pages se tournent en une suite d’histoires et d’univers illustrés. Une enfilade de nouvelles de bande dessinée animée, comme on a vu sur les dernière décennies des convocations de noms du cinéma d’auteur au service d’une thématique éclairée sous différents angles : par exemple New York, I Love You (2008) ou 11’09”01 – September 11 (2002).

L’abécédaire poétique éclaire plusieurs thèmes et réflexions sur les grandes leçons de l’existence : la liberté, l’amour, la paix ou le pardon. Chaque divagation est l’occasion d’une plongée stylistique et picturale, la plus réussie étant ce tango froid et langoureux aux petites heures matinales signé Joann Sfar. Nul autre que lui pour capter l’attraction, la sensualité de la musique, les grands yeux dans la nuit perse. Facile aussi de reconnaître le crayon brouillon et vicieux d’un Bill Plympton, comme de pister la touche experte des jumeaux français Gaëtan et Paul Brizzi. Les excursions dessinées laissent également place à des parenthèses aux motifs arabisants ou kaléidoscopiques, qui représentent une autre part de l’animation contemporaine, travaillée par ordinateur selon des principes de géométrie et perspective 3D – un filon présent en court-métrage, moins en long.

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Au-delà de l’intérêt du panorama de pratiques en animation, il y a le récit, simple et sensible, de Mustafa le poète assigné à résidence, dont les paroles et paraboles chaleureuses rassurent les gens autant qu’elles insécurisent le pouvoir politique. À sa rencontre, la toute jeune et intrépide Almitra qui a perdu la voix de chagrin au départ de son papa trouve une expression unique de l’immensité de son imaginaire et de son désarroi intérieur. Ensemble, ils voguent sur l’émerveillement et le rêve, l’espoir et la libre pensée. Kamila, la maman d’Almitra qui fait des ménages chez le prisonnier et doit désormais s’occuper seule du quotidien familial empesé du mutisme de sa fille, s’apaise elle-aussi de la légèreté réconfortante des mots.

À l’aube d’être relaxé et reconduit à la frontière après sept années de détention, le poète attise toujours la bonté publique tandis qu’il sème calme et générosité sur son passage. Les démonstrations de solidarité sociale et d’admiration ne font que précipiter le plan tordu des autorités de placer sa libération sous condition de reniement de ses écrits et ouvrages de toute une vie. Almitra crie à l’injustice. Piégé, intègre, Mustafa choisit l’évasion spirituelle à la basse loi des militaires qui l’exécutent au fusil dans la cour arrière.

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Le bref voyage du logis de détention au poste frontière maritime où sera proclamée sa condamnation se déroule entre deux sentinelles, l’un gros bourru bon vivant, l’autre frêle et maniéré serviteur au coeur mou, et sous la pluie d’acclamations des villageois qui fêtent la victoire symbolique de la liberté. Tous les personnages sont, de caractère et de physique ainsi que dans leurs multiples expressions, extrêmement justes et attachants. Et constamment interrompu par des envolées de poésie, le fil du récit se maintient et se boucle aisément, en se réclamant sans cesse d’une sagesse inspirante.

Au comble de l’embellie, des chansons romantiques reprennent les belles phrases de Mustafa au coeur de musiques emphatiques. Un sirop définitivement sucré qui affirme son succès par le timbre charmeur du chanteur Damien Rice et les violoncelles élégants de Yoyo-Ma. Les voix de la version anglaise, dont celles de Liam Neeson (Mustafa) et Salma Hayek (Kamila), sont une douceur de plus à l’oreille.

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Au synopsis qui invoquait deux films portés à l’écran cette année, L’institutrice de Nadav Lapid (Iran) et Court de Chaitanya Tamhane (Inde), Le Prophète répond, en dépit d’une esthétique d’enfance mêlée de candeur et de nombreuses arabesques, par une aventure colorée et modeste, instructive et à méditer.

 

./* Le Prophète, actuellement à l’affiche du Cinéma du Parc et du Beaubien, entre autres