L’enfance à l’italienne

14e Sommets du cinéma d’animation – Montréal 2015 ./* Programme parallèle “Une nouvelle vague italienne” présenté en collaboration avec l’Institut Culturel Italien de Montréal

Quatorze courts en provenance d’Italie réalisés entre 2009 et aujourd’hui

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L’enfance de Magda Guidi

Dans cette sélection de la Nouvelle vague italienne, le nom de l’illustratrice Magda Guidi revient à plusieurs reprises, et l’on reconnaît dans sa patte à la fois un talent du crayon à saisir des émotions et sentiments fragiles – l’appréhension, la honte, l’attachement – et à protéger leur vulnérabilité en les portant à l’écran dans un mouvement calme, accompagnés de sons et musiques disons introspectifs. Se dégage de cet ensemble une poésie franche, par moments effrontée, d’autres fois plus mystérieuse voire rêveuse.

Ces constructions s’articulent autour d’un ressenti plutôt que d’une narration, et plus qu’une fascination pour le monde de l’enfance, elles ressuscitent souvent les souvenirs et superposent différents âges. Via Curiel 8 par exemple, coréalisé avec Mara Cerri, nous promène dans la cage d’escalier de l’appartement à cette adresse. Sur le palier se croisent timidement un homme et une femme, apparemment très proches mais qui n’osent plus même se regarder. Tandis qu’il déserte le logement qu’ils ont probablement habité, et amoureusement, dans un passé récent, elle l’y relaie. La main sur la poignée, elle redevient la petite fille du temps qu’ils étaient si complices et innocents. La mémoire de leur relation s’anime et fait revivre la force de l’amour autant que les éclats de leurs querelles. Lui s’égare et dégringole les marches sans fin, rejoignant dans l’amnésie de la chute un même soulagement d’effacer le malheur traversé depuis. Proximité sensible, dans l’espace et le temps, de deux êtres confrontés à la distance irréparable de  leur séparation.

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Bande-annonce VIA CURRIEL 8

Dalila reprend une atmosphère et des thèmes assez similaires en établissant un parallèle entre Dalila la fillette avalant une hostie en cours d’éducation religieuse ou simplement à la messe, et Dalila la femme adulte, qui n’est plus en mesure de soutenir le regard de l’enfant. Là encore, outre un dessin aux traits brouillons mais à la sensation extrêmement précise, ce court laisse une empreinte sonore touchante, épurée et cristalline faite de bruits, de rires et de notes éparpillés. En revanche, San Laszlo contro Santa Maria Egiziaca apporte une toute autre couleur par son anachronisme et ses collisions de styles. Sur fond blanc, des personnages de techniques et symboliques sans rapport se tirent dessus dans un western spaghetti loufoque. Un exercice drôle et décalé qui démontre que Magda Guidi sait aussi s’amuser à autre chose que ses thérapies fines et illustrées.

La valigia de Pier Paolo Paganelli (2014, 15 min)

De sa pâte à modeler traditionnelle, réaliste et réussie, Pier Paolo Paganelli extirpe une histoire d’Alzheimer prévisible dans ses récurrences et ses obsessions d’enfance, dont la forme retournée fait tout l’intérêt. Un homme très vieux, dans une cellule grise et abîmée, répète qu’il ne sait pas ce qu’il fait ici. Ou plutôt qu’ »ils disent » qu’il ne cesse de répéter sa question comme un mantra. La maladie et la sénilité mêlées lui laisse pourtant quelques bribes de souvenirs de son passé lointain concernant son frère et une vie résumée à une valise, possiblement vide, posée sur son lit. D’épisode en épisode, l’homme rajeunit et bien qu’il ressasse la même histoire, celle-ci change selon les humeurs, s’agrémente de différentes vérités. Ce mouvement de retour à la puérilité est une vérité chez les patients en stade avancé, à la fois difficile à gérer et déchirante, mais qui simplifie la prise en charge infantilisante quelquefois. Redevenu bambin, dans le même accoutrement et la même piaule délabrée, il lâche prise et s’envole par les barreaux rejoindre sa vue sur mer dont il rêvait tant.

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Bande-annonce LA VALIGIA

C’est le plan final d’un homme vieux trépassé dans le lit d’une vaste et luxueuse chambre à coucher, qui dénoue l’ensemble de la construction, le glissement vers une folie qui remplace de plus en plus la vie, l’enfermement dans un espace miteux qui n’est autre que l’isolement dans la maladie. Enjolivée par l’imagination, la chute dans la réalité est d’autant plus abrupte. Un témoignage vrai et attendrissant.

Arithmétique de Giovanni Munari et Dalila Rovazzani (2010, 4 min)

Cette animation cerne joliment l’esprit de la fantaisie lyrique composée en 1924 par Maurice Ravel sur un livret poétique de l’auteure Colette, Les enfants et les Sortilèges, dont elle présente un tableau, « Deux robinets coulent dans un réservoir ! » – Le petit vieillard et les chiffres, parmi la vingtaine de fabulettes. Dans une grande maison, un jeune garçon puni dans sa chambre s’évade dans une multitude de rêveries furtives par lesquelles les objets l’entourant, par exemple son cahier de mathématiques, prennent vie. L’animation joue sur la déformation des proportions, un vertige des grandeurs et des nombres qui avale l’enfant dans une bousculade d’opérations aux résultats réinventés. Cette danse de chiffres et de notes est menée par une figure maléfique, entre le diable, le vieillard et le chef d’orchestre.

En misant sur un dessin relativement classique, toutefois très rebondissant, le court Arithmétique respecte la richesse de la musique et attire l’attention sur les paroles déjà pleines de calculs confus et d’originalités. À l’origine, l’œuvre était pensée pour un orchestre normal, que Ravel a agrémenté de plusieurs instruments inusités, tels qu’une râpe à fromage, un éoliphone, une crécelle ou une flûte à coulisse. La composition fait également appel à diverses influences et pastiches de musiques et danses, folkloriques par exemple, dont on perçoit ici comme un air slave.

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Intégral ARITHMÉTIQUE

« Deux robinets coulent dans un réservoir ! »
Le petit vieillard et les chiffres

Le petit vieillard
(il marche à petits pas dansés, en récitant des bribes de problèmes) :
« Deux robinets coulent dans un réservoir
Deux trains omnibus quittent une gare à vingt minutes d’intervalle,
valle, valle, valle,
Une paysanne, zane, zane, zane, porte tous ses œufs au marché,
Un marchand d’étoffe, toffe, toffe, a vendu six mètres de drap ! »
L’enfant (affolé) : « Mon Dieu, c’est l’arithmétique ! »
Le petit vieillard : « Tique, tique, tique ! »
Les chiffres : « Tique, tique, tique ! »
Le petit vieillard : « Quatre et quat’ dix-huit, onze et six vingt-cinq,
Quatre et quat’ dix-huit, sept fois neuf trente-trois ! »
L’enfant (surpris) : « Sept fois neuf trente-trois ? »
Les chiffres : « Sept fois neuf trente-trois ! »
L’enfant (égaré) : Quatre et quat’ ? »
Le petit vieillard (soufflant): « Dix-huit ! »
L’enfant : « Onze et six ? »
Le petit vieillard : « Vingt-cinq ! »
L’enfant (égaré) : Quatre et quat’ ? »
Le petit vieillard (soufflant) : « Dix-huit ! »
L’enfant (exagérant) : « Trois fois neuf quatre cents ! »

Le petit vieillard (en accélérant) : « Millimètre, centimètre, décimètre,
Décamètre hectomètre, kilomètre, myriamètre
Faut t’y mettre, quelle fêtre! des millions, des billions,
Des trillions, et des frac-cillons ! »
Les chiffres (entraînant l’enfant dans leur danse)
« Deux robinets coulent dans un réservoir
Deux trains omnibus quittent une gare à vingt minutes d’inter… »
Le petit vieillard : «Une paysanne, zane, zane, zane, porte tous ses… »
Les chiffres : « Un marchand d’étoffe, toffe, toffe, a vendu six… »
Le petit vieillard : « Deux robinets coulent coulent coulent dans un réservoir ! »
Les chiffres : « Une paysanne, zanne,zanne, zanne, s’en va-t-au marché… »
Le petit vieillard et les chiffres (dans une ronde folle)
« Trois fois neuf ? Trente-trois! Deux fois six ? Vingt-sept !
Quatre et quat’ ? Quatre et quat’ ? Quatre et quat’ ? Quatre et quat’ ? (bis)
Deux fois six trente et un ! Quatre et sept ? Cinquante-neuf ! (bis)
Cinq fois cinq ? Quarante-trois ! Sept et quat’ ? Cinquante-cinq ! (bis)
Quatre et quat’ ? Cinq et sept !
Vingt-cinq ! Trente-sept ! Ah

L’enfant tombe étourdi de tout son long.
Le petit vieillard et les chiffres s’éloignent en chuchotant :
« Quatre et quat’ ? Dix-huit ! Onze et six vingt-cinq !
Trente-trois ! Z’huit ! »

 

Étaient aussi présentés dans ce programme :
Sans tête (Senza testa) de Michele Bernardi ( 2009, 5 min)
Percorso#0008-0209 d’Igor Omhoff ( 2009, 6 min)
Videogioco – Loop Experiment de Donato Sansone (2009, 2 min)
J de Virgilio Villoresi (2009, 5 min)
Ci sono gli spiriti d’Alvise Renzini (2009, 6 min)
Corpus Nobody de Saul Saguatt et Audrey Coïaniz (2011, 6 min)
Silenziosa-Mente d’Alessia Travaglini (2011, 5 min)
Le Fobie del Guard Rail de Marco Cappellaci (2012, 5 min)
Haircut de Virginia Mori (2014, 8 min)
et Pandemonio de Valerio Spinelli (2015, 3 min)

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